CHAPITRE V
Sommaire : l. Travaux préparatoires; rédaction de la Bulle de Jules II. — 2, Ignace, auteur des Conslitulions ; quand et comment elles furent composées. — 3, L'Examen général. — 4. Analyse des Constitutions; première, seconde et troisième partie. — 5. Quatrième partie : formation des scolastiques. —6. Cinquième partie : profession et degrés. — 7. Sixième partie : prescriptions relatives aux membres incorporés: observation des vœux. — 8. Septième partie : ministères apostoliques et choix des ouvriers. — 9. Huitième partie : le gouvernement; union des membres au chef et entre eux. — 10. Neuvième partie : de ce qui concerne le Père Général de la Compagnie et du gouvernement qui émane de lui. — 11. Dixième partie : des moyens de conserver et d'accroître la Compagnie. — 12. Conclusion : physionomie de la Compagnie de Jésus.
Sources : Acia Patris Ignatii.— Constitutiones S.J. latinae et hispanicae. — Institutum S. J., t. I. Bullarium. — MONUMENTA HISTORICA S. J. Chronicon S. J. Monumenta Ignatiana, ser. 4,t. I, IV; ser. 4, t. I. — Ribadeneira, Vida del B. P. Ignacio. De ratione Instituti. — Sacchini, Historia S. J., pars 2*. — Suarez, Tractatus de Religione S. J. —
Astrain, Historia de la Compañia, t. I.
1. Les Exercices spirituels reflètent l'âme d'Ignace, une âme entièrement dévouée au règne de Jésus-Christ ici-bas. OEuvre du même saint, les Constitutions nous révèlent en lui un fondateur d’Ordre tout préoccupé d'assurer aux siens les moyens de travailler efficacement à la plus grande gloire de Dieu.
Pour régulariser sa vie et pour se perpétuer, la Compagnie de Jésus, reconnue comme Ordre religieux, avait besoin de Constitutions: aussi la Bulle Regimini les avait-elle implicitement réclamées. Dès le mois de mars 1541, les six Pères réunis à Rome au moment de l'élection d'Ignace résolurent de charger deux d’entre eux d'examiner la matière, « de réfléchir soit aux affaires passées, c’est-à-dire à la manière d'interpréter les points touchés dans la Bulle d'approbation, soit aux affaires présentes et à venir: le résultat de leurs considérations serait ensuite communiqué aux autres membres de la Société, qui approuveraient ou feraient leurs remarques. De la sorte on irait plus vite, et tous, sauf les deux désignés, ne seraient point arrêtés dans leurs mi-
nistères apostoliques ! ». Ignace fut choisi avec Jean Codure. Ils se mirent à la besogne aussitôt.
On a conservé la rédaction de leur premier travail, qui ne ressemble en rien à un plan des Constitutions. Il comprend deux parties : la première se compose de notes sans suite, où des principes généraux sont mêlés à de menus détails de vie intérieure: la seconde, mieux agencée et qui semble de la main de Codure, résume les idées d’Ignace sur l'établissement des maisons d’études pour les jeunes religieux et la discipline qui devrait y être observée ?.
Vers la fin de la première partie se trouve une remarque importante, signée de Salmeron, Lainez, Le Jay, Broet, Codure et Ignace, où ils expriment leur désir « que la Bulle (de Paul Il) soit réformée, c’est-à-dire qu'il y soit abrogé, ou mis, ou confirmé, ou changé » ce qu'ils jugeront le meilleur*. Leur pensée était d'obtenir une Bulle de confirmation, par laquelle seraient déclarés d’une facon plus précise et plus explicite les points substantiels du nouvel institut. IL est possible que des travaux préparatoires aient été faits à cette fin, entre 1541 et 1547; mais il n’en reste aucune trace. Tout porte à croire que la préparation de cette seconde Bulle fut menée de front avec celle des Constitutions.
Le 29 août 1541, Ignace perdit son collaborateur : Jean Codure fut rappelé à Dieu. La même année entrait dans la Compagnie Jean Polanco, né à Burgos, qui va bientôt devenir le principal auxiliaire de l’auteur des Constitutions. En 1546, il avait terminé ses études à Padoue; après avoir, pendant un an, exercé le ministère apostolique dans la Toscane, il fut nommé secrétaire d'Ignace, en 1547, juste au moment où celui-ci allait mettre la dernière main à son œuvre et fixer sur le papier le fruit de ses longues réflexions. Il nous reste trois écrits de la main de Polanco, qui attestent une part assez importante prise par lui dans les travaux préparatoires à la composition de la Bulle de Jules I et à celle des Constitutions {.
Le premier est une collection de cent soixante et onze observations ou propositions, présentées sous forme dubitative : « s'il faut faire ceci ou cela ». Tantôt le secrétaire d’Ignace ajoute une
1. Determinationes variae publiées dans les Consé. S. J. lat. et hisp., app. IV, p- 303. — 2. 1bid., p. 303-309. — 3. Ibid., p. 306. |
4. Les deux premiers de ces écrits se trouvent dans un recueil autographe intitulé
« Polanci, De Instituto, Industriae, de Humilitate. » Cité par Astrain, 0p. cil., p. XXI et 126, . 2 à
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réponse, tantôt il avoue ne pas voir la solution, tantôt il ne met rien du tout; enfin, dans certains cas, il indique s’il convient d’en faire mention dans la Bulle ou dans les Constitutions, et sous quelle forme. À en juger par le manque d'ordre, le mélange de l'accidentel et de l'essentiel, les minuties où l’auteur descend, on voit que ce sont des notes jetées au fur et à mesure que les choses s’offraient à son esprit.
Dans un second écrit, beaucoup plus méthodique, il fait complètement abstraction des Constitutions et s'applique uniquement à la préparation d’une seconde Bulle. IL y expose d’abord les qualités qu’elle doit avoir : ample, claire, précise, édifiante, aux termes généraux et aux formules larges, Ensuite, divisant en 27 articles la Bulle de Paul II, il marque pour chacun, sous forme dubitative, les modifications ou additions auxquelles il faudra songer. IL y en à plus d’une centaine. La formule indéterminée « il semble », par laquelle ces remarques sont énoncées, fait supposer qu'elles ont été arrêtées après consultation et sur l’avis de plusieurs Pères.
Enfin, travaillant sur ces données, il rédige un troisième écrit ! dans lequel, toujours sous forme dubitative, il propose jusqu'à cent deux modifications à la Bulle de Paul III. Au bas de chaque question, il note son opinion et celle des Pères consultés. Ensuite ce travail est présenté à Ignace qui, sur chaque point, donne une solution définitive. D'ordinaire, il confirme l'avis de Polanco et des, autres Pères; parfois il donne une réponse conditionnelle, remettant aux gens experts dans les usages de la chancellerie romaine à juger s’il est opportun de mettre telle ou telle chose dans la nouvelle Bulle. :
Quand toutes ces précautions eurent été prises, on rédigea une formule qui fut présentée au souverain Pontife. Jules III n’y trouva rien qui ne fût pieux et saint; il la signa le 21 juillet 1550, approuvant et confirmant la Compagnie de Jésus et la prenant sous Sa protection. Ce document pontifical offre sur la Bulle de Paul II le grand avantage d’être plus précis et plus complet. Il énumère nettement la fin de la Compagnie, les moyens principaux dont elle entend disposer, les diverses classes de personnes qui la composent, la distinction de leurs vœux, les liens qui les unissent entre eux et le mode de leur gouvernement. Aussi la V° congrégation générale a-t-elle déclaré points substantiels
1. Cet écrit a été imprimé dans les Const. lat. et hisp., app. IX, p. 330-336. Cf, Astrain, {. c. d
de l’Institut tout ce que contient la Bulle Exposcit debitum?.
Nous n’en citerons rien, ce serait nous exposer à des redites quand nous donnerons l'analyse des Constitutions qui en sont le développement, et furent composées tandis que se préparait la formule présentée à Jules IT.
2. Ignace les commença en 1547 et les travailla pendant trois ans, sans se hâter vers une rédaction définitive. Il chercha son inspiration surtout dans la prière, et fut grandement aidé par l'esprit pratique et l'intuition des réalités qui lui étaient naturels. Peut-être connaissait-il un peu les règles des Ordres anciens : on en a trouvé des extraits, écrits de la main de son secrétaire. Mais il ne parait point qu'il en ait fait une étude spéciale. Le jeune Père Annibal du Coudret?, qui eut le bonheur de vivre sept mois dans l'intimité de saint Ignace à l’époque où celui-ci formait son code de législation, a raconté qu'alors il ne vit jamais dans sa chambre d'autre livre que le missel*. Le Saint-Esprit fut donc son principal maitre. La part de l'influence surnaturelle sur la composition de tout l'ouvrage a été confirmée par le propre témoignage d'Ignace, dans ses confidences au P. Louis Gonzalvès : « Après le récit [des origines de la Compagnie}, raconte celui-ci, je le priai de m'expliquer de quelle manière il avait composé les Exercices spirituels et les Constitutions. Sur les Constitutions il me dit qu'il me répondrait le soir.
« Avant le souper, il me fit venir. Il avait alors l'aspect d’un homme plus recueilli encore que de coutume. Il commença par une sorte de protestation, me montrant dans quelle intention et avec quelle simplicité il m'avait tout raconté. IL était sûr, m'affirma-t-il, de m'avoir dit les choses telles qu’elles étaient... Depuis qu’il avait commencé à servir Dieu, sa dévotion avait toujours grandi, c’est-à-dire cette facilité de trouver Dieu dont il
1. « Substantialia Instituti ea in primis sunt quae in regula seu formula Societatis Julio IIE S. P. proposita et ab eo aliisque ejus successoribus confirmata continentur. » Decret. LVIII, congr. V (Institut., vol. II, p. 260).
9. La famille noble du Coudrey, du Codret, du Coudray ou du Coudret, en latin Codretus, en italien Codreto ou Coudreto, donna trois frères à la Compagnie. Dans ses lettres en italien le P. Annibal signe « Codreto ; une de ses lettres en français est signée Annibal du Codré. Son frère Louis, dans ses lettres en italien, signe de Coudreto. Claude signe & Coudreto. On sait combien était variable l'orthographe des noms propres au xvi° siècle. La forme du Coudret, que nous adoptons, semble tout concilier en conservant la particule, la diphtongue et le £ final.
3. Fragment d’une lettre du P. A. du Coudret, s. d. (Mon. Ignat., ser. 4, t. 1, p. 572). On ne sait entre quelles dates précises le P. du Coudret vécut auprès de saint. Ignace,
Jouissait alors plus qu'en tout le reste de sa vie; autant de fois qu'il le voulait, à quelque heure que ce fût, il pouvait en effet trouver Dieu. Les visions étaient fréquentes... Il en avait souvent quand il célébrait le saint sacrifice de la messe, et aussi pendant qu'il rédigeait les Constitutions; ce qu’il pouvait d'autant mieux m'assurer, qu'il prenait note chaque jour de ce qui se passait dans son âme, et qu'il avait cet écrit dans les mains. En même temps, il me montra un cahier assez grand dont il me lut une bonne partie. C'était surtout les visions qu'il avait eues en confirmation de plusieurs règles. Il voyait tantôt Dicu le Père, tantot les trois personnes de Ja Sainte Trinité, tantôt la Bienheureuse Vierge intercédant pour lui ou l'approuvant. Il me cita en particulier deux points, pour la détermination desquels il employa quarante Jours, célébrant la messe à cette intention avec une grande abondance de larmes.
« Voici la méthode qu'il suivait en écrivant ses Constitutions : tous les matins il disait la messe et proposait ou offrait à Dieu telle règle dont il devait s'occuper, puis la lui recommandait dans la prière; messe et oraison étaient toujours accompagnées de larmes.
« J'aurais bien désiré, ajoute en terminant le P. Gonzalvès, lire ces feuilles de notes sur les Constitutions, et je le priai de me les prêter quelque temps, mais il ne voulut jamais y consentir! »
Trouvé dans une cassette après la mort d’Ignace, ce cahier a été publié en appendice dans l'édition de Madrid?: il met en pleine lumière la vertu du saint fondateur, la libéralité divine à son égard et, par suite, l'autorité de ses règlements. Plusieurs d'entre eux ne furent arrêtés qu'après de longs efforts pour connaître dans l’oraison le bon plaisir divin : « Sans parler du reste, dit le P. Ribadeneïra, je toucherai seulement ce qu'il fit à l'égard de la pauvreté. Quarante jours de suite il offrit le saint sacrifice et se livra à la prière avec une extraordinaire ferveur, uniquement afin de savoir s’il convenait de laisser des revenus aux églises des maisons professes pour leur entretien?. »
Il est donc évident que saint Ignace, tout en s’entourant de conseils, traita cette grande affaire seul avec Dieu. I1 demanda un jour au P. Laïinez s’il pensait que Dieu eût révélé aux fondateurs d’Ordres la forme et la règle de leurs Instituts. Lainez ré-