‹ Histoire de la confédération suisse (volume 2)Chapitre 11 sur 72 · Loi Gombète. — Beau rôle de l*É|^ll8e à eette époque · texte numérisé non relu

Loi Gombète. — Beau rôle de l*É|^ll8e à eette époque

La loi Gombète, dont nous allons parler tout à l'heure, est le principal monument que nous ayons de la civilisation des Burgundes. De leur langue, nous n'avons d'autres données que certaines expressions de ce code, les inscriptions gravées sur les tombeaux, les armes et les bracelets, agrafes et autres objets de parure qu'on y a découverts '.

' Trayoo, Les tombeaux de Bel- Air, — Bonstetten, Recueil â^antiquiiés suisses, — Kabn, Geschichte der bildenden Kûnste in der Schweig. Zurich, 1373.

54 LKS PEUPLES GKRMAMQUES.

Mais les affinités de Tidiome burgunde avec les autres dialectes germaniques, le gothique., par exemple, ne permettent pas souvent de distinguer avec précision ce qui est burgunde proprement dit*. L'art de ce peuple oiïre plus d*une réminiscence d'ornementation gallo-romaine '. Mais les restes d'architecture qu'on trouve à l'abbaye de Saint-Maurice en Vallais et à la Baume dans le canton de Vaud allient la symbolique chrétienne (le cep et le poisson), avec les entrelacs de l'art germanique et Scandinave, pareils à ceux qu'offre le village nommé Borgund, en Norwége. Quant à la tour ronde d'Orbe qui a été attribuée aux Burgundes, ce curieux monument du moyen âge ne remonterait qu'au XII™* siècle*. En somme, il ne se serait conservé dans notre pays aucun édifice de quelque importance qu'on puisse avec certitude rattacher à l'époque burgunde*.

Au titre de civilisateur, Gondebaud voulut joindre celui de législateur de son peuple.

Lorsque ce prince monta sur le trône, les Burgundes, pareils aux autres peuples barbares, ne possédaient que des coutumes et n'avaient aucune loi écrite. Dès la seconde moitié de son règne, le fils de Gundioc fil rédiger un code, publié en partie en 501, et promulgué en entier par Sigismond en 517.

La supériorité de ce code sur les autres lois germaniques a été reconnue par tous les publicistes*. La loi Gombèle, tel est le nom donné à la loi de Gondebaud, révèle déjà, dès la préface noblement écrite qui l'accompagne, des principes d'ordre, d'équité, de justice et de raison politique très-rares à celte époque*. Cette loi prescrivait entre autres que chacun serait jugé par ses pairs, et renfermait ainsi en germe rinstilution du jury. Plus humaine que les autres lois barbares, elle

^ Voir la remarquable dissertation de Wilhelm Wackemage), t9/>rac^ und Sprebchdenhnaler der Burgunder^ en appendice à l'ouvrage cité de Binding. ' Jahn, Gfschichie der Durgundionen^ I, 233.

* Hochfeld, Geschichte der Architectur in Deutschland.

* llahn, 15.

^ De Montesquieu à Sismondi, Savigny {Histoire du droit romain dans k moyen (tge^ II, 1-4). La priorité d'âge du code burgunde est également reconnue par ces publicistes. La loi des Allemannes, par exemple, ne commence à être rédigée que sous Clotaire I" (558-561).

* Voici cette préface :

X Le très-glorieux roi des Burgundes, après avoir, pour l'intérêt et le repos des c peuples, réfléchi mûrement à nos constitutions et à celles de nos ancêtres, et à « ce qui, dans chaque affaire, convient le mieux à l'honnêteté, la règle, la raison « et la justice, nous avons posé tout cela avec nos Grands réunis, et autant de notre « avis que du leur nous avons établi ces statuts. > La loi Gombète porte la signaturc de 32 comtes burgundes.

mettait sur la même ligne le Romain et le Burgunde et empêchait, dit un chroniqueur presque contemporain, que l'indigène ne fut comme ailleurs opprimé par le barbare'. Elle punissait quiconque refusait le gîte et le couvert au voyageur. La femme, injustement exclue de la succession par la loi franque, était habile à succéder d'après la loi burgunde*. Le mélange de barbarie et de civilisation s'y trahit par plusieurs dispositions bizarres et cruelles. Ainsi celui qui vole un épervier est condamné à se hûsser manger par l'épervier sur le corps six onces de chair. La composition (Wehrgeld), ou rachat des crimes à prix d'argent, est inscrite dans la loi burgunde comme dans tous les autres codes de l'occupation germanique ^ L'homme riche disposait ainsi à son gré des oreilles, des membres et de la vie de ses semblables.

On trouve également dans la loi Gombète les épreuves judiciaires et l'institution du duei Accusé et accusateur combattaient en champ clos devant le juge. Le vainqueur était censé avoir soutenu la cause légitime. La foi naïve de ce temps s'imaginait que Dieu ferait plutôt un miracle que de laisser succomber l'innocence. De là le nom de jugement de Dieu, que le peuple donnait à ces épreuves et à celles qui avaient lieu par l'eau, le feu, la croix. Le clergé romain, et l'évêque Avitus en particulier, firent tous leurs efforts pour aboHr cette législation barbare. « Il « n'y a pas plus de mal, » répliquait Gondebaud, « à terminer les < différends des particuliers par le duel que les conflits des rois par « la guerre. David ne tua-t-il pas Goliath en combat singulier? »

Tout irrationnel et inique que fût le duel judiciaire, il eut cependant pour avantage de mettre un frein au droit du plus fort (Faustrecht) et aux vengeances atroces qui se commettaient auparavant. L'humanité, d'ailleurs, ne gagna pas grand'chose à la suppression des épreuves judi-

* Grégoire de Tours.

' La loi des ÂHemannes n'excluait pas entièrement les femmes, mais celles-ci ne pouvaient hériter que les biens meubles (Bluntschli, Histoire de Zurich^ p. 20). ' La comt>08ition pour le meurtre était fixée comme suit : 150 sous pour un noble :

150 « «un orfèvre distingué ; 100 « € un médecin ; 70 < « un homme libre du commun ; 60 « « un serf employé comme homme de confiance : 50 < «un forgeron ; 30 « « un serf laboureur, porcher.

Comme on le voit, la valeur d'un homme se mesurait à la fois sur son rang et sur son utilité présumée dans la société barbare. Voir l'analyse détaillée de la loi Gombète dans VHisloire de la civilisation en France, par Guizot, I, 370.

Dans la loi des AHemannes, le tarif était beaucoup plus élevé. Voir l'ouvrage cité de Bluntschli, p. 12 à 15.

56 LES PEUPLES GERMAMQUES.

claires. Quand le combat judiciaire fut aboli, la torture, réservée jusquelà aux esclaves, s'étendit aux hommas libres \

La loi Gombète renferme aussi quelques dispositions relatives aux serfs, nom sous lequel ou désigne au moyen ige les hommes qui étaient la propriété d'un autre et que l'antiquité désignait sous le nom d'esclaves*. Si la fille d'un homme libre s'oubliait avec un serf, elle était condamnée au dernier supplice. Si les parents s'opposaient à la sentence, la malheureuse devenait esclave publique.

Le serf de la condition la plus misérable (mancipium) était puni de mort pour le vol d'un bœuf ou d'un cheval. Il recevait trois cents coups de fouet pour un vol de cochon, de brebis, de chèvres ou d'un rucher d'abeilles.

L'homme libre qui se laissait aller à donner des lettres de recommandation à un serf fugitif (comme l'apôtre saint Paul l'avait fait pour l'esclave Onésime), s'exposait à avoir la main coupée. L'esclave fugitif avait également la main coupée et recevait, en outre, trois cents coups de fouet.

Ces dispositions inhumaines prouvent combien la condition des serfs était encore misérable. Le christianisme, en proclamant la doctrine que « tous les hommes sont frères et qu'ils sont tous fils d'un même père « qui est Dieu, v avait cependant beaucoup amélioré les rapports des maîtres et des esclaves. L'Église, il est vrai, n'abolit pas la servitude : elle posséda même, comme l'Etat, beaucoup de serfs. Mais elle corrigea la loi par l'application qu'elle en fit et traita ses serfs avec tant de douceur que chacun désirait être l'homme de l'ÉgUse plutôt que d'un seigneur séculier. A l'influence de l'exemple, l'Église joignit l'autorité de ses décrets. Elle commença par ôter aux maîtres le droit de vie et de mort que la loi ancienne leur attribuait sur leurs esclaves. Le concile d'Épaone, convoqué par le roi Sigismond (517) et auquel assistèrent les évoques d'Octodure, de Genève, d'Avenches et de Vindonissa, prononça l'excommunication contre quiconque mettrait un serf à mort sans l'intervention du juge. Ce même concile d'Épaone s'opposait à l'affranchissement des serfs et décrétait ce qui suit : « Qu'un abbé « n'affranchisse pas ses serfs; car il paraît injuste que tandis que « des moines sont assujettis chaque jour au travail des mains, leurs « serfs puissent jouir du repos de la liberté. » Au temps de Charle-

^ Sismondi, Histoire des Français^ I, 214.

' Si l'on cherche à préciser cette différence, on trouvera que Veschvage antique subordonnait Fhomme à l'homme, pendant que le servage asservit l'homme à la terre.

magne la vente personnelle des serfs fut interdite. Enfin l'Église ouvrit ses rangs aux hommes de cette condition comme aux autres et l'on vit des serfs parvenir à l'épiscopat. « L'Église seule, » dit M. Guizot,

< exerçait un pouvoir moral. On doit en effet au clergé de cette époque

< une foule d'institutions bienfaisantes. » Les nombreux jours de fêtes, qui dans la suite des temps ont pu être nuisibles au travail et aux bonnes mœurs, étaient alors autant de jours de repos pour l'homme condamné aux durs travaux de la glèbe. Des hôtels-Dieu ou hôpitaux recueillirent le malade et l'infirme. Les errants trouvés excitèrent la sollicitude des évêques \ Le droit d^ asile ouvrit aux opprimés de tous genres un refuge contre l'oppresseur. Dans les siècles postérieurs, la trêve de Dieu, ou défense de faire la guerre en certain temps de Tannée, sous peine d'excommunication, mit le champ du laboureur à l'abri des ravages continuels et vint compléter le système des institutions protectrices établies par l'Église en faveur des classes souffrantes et laborieuses. Mais le plus grand service peut-être que rendit le clergé à la civilisation et à l'humanité, ce fut de réhabiliter par son propre exemple le travail des mains et le labourage en particulier. Aussi avait-on soin de ne pas placer la tenue des conciles dans le temps des moissons et des autres travaux de la campagne.

6* Orii^lne et premier déTeloppement de la féodalité*

Le vaste système d'organisation sociale et juridique qu'on nomme la féodalité n'atteignit son complet développement que sous la domination franque. Mais, comme on l'a vu par ce qui précède, l'origine de cette institution remonte probablement aux premiers peuples germaniques qui l'apportèrent des forêts de leur terre d'origine *. A leur arrivée sur le sol de THelvétie, les Germains (Allemannes et Burgundes) connaissaient déjà les trois classes de personnes qui constituèrent, après Toccupation, la société féodale, savoir : les hommes libres, les vassaux et les SERFS.

^ L'évéqae de Yaison intenrint en leur faveur auprès du roi Sigismond. Voir Jahn, qui cite le titre 109 de la loi burgunde du 8 mars 516.

' On a cherché l'origine de la féodalité chez les Romains, parce que les Romains, entre les hommes libres et les esclaves, avaient une sorte de fermiers à bail perpétael nommés colons. On a même voulu ces derniers temps assigner à la féodalité une origine celtique. Les Celtes, comme le prouve l'histoire d'Orgétorix, avaient aasd des vassaux et des esclaves. Hellwald (Ctdturgeschichte) fait dériver la féodalité du bénéfice, et le servage de la clientèle des Romains.

L'époque féodale a été particulièrement éclairée par un savant français, M. Guérard {Poîj/pUque éPImUnon) et par les savants suisses Von Arx, Zellweger, Hisely, Giogins, Edouard Secrétan, Matile.

ou LES PEUPLES GERVANIQtlES.

par leur travajl dans les champs, les feromes en tricotant et tissant pour le seigneur.

Tout autre était ta condition des serfs appelés eolons. Ceux<ci jouissaient de tous leurs droits civils, pouvaient tester, contracter, se marier librement. Mais ils n'en demeuraient pas moinii attachés à la glèbe et vendables avec le sol du manse auquel ils étaient indissolublement liés. Les colons du roi nommés fucaUnt (hommes du fisc) et ceux de l'Église (gens de la maison de Dieu), se trouvèrent dès le début dans une position plus avantageuse que les autr&'ï. Ils participaient entre autres à l'exemption des impôts ou immunités dont jouissaient le» terres royales ou ecclésiastiques. Moyennant un cens très-léger, une motte de beurre, par exemple, ou un chapon, les colons jouissaient souvent d'un terrain considérable et de la pleine propriété de leurs biens meubles ou immeubles.

L'étendue de terre accordée à un colon par le seigneur était ordinairement de 40 .irpents et formait ce qu'on appelle le mamse (Hubeen allemand). En plusieurs endroits le seigneur fournissait aux colons le bois de construction, une étable, une charrue, un chariot, les graines, une hache, une échelle, les premières vaches, les premiers porcs avec leurs petits, et, pour la basse-cour, le coq et les poules.

Il ne faut pas confondre les censitaires de cette espèce avec les Lides, Coiliberts ou Halbfreim (demi-libres), censitaires libres de lenr per- «mw, qui s'étaient mis de plein gré sous la protection d'un seigneur ou d'une abbaye ou qui en avaient accepté des tenures serves, c'est-à-dire sujettes à des prestations serviles. Ceux-ci sans doute devaient aider les gens de l'abbaye au temps des foins, des moissons, de la vendange, etc., mais ils restaient libres de corps et pouvaient se transporta où bon leur semblait après avoir abandonné leur manse ou tenure, à moins que leur maître ne parvînt, à force de ruse et de violence, à les confondre avec le serf proprement dit, en s'étayant du principe que < l'air rendait serf, " comme cela eut lieu dans plusieurs seigneuries, au milieu des iroublos qui suivirent le règne de Charlemagne.

Pendant toute la première partie de l'époque carlovingienne, tes petits tenanciers libres forment la masse et le nerf de la nation, e Quand vos ancêtres vinrent au pays, i dit le Miroir de Saxe (code rédigé par Eik de Repgow, gentilhomme d'Anbalt au commencement do Xllh" sii'cl.-) » ils étaient tous Francs. Dans l'ancienne loi, aucun n'élait li;;e. »

L'homme libre était aisé à reconnaître à sa longue barbe et à ses diereux longj. Seul il avait le droit de porter la lance, l'épée et le bou-

clier. Le serf ou vilain \ la tête rasée, n'avait d'autres armes que le couteau ou le bâton ferré pour défendre l'approche de sa case aux loups et autres bétes fauves. Les autres prérogatives de Thomme libre consistaient dans la pleine jouissance des droits civils et politiques. Il assistait aux assemblées nationales, siégeait avec ses pairs dans les assises et plaids qui se tenaient sous la présidence du comte provincial (landgraf) ou de son délégué (landrichter). Ce tribunal, qui s'assemblait ordinairement sous un vieil arbre (comme dans l'allée des Tilleuls à Zurich, sous le tilleul d'Altorf et le chêne de Claris), jugeait sur les biens, la liberté, la vie. Lorsque le comte convoquait les assises, il faisait planter une perche surmontée d'un chapeau ou d'une bannière, symbole de l'autorité féodale.

Justiciers en temps de paix, les comtes provinciaux et de dixains ou districts, devenaient en temps de guerre chefs des hommes d'armes de leur ressort. Chaque dixain ou district fournissait 100 guerriers que le comte de district amenait au comte de province. Celui-ci, chef de dix districts, conduisait à l'armée royale 1000 hommes commandés par le duc. Les seigneurs et autres hommes libres riches étaient à cheval ; les simples censitaires et tenanciers formaient l'infanterie. Il en fut ainsi tant que les petits propriétaires conservèrent leur patrimoine et leur indépendance.

^ Ce mot n'avait dans Torigine aucane acception blessante et désignait l'habitant de la viUaj du vUlage (ViUanus Yillica). Il en est de môme de mancuU, habitant d'un manse.

(dk 536 A 920) !• "Le roi Gontran et l'é¥éqiie Marins*

Les Bargundes el les Allemannes, privés de leur indépendance, cherchèrent une diversion dans des guerres d'oulre-mont tentées au profil d'autres peuples germaniques. Ils combattirent sous les drapeaux des Ostrogoths ariens d'Italie, menacés à la fois par les Grecs de Constantinople et par le soulèvement de leurs sujets italiens et catholiques. Dans une de ces expéditions, les Ostrogoths el leurs fai*ouches auxiliaires ayant pris la ville de Milan, y massacrèrent 30,000 personnes de tout âge et de toute condition (539). Le secours des Allemannes, des Burgundes et des Francs ne fut cependant pas assez fort pour empêcher la chute de l'empire des Ostrogoths, qui tomba sous les coups des généraux de l'empereur grec Justinien. De 70,000 Francs et Allemannes qui avaient passé les Alpes en 553, aucun, dit-on, ne revint dans son pays. Ceux qui avaient échappé au glaive des Grecs périrent par les épidémies. L'Italie avait déjà commencé à être le tombeau des Allemands.

A peine maîtres de l'Italie, les Grecs furent troublés dans la possession de ce pays par l'arrivée des Lombards, peuple venu des bords de la Baltique (568), bien moins civihsés que les Burgundes avec lesquels on prétend qu'ils avaient une parenté d'origine. Pendant sept ans, ils remplirent ritalie et les pays voisins de leurs rapines et de leurs brigandages.

La Bourgogne transjurane (nom sous lequel nous avons vu qu'on désignait l'ancienne patrie des Helvètes et des Vallésiens), ne fut pas épargnée. L'abbaye de Saint- Maurice, en particulier, eut beaucoup à souffrir des incursions de ce peuple qui jetait ses essaims sauvages le long de la vallée du Bhùne. A la fin cependant, Theudfrid, patrice de ces contrées pour Gontran, roi d'Orléans et de Burgundie, parvint à en débarrasser la contrée ; il tailla en pièces une partie des Lombards

près de Bex (574). Mais le malheureux Theudfrid, accusé de conspirer contre le roi, fut mis à mort. Son accusateur Kariat, simple homme d*armes de Contran, obtint pour prix de sa délation Tépiscopat de Genève. Les rois barbares disposaient assez souvent ainsi des évêchés comme de simples fiefs, contrairement k la loi canonique qui prescrivait que « nul ne fût élu évêque qu'il n'eût été postulé comme tel et agréé « par le peuple et le clergé. » Car tel était le droit commun de TÉglise, du VI"»« au X1I"« siècle.

Le règne de Contran fut du reste assez favorable à la Transjurane. H répara les routes romaines, construisit des hospices pour les pèlerinages (celui du Saint-Bernard entre autres), des hôtelleries pour les voyageurs. La basilique de Saint-Pierre à Cenève, construite par Gondebaud, s'étant écroulée, Contran la fit rebâtir en pierre (entre 563 et 593). La proleclion de ce monarque s'étendit aussi à la contrée du Léman et au noble prêtre Marins ou Saint-Maire, premier évêque de Lausanne.

Mari us, Callo-Romain d'origine, était né de parents nobles à Autun (vers 530). Évêque d'Avenches depuis 573, il contribua à la fondation de Payerne et à l'agrandissement de Lausanne, après y avoir transféré le siège épiscopal (entre 586 et 593). Il mourut après vingt ans d'épiscopat, le 31 décembre 592.

Marius était un contemporain du célèbre chroniqueur des Francs, Grégoire de Tours, avec lequel il a plus d'une analogie.

La vie de Marius nous offre une image touchante des vertus apostoliques de la primitive Église. Ce saint prélat partageait son temps entre la culture de ses champs et les fonctions du sacré ministère. Puis, rentré dans la métairie qui lui servait de demeure, il sculptait, de ses mains vénérables, des vases de bois pour ses autels ou rédigeait sa chronique, indication exacte, mais malheureusement trop abrégée des événements de son siècle. La chronique de Marius commence vers l'an 455 et finit vers 581.

Parmi les faits curieux mentionnés par l'évêque chroniqueur, figure Téboulement du mont Tauretune, qui tomba avec un fracas épouvantable dans les eaux du Rhône et engloutit dans les décombres le bourg d'Octodure (Martigny) et tous ses habitants. A Cenève même, le Rhône rompit le pont, et plusieurs personnes perdirent la vie (563).

Le fléau de la guerre civile se joignit aux révolutions de la nature. < En cette année, » dit l'évêque Marius, « les moines d'Agaune, « excités par l'esprit de colère, cherchèrent à tuer pendant la nuit « l'évêque Agricola qui s'était retranché dans l'église avec les clercs et

64 DOMINATlOiN FRANQUE.

<( les citoyens. Les portes furent forcées et beaucoup de citoyens «c blessés 9 (565). La chronique ne nous apprend pas les causes de cette collision sanglante. Mais il se peut qu'il faille déjà y voir un exemple des luttes assez fréquentes au moyen âge, que soutinrent les cloîtres jaloux de leurs immunités et de leur indépendance contre les évêques qui voulaient les soumettre à leur juridiction.

Vingt années après cet événement, sous l'évêque Héliodore, le siège épiscopal fut transporté d'Octodure à Sion (avant 585) '.

2* Crimes et ehate des Mérovlngteiis.

Les Mérovingiens, ainsi nommés de Merovée, aïeul de Clovis, régnèrent pendant deux siècles et demi sur les Francs et l'Allemagne; mais si l'on en excepte deux ou trois princes passables, l'histoire de cette première race n'est guère qu'un tissu d'atrocités et de perfidies. « Les Mérovingiens, » dit Jean de Muller, i « sont les Atrides de leur « époque*. »

Deux femmes, Brunehaut, reine d'Austrasie (France orientale), et Frédégonde, reine de Neustrie (France occidentale), jouèrent le principal rôle dans ce drame lugubre. En moins de trente ans (de 568 à 597), dix princes du sang de Clovis périrent victimes de leurs haines impitoyaï)les. Rassasiée de vengeance sans être assouvie, Frédégonde mourut de mort naturelle dans son lit (597). Délivrée de sa rivale, Brunehaut régna encore bien des années sur l'Austrasie et la Bourgogne. Son favori Protadius, Romain d'origine, gouvernait la Burgundie transjurane et le pays de Scodingen (SaUns), en qualité de patrice (605). Un seigneur burgunde, nommé Welf, indigné de la faveur accordée à cet étranger, excita un tumulte dans lequel Protadius perdit la vie. Brunehaut vengea la mort de son favori par celle du meurtrier et nomma patrice Wendelin, qui se fixa comme ses prédécesseurs à Orbe dans la Transjurane (610). La reine vint s'établir auprès de WendeUn avec sa nièce Theudelane. Mais le comte franc Erpon, que Clotaire II avait fait duc ou patrice, s'empare du chiteau d'Orbe et livre Brunehaut aux soldats de ce prince, fils de Frédégonde et héritier de ses vengeances. Cette reine sexagénaire, aïeule, mère et sœur de tant de rois, fut traînée devant les guerriers francs, puis promenée sur un âne et attachée à la queue d'un cheval qui lui mit les membres en pièces (613).

^ Gremaad, Cataiogue des évêquea de Sion, Mémoirea et documenta de 2a Société d'histoire de la Suisse romande, XYin, 495.

' MttUer, Histoire de la Confédération, traduite par Monnard, I, p. 37.

Un autre ennemi de Brunehaut, Aléthée, avait obtenu le tilre de patrice des Alpes vallaisannes. Mais mécontent du partage, ce dernier assassine Erpon, et, son audace croissant avec le succès, il songeait à se faire couronner roi des Burgundes. L'évoque de Sion, Leudmond, entra dans le complot ; il chercha à gagner la reine Bertrade, femme de Clotaire II, en lui disant que les astres annonçant la mort prochaine de son mari, elle ferait prudemment d'épouser Aléthée et de se retirer à Sion, sa ville épiscopale et qui était très-sûre. Cette princesse, fidèle à son mari, eut horreur de la proposition et la révéla, les larmes aux yeux, à Clotaire. Aléthée, saisi par ordre du roi, eut la tête tranchée. Par respect pour la dignité épiscopale, on se contenta de confiner Leudmond dans son diocèse, en le menaçant du sort d' Aléthée s'il se rendait capable d'un nouvel attentat (entre 613 et 616).

Ces détails sont extraits de l'instructive chronique composée par Frédégaire ou Frédegher, écrivain contemporain, dont certain passage relatif à Aventicum a donné à penser qu'il avait reçu le jour aux environs de cette ville et qu'il était moine dans quelque couvent de THelvétie burgunde * .

Frédégaire est le premier auteur qui ait parlé du lac de Thoune, appelé par lui lacus Dunensis, Le nom de lac Léman était employé par Grégoire de Tours et avait remplacé celui de lac Lonsonna ou Lausanne de l'époque romaine.

Le même annahste nous apprend que pendant les guerres des rois d'Austrasie et de Neustrie, les Allemannes de l'Helvétie orientale marchèrent contre les Transjurai ns, les battirent à Wangen près de Berne, pillèrent et dévastèrent le territoire d'Avencbes (610). La différence de langue, résultat de la fusion des Burgundes avec les Gallo-Bomains, mettait aux prises les deux races allemande et romande que séparait un ruisseau, le ruisseau de Chandon, à mi-chemin de Payerne et de Fribourg. Pour cahner les esprits de la noblesse burgunde, toujours prête à se soulever, le roi Clotaire II décida, dans une grande assemblée tenue à Paris (614), que tous les juges et gouverneurs seraient pris dans le pays même*.

Il y eut cependant encore beaucoup plus d'un soulèvement partiel ou général contre les Francs sous la dynastie de Clovis, surtout à la fin de son règne.

Les premiers des Mérovingiens avaient été perfides et cruels. Les

^ La chronique de Frédégaire va de 554 à 641. Elle a été traduite en français par M. Guizot, dans sa Collection des historiena de France. » Jalin, II, 473.

derniers princes de cette race sont flétris dans l'histoire du nom de rois fainéants. La puissance et les richesses passèrent alors entièrement entre les mains de la famille d'Héristal.

Un prince de cette maison, Charles-Martel, avait vaincu 300,000 Arabes à Poitiers et sauvé la chrétienté d'une invasion musulmane (732). Il se contenta cependant du simple titre de maire du palais, sous lequel il gouvernait le royaume au nom des Mérovingiens. Mais Pépin le Bref, son fils, osa davantage: soutenu par les évèques et les grands, il détrôna le dernier roi et prit la couronne royale (752). Le pape Etienne II vint lui-même la lui poser sur la tête, à Saint-Denis, près de Paris (754). Pépin, en échange, protège le pape, bat les Lombards qui l'inquiétaient dans Rome, et, abusé par la fausse donation de Constantin, accorde au pontife un territoire considérable aux environs de la ville éternelle. Telle fut l'origine de la dynastie carlovingienne en France et de la puissance temporelle des papes en Italie (755).

Pépin le Bref est aussi célèbre dans l'histoire de notre pays par plusieurs faits importants dont le premier fut la suppression de la dignité ducale chez les Allemannes et de celle de patrice des Burgundes.

La cause en fut l'humeur remuante de ces chefs, qui cherchaient toujours à se rendre indépendants. Son père et son grand-père avaient déjà eu à lutter contre les ducs Gottfried et Lantfrid ; lui-même avait été obligé de prendre les armes contre Diebold, fils et héritier de Leutfrid. La suppression du duché de Souabe ou d'Allemannie eut lieu aux grands plaids de Canstadt, près Stultgard (746). Carloman, frère de Pépin le Bref, remplaça le duc et les patrices par des surintendants royaux, temporaires et révocables selon le bon plaisir du monarque des Francs.

Du temps de Pépin date probablement la division en comtés provinciaux ou landgraviats (en allemand Gaue), subdivisés en comtés de districts ou dixains. On a k tort attribué à ce prince ou à sa femme Bertrade la fondation de la première église de Saint-Ours k Soleure et l'origine du château de Bipp, siège du comté de ce nom, situé entre Soleure et Berne*. Dans les guerres fréquentes des rois francs contre les Allemannes, les premiers s'emparèrent de contrées entières et les réunirent k la couronne ou en disposèrent en faveur des nobles ou des fondations rehgieuses *.

* Le château de Bipp ne date que du XIII"« siècle, et le œmUatus pipinensis est tout à fait problématique, selon Albert Jahn. Der Kanton Bern, 1850, 480.

* Georges de Wyss, Die Abtei Zurich, dans les MiUheihingen^ 1851, VIII, p. 12.

S. Les missionnaires d'Irlande. — Prog^rès de la ciTllisatlou

elirétienne aux TII"*« et YIII"'« siècles.

Malgré les efforts de Tévêque de Vindonissa qui, à partir de la fin <lu VI"* siècle prend le titre d'évêque de Constance (vers 590), beaucoup d'Allemannes idolâtres et superstitieux continuaient à adorer le dieu Wodan au sein des rochers et des forêts dont ils étaient environnés. A peine trouvait-on çà et là quelques champs cultivés dans la Thurgovie, et l'aspect d'une chapelle annonçait-il la présence d'un prêtre et d'une petite communauté chrétienne. Tout à coup, c'était en 610, parurent au bord du lac de Zurich des hommes extraordinaires ; ils venaient du lointain rivage d'Irlande, île bénie, où s'était conservé intact le précieux dépôt de la foi et de la civilisation. Le chef de ces druides chrétiens, Columban, moine de Bangor, avait fait un séjour de vingt ans dans la Gaule et s'était signalé par d'immenses travaux de défrichement et de prédication apostolique (590-610).

La récompense de tant de bienfaits fut celle des grands hommes, la persécution. Proscrit par la reine Brunehaut, dont il avait eu le courage de flétrir les crimes, Columban passa trois années dans l'Helvélie (610-613) et n'y laissa pas de moindres traces de son séjour que dans les Gaules. On peut blâmer le zèle excessif avec lequel Columban et ses compagnons jetèrent au lac les statues de Wodan et mirent le feu à son temple au village de Tuggen. Mais aussi que d'institutions remarquables nées de l'ardeur et du dévouement de ces apôtres : Mérerau, le plus ancien cloître de la Germanie, aux confins de la Suisse et de la Bavière, Saint-Gall, Dissentis, Fuessen, Kempten, Schœnenwerth, Wangen dans la Marche, entre Schwyz et Saint-Gall, ce ne sont là que quelques-unes des fondations de Columban et de ses disciples dans THelvétie orientale. Mais de nouvelles persécutions atteignirent l'illustre missionnaire, obligé de sortir de l'Helvétie pour échapper aux vexations du duc d'AUemannie, Gonzo, qui trouvait que ses défrichements nuisaient aiix chasses royales. Selon un biographe, deux des missionnaires auraient même été tués par les soldats du duc. « Ce pays est une conque d'or, » dit alors Columban, « mais pleine de serpents. < Fuyons, mais ne nous attristons pas. Dieu nous aidera. »

En quittant l'Helvétie, Columban dirigea ses pas vers l'abbaye de Bobbio, fondée par lui en Italie dix ans auparavant (602), et y finit ses jours le 21 novembre 615, donnant sans cesse l'exemple vivant de la règle qu'il avait tracée à ses moines et qu'il a résumée en ces paro-

<J8 DOMLNATION FRANQUE.

les : « Il faut chaque jour lire, prier et travailler des mains. » Le plus illustre des colons irlandais, après Columban, fut Gall, Tapôlre et le défricheur des rives du Grand-Lac (614). Témoin de ses travaux, le peuple, réuni un jour à Constance pour l'élection d'un évêque avec les grands et le clergé, s'écria : « Nous voulons Gall, car « c'est un homme versé dans les saintes Écritures, pratiquant la justice» « chaste de corps, doux et humble de cœur, le père des malheureux. » Le clergé et les grands s'associèrent au vœu du peuple, et le duc Gonzo, devenu plus humain à ce qu'il paraît, s empressa d'y faire droit. Gall refusa : « Les canons, » dit-il, « défendent d'élire un étrari- « ger. Mais voici Jean, mon disciple, qui portera dignement le poids^ « de Tépiscopat. » Le diacre Jean, qui était Rhétien d'origine, chercha en vain à se soustraire à l'honneur qu'on lui faisait. Saint Gall le prit par la main et le présenta au peuple comme son évêque en prononçant un discours en latin que Jean traduisait au fur et à mesure en vieil allemand ou tudesque.

Après la mort de Columban, le fameux cloître de Bobbio et celui de Luxeuil dans la Gaule, autre fondation de Columban, se disputèrent l'honneur d'avoir Gall pour chef. Mais l'humble solitaire dédafgna le bclton abbatial comme il avait refusé la mitre et mourut obscur dans sa cellule vers l'an 640.

Au lieu même où Gall avait vécu pauvre de sa chasse et de sa pêche, un cloître important vint peu de temps après perpétuer le souvenir de ses bienfaits.

Le premier abbé, choisi par Charles-Martel, fut Othmar, Rhétien d'origine. Il fonda l'école interne, introduisit la copie des manuscrits et la règle de Saint-Benoît, propice aux études sérieuses sans nuire au travail des mains. Vrai disciple du Sauveur, il fut un père pour les pauvres et prodiguait de jour et de nuit les soins les plus touchants aux malheureux atteints de la lèpre, horrible maladie qui paraît alors en Europe, où on croit qu'elle fut importée d'Egypte'. La première léproserie ou maladière qui ait été établie dans notre pays fut l'œuvre de cet illustre bénédictin et date de 720 à 759 *.

Un digne émule de l'abbé Othmar était le chorévêque ' Pirmin ou Firminius. Ce successeur de Gall et de Columban, français de naissance

^ La vie d'Othmar a été écrite par WalafVid Strabon de Reichenau, le plus savant moine du XI°^ siècle, après Rabau Maur de Fulde. Pertz, II, 42.

' Arnold Nuscheler : Die Svechenhattser in der SchweU. Zurich, 1866.

* € Le chorévêque tient la place de Pévcque dans les campagnes et les moaastères. » 8™* canon du Concile de Nicée.

selon les uns, selon d'autres natif de Melz, près de Sargans, a jeté les fondements d'une foule de maisons religieuses comme Reichenau, Pfeffers, Murbach en Alsace, Hornbach dans les Vosges. Il dirigeait en personne une communauté monastique à Pfungen près de Winterthour, où Ton montre encore la fontaine de Pirmin.

Otbmar et Pirminius eurent beaucoup à se louer de la protection de la puissante maison d'Héristal, de Pépin le Bref en particulier. Les moines de Saint-Gall, comblés de donations de tous genres, obtinrent la libre élection de leur abbé et se virent affranchis ainsi de la juridiction épiscopale. Pépin fit cadeau en outre à Othmar d'une somme de 60 livres et d'une cloche, chose très-rare au VIII"® siècle'.

La protection lointaine de Pépin le Bref ne fui pas assez forte pour mettre les deux chefs religieux à l'abri des mauvais traitements des grands du voisinage. Le comte de Thurgau, Warin, se ligua avec un comte de la Forêt-Noire nommé Rudhart. L'évêque Sidonius de Constance, qui ne pouvait digérer la libre élection accordée par Pépin au couvent de Saint-Gall, entra dans le complot. Othmar, accusé faussement d'adultère, fut transféré dans une île près de Stein, où il mourut en 759. Pirminius finit également sa vie dans l'exil.

Un tyran dans le genre de Warin était Victor ^^ comte de Rhétie. Après avoir fait mourir Placide, dont le crime était d'avoir donné à Sigisbert, le vertueux compagnon de Columban. les terres nécessaires pour bâtir le couvent de Dissentis, Victor chercha à enlever les ossements de Gall pour attirer le flot des pèlerins dans la Rhétie. Une mort violente fut le prix des forfaits de ce seigneur cruel et cupide V

La dynastie des Victor, comme on les appelle, dominait depuis le commencement du VI"® siècle dans les Grisons et cumulait même souvent les fonctions de comte et d'évêque. Le premier membre connu de cette famille avait été l'évêque Valentinien, dont l'épitaphe latine découverte à dix lieues de Coire, à Gons, nous a redit les vertus touchantes et auquel on attribue la fondation d'une école et de l'église de Saint- Lucius dans la capitale des Grisons'. Ce Valentinien aurait été le bisaïeul des évêques Victor et Jactatus.

^ Sur les nombreuses donations faites à Saint-GaHf voir le Tableau chronologique des documents suisses {Schweizerisches Urkundenregisier)^ publié sous le patronage de la Société suisse d'histoire, par M. le D' Hidber. Berne, 1863.

' Il se noya dans le Rhin. Le castelluni romain de Marsoil était la résidence royale de ce seigneur (Henné, Histoire abrégée de la Suisse pour Vécole et le peuple, Saint- Gall (en allemand), 1858, p. 88).

' Ind, éPhistoire de Zurich, 1866, 6. — Moor, Geschichte wn Curràtien und der Bep, gemeifier drei Bûnde, 1870, 150.

Un comle-évêque bienfaisant de cette famille fut aussi Pascal, qui fonda vers 700 l'abbaye de Cazis au pied du Heizenberg, de concert avec sa femme ou sœur la comtesse (Usopéia et avec son fils Victor II, qui aurait succédé à son père comme évêque et comte k la fin du VII"® siècle. Le mariage des prêtres n'était pas chose inouïe à cette époque» et les Grisons n'étaient sans doute pas le seul pays de l'Europe où Ton trouvât des évéquesses (episcopissa). A la dynastie des Victorides remonte l'origine du bouquetin noir, qui a passé des armes de l'église de Coire dans celles du canton des Grisons \

Les fondations religieuses se multipliaient dans la partie allemannique de notre pays. La partie centrale du pays, jusque-là très-pauvre en foyers de population un peu considérable, voyait s'élever deux congrégations, origine de deux villes importantes. La première était un collège de chanoines, fondé par le comte allemanne Ruprecht sur les bords de la Limmat, où est maintenant Zurich ; et la seconde, le monastère de Saint-Léger (Léodegar), établi par le prêtre Wikard, frère du précédent, dans l'endroit déjà connu alors sous le nom de Lucerne (695). Selon une tradition, ce monastère de l'ordre de Saint-Benoît avec les seize métairies qui en dépendaient fut donné par Pépin le Bref aux abbés de Murhach, en Alsace. De cette époque probablement date la construction dans la vallée de Glaris d'une église due aux soins du pieux missionnaire irlandais Fridolin. Deux gentilshommes, qui en devinrent propriétaires, en firent don avec la vallée entière au monastère de Seckingen, dans le courant du IX"*® ou du X"* siècle *.

Les contrées bourguignonnes eurent leur part des bienfaits de la civilisation chrétienne. Romainmôtier, au pays de Vaud, Château d'Oex, en Gruyère, Moùtier-Grandval, Sainte-Ursanne, Lucelle et Saint- Imier, dans le Jura, sont des créations dues à l'esprit de Columban et de ses continuateurs. Simples oratoires ou chapelles dans le principe,

* Moor, Archives pour Thistoire des Grisons. Coire, 1848, p. 8. Geschichte von Currhàtien und (1er Èepuhhk âer drei Bûnde. Coire, 1870. Pendant trois générations, les Victor fournirent un Prœses ou gouverneur à la Rhétie, un comte à Bregentz, un évêque au diocèse de Coire. Il y eut cinq Proses de cette famille en 166 ans. Selon AVolfgang de Juvalta (Ind. d'histoire de Zurich, déc. 1867), Œsopéia ou Ëpiscopéia aurait été la sœur de Tévêque Pascal. Voir Gelpke, Kirchengeschichte, II, 464.

* La tradition, qui plaçait l'arrivée de Fridolin au Y""* siècle, est abandonnée aujourd'hui. £n général, les documents authentiques manquent complètement pour cette époque et ne commencent qu'avec Pan 700 dans l'importante publication de M. Hidber. Le document de la fondation de l'église de Lucerne par Wikard est douteux, selon M. Segesser, Histoire juridique de Lucerne, 1850, I, p. 3. — Voir aussi Blumer, Histoire des démocraties suisses, 1850, 1, p. 13 (en allemand).

DOMINATION PRANQUE. 71

ces élablissements modestes devinrent ensuite, par la munificence des particuliers et des grands, des centres religieux importants. Le prieuré de Romainmôtier fut doté par le comte Ramnelène, fils du patrice Wendelin (642-646). Le frère de Ramnelène, Donat, élève de Luxeuil, devint archevêque de Besançon et métropolitain d'une partie de THelvétie occidentale. 11 passe pour avoir converti au christianisme le peuple de la Gruyère (624-666). Donat avait pour suffragant Prothais, évêque de Lausanne, digne successeur de saint Maire, qui fut surpris par la mort dans la forêt de Bière où il était occupé à couper le bois nécessaire à la construction de sa ville épiscopale (vers 649). Le village où il reçut la sépulture a conservé le nom de Saint-Prothais, abrégé en Saint-Prex\

Germain, gentilhomme de Trêves, autre élève de Luxeuil, fut le défricheur des bords de la Birse, et Imier de Lugnez (près Porrentruy) passe pour avoir le premier cultivé les rives de la Suse (640-660). Ici aussi les ermites ont précédé les cloîtres.

Au temps de Charles-Martel, régnait sur les Lombards le roi Luitprand, prince qui était si favorable à Tévêque de Côrae, Adeodat, qu'il lui fit don du comté de Bellinzone et de ses possessions à Lugano, Val Maggia, Blegno dans la Leventine *, etc.

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