Cliarlemagne
Charlemagne ou Karl le Grand succéda à Pépin le Bref en 768 et surpassa encore de beaucoup son père en gloire et en puissance. La monarchie des Francs s'étendit alors de l'Èbre à la Baltique, et de rOcéan à la Theiss, à la Vistule et au Tibre.
Dans cinquante-trois expéditions mihtaires, Charlemagne triompha des Saxons, des Lombards, des Sarrasins, des Grecs, des Slaves, des Danois, des Awares et de plusieurs peuples révoltés de son empire.
Salué par ses contemporains du nom de roi de V Europe, Charlemagne devait recevoir encore la couronne et le titre d'empereur d'Occident que lui décerna le pape Léon III, à Rome, où ce prince s'était rendu pour assister aux fêtes de Noël (800).
^ Selon plusieurs auteurs, Gelpke entre autres, Kirchengeschichte^ I, 143, Prothais n'aurait pas été le successeur, mais bien le prédécesseur de Marins et aurait posé au commencement du YI*^ siècle les fondements de l'église de Saint- Thyrse (un des martyrs de la légion thébéenne). Il aurait aussi bâti la nouvelle Tille de Lausanne sur la hauteur et moins près du lac que l'ancien viens de Lousonna.
* Hidber, Urkundenregister, 2, aux années 722, 724.
Mais quelque chose de plus remarquable que les exploits militaires dans le règne de Charlemagne, c'est la protection qu'il accorda aux lettres et aux arts. Ce prince multiplia les écoles, prescrivit à tous les moines la copie des manuscrits et fonda dans son palais une académie composée des hommes les plus instruits qu'il pût découvrir dans ses États et au dehors. Lui-même donnait l'exemple de l'étude, cultiva le le latin , sans négliger l'allemand, la langue de sa famille et de son peuple.
Gomme législateur et organisateur d'empire, Charlemagne montra aussi beaucoup de sagesse. Il chercha à donner à l'empire l'unité qui lui manquait, tout en respectant les franchises nationales. Le pouvoir des comtes provinciaux et locaux fut soumis au conti*ôle des envoyés ou commissaires royaux (Missi) qui, quatre fois l'an, parcouraient l'empire pour connaître les plaintes portées contre leur administration. Les seigneurs prévaricateurs et rebelles étaient dépouillés de leurs dignités. Les lois, qui auparavant se faisaient par le roi de concert avec les évêques et les nobles, durent être consenties par les hommes libres dans les assemblées générales de la nation nommées champs de mai, de mars, ou plaids généraux. Los petits propriétaires et les hommes libres sans propriété trouvèrent en Charlemagne un protecteur assuré contre l'oppression des grands. Le droit de porter l'épée, accordé aux fiscalins, rapprochait ceux-ci des hommes libres avec lesquels ils se confondirent. La classe des demi-libres s'accroissait considérablement par les avantages octroyés aux hommes utiles, occupés au défrichement des lieux incultes.
Les lois ou capitulaires * de Charlemagne furent très-favorables à l'Église, en faveur de laquelle il rétablit la dîme et la libre élection des évêques par le peuple el le clergé réunis. L'union du trône et de l'autel était l'idéal de ce prince. Cependant il ne se faisait aucun scrupule de nommer lui-même et de déposer les évêques et les abbés de monastère. Lorsque Charlemagne vit de riches personnes donner tous leurs biens à l'Eglise, au détriment de leurs proches, il mit un frein à ces donations excessives et punit sévèrement les mauvais prêtres qui promettaient le ciel ou menaçaient quelqu'un de l'enfer pour se faire donner sa fortune. Le droit d'asile fut restreint et l'entrée en religion défendue avant l'âge de vingt-cinq ans. Un capitulaire de 811 dispense les évêques du service militaire, et Louis le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, leur défendit de porter le baudrier et les épées
^ Ainsi nommées parce qu^elles étaient divisées en petits chapitres (capitula).
comme les seigneurs civils. Mais les habitudes belliqueuses étaient trop enracinées chez les peuples barbares, et les idées du temps faisaient à tout Tassai et à tout grand propriétaire une obligation impérieuse de porter les armes, sous peine de passer pour un lâche indigne de tenir un rang et de posséder un fief dans le royaume.
Nos contrées eurent leur part de la gloire et des bienfaits du règne de Cbarlemagne. Mais cette part, il est difficile de la préciser en l'absence de documents authentiques et aussi à cause des nombreuses légendes qui obscurcissent cette histoire.
Si Ton en croit la romanesque et pourtant très-instructive chronique du moine de Saint-Gall, composée à la fin dulIX*"® siècle, les habitants de la Thurgovie * auraient pris une grande part aux expéditions de Charles en Italie et en Hongrie. Le comte Gérold de l'Allemannie, père de Hildegarde, une des femmes de Cbarlemagne, est mentionné comme ayant marché à la tête de ces guerriers. Ce vaillant capitaine, célébré par le moine poète Walafrid Strabon, avait sous ses ordres Adalbert de Coire et le héros thurgovien Eischer ou Escher. « Ce dernier, nouvel Hercule, « enfilait avec sa lance des rangs entiers de Wilzes, Peschénègres, € Avares et autres guerriers slaves. Puis, revenu sur les bords de la « Thour, il trouvait son plaisir à forcer son cheval de bataille à fran- < chir les flots débordés de la Thour, en disant : « Par monseigneur de c Saint-Gall, de gré ou de force, tu me suivras. ]»
Un autre héros des guerres de Cbarlemagne était Isambart, fils de Warin, comte de la Thurgovie. Le biographe de Louis le Débonnaire, Tévèque Thégan, nous le fait connaître comme un des chefs de l'armée franque qui, sous le commandement du fils aîné de Cbarlemagne, contribua à la prise de Tortose en Espagne (811)'. Ce seigneur n'avait pas toujours joui de la faveur de Cbarlemagne ; ce prince le priva même de son comté au commencement de son règne ; il le lui rendit à la suite d'une chasse au sanglier, où ce seigneur lui avait sauvé la vie en tuant l'animal furieux qui avait blessé le monarque (802).
Il faut peut-être rattacher aux expéditions de Cbarlemagne ce que les traditions nous racontent du secours donné au pape contre les Sarrasins par les hommes des Waldstaetten, qui revinrent honorés d'un beau drapeau aux armes de TÉgUse.
Les mêmes traditions nous montrent les hommes de Lucerne et des
* La ThnrgoYie, noos le rappelons au lecteur, embrassait alors toute la Suisse orientale, des Grisons au village de Gham (Zug).
* Pertz, n. Hîdber cite un acte de donation ou de réparation de ce seigneur en fitveor de Saint-Gall (806).
Waldstaetten rapportant de ces guerres lointaines ces cors de bataille garnis d'argent et fameux dans les guerres des XIV°»* et XV°»* siècles sous le nom pittoresque de taureaux d'Uri, de vaches d'Unterwald et de trompes de Lucerne.
Le règne de Charlemagne, dans les contrées qui forment aujourd'hui la Suisse, est particulièrement mémorable par les grands prélats qui y illustrèrent l'État et l'Église. L'un d'eux, Valdo, fut successivement abbé de Saint-Gall et de Reichenau, où il encouragea le mouvement littéraire et artistique, puis évêque de Bâle et de Pavie, et enfin abbé du royal monastère de Saint-Denis, près Paris (801). Celte abbaye ayant obtenu de la munificence de Gharlemagne la possession de la Valteline, les moines rendirent celte contrée florissante par la culture de la vigne et l'établissement de foires lucratives *.
Un autre prélat célèbre fut Helto, disciple du précédent et d' Alcuin, évêque de Bâle de 801 à 823, où il abdiqua la dignité épiscopale). « Le <c clergé, » dit Jean de Muller, 9 eut un modèle en Helto, l'agricul- « ture, un zélé promoteur*. » Diplomate habile, il fit un voyage à Constantinople pour y négocier le fameux traité qui devait unir rOrient à l'Occident par le mariage de l'impératrice Irène et de Gharlemagne (8H).
Conseiller sincère de Charles, et peut-être même son directeur spirituel, l'indépendant Helto osa lui reprocher son incontinence. Cet acte de courage ne fit qu'accroître l'estime du prince pour le prélat. Il lui en donna une marque frappante en l'appelant, avec quatorze autres prélats et quinze comtes, à signer le codicille qui contenait ses dernières volontés (811).
L'art religieux doit à Hetto la restauration de la cathédrale de Bâle. Ce temple, comme beaucoup d'autres de la chrétienté, se trouvait dans un état déplorable après l'invasion des Barbares. Construits en bois, dégarnis de sièges, ces édifices informes n'avaient souvent qu'une fenêtre ; une lampe d'étain éclairait à peine un autel de bois où un calice d'étain ou de verre servait à la communion. Le capitulaire fait par Hetto pour l'administration de son diocèse renferme plusieurs dispositions remarquables '. La puissance temporelle des évêques de Bâle et leur droit de battre monnaie, remontent également au gouvernement de ce prélat distingué.
L'école CaroUne de Zurich a passé longtemps pour une fondation
^ A Chiavenne en 824.
' MnUer, trad. par Monnard, I, 194.
^ € Chaque curé doit avoir au moins chez lui on sacramentaire, un lectionnaire,
(le Cbarlemagne, ainsi que la grande église (Grossmûnster), dont la tour est ornée de la statue de ce prince \ Ce prince, si Ton en croit les légendes^ faisait de fréquents séjours aux bords de la Limmat, où se trouvait un palais avec une des cent soixante-cinq métairies de i'empire qui pourvoyaient aux besoins de la mense eu table royale.
Un troisième prélat, Remédius, évêque de Coire, se fait connaître à cette époque (800-820) par ses relations avec Alcuin et par les lois qu'il donna comme recteur de la Rhétie, titre qui avait été conféré à son prédécesseur immédiat. Constance, par l'empereur Charlemagne (784). Le prédécesseur de Constance, Tello, dernier comte-évêque de la dynastie de Victor, avait doté le cloître de Dissentis (766) et construit en pierre la cathédrale de Coire (vers 777) V Ce prélat était au nombre des évêques qui souscrivirent sous Pépin le Bref aux actes du concile d'Attigny en Champagne. Son testament a paru dans les recueils de Mabillon et de Moor'.
La Transjurane méritait le nom de Béotie que lui donnent plus tard les chroniqueurs; elle n'a aucun nom à opposer à ceux des Hetto et des Remédius. Aussi les évëchés dans cette partie de l'empire sont-ils le prix de la faveur ou l'apanage des princes du sang impérial. C'est ainsi qu'on nt Charlemagne installer son beau-frère Udalric sur le siège épiscopal de Lausanne, et un autre de ses parents, Aléthée, sur le siège épiscopal de Sion que ce prélat cumulait avec le siège abbatial de
Saint-Maurice. C'est à lui, d'après la légende, que le célèbre empe-
< un antiphonaîre, on baptistaire, un calendrier, un canon, un pénitentiel, un psau-
< tier, un recueil d'homélies pour les dimanches et fêtes de l'année. Celui qui man-
< qnerait d'un de ces livres, mériterait à peine le nom de prêtre, » selon Hetto.
^ Les sceaux du prévôt du X1II"*« siècle portent aussi le nom de Charles avec le dessin de la statue. Après la canonisation de Charles, Zurich s'empressa de fêter le nouveau saint et on composa un office en son honneur où se trouve ce vers : Urha Turegu/n, urbs famosa. On montre encore à l'endroit appelé Loch la maison que doit avoir habité Charlemagne (Bluntschli, 33). Dans son Histoire de V abbaye des reUgieuses de Zurich^ M. Georges de Wyss dit avoir vainement cherché à établir d'une façon authentique les rapports de Charlemagne avec la viUe de la Limmat, ce qui n'empêche pas ce savant de croire à l'authenticité de ces relations et à la tradition qui fait de Charlemagne le fondateur de la collégiale. Gelpke dit au contraire que la fondation de la collégiale par Charlemagne est peu vraisemblable et se rapporte à Charles le Gros ou à Louis le Germanique. La partie la plus ancienne de l'église actuelle date de la fin du X"'* ou du commencement du XI»« siècle.
' Moor, Cod, (2tpl.,p. 20. — Hidber, Urhundenregister^ 14. L'édifice actuel ne date cependant que de la fin du XII*°* siècle, selon V Histoire des arts plastiques en Suisse de M. Rahn, I, 227.
' Pertz, Legum, I, 30. — Rochholz, Tell und Gessler. Heilbronn, 1877, 271. Tello avait été moine au cloître de Cazis.
76 DOMLNATION FRANQUE.
reur aurait donné la souveraineté du Vallais par lettre royale appelée la Caroline,
Genève, l'ancienne cité de Gondebaud, vit croître son importance au VIII"* siècle par la tenue dans ses murs d'une des trente-deux assemblées nationales qui eurent lieu pendant le règne du grand Charles (773). En cette année-là aussi, l'abbaye de Saint-Maurice fut honorée des largesses et peut-être aussi de la visite de l'empereur. Le trésor de celte abbaye a conservé un magnifique vase d'agate, envoyé, dit-on, à Charles par le calife arabe Aroun-al-Raschid*. En Vallais, comme à Zurich, les Hvres CArolins n'étaient pas rares. Le trésor de l'église de Sion renfermait entre autres un évangéltatre de Charlemagne, incrusté d'or et de pierres précieuses. Un fait spécial semble mettre hors de doute les rapports intimes de Charlemagne avec le Vallais; c'est le culte qu'on rend k ce prince, canonisé au XII™« siècle, dans les églises de Valère à Sion, de Vouvry et de Saint-Maurice.
Le règne de Charlemagne fut en général plus favorable au clergé séculier qu'aux cloîtres placés par les capitulaires sous la tutelle des évêques. Cette tutelle était assez dure parfois, si l'on en juge par la situation pitoyable faite au monastère de Saint-Gall par quatre chefs successifs du diocèse de Constance (760-820). Privée du droit d'élection que lui avait donné Pépin le Bref, cette abbaye fut condamnée k payer k l'évêque de Constance un tribut annuel consistant en un cheval et en une once d'or •. Les moines ayant porté plainte auprès de Wolfhard, archevêque de Reims, qui vint en 813 présider aux plaids de la Rhétie, celui-ci leur conseilla de mettre sous les yeux de l'empereur la charte octroyée par son aïeul. Mais, informé de ce qui se passait, l'évêque Éginon pénétra dans le cloître et brûla la charte d'exemption.
Pendant toute la durée du règne de Charles, Saint-Gall fut perdu pour la culture des lettres, et la seule marque d'intérêt (si c'en est une) que lui donna le grand roi, ce fut d'y enfermer pendant quelque temps son fils naturel. Pépin le Bossu ou le Nain, qui avait conspiré contre
' Aubert, Trésor de Saint-Maurice , p. 167. C'est une tradition constamment maintenue à Saint-Maurice que Charlemagne a visité Tabbaye, et cette tradition est confirmée par une lettre d'un abbé Rodolphe au roi de France au X"^ siècle. — Gelpke, EirchengescJiic/ite der Schtoeiz, II, 93, estime qu'on pourrait placer cette visite à l'an 786, lors du voyage à Rome de ce prince. Quant à la fausse Caroline, le savant auteur la met sur la même ligne que la donation de Constantin dont on s'est servi pour étayer le pouvoir temporel des papes.
* L'acte par lequel Charlemagne confirme ce jugement est daté de Worms, 8 mars 780. Hidber, UrkundenregisUr^ 23. Un autre acte important est cité par Hidber, c'est celui par lequel le pape Adrien I«' confirme les privilèges du couvent de Saint-Maurice (vers 780).
DOMINATION PRANQUE. 77
sa vie. « Ce malheureu!^ prince, )» dit un annaliste de Saint-Gall, « fut
< aveuglé de la manière la plus cruelle, tondu et jeté dans une cellule
< du couvent de Saint-Gall qui passait alors pour le plus étroit et le
< plus pauvre de tout l'empire. » Plus loin, Ekkehart IV (c'est le nom du chroniqueur) nous représente le fils de Charlemagne occupé avec les moines âgés à arracher les orties du préau pendant que les plus jeunes frères se livraient aux travaux fatigants du labourage \
Charlemagne mourut à Aix-la-Chapelle en 814, après un règne de (juarant^-sept ans, et laissa le Irône à son fils Louis, surnommé le pieux ou le débantmre.