Albert d'Autriche, roi des Allemands. — Résistanee
des Waldfltcetteii (129^1808).
Élu roi à Francfort le 27 juillet, Albert reçut la couronne le 24 août à Aix-la-Chapelle, au milieu de l'immense concours qui ne manque jamais aux victorieux et aux heureux de ce monde. Nous donnons à Albert comme à son père Rodolphe le titre de roi plutôt que celui d'empereur. Ni l'un ni l'autre, en effet, n'ont reçu la couronne impériale des mains du pape. Ce dernier, qui était alors Boniface VIII, ne voulut mêmed'abord pas reconnaître comme roi des Romains et futur empereur, celui qu'il flétrissait du nom de meurtrier d'Adolphe; il n'y consentit que lorsqu'il y fut contraint en quelque sorte par sa lutte propre avec le roi de France et qu'Albert se fut humilié devant le Saint-Siège*. Kopp, de Lucerne, et les historiens récents qui l'ont suivi dans cette voie prétendent que le règne d'Albert n'a absolument rien changé à la situation des trois vallées et qu'il n'a pas failli y tuer dans son germe la Confédération du l*"" août 1291 '. Nous croyons, au contraire, avec plusieurs savants, que le règne d'Albert fut une période de tourmente et de crise pour l'affranchissement des Waldstœtten. Éclose au souffle de liberté qui souvent s'était fait sentir en Europe pendant les croisades, mais encore au maillot et resserrée dans un coin des Alpes, la Confédération avait
* Wartmann, Die gesch, Eniwickelung der Stadt St-Gallett, 7.
* Âlliert dut envoyer plusieurs ambassades au pape, dont faisaient partie entre autres le chevalier Conrad der Mônch, de Bàle, et le prévôt du Grand Moûtier de Zurich, Jean, secrétaire d'Albert ; ce dernier Kt plus tard évéque d'£ichstadt, pais de Strasbourg. Kopp, Buch VIÎ, 120.
' « Auch ist mir keine Urkuiide bekannt aus wclcher sicb beweisen lifsse, dass < Kdnig Albrecht den drei L&ndern auch nur ein Haar gekriimmt hahe. » Kopp, (/rfcttiKieii, I, 71. M. le professeur Hagen a émis des opinions analogues dans 8a dissertation intitulée : Die Politik der Kaiser Hudolfvon Bahahurg und Albrecht,
besoin, pour se consolider, du baptême de sang de la lutte contre le despotisme ambitieux de la maison d'Autriche.
Une fois assis sur le trône, objet de son ambition eiTrénée, Albert se montra appliqué tout entier à réaliser les plans d'agrandissement dynastique dont son glorieux père lui avait légué la pensée et l'exemple. La Haute-Allemagne fut l'objet de sa sollicitude spéciale, comme on le voit par les nombreux séjours que ce Habsbourg fit dans son pays d'origine, à Zurich surtout, en 1299, 1300, 1302, 1303. 1306, 1307 et enfîn lors de sa mort tragique en 1308 \
Mais attentif à ne pas s'aliéner d*un coup tous les esprits, il commença par octroyer la confirmation de leurs franchises à un certain nombre de villes de ses États héréditaires : Winterthour, Diessenhofen, Sursée, Mellingen, Frauenfeld. Il agit de même envers plusieurs villes impériales : Zurich, Saint-Gall, Berne, Bàle. Il se garda bien, toutefois, de renouveler le privilège accordé par son prédécesseur à Berne et à Zurich, de nommer des Juges du sang pendant les interrègnes*. L'impôt impérial fut aussi exigé avec rigueur. Les vallées d'Uri et de Schwyz n'obtinrent pas non plus la reconnaissance des chartes du roi Henri, de Frédéric II et d*Adolphe de Nassau. La vallée de Claris fut grevée d'un impôt pins lourd et incorporée malgré elle au bailliage autrichien du Gaster. Fribourg, privée déjà sous Rodolphe du droit de nommer un premier magistrat, se vil de même que l'Alsace assignée en douaire à un fils d'Albert, a l'occasion de son mariage projeté «avec une fille de Philip[ie le Bel, roi de France*. Lucerne ne fut pas beaucoup mieux traitée et sollicita en vain la confirmation des statuts reconnus par le roi Rodolphe.
Albert avait consenti à rendre à l'abbé de Saint-Gall l'investiture de ses fiefs, mais il eut soin de garder pour ses fils l'avouerie de Wyl et de PfefTers et refusa de laisser démolir le fort de Schwarzenbach dont il compt;iit se servir pour réduire l'abbé au rang de ses vassaux. Les Ramschwag, ces tyrans * de TAppenzell, furent maintenus dans leur office. Plus tard il fit démolir la ville, non le fort de Schwarzenbach, et contraignit les habitants de se transporter à Wyl devenue ville autrichienne, et qui s'enrichit par le fait de 227 maisons nouvelles construites par les émigrés.
' Kopp, Gtsfhiehte, Biich VII F, 226. On compte une foule d'actes sceUés de ce prince dans les villes de la Suisse, Schaffhouse, Bàle, Zurich, Bade, Lucerne. Treize de ces actes sont datés de Zurich. Régestes de Bôhmer.
■ Kopp, ibid.
» Par acte daté d'Ulm, le 5 février 1300. Kopp, Buch VII, 52 et 53.
* Von Arx, Geschichlen cle9 Cantons St-Gallen, 1,407-428. Kopp, Buch VIO, 225.
Un prélat thurgovien, Conrad de Klingenberg, prévôt de la cathédrale de Constance, avait encouru la disgrâce d'Albert ; il le fit saisir et obtint des Zuricois qu'ils le retiendraient prisonnier dans leur ville.
Au commencement du XÏV^^ siècle» la carte des possessions de la maison d'Autriche dans les contrées qui portent un peu plus tard le nom de Suisse» était déjà fort étendue. Avec les trois comtés de Lenzbonrg, Kybourg et Habsbourg, elle comprenait entre autres les villes d'Aarau, de Baden, Diessenhofen, Stein, Bremgarten, Rheinfelden» Schafflîouse, Frauenfeld, Fribourg, Lucerne, Sursee, Winterthour, le Frickthal, l'Entlibouch, l'avouerie de Claris, celles d'EinsiedeIn, Mûri, Beromunster, Dissentis, Wyl, le péage lucratif du Gotthard et une foule de seigneuries disséminées dans les Crisons (Laax), dans la Thurgovie (Arbon), dans l'Argovie (Aarbourg, ancienne propriété des Kybourg), Berthoud, dans TOberland (Oberhofen, Unterseen, Unspunnen, Grindelwald), Homberg et le Sisgau, aux portes de Bâle. Pour régir ces États héréditaires, le chef de la maison d'Autriche avait établi un Juge du pays ou Landrichter dans le Zurichgau et l'Argovie, un autre en Thurgovie, un bailli à Bade et un second à Rothenbourg près de Lucerne. Mais ce dernier et la ville de Lucerne elle-même étaient parfois subordonnés au bailli de Bade.
Ainsi, sur les bords du Rhin, de l'Aar et de la Reuss, allait se formant insensiblement une principauté pareille à celle que Rodolphe avait créée d'un seul coup sur les bords du Danube et de la Muhr. La crainte qu'inspirait le vainqueur de Côlheim était telle qu'Amédée V de Savoie jugea à propos de restituer à l'empire les villes de Moral, Payerne et la Tour de Broie dont il s'était remis en possession à la mort de Rodolphe (août 1291). Le roi des Allemands se hâta de faire prendre possession de ces contrées par un bailli impérial, Othon de Strasberg, résidant à Laupen et qui se donna un substitut k Payerne. « Payerne et Moral, nous dit l'historien dynastique de la maison d'Autriche, avaient un intérêt stratégique pour le roi*. »
C'était le même terrorisme qui avait engagé plusieurs seigneurs à se dessaisir malgré eus de leur patrimoine en faveur d'Albert ou de ses fils. De ce nombre était le comte Werner de Homberg-Rapperschwyl qui en avait en vain appelé au droit et qui se montra dès lors un ennemi déclaré de la maison d'Autriche. L'ancien seigneur d'Unterseen et d'Unspunnen, Walther d'Eschenbach, devient également un des ennemis les plus acharnés d'Albert.
Mais un anneau essentiel manquait aux possessions de la maison
* Lichnowskj, Geschkhte des Hauses Hàbsburg.
d'Autriche dans la Haute-Allemagne, tant qu'elles ne s'étendaient pas aux WaldstaBtten, cette ancienne avouerie des Habsbourg et où ils possédaient encore de riches domaines^ surtout dans l'Underwald. Dans les premières années de son règne, Albert semble cependant prendre son parti de l'autonomie d'Uri et même de celle de Schwyz dans ses rescrits aux landammans des deux vallées. Ces rescrits avaient pour objet de nouveaux conflits entre les montagnards et les cloîtres. La commune de Schwyz, présidée toujours par le landamman Conrad ab Yberg, avait imposé aux monastères des dames de Steinen une contribution de sept livres et un schelling. La reine Elisabeth, femme d'Albert, ordonna à ce magistrat de s'en désister par lettre datée de Nuremberg (13 janvier 1299). La vallée d'Uri continuait à grever d'impAt les gens de l'abbaye de Wettingen, établis sur son territoire. Le roi lui-même en écrivit au landamman (ministro vallis uraniae) et prit sous sa protection les immunités de l'abbaye (!«' avril 1302)*. Le landamman d'Uri auquel écrivait Albert était encore ce Werner d'Attinghausen que nous avons vu paraître sous le règne de Rodolphe. Obéré de dettes qui le contraignent à vendre une partie de ses terres, ce gentilhomme campagnard n'en conserve pas moins la confiance de ses concitoyens et figure comme chef de sa vallée dans des actes de 1308 et 1317*.
On ne sait pas si les vallées d'Uri et de Schwyz se soumirent cette fois aux injonctions du couple royal. Un fait semblerait indiquer le contraire et déceler un état d'hostilité persistant envers la maison d'Autriche. C'est l'alliance conclue par Schwyz avec le comte Werner de Homberg et la guerre portée par eux dans le Gaster autrichien où 1 abbaye de Schaînnis éprouva de sérieux dommages (1 302). C'est que, non content de dépouiller les Homberg de leurs domaines dans le Sisgau, Albert leur avait enlevé le Waoïggithal et la Marche, pays assez voisins des Waldstaetten pour que ceux-ci, à leur tour, pussent être inquiétés de ce nouveau contact avec les domaines héréditaires de l'Autriche. La guerre que le roi Albert soutenait en ce moment pour le trône de Bohême où il essayait de placer un de ses fils, ôtait tout espoir, de secours prochain à Tabbesse de SchdBunis. Elle préféra se désister de la plainte qu'elle avait d'abord portée au tribunal d'Albert et s'accommoder avec Schwyz, où Rodolphe Stauffacher avait succédé à Conrad ab Yberg comme landamman.
Il y a un autre indice de l'état de guerre dans lequel les Waldstset-
* Kopp, UrJcunden, H, 167 et 172.
' Blumer, Liste des Landammans. Geschichte der DemocraHtnj 564. Kopp, Buch VIII, 235.
ten se trouvaient avec TAutriche. Suivant le conseil de son père Rodolphe, le nouveau roi avait chargé un greffier argovien nommé Bourcard de Frick de dresser un inventaire ou terrier des domaines et seigneuries héréditaires qui appartenaient ou avaient appartenu à sa maison dans la Haute- Allemagne. Or, dans ce terrier que le greffier Frick mit huit ans à rédiger (de 1303 à 131 i), il n'est pas fait mention des domaines que ia maison d'Autriche possédait dans les trois vallées, et ce silence a été interprété avec raison même par les historiens favorables à l'Autriche comme un signe non équivoque du mécontentement qui régnait dans la contrée contre le roi Albert. Il prouve aussi l'impuissance de ce dernier à procurer à son agent l'accès des vallées et del'Underwald entre autres, où sa maison possédait cependant le plus de biens fonds et de droits féodaux.
Aussi peu de temps après, voyons-nous les communes de celte vallée., se dégageant enfin de l'étreinte féodale, se donner un premier landamman avec Tunité territoriale et politique qui lui avait manqué jusqu'alors. Le nom de l'Underwald et celui de son premier landamman Rodolphe d'Oedisried paraissent du même coup dans un acte scellé des armes de ce dernier, daté du 7 mars 1304, où ce magistrat intervient comme médiateur entre Lucerne et la libre vallée du Hasii. Comment s'était accomplie cette centralisation des communes jusque-lk isolées dont se composait le pays que la forêt de Kerns séparait en deux contrées distinctes? Les documents n'en disent rien, mais nous montrent rUnderwald formant en ce moment un tout politique et demeurant tel jusqu'au milieu du XIV"® siècle où s'opérera la séparation des deux côtés de la forêt de Kerns ou de ce qu'on appelait déjà alors le Nidwald et de ce qu'on a appelé au XVIII"® siècle seulement l'Obwald. On disait le pays de Stanz et celui de Sarnen. Les historiens de l'école feudiste ont voulu voir dans l'épanouissement des communes del'Underwald en un seul État politique un symptôme du régime bienveillant et paternel d'Albert dans les vallées forestières. Ne peut-on et ne doit-on pas y voir, tout au contraire, une suite de l'éloignement croissant des montagnards des trois vallées et de l'Underwald en particulier, pour les Habsbourg ?
La même année où l'Enlremont arrivait k l'unité et à la liberté avec son landamman, le magistrat qui avait présidé jusque-là sous le nom d'amman au Conseil de Lucerne, se transformait en avoyer. La ville de la Reuss avait précédemment cherché à échapper à l'Autriche par ses alliances avec les Waldliit ou hommes des vallées forestiéirs, mais elle s'était vue condamnée par sentence arbitrale à renoncer à celle qu'elle avait contractée avec les gens de Kussnachl.
La juridiction de Kussnacht» dépendante du Chapitre de Lucerne et partant soumû;e aux Habsbourg qui en avaient l'avouerie^ était régie, au commencement du XIV""® siècle, par un châtelain ou bailli héréditaire nommé Eppo, dont le père, nommé Jean, avait pareillement exercé ces fonctions. C'est contre ce bailli que les gens de Kussnacht avaient cherché un appui à Lucerne et contre lui qu'ils soutinrent un procès devant le prévôt de l'église de cette ville. Celui-ci, assisté de deux gentilshommes du pays, siégea comme juge, en plein air, dans une prairie du village de Meggen, aux bords du lac de Lucerne, le 1 5 mai i 302, en présence de sept témoins, prêtres, chevaliers et bourgeois. La sentence rendue à cette occasion fait connaître les griefs des deux parties et jette un certain jour sur les rapports des serfs et des baillis à cette époque.
Le bailli et chevalier Eppo se plaignait que ses serfs de Kussnacht, aidés de ceux de Hiltikon et d'Immensee, l'eussent assailli deux fois et affirmait qu'ils lui eussent même donné la mort s'il ne s'était pas trouvé là de braves gens pour le défendre. Cependant, le seul motif de plainte qu'il reconnaissait avoir donné à ses sujets consistait à ne pas tolérer la jouissance abusive des pâturages de l'endroit, pâturages auxquels ils n'avaient droit que dans la mesure de leurs propriétés. Loin de les opprimer, disait-il, j'ai diminué leurs « redevances et réduit les 100 livres
< qu'ils payaient à mes ancêtres à 27 livres pfenning, un quarteron « d'avoine, mesure lucernoise, un coq de carnaval pour chaque feu et « quatre jours de corvée par an. Mais au lieu de se montrer reconnais- « sants, les gens de Kussnacht mettent de la négligence à s'acquitter « envers moi et cherchent même à contracter des alliances illicites. »
Dans leur réplique aux griefs de leur bailli, les gens de Kussnacht avouaient ne pas avoir ménagé les paroles et même les voies de fait à l'endroit de leur seigneur et déclaraient en être marris. Mais, aussi, pourquoi exploitait-il les pâturages uniquement à son profit et ne leur en accordait-il aucune part? « Tailles, avoine, poules et corvée, nous ne contestons aucune de ces redevances au seigneur, » ajoutaient les sujets d'Eppo. « Mais ne pouvait-il pas nous imposer la corvée dans un <x autre temps qu'en été, au moment où elle nous est le plus onéreuse. « Nous avons, de vrai, cherché alliance' et protection ailleurs. Mais « c'était par peur du bailli et de ses amis, et à cause de la violence à la- « quelle nous nous étions portés envers lui. »
Ouï les parties, les trois juges prononcèrent : « Les habitants de
< Kussnacht n'ont droit aux pâturages que dans la ma^^ure de leurs « biens. Ceux qui n'ont pas de biens-fonds ne peuvent avoir part aux
< pâturages qu'autant que le bailli ou le maire y consent. Mais il n'ap-
< partient pas au bailli de diminuer les parts sans l'autorisation du pré- « Yôt. Il est défendu aux paysans de dévaster les pâturages^ bois,
< champs, eaux. Tous les serfs du bailliage, hommes et femmes, sont f tenus à la corvée. Celui qui a un attelage y va avec ses bêtes de « somme; celui qui n'en a pas se sert de ses bras et cela pendant qua-
< tre jours de l'année, un au printemps, un en été, un en automne, un ( en hiver. Il est formellement interdit aux habitants des trois villages « de faire alliance contre leur bailli, soit avec les seigneurs, soit avec
< les pays voisins. Une amende de 100 marcs sera infligée à celle des « deux parties qui enfreindra la sentence \ »
Pas question dans les griefs des gens de Kussnacht de ces attentats à la chasteté des femmes, dont les baillis de ce temps se rendirent cependant plusd'une fois coupables, témoin ce bailli de Lowerz que rappelait au siècle suivant un chroniqueur du parti autrichien, le prévôt Hemmerlin deZuiich, quand il dit que ce seigneur fut assommé par deux jeunes gens d'Art dont il avait déshonoré la sœur. Les meurtriers du bailli de Lowerz auraient trouvé asile et protection chez les Waldstaetten et auraient même été les instigateurs de la conjuration qui aboutit k l'expulsion des baiUis '.
En tout cas, si ces attentats à la pudeur n'eussent pas été bien réels, l'un des principaux magistrats de Berne, Nicolas de Diasbach, eùt-il osé les donner à l'empereur Frédéric III comme une des causes de la défection des Suisses, dans une audience que l'empereur accordait aux députés de la Suisse à Bàle, en septembre 1473^.
Nous touchons ici à cette question tant controversée des origines de la Confédération et des dernières années du roi Albert, c'est-à-dire à rétablissement des baillis par ce prince, aux faits et gestes de Tell, au serment du Gruth et à Tinsurrection du peuple des vaUées forestières, suivie de la destruction des châteaux forts et de l'expulsion des baillis.
3. Traditions relatiTes à la tyrannie d'Albert, à Gnillanme Tell et an serment du Grtttli (1807 et 1808).
Les traditions dont nous parlons se trouvaient déjà en germe dans
* Voir le texte dans Kopp, Urkunden, I, 58, et le récit dans l'histoire du même, Bach III, 131.
' Thesanms Helvet, Le thurgovien Mutius, auteur d'une chronique du XVl"* siècle, place le meurtre à l'an 1300.
' Knebcl, Chronik. Basel, 1851.
la chronique de Justiuger, secrétaire du Conseil de Berne^ qui était déjà un personnage vers \ 386, dans le siècle même, par conséquent, où ont dû s'accomplir les événements auxquels elles se rapportent. Justinger, il est vrai, ne parle ni de Guillaume Tell ni du Grutli. Il se borne à dire que les Waidstœtten se soulevèrent contre les Habsbourg parce que les baillis et officiers de ces derniers s'ingéniaient à leur imposer de nouvelles charges et faisaient violence aux femmes'. C'est dans les chroniques postérieures du Livre blanc de Sarnen (ainsi nommé de la couleur de sa reliure, 1470) de Melchior Russ, conseiller de Lucerne (1480), d'Etlerlin (1525) dans la chanson de Tell, contemporaine du Livre blanc et dans VUmet^spiel ou drame d'Un, que se trouvent narrés tous ces détails qui sont venus ensuite, deux siècles et demi après l'événement se fondre en un tout continu et systématique sous la plume à la fois nerveuse et naïve d'Égide Tschoudi, « l'Hérodote et le Plutarque de la Suisse, » comme l'appelle un savant critique *, Jean de Muller, le plus éloquent et le plus philosophe, sinon le plus exact et le plus impartial des historiens suisses, n'a eu que la peine de rajeunir et de moderniser un peu ce tableau épique pour électriser les Ames et inspirer à un poêle comme Schiller et à un compositeur comme Rossini leurs splendides créations.
Voici en raccourci et réduit aux traits principaux, l'exposé des traditions des chroniqueurs du XV""® et du XVI"™* siècles :
L'empereur Albert n'avait pas encore terminé ses différends avec le pape, ses guerres avec les princes et la Bohême, qu'il voulut engager les Confédérés à renoncer à la liberté dont leurs ancêtres leur avaient légué l'héritage immémorial, pour devenir sujets de sa maison. Les Waldstaîtten ayant envoyé à ce prince le îandamman Werner d'Attinghausen pour en obtenir la confirmation de leure franchises, Albert refusa net d'y consentir. Mais il fit faire, en revanche, les plus belles promesses aux hommes des vallées s'ils consentaient à suivre l'exemple des Lucernois et à accepter comme eux la domination autrichienne. L'empereur, dit-il, créera parmi vous des chevaliers. — Nous préférons, répondirent les hommes des Waldstaetten, la liberté de nos pères à tous les avantages de la condition de vassaux de la maison d'Autriche. Ce fier langage blessa le roi. Mais il dissimula sa colère jusqu'à ce qu'il eut réussi à se débarrasser de ses ennemis les plus redoutables. Alors, au Heu de désigner un bailli impérial des WaldstjBtten pris parmi les seigneurs amis des Waldstaetten, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, il envoya dans les vallées plusieurs bailUs ou gouverneurs munis d'instructions rigoureuses. L'un d'eux, Gessler ou Gissler, gentilhomme argovien, s'établit à Altorf; un second.
' Studer, Archiv des hist. Vereins des Kanions Bem^ IV, 4. ' Rilliet, Les Origines de la Confédération suisse, 248.
gentilhomme thurgovien, Hermann de Landenberg, s'installa à Sarnen. Un sousbailli, pris parmi les gentilshommes du pays dévoués à rÂutriche, fut placé par Undenberg à Rotzberg. Ces officiers s'entourèrent de gens armés, levèrent des tailles, entravèrent les relations commerciales et condamnèrent les habitants des vallées à l'amende et à la prison pour le moindre délit. Une forteresse destinée à achever la soumission des Waldstœtten s'éleva par les ordres de Gessler à Uri el reçut le nom de Dompte-Uri (Twing-Uri). Confiant dans son bon droit et l'aide de Dieu, le peuple des vallées souffrit longtemps en silence. Mais une série de menaces et d attentats à la propriété, à la pudeur, à la liberté, vinrent exaspérer les montagnards et provoquer une insurrection générale.
Dans l'automne de Tannée 1306, le sous-bailli de Rotzberg, Wolfenschiess, revenait du couvent d'Engelberg et passait par Alzellen. Il y vit une belle femme dont le mari était occupé à fkire du bois dans la forêt voisine. Il lui fit des propositions offensantes et ordonna qu'on lui préparât un bain. La femme de Baumgarten * feignit d'acquiescer à ces désirs, mais alla quérir son mari. Celui-ci étant accouru, tua d'un coup de hache, dans sa baignoire, l'homme qui voulait porter le déshonneur sous son toit.
 Melchlhal, à l'entrée de la forêt de Kerns, vivait un honnête paysan nommé In der Halden. Son fils Erni ou Arnold, n'ayant pas payé une amende à laquelle il était condamné, Landenberg fit saisir ses bœufs. Hors de lui, le jeune montagnard frappa l'agent du bailli de sa houssine et lui cassa deux doigts de la main. Il s'enfuit ensuite dans la solitude des Hautes-Alpes. Mais la vengeance de Landenberg tomba sur le pauvre père du proscrit ; il eut les yeux crevés et ses biens confisqués parce qu'il ne voulait ou ne pouvait révéler la retraite de son fils •.
Vers le même temps, le bailli Gessler, passant par Steinen, avisa en deçà du pont où est maintenant une chapelle, une belle maison qui appartenait à Werner Slauffacher, fils de Rodolphe Stauffacher, ancien landamman et l'un des principaux de la contrée '. Voyant le propriétaire devant sa demeure, Gessler lui demanda d'un ton ironique à qui appartenait cette maison. — A moi, Monseigneur, répliqua Slauffacher, sous le bon vouloir et plaisir du roi. — De si belles maisons, reprit le gouverneur, ne sont pas faites pour les paysans, et il s'éloigna d'un air menaçant. La femme de Stauffacher demanda à son mari, que les paroles du bailli avaient laissé pensif, jusqu'à quand il faudrait subir de semblables affronts *. Ce dernier ne répondit pas, mais il se rendit à Altorf pour s'aboucher avec les hommes de cœur qui souffraient comme lui de la tyrannie, et forma avec deux d'entre eux un triumvirat pour la liberté. Ces deux hommes étaient Arnold de Melchthal et Walter Pùrst ou Guillaume Tell lui-même. Le Gri'itli, Rijtli ou Rudli était l'endroit où se réunissaient les conjurés. C'est une prairie solitaire, escarpée, au-dessous du Seelis-
* Ln Livre blanc parle simplement d'une femme d' Alzellen. ^ Tschoudi a placé cet épisode à l'année 1307.
' Le Livre blanc l'appelle Stoupacher.
* Selon le Livre blanc, c'est la femme de Stauf][acher qui conseilla à son mari d'aller trouver ses amis à Uri et lui indique en même temps les noms de Fiirst et de Zer Frowen comme ceux des hommes auxquels il peut accorder sa confiance. Cette femme, dont les auteurs du XV"»* et du XVI™* siècles ne savaient ou ne disaient pas le nom, un auteur de la fin du XVII™" siècle, Lang, l'appellera, le premier, Marguerite Herlobig.
berg et en face de Brunnen. C'est là que se tinrent, en septembre et en octobre 1307, les conciliabules des amis de la liberté.
Plus tard, selon le Livre blanc de Sarnen, des conciliabules auraient eu lieu dans un autre lieu isolé, nommé Trenchi. Ces entrevues furent d'abord très-peu nombreuses, pour ne pas éveiller les soupçons. Enfm, le mercredi avant la Saint- Martin ^ se tint au Grûtli une dernière et solennelle assemblée. Chacun des trois libérateurs avait amené avec lui dix compagnons ou conjurés des trois vallées. Ces trente-trois hommes, les mains levées au ciel, jurèrent devant Dieu et les saints de défendre la liberté et de vaincre ou de mourir pour elle.
Cependant Gessler n^était pas tranquille et avait conçu des soupçons sur l'apparente soumission du peuple. Pour l'éprouver, il fit planter (c'était le jour de la Saint-Jacques 1 307 selon Tschoudi) une perche surmontée d'un chapeau aux couleurs de l'Autriche, avec ordre de saluer ce svmbole de la souveraineté des Habsbourg. Le dimanche avant la Saint-Othmar ^, un homme d'Uri nommé Tell, Guillaume Tell selon certaines traditions, et selon le Livre blanc « le Thall, » c'est-à-dire le simple ou le niais (ce nom pouvait être ainsi un simple sobriquet) vient à passer et ne s'incline pas. On le saisit et Gessler l'interroge en vain sur les complices présumés de cette action téméraire. Tell ou Thall était connu comme un habile arbalétrier et aussi comme un père tendre. Le tyran ordonne qu'on amène un de ses fils e( qu'à cent pas de distance Guillaume Tell abatte une pomme de dessus la tête de cet enfant. Tell refuse d'abord, puis hésite et obéit en frémissant. La flèche part, abat la pomme sans toucher l'enfant. Mais Gessler a remarqué qu'avant de lancer sa flèche. Tell en avait caché une autre sous son pourpoint. — Pourquoi cette seconde flèche, fit-il? — Pour te percer le cœur, tyran, si j'avais atteint mon fils. — Plus furieux que jamais, Gessler fait garrotter Tell au fond d'une barque et y prend place lui-même avec des archers pour conduire son prisonnier dans un château fort sur le lac où il serait plus en sûreté qu'à Altorf. On s'embarque à Fluelen. Mais le fohn se lève et souflle avec violence, une tempête menace d'engloutir la nacelle entre les rochers hauts de 600 pieds, qui se dressent sur trois lieues de longiieur entre Fluelen et Brunnen. Les bateliers que la terreur a rendus pâles et muets s'écrient : c Tell seul, qui est fort comme un chêne, peut nous sauver. » Le bailli ordonne qu'on le délie et qu'on lui remette le gouvernail. Tell le saisit d'une main vigoureuse, manœuvre habilement vers les rochers de l'Axenberg, puis arrivé en face de la plate-forme qui a reçu son nom et un oratoire en son honneur (heilig hûssli. comme dit Tschoudi), il s'élance d'un bond sur la terre ferme, repousse la barque du pied. Tell est à l'abri du danger, Gessler à la merci des flots. Echappé au péril. Tell gravit le rocher et court à travers le pays de Schwyz ; mais c'est pour aller attendre Gessler dans le chemin creux de Kussnacht, où le tyran tombe, atteint par la flèche de Tell, embusciué dans un buisson '.
La nouvelle de la mort de Gessler fut accueillie par les conjurés avec une joie
* Tschoudi fixe ce mercredi au 8 novembre 1307.
' Tschoudi place ce dimanche au 18. Il tombait, au contraire, sur le 19 novembre.
' Ainsi dit le Livre blanc de Sarnen. Cependant une autre chronique du XV»« siècle, celle de Melchior Riiss, place la mort non au chemin creux de Ku^nacht, mais à l'endroit même où Guillaume Tell s'élance en sautant de la barque et où un roc en saillie porte encore aujourd'hui le nom de Teîlenplatlef la plate-forme de Tell.
mêlée de crainte, car si Taction de Tell fortifiait d'une part les courages, de l'autre elle poovait, en donnant Féveil à la tyrannie, compromettre ou anéantir à jamais la liberté. Mais Albert avait alors sur les bras une guerre avec le landgrave de Thuringe, suivie d'une nouvelle guerre en Bohême et était absorbé tout entier lorsqu'éclata Theure de la colère et de la vengeance populaires.
Le château du Rotzberg fut emporté le premier. La veille de l'an, un jeune homme de Stanz qui selon la coutume du pays allait à la veillée (Kilt) dans ce manoir et que sa maltresse avait hissé dans le donjon au moyen d'une corde, y hissa à son tour vingt compagnons qui désarmèrent la garnison et s'emparèrent du sous-bailli qui avait remplacé l'homme qu'avait tué Baumgarten.
Le lendemain, le jour de l'an 1308, ce fut le tour du château de Sarnen. Comme le bailli se rendait à la messe, une vingtaine d'hommes armés s'approchèrent de lui, portant les présents et les redevances d'usage à pareil jour. On les fit entrer dans la cour du château. Mais arrivés là, ils tirent leurs armes qu'ils avaient cachées sous leurs vêtements, et au signal que donne l'un d'eux avec son cornet, trente autres conjurés accourent de la forêt voisine et se joignent aux premiers. Le château de Sarnen est pris comme celui du Rotzberg. Des feux de joie brillent sur les Alpes et se confondent avec les flammes de l'incendie qui dévorent les bastilles autrichiennes, le Twing-Uri entre autres, tombé sous les coups des montagnards. Aucune goutte de sang n'a souillé leur victoire. Les baillis ont été reconduits à la frontière sains et saufs, mais humiliés et confus. Une semaine après, le 7 janvier 1308, les Waldstxtten concluaient entre eux pour dix ans un pacte semblable à celui qu'avaient juré les trois Tell au GriitU,
< Wo Demuth weint und Hochmuth lacht
< Da ward der Schweizerbund gemacht \ >
Tel est le récit des chroniqueurs, accompagné, il est vrai, de bien des variantes et surtout d'une confusion de dates étonnante.
Les plus anciens chroniqueurs, en particulier, diffèrent tellement dans leurs données que les uns rapportent les événements que Ton vient de raconter à l'an 1296, sous Adolphe de Nassau, pendant que d'autres les placent à Tan 1300 et d'autres encore à la veille de la bataille de Morgarten en 1314, voire en 1334.
Cette confusion extrême de dates n'a pas peu contribué à jeter du doute sur l'authenticité des récits traditionnels et a fourni un de ses principaux arguments à l'école critique inaugurée par l'archiviste lucernois Schneller, président de la Société d'histoire des cinq cantons, et le professeur Eutychès Kopp, de Lucerne, dans le très-savant ouvrage qu'il a intitulé : Histoire des Ligues suisses (Geschichte der eidgenôssi-
* « Alors que Vhumilité pleurait et que VorgueU riait,
« La Confédération prit naissance. »
Cette inscription touchante et sublime clans sa simplicité se lit sur la façade de la chapelle de Kussnacht et de plusieurs églises de la Suisse .
176 FOiNDATlON DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.
schen Bûnde), mais qui est plutôt une histoire d'Allemagne que de Suisse. M. Kopp a été suivi dan.<^ la lice par beaucoup d'écrivains, au premier rang desquels on peut citer M. Guillaume Vischer fils, de Bâle, auteur d'un remarquable volume sur la manière dont s'est formée la tradition de l'affranchissement des Waldstœtten \ et enfin M. Albert Rilliet, de Genève, auquel on doit un lumineux ouvrage où il a condensé et analysé toutes les recherches relatives aiïx origines de la Confédération *.
La confusion des dates est le P*" argument de l'école critique contre l'authenticité des traditions. Il en est d'autres plus graves que nous résumons comme suit, pour mettre à même nos lecteurs de porter un jugement sur la question compliquée qui a exercé et exercera encore la sagacité des investigateurs de nos annales.
II. Les chroniqueurs contemporains du règne d'Albert, l'abbé Jean de Victring en Carinthie, Matthias de Neuenbourg sur le Rhin et le moine Jean de Winterthour ne savent rien et ne disent mot du serment du Grutli, de Guillaume Tell et des autres scènes qui se seraient passées dans les Waldstaelten et auraient provoqué un soulèvement et l'expulsion des baillis. Ces chroniqueurs cependant ont parlé des Waldslœtten et devraient connaître les événements qui les concernent, le moine de Winterthour surtout, assez rapproché du théâtre de ces événements pour les connaître par le menu.
III. L'existence de Guillaume Tell n'est pas authentique. On ne connaît aucune famille de ce nom à Uri ni dans ce Burglen que dans son histoire oes Suisses publiée en 1598 (De rébus Helvetiorum) l'historien fribourgeois Guillimann adésigné le premier comme le lieu natal du héros d'Uri. Ce même Guillimann d'ailleurs, après avoir parlé de Tell dans son histoire comme s'il avait réellement existé, de peur de déplaire à ses compatriotes, ne s'est pas gêné dans la suite pour dire tout le contraire dans sa correspondance intime avec le savant thurgovien Goldast. « Après y avoir mûrement réfléchi, disait-il, je tiens le tout pour a une pure fable, d'autant plus que je n'ai pu encore découvrir un « écrivain et un chroniqueur anciens de plus d'un siècle qui en fassent « mention. Tout cela semble avoir été inventé pour donner plusd'ali- « ment à la haine contre l'Alilriche. Les gens d'Uri ne sont pas d'acte cord entre eux sur l'endroit où résidait Guillaume Tell; ils ne peu-
* Wilh., Vischer, Die Sage von der Befreiang der Waldstaetten. 86.
* Les Origines de la Confédération suisse. Histoire et légende, par Albert Rilliet. Genève, 1868. 2»« édit., 1869.
i vent donner aucun renseignement ni sur sa famille ni sur ses des- « cendants. »
Il en est de même aujourd'hui que l'on a fouillé les quatre archives des cantons forestiers*. L'existence de Tell fût-elle démontrée, il faudrait encore reconnaître qu'on a singulièrement exagéré l'importance du personnage en en faisant, à l'exemple du poète Glaréau, le Brutus de fHekétie * et le principal fondateur de la Confédération suisse, puisque la première alliance éternelle remonte à 1 an 129i. Ce n'est donc pas en 1308 qu'a pris naissance la Confédération, quoiqu'on ait eu la mauvaise idée de reproduire cette date au palais fédéral.
On allègue les chapelles commémoratives des événements de 1307. Russ, qui écrivait à la fin du XV°*" siècle, vers 1 482, parle de la plateforme de Tell, mais ne dit rien d'une chapelle. Ces chapelles, Kopp l'a prouvé, doivent leur origine à de tout autres circonstances. La chapelle de Burglen date de Tan 158â et un acte relatif à la dédicace de ret édifice, du 10 mai 1584, nous apprend qu'il a été érigé comme tous les autres édifices de ce genre en l'honneur d'un saint et sous le vocable de Saint-Sébastien, martyr et patron des tireurs. La chapelle construite entre Kussnacht et Immensée, au lieu où, selon le Livre blanc de Sarnen, Gessler aurait été tué par Tell, n'a rien de commun avec ce personnage, si, comme le rapporte Melchior Russ, ce n'est pas dans le chemin creux de Kussnacht, mais près de la Tellenplatte qu'aurait été tué le bailli Gessler. Kussnacht d'ailleurs, l'histoire du bailli Eppo est là pour le prouver, n'appartenait pas aux gentilshommes argoviens du nom de Gessler. Ces gentilshommes n'étaient encore, à I époque où aurait vécu Tell, que de simples paysans, voire des serfs, et ne passèrent dans la classe des nobles qu'insensiblement, de 1315 à 1319, selon les curieuses recherches de M. Rochholz. Pas de Gessler bailli avant ce temps, ni de bailli assassiné de ce nom dans les Wald- Nlœtlen ou ailleurs. Un Gessler au prénom de Henri et non de Hermann figure dans l'histoire de l'entrée de Lucerne dans la Confédération. Reste la chapelle érigée à l'endroit du saut de Tell. Or cet oratoire ne remonte pas au delà du milieu du XVl"^ siècle et ne prouve par conséquent rien pour l'authenticité des hauts faits de Guillaume Tell.
^ < Wohlunterrichtete wollen in aUen 4 Archiven der Urkantone und in den «Itesten Jahrzeitbûchern keine Sylbe von einem Wilhelm TeH finden. » SchneUer, 5a««i's Chronik, 1834. p. 58, * Brutus erat nobis Uro Giulielmus in arvo, Assertor patrise vindex ultorque tyrannum.
(Panegyricon Ilelvetiae, 220.)
mSTOIRR SUISSE. 12
Ce n'est que plus lard qu'on a imaginé de rattacher Torigine de cette chapelle au nom du héros légendaire \
Pour étayer la tradition vacillante du héros de Burglen contre les objections de la critique, on a eu recours à des fraudes pieuses et à un4^ véritable fabrication de documents. De ce nombre est le fameux décret qui aurait été rendu par la landsgemeinde d'Uri, présidée par un landamman d'Unteroyen, le dimanche 7 mai 1387 et instituant une procession d'Altorf à Burglen en Thonneur du premier restaurateur de la liberté helvétique. L'original de ce décret, inconnu à Tschoudi, n'a été vu par personne et le texte qu'en a produit l'historien d'Uri, Schmid, en 1788, renferme des preuves matérielles d'erreur. Ainsi, le 7 mai ne tombait pas sur un dimanclie, mais sur un mardi. En 1 387 et 88, le landamman était Walter d'Erstfeld et non un Unteroyen '.
A cette imposture, les défenseurs de la tradition en ont joint une autre. Un curé du pays d'Uri, falsifiant pour les besoins de la cause les registres de sa paroisse, a transformé le nom de la famille Nell en Tell \ Jean de Muller lui-même avoue ne pas être au clair sur la question de l'existence de Guillaume Tell. « Je garde en moi mes «c doutes, écrivait-il à un ami, n'osant les communiquer au public à « l'état de simples conjectures. Tu as vu la manière dont je m'en « suis tiré *. »
IV. IjC serment du GriUli ou RiUli, dont le nom fait plac^ à celui de Belli dans la chronique d'Etterlin, ne repose sur aucune base positive. Les chroniqueurs qui en parlent varient beaucoup dans leurs indications sur les personnages qui y prirent part, et on y met en scène tantôt Guillaume Tell, tantôt Walter Fûrst, dont on a fait le beau-père de Guillaume Tell, avec celui qu'on nomme Baumgartner ou Conrad d'AIzellen, Arnold de Melchthal et Stauffacher ou Stoupacher, auquel le Livre blanc attribue le rôle capital et qu'il donne comme chef de la Société qui se réunissait non-seulement au Riilli, mais aussi au Trenchi. On ne diffère pas moins en ce qui concerne celui de ces personnages qui a pris l'initiative. Chacune des trois vallées tenait à honneur d'avoir joué le principal rôle dans le récit de raffranchissement. Le serment du Griitli, mentionné par le Livre blanc de 1470 et décrit
* Kopp, Zur Tellsage : GeschichishMtter am der Schtceiz, Lucernç, 1853, 320.
' Walter d^Erstfeld est indiqué dans le Geschichtsfreund, VIII, 68; XII, 31. La liste documentale des landammans dans Blumer donne comme landamman en 1387- 89 Conrad de Frowen.
' Kopp, Tellsage, 234, 316.
* Jean de Miiller, Lettres à Bonstettenet Gleim. Zurich, 1820.
avec quelque détail par Tschoudi, a été singulièrement embelli par Jean (le Muller, qui en a fait la scène électrisante que chacun connaît et qui a saisi toutes tes imaginations.
V. Ceux qui ne veulent pas admettre que l'histoire de Tell et du Grûtli soient une légende oublient que l'imagination des chroniqueurs (lu XV"® siècle s'est donné carrière dans bien d'autres traditionfabuleuses, comme celle de l'origine Scandinave ou gothique de> Waldstœtten. Le secrétaire d'État Frûnd, de Schwyz, qui vivait \er> 1440, assigne pour fondateur à ce bourg les deux frères Switer e: Scheyg, espèces de Romulus et Remus helvétiques dont l'un, Switer. aurait tué l'autre, absolument comme le premier roi traditionnel d(^ Rome immola son frère. Le landamman Puntiner d'Uri, qui écrivait dit-on en 1414, parle d'une expédition faite par les Goths pour secourir le pape et l'empereur vers l'an 400 et à la suite de laquelle une partie d'entre eux seraient venus s'établir dans les vallées forestières, sans cesser de guerroyer pour le pape et l'empereur contre les Huns. les Vandales et autres barbares. De là tireraient leur origine la croix qui figure dans l'étendard de Schwyz, les clefs qui décorent le drapeau d'Underwald et l'anneau qui orne l'écusson d'Uri. Il est rare que le berceau des peuples ne soit pas entouré de récits mystiques ou légendaires. Cette origine Scandinave servait d'ailleurs merveilleusement à étayer le système qui consistait à montrer les premiers Suisses en po.^session d'une liberté immémoriale, V Urschweizerthum de Jean de Muller. Mais la critique sérieuse a fait justice de cette origine.
VL Le règne d'Albert n'a pas été non plus le règne oppressif et inique qu'ont voulu y voir Égide Tschoudi et Jean de Muller. C'était uv. prince sage et modéré, bien que jaloux de ses droits, de ceux de l'Empire et de sa maison. Ce qui a été dit par quelques chroniqueurs contemporains de ce prince est pure calomnie. Les premiers Suisses, quoi qu'on en dise, ne peuvent être absous du reproche de violence et d'illégalité. L'origine même de leur liberté impériale n'est pas légitime, les Hohenstaufen n'ayant pu octroyer cette liberté qu'aux dépens de> droits de la maison d'Autriche et ne l'ayant fait qu'à l'époque où il: étaient excommuniés et partant dans des conditions où l'on peut se* demander s'ils avaient qualité pour le faire.
Nous croyons avoir, dans les lignes qu'on vient de lire, résumr comme on peut le faire en quelques pages les principaux arguments des érudits qui, depuis 1834, ont soumis au scalpel de leur critique incisive les origines de la Confédération. Bien qu'adoptées ei) jmrtie par un grand nombre d'écrivains suisses et étrangers, les opi-
nions de Kopp et des écrivains de son école ont trouvé néanmoins plusieurs contradicteurs et ont suscité des contre-observations que l'histoire impartiale doit enregistrer à la suite des objections de leurs adversaires. Nous les résumons en quelques points, comme nous l'avons fait pour les précédentes.
I. La chronologie des événements relatifs à la révolution de 1307 et 1308 laisse sans doute beaucoup à désirer au point de vue de Texactitude. Mais on sait jusqu'à quel degré le moyen <ige poussait le laisser aller à cet égard. La confusion des dates, quelque grande qu'elle puisse être, n'autorise point une négation aussi tranchante de Thistoire traditionnelle. Les erreurs de dates ont dû aussi souvent n'être que des erreurs de copistes.
n. Le silence des trois chroniqueurs, Victring, Matthias de Neuenbourg et Jean de Winterthour ne prouve absolument rien, en raison du laconisme excessif A%\qwv^ récits. Ce laconisme, en effet, est tel que dans leurs narrations on chercherait vainement un seul nom propre dliomme et de magistrat. On ne voudrait pas cependant nous faire croire que l'alliance éternelle de 1291 se soit faite toute seule et que la Confédération ait été l'œuvre du has^ird. Cette alliance même de 1291, la Magna Charta de la Suisse, n'est l'objet d'aucune indication dans les trois chroniqueurs et ne se trouve pas plus relatée par le proche voisin des Suisses, Jean de Winterthour, que par ses deux confrères en histoire. On peut en dire autant de lalliance d'Uri et de Schwyz avec Zurich (octobre de la même année) qui devait être connue cependant de Jean de Winterthour. Il est même probable que, sans la bataille de Morgarten, le chroniqueur de Winterthour n'aurait pas parlé des Suitenses, attendu qu'il n'a l'habitude de parler, cx^mme il le dit luimême à plusieurs reprises que des choses qu'il a vues ou qui le touchent personnellement. Si cet annaliste a daigné entretenir ses lecteurs de la bataille de Morgarten, c'est que son père s'y trouvait sous les drapeaux du duc et que Jean de Winterthour, alors encore sur les bancs de l'école, étant allé à sa rencontre, vit arriver « le duc d'Autriche pâle et le désespoir dans l'âme. » Le silence des chroniqueurs, dit avec raison le savant auteur de Y Essai sur la Féodalité, Edouard Secrétan, ne prouve qu'une chose, c'est qu'avant la bataille de Morgarten on ne s'occupait pas des Waldstaîtten * .
III. Que l'importance de celui que le Livre blanc de Sarnen appelle
* Edouard Secrétan, Les Origines (k la Confédération suisse. Le Grutli et Guillaume Tell. Lausanne. 1868.
le Thall (le simple ou le niais), de Guillaume Tell, en un mot, ait été surfaite par la tradition, il n'y a rien là que de très-naturel. Les imaginations populaires ont toujours éprouvé le besoin de concentrer sur une seule tête tous les hauts faits et les événements d'une époque. La légende, sans contredit, s'est mêlée à l'histoire, notamment en ce qui concerne le trait de la pomme emprunté probablement aux légendes Scandinaves et anglo-saxonnes. Mais parce que sur le canevas des faits réels on a cousu des broderies et des enjolivures et qu'il soit parfois difficile de discerner la part de l'invention et celle de la réalité, certains faits n'en existent pas moins. Le gouvernement des baillis et leurs attentats sont attestés par Justinger, dont on a, pour les besoins de la cause, cherché en vain à affaiblir ou à nier le témoignage authentique et presque contemporain. Où l'honnête Tschoudi aurait-il puisé ses renseignements? Il ne les a, à coup sûr, pas inventés, lui, l'homme des parchemins et dont la résidence de Grepplang renfermait une si riche collection de manuscrits? Ceux qui nient l'existence du nom même de dessler dans les vallées, oublient qu'il se trouve dans le livre des anniversaires de Seedorf. De ce que la poésie populaire s'est emparée des origines de la Confédération, il ne s'ensuit pas que tout soit faux dans les récits qui y sont relatifs. « La poésie populaire elle-même, disait « naguère l'auteur de cette histoire, ne doit pas être confondue avec 4 la fable. La saga nationale, parlée, écrite ou chantée, a un fond his-
< torique. Et malgré le ton épique ou merveilleux qui la caractérise, elle
< exprime souvent avec plus de vérité le génie d'un temps ou d'un « peuple que l'histoire savante élaborée sur d'arides documents. C'est « ce qu'a un peu trop oublié l'école sceptique, de mon compatriote « Guillimann à M. Kopp qui en est aujourd'hui le chef. L'un et l'autre « affirment que la haine des Suisses pour l'Autriche a donné nais-
< sance à ces récits exagérés. Mais ni l'un ni l'autre n'ont pris la peine « de nous expliquer cette haine de tout un peuple. »
€ Une source orale, dit un autre historien, admise avec un concert « unanime par toute une population sur des choses qui se sont passées « chez elle est assurément assez respectable. On dit que cette histoire a « été forgée par la vanité nationale. Certes, au XIV"'*' siècle, les « Waldstaetlen pouvaient se vanter d'exploits autrement brillants sinon « plus beaux que tout ce qui a été accompli en réalité le jour de « l'an 1308 \ »
IV. Le nom de Grûtli n a certainement pas été inventé ()ar les chro-
^ Éd. Secrétan, ibid., p. 3.
niqiieurs et se rapporte, sans coniredil, à quelque chose (ie réel, c'eslû-dire à des assemblées nocturnes tenues dans cette prairie immortelle par les chefs des vallées. La Conrédération, nous lerépélons, n'u pas pH ne faire toute seule. Les contradictions des chroniqueurs relativement aux noms s'expliquent comme les confusions de dates. Le moyen Age manquait tout à fait de cet esprit de clarté et de précision qui distingue notre âge et que nous voudrions retrouver dans les âges précédents.
L'impression que laissent à tout esprit sincère et impartial les épisodes de Tell, du Griitli et des baillis n'a été mieux rendue par personne que par M. George.* de Wyss dans ce passage d'un discours prononcé à Znricti : < Tous tes faits que rapporte la tradition,
* pris dans leur ensemble et leur signification, sont en parfait accord « avec l'histoire des Lsînderou pays forestiers. Maintenant, en ce qui < concerne le détail, les dates, les noms de lieux et de personnes, il y
• règne une confusion desouvenirs réels et de circonstances fictives que I les documents sont impuissants à confirmer uu à convaincre de « fausseté '. »
V. Eu ce qui touche aux traditions relat'ves à l'origine Scandinave, il n'y aurait certes rien d'invraisemblable à l'établissement dans no.< montagnes de colons Scandinaves au IX"'' siècle, h une époque où les invasions des hommes du Nord sont attestées par l'histoire authentique de divers peuples, témoin celte expédition où un chef normand du nom célèbre de R;iguar Lodbrog prit d'assaut le château de Wiflisbourg. Ce château n'étitit pas celui d'Avenches, puisque de Wiflisbourg les Normands marchèrent sur Lunabourg et Romabourg. Ce Wiflisbourg a cependant été placé à Avenches par le prélat islandais Saeniundarsou, abbé du monastère de Thingeyrac dans son pays et ijui traversa la Suisse ea allant dans la Terre Sainte, de 115i à 1154*. La re.<-(emblance étonnante du nom de Saecia avec celui de SuUia, fes anatogii's non moins étroites qui ont été reconnues exister entre les md'iirs et !a langue de cerliiiiies contrées Scandinaves et de plusieurs viillêes suisses avaient frappé beaucoupdo voyageurs, plusieurs savants >iK'dois entre autres, bien avant que Jean de Muller les eût signalées t:ins son histoire. Celait aussi une tradition reçue en Suède que des
Georfrts lie Wvss, l'ehrr dif Orsckichie ilerdrri Làttdtr. Znricb, 1B58, 19. L'itioériirc iIp cet Islandais a vu le jour en ISJl dans l'ontrage de Verlaaf, tut gruyraiAiaM mrtlii irci, HafnUe (Copenhague). Indic. d'histoire. Znrirh,
émigrés de cette nation avaient trouvé asile dans nos montagnes, et Gustave Wasa^ le premier, puis Gustave Adolphe y ont fait allusion dans des écrits publics.
VI. Tsehoudi et Jean de Muller s'appuyant sur les chroniques contemporaines autant que sur la tradition suisse, avaient assombri la figure du roi Albert ; l'école de Lucerne Ta, au contraire, idéalisée, et non contente de cela, elle considère et approuve comme légitime besoin d'agrandissement chez les Habsbourg ce qu'on condamne comme rébellion chez les Confédérés. Le droit populaire et naturel n'existe pas pour les Feudistes ; il est complètement sacrifié au droit positif, à un droit positif appuyé sur des parchemins obtenus bien souvent par la force ou la ruse. Mais ces mêmes parchemins dont on exagère la valeur quand ils sont en faveur des Habsbourg, on se permet d'en contester ou d'en nier la légitimité et de les déclarer nuls et non avenus quand ils consacrent la liberté des peuples, comme les chartes du roi Henri et de Frédéric IL
Quoique se rapprochant à certains égards de l'école de Kopp, M. Rilliet, c'est une justice à lui rendre, a pleinement reconnu qu'en plaçant les Schwyzois sous sa protection immédiate et la mouvance de l'Empire, Frédéric 11 était complètement dans son droit*. Ailleurs il proclame cette belle maxime de droit populaire et philosophique : < Pour qu'un peuple devienne légitimement libre, il suffit qu'il soit « digne de la liberté '. »
Nous croyons avoir mis sous les yeux de nos lecteurs les principaux arguments des champions de la tradition et nous pouvons nous dispenser de conclure, laissant à chacun le soin d'en déduire son jugement propre. Mais comme on aura pu le remarquer dans ce qui précède, nous disons franchement que nous ne croyons pas que le dernier mot ait été dit sur la question controversée des événements de 1307 et de 1308. L'école traditionnelle nous paraît avoir été trop loin dans ses affirmations et l'école critique n'a pas été moins excessive dans plusieurs de ses conclusions négatives; la vérité doit se trouver entre ces deux extrêmes. Les pages qui suivront feront mieux ressortir et toucher du doigt la justesse de cette opinion.