Fin tragique dn roi Albert. — Tengeances de la fkiinllle
royale (!«' mai 1808 h aoAt 1809).
La guerre avec la Bohême terminée, et trois mois après l'expulsion
' Rilliet, Origines de Ja Confédération, 69.
• RilUet, ibid., 94.
réelle ou supposée des baillis, le roi Albert arrivait en Suisse par Bâle. vers la mi-avril 1308. L'évêque-prince de cette ville était Olhon de Grandwn, auquel le roi Albert refusait depuis longtemps d'accorder l'investiture de ses fiefs, celle du comté de Homberg, entre autres, qu'il tenait à procurer à son fils pour assurer la communication entre see: possessions du Sundgau et celles du Frickthal. Le bouillant et audacieux Othon de Grandson, exaspéré par le refus d'Albert, allait se jeter sur le roi et le percer de son èpée, lorsqu'un bourgeois de Bàle, Hugues Zur Sonne qui l'accompagnait et faisait l'office d'interprète entre le roi allemand et le seigneur romand, jugea à propos de donner un autre sens aux paroles royales. L'irritation du prélat n'avait cependant point échappé à Albert ; il trouva opportun de quitter Bâle '.
Mais Albert n'avait esquivé le fer d'un seigneur romand que pour succomber peu de jours après sous celui de son propre neveu Jean de Souabe, dont le roi persistait égaleiAent à retenir l'héritage paternel, c'est-à-dire le duché de Souabe qu'avait possédé son père le duc Rodolphe, le vainqueur ies Bernois à la Schosshalde. Voyant ses cousins, les fils du roi pourvus d'apanages pendant que lui restait Jean sans Terre, ce jeune prince conçut des projets de vengeance qu'il n'eut pas de peine à faire partager aux chevaliers argoviens qui l'entouraient et qui étaient ta plupart si hostiles au roi qu'on a pu croire à une conjuration de la noblesse contre les Habsbourg. C'étaient Rodolphe ou Ulric de Balm, Conrad de Tegerfeld, Rodolphe de Wart, son écuyer Russaling et ce Walter d'Eschenbach que la pénurie de sa maison et les menaces du monarque avaient contraint de lui vendre les seigneuries de l'Oberland et des environs de Zurich.
De Bâle, le roi s'était rendu au château de la Pierre, à Bade en Argovie. Apprenant que sa femme venait de Rheinfetden pour le rejoindre, il se dirigea le i" mai vers Brugg à sa rencontre. On passa en bac la rivière de la Reuss. Le duc Jean et ses amis s'embarquèrent les premiers avec le roi et prirent soin d'écarter les chevaliers dévoués à Albert, dont un seul, Walter de Casielen, trouva place à côté du roi. Au sortir du bac, Albert remonta k cheval et s'avançait au pas va-s Windisch en s" entretenant avec le chevalier de Castelen, quand tout à coup Rodolphe de Wart donne un signal. Aussitôt, pendant que Russaling saute il la bride du cheval du roi, le duc Jean frappe Albert de son poiijiiard, Rodolphe de Wart le transperce de son épée et Ulric de Balm lui fend la tête d'un coup de hache. Walter d'Eschenbach,
Albcn (\c Strasbourg, cité par Kopp,' Bnch VIII, a
présent à cette scène ailreuse, demeura simple spectateur \ Albert tomba sans vie. Le crime commis, l'épouvante saisit les régicides. Ils se dispersèrent dans tous les sens. Le chevalier demeuré fidèle à son maître, WaUer de Castelen, les poursuit et réussit à ramener trois hommes d'armes de la suite de ces gentilshommes et sur lesquels on punit un crime qu'ils n'avaient pas commis, en les faisant périr dans les supplices.
Le meurtre du chef de l'empire avait répandu l'alarme dans toute l'Allemagne. Â la lugubre nouvelle, les bourgeois de Zurich ferment leurs portes qui ne l'avaient pas été depuis trente ans et se hâtant de libérer le prisonnier d'État que le roi défunt avait mis sous leur garde plusieurs années auparavant, le prévôt de Constance Conrad de Klingenberg. Les Bernois renouvellent leur alliance avec le Hasii (18 mai 1308) avec Soleure (30 septembre) • et se mettent en possession du fort de Laupen, de concert avec les habitants de cette villette. A Bàle, les deux partis, celui du roi défunt et celui de l'évêque en vinrent aux mains. Un bourgeois, partisan de ce dernier, Nicolas Zerkinden, ayant été blessé par un gentilhomme du parti d'Albert nommé Schaller, l'évêque, à la tête des bourgeois, dévaste l'abbaye de Saint-Pierre. Les Lucernois, brouillés avec les Zuricois, cherchent leur sûreté dans une réconciliation sincère *. Une foule de villes et de seigneurs se fortifient par des alliances, dans la crainte des événements.
Pendant ce temps, les députés des villes de l'Argovie réunis à Bade juraient entre les mains du bailli du lieu de sévir contre les meurtriers. De ces derniers, tous étaient encore dans le pays, à l'exception du duc Jean. Ce prince s'était enfui en Italie, sous un froc de bénédictin arraché à la pitié de l'abbé de Notre-Dame-des-Ermites. Loin de s'enfuir, les autres régicides songeaient à se défendre dans leurs châteauxforts, Balm à Altburen, Eschenbach à Schnabelbourg, Wart à Falkenstein. Ce dernier même était assez osé pour se montrer publiquement à Bâie. Eschenbach, dont le voisinage inquiétait à ce qu'il parait le monastèi*e de Wettingen où les dépouilles mortelles d'Albert avaient trouvé une
' Tel est du moins le récit du chroniqueur contemporain Albert de Strasbourg. Ce récit s^éloigne an peu de celui d'autres chroniqueurs qui donnent un rôle dans cette tragédie au chevalier de Tegerfeld. Eschenbach, présenté ici comme simple spectateur, aurait frappé Albert au visage selon la chronique rimée d'Ottokar. Voir Kopp, Buch YIII, 400. Ce dernier traite de fable le récit d'après lequel l'empereur aurait expiré sur le sein d'une vieille femme.
• Kopp, Buch IX, 13.
» Ibid., Urkunden, II, 176.
sépulture provisoire, faisait acheter sa protection aux moines, au prix de quarante mesures de vin et d'autant de muids de grains.
Effrayés de l'audace des régicides et craignant l'existence d'un vaste complot, les princas de la maison d'Autriche sentirent le besoin de se rapprocher de leurs sujets. Les bourgeois de Fribourg en Uechtiand recouvrèrent le privilège de nommer leur avoyer et leur curé, dont les avait dépouillés dix-neuf ans auparavant le roi Rodolphe. Les Lucernois reçurent à leur tour du duc Léopold et de sa mère Elisabeth, la veuve du roi assassiné, la confirmation de leurs franchises et l'assurance d'une confirmation analogue du duc Frédéric et des autres fils d'Albert*.
Mais les craintes des ducs ne s'étant pas réalisées, et le nouveau roi Henri VII de Luxembourg, réconcilié avec ces princes, ayant mis au ban de l'empire lés meurtriers de leur père, Frédéric et Léo- [)old d'Autriche se rendirent dans l'Argovie en avril 1309 pour se livrer tout entiers au besoin de vengeance qui dévorait leurs âmes altières. Cette œuvre sanglante prit plusieurs mois et dura jusqu'en août.
Le duc Léopold, ce nouveau Jéhu, selon l'expression d'un sujet et partisan de l'Autriche, Jean de Winterthour, se signala par son acharnement impitoyable : il détruisit les châteaux des régicides et confondit, dans sa fureur, innocents et coupables. La chronique de Matthias de Neuenbourg fait mourir cinquante personnes à Altbûren, la chronique rimée d'Ottokar, quarante-quatre à Schnabelbourg. Plusieurs centaines de personnes perdirent la vie sous la hache des bourreaux ou par l'épée des soldats de Léopold. Quant aux régicides eux-mêmes, trois d'entre eux étaient parvenus à se mettre en sûreté et à gagner la frontière. Balm finit ses jours à Bâle caché dans un couvent de rehgieux. Eschenbach vécut encore trente-cinq ans sous le sarrau des bergers dans le Wurtemberg. On ignore ce qu'est devenu Tegerfeld'.
Un seul, Rodolphe de Wart, trahi par le seigneur de Blamont, cousin de sa femme, auprès duquel il avait cherché un asile, fut livré aux ducs d'Autriche et condamné à périr de l'horrible supplice de la roue au lieu même où Albert avait péri '. Il eut beau alléguer pour sa défense que celui qu'il avait tué était lui-même un malfaiteur et qu'il s'était souillé par le meurtre du souverain auquel il avait prêté serment de
» Charte du !•' juin 1308. Kopp, Buch IX, 9-10.
• Kopp, IX, 113.
' Quelques auteurs disent à ^Vinterthour, dont le manoir était voisin.
3, la sentence fut exécutée dans toute sa rigueur. « Wart, dit le
< moine de Winterthour, fut rompu vif sur la roue et vécut trois jours « entiers pendant lesquels sa femme, la noble Gerlrude, ne cessa de « prier pour son salut sous le bois infâme. Ah ! le glaive de la douleur
< dut transpercer son âme \ »
Le malheureux Russaling, Técuyer de Rodolphe, avait coopéré à son nime, il partagea son supplice et expira sur la roue à Ensisheim en Alsace. Les chroniqueurs autrichiens Hagen et Ottokar, prêtent à deux princesses de la maison d'Autriche, à la veuve du roi Albert, Elisabeth, et à sa fille Agnès, reine de Hongrie, un rôle actif dans le drame sanglant accompli pendant Tété de l'année 1309. En apprenant les exéculions qui avaient lieu, une de ces princesses aurait dit : « Je me bai- ;'ne dans la rosée de mai. » On sait aujourd'hui par les documents que la reine Agnès a été calomniée et qu'elle ne vint en Argovie que dans Taulomne de Tannée 1310 pour assister k la pose de la première pierre des deux couvents que sa mère fonda aux lieux mêmes où le régicide iivait été commis. Ces couvents, l'un de religieux, l'autre de religieuses, reçurent le nom de Kœnigsfelden (Champ du roi). La reine Agnès s'y relira plus tard, probablement vers 1317, et n'est connue dès lors que par sa sollicitude pour les cloîtres et par le beau rôle de médiatrice que nous verrons cette fille du roi Albert remplir à plusieurs reprises dans les guerres des peuples et des seigneurs de la Haute- Allemagne*. C'est donc à la reine Elisabeth, la mère d'Agnès, que revient le triste honneur d'avoir été la principale instigatrice des actes de vengeance commis par les ducs d'Autriche et en particulier par le nouveau Jéhu, le duc Léopold. premier du nom.
Un fait dont l'authenticité n'a été contestée par aucun historien, mais dont la signification n'a pas été relevée comme elle aurait dû l'être, se passa en août 1309. Au moment où les ducs Frédéric et Léopold d'Autriche allaient mettre le siège devant le château de Schnabelbourg sur
^ Vitodurani Chronicon dans Archivfùr schw. Gesçliichte, XI, 47.
^ n y a toute une bibliographie sur la reine Agnès dont se sont occupés en particulier l^ Kopp, Urkunden^ 1835, p. 8^ et 85, et Creschichte der eidgenôssischen Mnde, Buch IX, 63, 118, 119, 270, 271, et Buch X, SI, 268, etc. 2» Aebi, Blicke in das Leben der Kônigin Agnes, 1841. 3^ Hermann et Théodore de Lieben^n^JJrhmdUche NachweUe zur Lehensgtschichte der Kônigin Agnes dans Argovia,y, 1S66, et Lehensgeschichte der Kônigin Agnes, Regensburg, 1868. 4<' Georges de Wyss, dans Jahrhuch fur die Litteratur der Schweizergesckichie, redigirt von Meyer von Koonau, 1867, 148 et 1868, 282. Hermann de Liebenau, comme l'a fait voir 0. de Wyss, a par trop idéalisé Agnès quMl appelle une perle du beau sexe et la plus grande des princesses de la maison de Habsbourg.
lOO rONDATION DE LA CONFEDERATION SUISSE.
l'AIbis, ces princes firent, en daie du 2 août 1309, avec la ville voisine de Zurich, un traité par lequel celle-ci s'engageait non>se'u)emenl à approvisionner l'armée ducale, mais encore à ne pas fournir de vivres au comte Werner de Homberg ou aux Waldstaellen s'il prenait fantaisie à ces demien d'attaquer les troupes autrichiennes pendant le siège. à moins d'un ordre formel du roi. Ce traité, toutefois, cessait d'être valable pour le cas où les ducs d'Autriche se décideraient eux-mêmes à attaquer les Waldsixlten. Le traité du â août démontre de la manière la plus évidente qu'un état d'hostilité réel existait entre la maison d'Autriche et les Waldstœtten, et a été invoqué à l'appui de hi tradition qui fait expulser les haillis en i 308.