‹ Histoire de la confédération suisse (volume 2)Chapitre 29 sur 72 · Défection de Broun. — Paix de Ratisbonne et de · texte numérisé non relu

Défection de Broun. — Paix de Ratisbonne et de

Tlâorberg (1MS.1S69).

Les ducs d'Autriche estimaient que la paix de Brandebourg avait fait purement et simplement rentrer Zoug et Claris sous leur obéissance et que ces deux vallées avaient cessé de faire partie de la Confédération. Zurich et les autres États de la ligue alléguaient, en revan* che, que le traité en question réservant l'alliance perpétuelle, les Glaronnais et les Zougois ne devaient prêter serment d'allégeance au duc que sous cette réserve. Les ducs portèrent leurs doléances au roi Charles IV contre les violateurs de la paix jurée. Ce prince avait intérêt en ce moment à ménager les Habsbourg dont il était d'ailleurs l'oncle par alliance. Il se rendit en personne à Zurich pour aplanir le différend et ouïr les débats contradictoires des envoyés autrichiens et des magistrats confédérés (octobre 1353). Les premiers, non contents de revendiquer pour l'Autriche la possession de Zoug et Claris, renouvelaient les prétentions des ducs sur Schwyz et Underwald qui s'étaient, disaient-ils, injustement soustraits à leur domination. Les confédérés opposaient à ces prétentions les chartes des rois et empereurs précédents.

Des affaires pressantes rappelant le monarque en Allemagne, Charles IV quitta Zurich sans se prononcer d'une manière catégorique, mais en exigeant des États de la Ligue qu'ils assurassent par écrit le duc d'Autriche de leur intention sérieuse d'observer le traité de Bran* debourg.

Six mois après, en avril 1354, Charles IV revenait à Zurich et cherchait à obtenir des confédérés l'engagement de soumettre à sa sentence tous leurs différends avec le duc d'Autriche. Ce dernier comptant sur

HI8T0XBB 8UIB8E. 16

242 LES HUIT AiNGIENS ÉTATS.

une sentence plus favorable encore que celle du margrave de Brandebourgs avait accepté d'avance et de confiance son jugement. Mais c'était une raison pour que les confédérés ne se montrassent pas aussi disposés à l'accepter. Par déférence pour le chef de l'Empire, ils consentirent cependant^ par l'organe du bourgmestre Broun, à se soumettre à l'arbitrage impérial, mais toujours sous la réserve de leur alliance. L'empereur ne voulait pas entendre parler de cette réserve. Les chroniqueurs contemporains font parler ainsi le prince et les Zuricois :

« Vous, Zuricois, disait Charles FV, vous appartenez à l'Empire. « Vous n'avez donc pas le droit de conclure une alliance à l'insu et « contre le gré du roi ou empereur. Cette alliance est nulle et non ave- « nue. » — « Nous sommes gens simples et peu experts dans les affaic res^ répondaient les Zuricois, mais ce que nous avons juré, nous vou- « Ions le tenir. » Charles lY, les voyant inébranlables, parla alors de racheter Lucerne et Zoug pour les placer sous la mouvance de l'Empire, en indemnisant les ducs d'Autriche de la perte de ces deux pays. Mais les Habsbourg ne l'entendaient pas de cette oreille et se montrèrent courroucés de cette combinaison. L'empereur, ne voulant pas pousser à bout ses neveux, leur promit de joindre ses forces aux leurs pour soumettre les Zuricois.

Fort de l'appui du chef de l'Empire, le duc Albert II vint alors pour la troisième fois mettre le siège devant Zurich (18 juin 1354). Â l'ouïe des armements de l'Autriche, les confédérés s'étaient hâtés de secourir la ville de la Linunat et d'y jeter des troupes. Tout à coup le duc lève le siège de Zurich, va occuper Rapperschwyl qu'il s'était fait céder par le comte Jean, et ordonne de rebâtir les maisons des bourgeois et le château-fort. Puis il va reprendre le siège de Zurich, de concert cette fois avec Charles de Luxembourg qui arrivait à la tête d'une armée impériale (13 septembre). Aux levées d'une foule de seigneurs de la Haute et Basse- Allemagne, aux troupes de six évêques (ceux de Bâle, Coire, Constance, entre autres), s'étaient joints les contingents des villes impériales, parmi lesquelles on cite Bâle, Strasbourg, Schafifhouse, Constance* Soleure et Berne elle-même. En dépit du traité d'alliance perpétuelle qu'elle venait de signer avec les Waldstaetten, la ville des Boubenberg et des Erlach n'avait pas osé résister à l'appel du chef de l'Empire, ni enfreindre le traité conclu pour dix ans avec l'Autriche en 1341 et renouvelé en 1351.

L'armée assiégeante ne comptait pas moins, dit-on, de 50,000 hommes. Zurich n'avait à leur opposer que 1,000 guerriers pleins de courage, il est vrai, et dirigés par l'habile bourgmestre Broun. Celui-ci

LES HUIT ANCIENS ÉTATS. 2i3

donna une nouvelle preuve de son sâvoir-faire en arborant tout à coup sur les tours de la ville V Aigle de sable en champ ctor, qui étaient les couleurs de l'Empire» Cet acte de soumission fut accueilli avec satisfaction par les villes impériales qui combattaient malgré elles contre une cité sœur; elles en profitèrent pour intervenir auprès de Charles IV en faveur de Zurich. Le prince, qui lui-même n'avait pris les armes que pour tenir la parole qu'il avait donnée au duc d'Autriche, céda aux représentations des villes, se retira avec ses troupes et laissa le duc d'Autriche continuer seul avec ses troupes le siège de la cité (14 septembre). Mais le duc d'Autriche, réduit à ses propres forces, perdit l'espoir de s'emparer de Zurich et se renferma dans une guerre de dévastation et de brigandage également onéreuse aux deux partis. Les Zuricois surtout, dont les campagnes et les vignes avaient beaucoup souffert, soupiraient après la paix. Une trêve fut conclue à la Saint- Jacques (25 juillet 1355) et des négociations entamées pour une paix définitive à Ratisbonne, oii séjournait l'empereur depuis son retour de Rome. Rodolphe Broun dirigeait la négociation pour Zurich. Cet homme d'État, aussi déloyal qu'habile, consentit alors à signer ce fameux traité de Ratisbonne en vertu duquel l'Autriche reprenait tous ses droits sur les pays où elle avait exercé sa juridiction, et la ville impériale de Zurich s'engageait formellement à lui prêter main forte pour cette revendication \ L'empereur Charles IV donna sa sanction à ce traité.

Quoique Zoug et Claris ne fussent pas indiqués nominativement dans ce document, ils y étaient désignés d'une façon assez claire par les paroles qu'on vient de Ure. Même en ce qui concerne les prétentions des ducs sur rUnderwald) Schwryz et Lucerne, Broun se déclarait également prêt à les défendre par les armes, moyennant que les ducs parvinssent à faire la preuve de leurs droits devant un tribunal composé de trois juges autrichiens et de trois juges zuricois.

Le traité de Ratisbonne trouva bon accueil à Zurich où Ton était las de la guerre. Les autres États de la Ligue, au contraire, se montrèrent indignés de ce qu'ils envisageaient comme une trahison. Dans une diète tenue à Zurich, les Schwyzois surtout se prononcèrent avec vigueur contre l'abandon de l'alliance perpétuelle. Mais l'opinion des prudents l'emporta et la cause fut remise à l'empereur, auquel on envoya une députation pour faire appel à sa bienveillance. Charles IV accueillit favorablement les députés et promit de s'occuper de l'affaire. Dans l'in-

' L'aUiance est du 23 juillet. La sanction impériale est du 25. Segesser, eidg. Abachiede de 1245 à 1420, 291.

tervalle, les Waldstaetten, loin de continuer la guerre comme on l'a dit, songèrent également aux moyens de mettre un terme à la lutte qu'ils soutenaient depuis quarante ans contre TÂutriche et firent la paix le 18 août'. Mais Broun, poursuivant sa politique particulariste et dénaturée« se rapprochait de plus en plus des ducs et signait un traité d'alliance offensive et défensive pour le terme de cinq ans avec le duc Albert II, l'ancien ennemi de Zurich et des confédérés (29 avril 1356). Ce traité réservait sans doute, pour la forme, les alliés de Zurich, Lucerne, Schwyz, Underwald, Schaffhouse, mais maintenait l'exclusion de Zoug et Glaris, en attendant que vint le tour des autres. En échange, l'Autriche garantissait la constitution de Broun à Zurich*. Le puissant bourgmestre ne s'était pas oublié lui-même. Par un acte spécial qui ne fut écrit que trois ans plus tard, Broun recevait avec le titre de conseiller aulique (hofrath) 1000 florins de gratification et une pension de 1 00 florins qui lui était assignée xu r le pays de Glaris, redevenu baiUiage autrichien *. En dépit des efforts des pâtres glaronnais et des Zougois de la ville et de la campagne, ces deux pays abandonnés de tout le monde, excepté de leurs frères et amis de Schwyz, s'étaient vus contraints de renoncer à l'alliance perpétuelle et de rentrer sous Tobéissancedes ducs d'Autriche^.

Le chef de cette famille ducale était alors Rodolphe IV. Il avait succédé à Albert II,. son père, surnommé le Paralytique ou le Sage, mort le 20 juillet 1 358. Albert II avait été pendant plus de trente ans un ennemi redoutable et persévérant des confédérés. Mais à côté des mouvements d'orgueil et de dédain qui formaient le défaut capital de ce prince, il y avait place pour des sentiments nobles et généreux. Un horrible tremblement de terre ayant renversé en partie la ville de B&le, de misérables conseillers, comme il s'en trouve toujours auprès des princes et des peuples, l'engageaient à profiter de ce moment pour assaillir les Bàlois avec lesquels il entretenait des rapports hostiles : c A Dieu ne « plaise, dit Albert, que je sois assez lâche pour tuer ceux que Dieu a « blessés. > Et il envoya 400 hommes de la Forêt-Noire pour aider les « Bâiois à relever leur ville. < A quelque chose malheur est bon. » Bâle sortit de ses décombres mieux bâtie et plus forte qu'auparavant.

Le nouveau duc d'Autriche, Rodolphe IV (1358 à 1365), était en-

^ Georges de Wyss, Indicateur éPhistoire de Sokuire^ 1866, 48. * Blumer, Jàhrb. des hiat. Vereins des Kantans Glarus, TU, 236. ' Blumer, Jahrh. von Glarus^ ni, 285. — Blontschli, Oeach. der Sepublik Zur rich, I, 242.

« Blumer, Jahrbuch, m, 232; lY, 861.

core bien jeune, mois ne semblait pas moins destiné à donner un nouvel éclat à la maison d'Autriche, soit par l'acquisition du Tyrol, soit par son mariage avec la fille de l'empereur Charles IV. Cette alliance lui procura toutes sortes d'avantages et de concessions de la part de son beau-père. Il obtint entre autres la confirmation du titre de landgrave de la Bourgogne, accordé jadis au duc Léopold I«';il prit sur lui d'y ajouter celui de duc d'Alsace et de Souabe, qu'il fit reconnaître dans une assemblée de ses vassaux àZofingueen Argovie. L'alarme déjà grande dans les Waldstsetten à la nouvelle de cet accroissement de pouvoir, le fut bien plus quand on sut que le duc avait fait faire un pont de bois d'environ 4000 pieds de long, pour unir la ville rebâtie de Rapperschwyl à la terre ferme de la Marche et couper ainsi les communications de Claris et Schwyz avec Zurich. Berne, menacé déjà par le voisinage du duc comme landgrave de Bourgogne, se vit atteint directement par l'hypothèque que Charles IV accorda à son beau-fils sur les terres impériales de Laupen, Gumminen et du Hasli soumises à cette ville. Ce fut bien pis encore lorsqu'on reçut de Charles IV l'ordre d'obéir au duc Rodolphe IV comme au bailli ou avoué choisi pour représenter l'empire à Berne et à Soleure (19 juillet 1358). Cette dernière ville, qui avait soutenu un siège contre l'Autriche quarante ans auparavant, s'en rapprochait maintenant au point de promettre son concours au duc contre les Waldstaetten, sous la simple réserve que si les Bernois, ses plus anciens alliés, se mettaient avec les vallées forestières, Soleure ne fournirait que cinquante hommes.

Mais heureusement pour les Waldstœtten et pour leurs alliés de Berne, l'entente de l'empereur et de son beau-fils ne fut pas de longue durée. L'ambition démesurée de Rodolphe IV n'était pas assouvie par les concessions partielles de son beau-père. Il croyait d'ailleurs avoir à s'en plaindre à cause de la Bulle d'or, loi fondamentale que Charles IV avait édictée dans les diètes de Metz et de Nuremberg pour fixer la constitution de l'empire, et régler entre autres les droits et les attributions des sept princes électeurs (1356). Exclu de ce collège électoral en dépit des traditions qui faisaient remonter sa maison au temps de Jules C^ar, le duc d'Autriche entreprit de renverser l'empereur. Il forma contre lui une coalition secrète dans laquelle entrèrent une foule de puissants seigneurs ecclésiastiques et civils des deux Allemagnes, le comte de Wurtemberg, le duc de Bavière, les évèques de Constance et de Bâle, le comte de Neuchàtel et les deux villes impériales de Bàle et de Zurich, où l'astre de Broun n'avait pas cessé de luire. Mais au moment mônie où les affaires des Habsbourg prenaient cette tournure

dangereuse pour les confédérés, la maison d'Autriche se vit frappée de plusieurs coups funestes. D'abord l'empereur Charles, irrité contre son beau-fils dont il suspectait les desseins, le contraignit à main armée de renoncer à ses titres usurpés de prince d'Alsace et deSouabe(1360). Cinq ans plus tard, une mort prématurée enlevait le duc Rodolphe presque en même temps que la reine Agnès. Cette grande protectrice de la famille des Habsbourg s'était éteinte vers l'année 1364 à Kœnigsfelden, sa résidence depuis près d'un demi-siècle.

L'avènement au trône ducal de deux jeunes gens, Albert III et Léopold m, celui qu'on appela plus tard le Pieux, n'était pas fait pour relever les affaires de la maison d'Autriche. Elle venait, au contraire, fort à propos pour ranimer le courage des confédérés, celui des Schwyzois surtout, dont le malheur des temps n'avait pas éteint l'ardente sympathie pour leurs frères de Zoug. Ils saisirent avec empressement l'occasion de leur venir en aide. Aidés des campagnards de ce pays, notamment des gens d'^Egeri, ils occupèrent la ville et le pays et renouvelèrent l'alliance de 4352*.

Schwyz s'attribua dès lors un certain protectorat sur Zoug, et le droit de lui donner un ammann pour présider à l'administration du pays.

Les Glaronnais, moins favorisés, avaient dû reprendre leur position dépendante de l'abbaye de Seckingen et se soumettre au bailli autrichien résidant à Windeck. Il s'écoulera un quart de siècle jusqu'à leur complet affranchissement.

Les changements qui s'étaient produits dans la situation de la maison d'Autriche avaient aussi eu leur contre-coup dans la politique zuricoise. Lorsque lalliance de cinq ans conclue avec les ducs par Rodolphe Broun fut arrivée à son terme, les Zuricois ne jugèrent pas à propos de la renouveler (novembre 1361).

La mort du fameux bourgmestre n'avait pas peu contribué à ce résultat. -Broun avait cessé de vivre le 15 octobre 1360, la même année que Rodolphe d'Erlach; il fut inhumé avec pompe dans l'église de St- Pierre *. Mais tandis que Rodolphe Broun mourait tranquillement dans son lit, Rodolphe d'Erlach, retiré dans son château de Reichenbach près de Berne, expirait (si l'on en croit la chronique) sous les coups d'un vil assassin. Le meurtrier d'Erlach fut son propre beau-fils, Jost Ru-

^ La date de 1356 assignée par les liistorieDS à cette expédition est erronée. En mai 1364 Zoug était encore soumis à un bailli autrichien. L'événement doit s'être accompli immédiatement après cette date. I

' Bluntschli, Gesch. der BepahHk Zurich, I, 242.

denz, gentilhomme d'Underwald, avec lequel le vainqueur de Laupen était entré en conflit pour la dot de sa fille, l'épouse de Rudenz. Les chiens de Rodolphe d'Ërlach poursuivirent l'assassin qui réussit à se cacher dans les bois et à échapper au supplice de la roue.

La politique versatile et cauteleuse de Broun, cet Aratus de la vieille Suisse, comme l'appelle Jean de Muller, n'a pas empêché quelques-uns de nos pubUcistes d'admirer cet homme d'État. « Zurich, dit « Bluntschli, a eu de plus grands hommes que Broun, elle n'en a pas < eu qui l'aient emporté sur lui en tact et en vues politiques'. » Â Broun, homme d'État heureux et habile, mais vénal et sans foi, l'historien patriote doit certes préférer le généreux et vaillant défenseur de la République bernoise, dont les dernières années s'écoulèrent comme celles de Cincinnatus, au milieu des champs, non loin de la ville qu'il avait sauvée par son patriotisme.

L'occupation de Zoug par les Schwyzois avait failli provoquer de nouvelles hostilités entre la maison d'Autriche et les confédérés. Les Zuricois se posèrent en médiateurs et parvinrent à ménager un accommodement d'après lequel Zoug s'engageait à acquitter aux ducs les redevances accoutumées. Persuadés de l'inutilité de leurs efforts pour amener en ce moment un état de choses plus favorable à leurs intérêts, les princes Albert et Léopold autorisèrent même Pierre de Thorberg, leur bailli en Alsace, Thurgovie et Argovie, à transformer les trêves précédentes en une paix qui reçut le nom de Thorberg, son négociateur (7 mars 1368'), fut renouvelée en 1369, puis en 1375 et 76 pour le terme de dix ans.

Dans le traité par lequel Zoug avait promis d'acquitter les redevances dues à la maison d'Autriche, on réservait le cas où les ducs se décideraient à hypothéquer leurs droits sur le pays de Zoug aux Schwyzois, les protecteurs de la contrée, moyennant la somme de 3000 florins. Heureusement pour les Zougois cette hypothèque n'eut pas lieu, car il aurait bien pu leur échoir le sort des habitants de Wseggis sur le lac des Waldstœtten qui, d'alliés de Lucerne, devinrent (en 1380) ses sujets, lorsque cette ville eut acheté le droit d'avouerie de la maison d'Autriche sur cette commune.

L'alliance de Wseggis avec Lucerne datait cependant de l'affranchissement même de cette ville et les Waldstaetten y avaient adhéré. La commune

* Blantschlî, Gesch. der Bepublik Zurich, I, 27.

' Segesser, eidg. Ahschiede de 1245 à 1420, 269. — 6. de Wyss, Indicateur d'histoire, XII»* année, 30. — Wattenwyl-Diesbach, Die Landschaft Bem, II, 258.

de Wseggis avait contracté cette altiance de concert avec celle de Gersau. Mais cette dernière, plus heureuse que sa voisine, réussit à maintenir son autonomie. L'historien Kopp relève avec raison le peu d'équité des Lucernois qui trouvèrent alors tout naturel d'imposer aux gens de Waeggis un joug qu'ils n'avaient pas voulu reconnaître ni accepter eux-mêmes des ducs d'Autriche \

s. Ordonnanee des prêtres. ^ InTflMilon dite des Ansteis. Coiynnitlon de Kybonrs eontre Solevre (1S65-1SM).

Les WaldstsBtten, dont c'eût été le devoir de défendre la cause de Waeggis, ne firent rien pour elle. L'Underwald dans le même temps ne se faisait cependant aucun scrupule de prendre fait et cause pour les vassaux du sire Pierre de Ringgenberg dans l'Oberland, démolissait son château et retenait prisonnier ce seigneur, enlevé par ceux de Brienz pendant qu'il était à la pêche, et après avoir refusé avec menace d'entendre ses explications à la landsgemeinde. Berne, dont Ringgenberg était bourgeois, prit les armes deux fois et occupa l'Oberland. Les confédérés intervinrent à la prière d'Underwald, et un tribunal arbitral siégeant à Lucerne, sous la présidence de l'avoyer Petermann Gundoldingen, déclara l'alliance (Landrecht) conclue entre les vassaux de Ringgenberg et l'Underwald dissoute (juin 1381). La colère du peuple de l'Underwald se tourna alors contre les trois gentilshommes du pays qui avaient mené cette affaire, le landamman Jean de Waltersberg, Walter de Hunwyl et Walter de Tottikon. Dans une landsgemeinde tenue à Wysserlen, on les exclut des fondions publiques eux et leurs descendants (1382)*.

En mourant, Rodolphe Broun avait laissé une famille puissante dont le chef était son fils aine, Bruno Broun, prévôt du Grand-Moûtier ou église collégiale de Zurich. L'empereur Charles lY l'avait fait son chapelain et donné à son église la haute juridiction de plusieurs villages. Mais le prévôt Broun était un prêtre violent et de mauvaises mœurs. Associé à d'autres gentilshommes de sa trempe, il se mit en embuscade à WolUshofen sur la route de Lucerne à Zurich et enleva l'avoyer Petermann Gundoldingen qui revenait de la dédicace de l'église de la ville (13 septembre 1370). Cet attentat commis sur la personne d'un magistrat vénéré, chef pendant vingt-trois ans de la république lucernoise, mit en émoi tout le pays et surtout la ville de Lucerne, qui

^ Kopp, Urkunden, I, 165.

' Businger, Die Gesch. von Underwcdden^ Luzem, Meyer, 1827, 288 et suiv.

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demanda à cor et à cri la délivrance de son avoyer et la punition des coupables au gouvernement de Zurich. Celui-ci avait alors à sa tête le vainqueur de Tsetwyl, Roger Manesse (de 1360 à 1383), qui pouvait bien être un habile capitaine, mais qui était loin d'avoir l'intégrité d'un magistrat digne de ce nom. Ami de Broun, il refusa de faire justice. La bourgeoisie ne partageait pas les sentiments du bourgmestre. Au son du tocsin, elle se porta en tumulte hors de la ville et se mettait en marche pour aller délivrer le prisonnier lorsqu'elle apprit qu'il n'était plus à WoUishofen. Le lendemain, l'assemblée générale, composée de tous les bourgeois âgés de plus de seize ans se réunit dans le Grand-Moûtier ; Broun et ses complices furent bannis du pays.

Peu d'années après un nouveau crime consomma la ruine de la famille Broun. Le coupable, cette fois, était le second fils du bourgmestre qui, aidé d'un valet, noya dans le lac un parent de sa mère auquel il devait quelque argent. Le gouvernement d'Uri n'obtint qu'au bout de trois années de sollicitations et de menaces la punition du meurtrier ; encore se borna-t-on à confisquer ses biens.

L'affaire du prévôt Broun donna Ueu à une loi rédigée à Zurich le 7 octobre 1370 par les délégués des six États de Zurich, Lucerne, Zoug, Uri, Schwyz, Underwald. Elle était destinée à réprimer les excès des ecclésiastiques, dont plusieurs, ainsi que Broun, se livraient impunément à des désordres de divers genres, grâce à l'exemption des tribunaux civils. Cette loi, appelée le Code des prêtres ou Pfaffenbrief, devint la base du droit public suisse en ce qui concerne les rapports de l'Église et de l'État En voici les dispositions principales : « Les affaires eccléc siastiques exceptées, aucun prêtre ne citera un confédéré devant, les

< tribunaux étrangers. S'il le fait, le manger, le boire, le gîte, l'asile et

< les tribunaux lui sont refusés dans les six États. Les routes doivent

< être sûres pour l'indigène et pour l'étranger, et si quelqu'un sou&e

< à ce sujet, les États confédérés y porteront remède. Doivent également

< être interdites, les discussions, les attaques personnelles, les exactions, c Quiconque se permettrait de pareilles choses doit être contraint à

< payer des dommages-intérêts. Les droits de l'abbesse de Zurich et de c l'évêquede Constance sont réservés \ »

La chute des Broun eut encore pour suite un changement dans la constitution de Zurich, où les tribus se conférèrent le droit d'élire le petit Conseil et restreignirent le pouvoir excessif attribué par Broun au bourgmestre (1373). L'ordonnance rendue à cette occasion porte le

^ Segesser, eidg. AhscfUede de 1245 à 1420, 52 et appendice, 301.

nom de seconde constitution ou leUrejurée{zwe\{Gr geschworner Brief).Une autre modification eut lieu à la mort du bourgmestre Manesse. Mécontents de ce magistrat qui^ pendant son administration de vingt-trois ans, avait hypothéqué des propriétés de l'État pour payer ses dettes et accepté de l'empereur Charles lY les fonctions de bailli de Saint-Gall, le Conseil, les Tribuns et les Deux-Cents convinrent de donner deux chefs à l'État au lieu d'un seul qu'il avait eu depuis le gouvernement de Broun (1384). Chacun d'eux était six mois en charge et les bourgmestres cessant d'être inamovibles étaient élus comme le Conseil. Les deux nouveaux bourgmestres furent Jean Winko et le chevalier Rodolphe Schwend. L'histoire du tribun Sigbot qui aurait tenté d'opérer une réaction est dénuée de fondement * .

Peu de temps après la mort du duc Albert IL une invasion imprévue était venue mettre en danger la ville impériale de Bàle et menacer l'existence de la Confédération elle-même. Des bandes indisciplinées, qui se trouvaient sans ressources par suite du rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre, s'approchèrent de Bâle. Aussitôt les confédérés d'accourir au secours des Bàlois au nombre de 1500 hommes. Bernois, Zuricois, Lucernois. Le chef de ces brigands, archiprôtre défroqué d'Italie, Cervola, ne jugea pas à propos de les attendre et s'éloigna en toute hâte (1365).

Dix ans après, de nouvelles bandes plus nombreuses menacèrent l'Argovie. Leur chef, le seigneur français Enguerrand de Coucy, réclamait la possession de ce pays comme formant la dot de sa mère, fille de ce même duc Léopold que les confédérés avaient défait au Morgarten. Pendant trois jours, les soldats de Coucy, auxquels leurs casques pointus avaient fait donner le nom de Gugler ', défilèrent devant Bàle couverts d'armures brillantes et montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Un péril commun menaçait les Suisses et les ducs d'Autriche. Berne et Lucerne le comprirent, et joignirent avec d'autant moins d'hésitation leurs troupes à celles de ces princes que la paix de Thorberg venait d'être renouvelée à Rheinfelden (28 mars) avec le duc Léopold d'Autriche, III''® du nom, si connu par la fin héroïque qu'il fit quelques années plus tard à Sempach. Un traité formel d'alliance fut signé entre ce prince et ces deux villes, plus, Berne et Soleure (13 octobre 1375). Moins exposés par leur position géographique et. plus animés contre l'Autriche, les Waldstœtten refusèrent toute entente avec la vieille ennemie de leur indépendance.

* Bluntschli, Gesch. der Eepubîik Zurich, I, 253. ' Gugler, de Gugel, objet terminé en pointe.

LES HUIT ANCIENS ÉTATS. 25i

Le désaccord des confédérés, joint à la lâcheté du comte de Kybourg et de Rodolphe lY, comte de Nidau, donna beau jeu aut soldais de Coucy. Ils franchirent presque sans coup férir le col du Hauenstein et s'avancèrent en pillant, en dévastant, jusqu*au cœur des États confédérés, Le comte de Nidau, assiégé par eux dans son château, fut tué d'un coup de flèche, au moment où il levait la visière de son casque pour observer la position des ennemis. Enguerrand de Coucy établit son quartier général au couvent de Saint-Urbain. D'autres chefs s'installèreot avec une partie de l'armée au couvent de Fraubrunnen, entre Berne et Soleure, d*où ils faisaient des incursions jusqu'aux portes de Zurich et dans le Jura neuchàtelois. Les abbayes surtout étaient l'objet de leur convoitise et de leur rage de destruction. Celles de Wettingen, Kœnigsfelden, Gottstatt, eurent beaucoup à souffrir. Fontaine-André près de Neuchâtel fut livré aux flammes. Un prélat corrompu, qui était aussi l'un des plus méchants princes dont parle notre histoire, ne rougit pas de se réunir avec 500 lances aux aventuriers de Coucy. C était l'évoque de Bâle, Jean de Vienne qui, quelques années auparavant, avait traîtreusement brûlé la ville de Bienne, sa vassale, et perdu contre les Bernois le combat de Pierre-Pertuis (1367 et 1368). Cette invasion aussi terrible que soudaine plongea toute la Haute-Allemagne dans la terreur et la désolation. Le duc Léopold, qu'on nommait l'honneur de la chevalerie, ne se sentit pas de force à lutter contre le torrent. Enfermé dans la ville forte de Brisach, il adopta un système de défense qui consistait à dévaster son propre pays et à couper les vivres à l'ennemi. Il fit incendier les villes de Lenzbourg, Willisau et une foule de villages. Les vaillants Bernois eux-mêmes semblaient frappés de stupeur et parlaient d'abattre toutes les granges qui se trouvaient autour de leur ville.

Les montagnards de l'Entlibouch, race vigoureuse et fière, recouvrèrent les premiers leur sang-froid et leur énergie. Aidés des volontaires de Lucerne, d'Underwald, et au nombre de 600, ils coupent des massues dans la forêt de Buttisholz près de Willisau, et tombent sur une horde de 3000 Gugler qui retournait à Saint-Urbain, chargée des fruits de ses rapines et de ses violences. Les Gugler sont battus , les vaillants EtaUboucher rentrent triomphants dans leurs villages, montés sur les chevaux et couverts des armures des vaincus (19 décembre 1375).

L'héroïsme des EruUboucher, qui étaient encore sujets de l'Autriche, rendit honteux les confédérés. Sous le commandement d'Othon de Boubenberg, fils du précédent avoyer de ce nom, quelques cents hommes de Berne, de Fribourg et du Seeland tuèrent près d'Anet 500 Gugler,

252 LES HUIT ANaENS ÉTATS.

b nuit da lendemain de Noël. Les Fribourgeois rapportèrent de celte rencontre le drapeau doré (Gûldin Pfan), qui orna depuis le cbœur de leur collégiale. Mais le principal combat se livra ^ Fraubrunnen le 27 décembre, où les ayenturiers de Coucy, assaillis par les troupes bernoises, se défendirent en désespérés jusque dans les corridors du cloître qui fut livré aux flammes. L'intrépide banneret Hans Rieder y trouva la mort avec une foule de guerriers. Trois bannières, beaucoup d'or, d'armes et de dépouilles de tout genre furent la proie des vainqueurs, qui revinrent dans leur ville au milieu des acclamations et des cbants joyeux de la multitude. Le meilleur résultat de la victoire fut la retraite de Coucy qui, ne se trouvant plus en sûreté dans la Haute- Allemagne, regagna l'Alsace par les défilés du Jura. Un marbre corn* mémoratif de l'événement fut encastré dans le mur du cloître qui a été transformé en bôtel de préfecture.

La guerre que nous venons de raconter est connue dans les annales helvétiques sous le nom de Guerre des Anglais. Le nom de Colline des Anglais (Engloender-Hugel) a été donné par nos pères au tertre sanglant que l'on voit encore près du bois de Buttisbolz. La plupart des soldats de Coucy venaient en effet de la Grande-Bretagne, mais sortaient en majeure partie de la principauté de Galles, envahie depuis le siècle précédent et horriblement opprimée par les rois d'Angleterre, qui avaient fait décapiter le prince national des Gallois, Lewellyn, fils de Griffith avec son frère David, à la tour de Londres (1283). Réfugiés en France, les Gallois y combattaient, non pour le roi d'Angleterre, mais pour le roi de France contre leur oppresseur \

Six ans après l'invasion de Coucy, la ville libre et impériale de Soleure courut un grand péril par les entreprises du comte Rodolphe de Kybourg. Cette maison, jadis si puissante des Kybourg, avait vu une grande partie de ses domaines passer en d'autres mains. Du château de Bipp où il faisait sa résidence, le comte Rodolphe jetait un regard attristé sur les contrées qui avaient jadis formé le patrimoine de ses ancêtres, entre autres sur Thoune et Aarberg hypothéquées aux Bernois (depuis 1375). Il prétendait aussi avoir quelque droit sur Soleure et

* Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands^ IV, 188, 194, 398, 400. Ënguerrand de Coucy tomba entre les mains des Turcs à la bataille de Nicopolis et finit ses jours dans les prisons de Constantinople. Les principaux cbe£9 des Gallois, Ivain, descendant de Lewelljm, et Jévan ap. Eynion ap. Griffith, qui commandait à Fraubrunnen, finirent sous le poignard d'assassins apostés par le roi d'Angleterre. Voir aussi Wattenwyl-Diesbach, II, 207, et Rochholz, Schw. Liederchronicky 22.

résolut de s'emparer de celte ville par un de ces coups de main nocturnes flétris dans Thistoire sOus le nom de nuit du meurtre (Mordnacht). Une circonstance facilitait ses desseins ; Éverard de Kybourg, prévôt de l'église de Saint-Ours, était son oncle. Un chanoine dévoué aux Kybourg, Jean Amstein, devait faire entrer la troupe par sa maison, adossée au rempart, et envelopper de linges le marteau de la cloche d'alarme. Tout était prôt pour le crime et la horde ennemie s'avançait déjà vers la ville à la faveur des ténèbres (dans la nuit du 10 au 11 novembre 1382).

Mais un paysan, Jean Roth, de Roumisberg, prit les devants et révéla aux gardes de la porte orientale de la ville les projets meurtriers du comte. On court sonner la cloche d'alarme : effort inutile. Des cris de détresse retentissent alors dans les rues ; la bourgeoisie entière prend les armes et courut sur le rempar). Rodolphe de Kybourg se retira couvert de honte et mourut de chagrin une année apr^. Jean Amstein, le traître chanoine, fut mis en prison, sa maison démolie par le courroux populaire et une inscription commémorative de sa trahison fut gravée en lettres d'airain au frontispice de la Collégiale \ Mais son caractère sacerdotal le déroba au suppUce qu'il méritait et on le retrouve plus tard curé à Madiswyl '. Un complice d'Amstein, Jean Inlasser, fut tué, dit-on, dans une émeute populaire. La connivence du chapitre de Saint-Ours, déjà punie par l'écriteau de la Collégiale, trouva un second châtiment dans la suppression de la riche dime de Selzach, qui fut convertie en une distribution annuelle de blé faite aux pauvres et aux riches indistinctement le jour de la Saint-Martin. Le sauveur de la ville, Jean Roth, reçut une récompense en nature et en argent, et un habit aux couleurs de la ville qui devait être accordé également au premierné de chacun de ses descendants. Le don d'un habit aux Roth de Roumisberg s'est conservé jusqu'à nos jours.

Les Rémois et les Soleurois avaient envahi, pour se venger, les États de Rodolphe de Kybourg. Après la mort de ce dernier, ses frères revendiquèrent son héritage les armes à la main ; Rerne appela les confédérés à son secours. Olten, ville du comte de Kybourg, et Rerthoud, capitale de ses États, furent assiégées, cette dernière ville pendant six semaines et par 15,000 confédérés. Mais Olten fut sauvée par les pluies et Berthoud par la ruse du comte de Kybourg. Il feignit de vouloir rendre la ville et obtint des chefs bernois une trêve pendant laquelle le

^ Cette inscription fat masquée en 16S2, à la prière du nonce, par une plaque de cnlTre.

* Amiet, J.-J. Sckw. Geachichtakdlender, 1840 et Urhundio, 1857, 1, 239.

duc Léopold d'Autriche, qui avait promis de rester neutre, envoya un secours de 1500 hommes aux assiégés (1383).

Berne leva le siège, mais prit sa revanche sur les partisans de Kybourg, dont les châteaux se rendirent ou furent pris et Uvrés aux flammes. Mais, dès Tannée suivante, le comte de Kybourg, obéré de dettes, se vit contraint de vendre sa capitale aux Bernois pour la somme de 37,800 florins. Le Landgraviat ou haute juridiction de la rive gauche de l'Aar restait encore à ces seigneurs. Us le vendirent également aux Bernois au commencement du siècle suivant (1406) ^

Les bourgeois de Berne s'imposèrent généreusement pour faire face aux charges pubtiques créées par cette 'acquisition et par les guerres qui l'avaient précédé. Mais, au sortir de la guerre de Berthoud, en 1384, la bourgeoisie de Berne se montrait profondément irritée de ce que la ville devait payer au poids de l'or ce qu'elle eût pu acquérir par le fer, et en accusait hautement les vassaux de Kybourg qui siégeaient au Conseil Réunis le mardi gras (24 février 1384) dans l'église des Dominicains, les citoyens ne réélurent de tous les membres du gouvernement que l'avoyer Othon de Boubenberg et trois conseillers. Tous les autres furent remplacés par des hommes plus indépendants et plus dévoués au bien public. On apporta les modifications suivantes à la Constitution : « Les bannerets et leurs assesseurs choisiront chaque année « les membres du grand Conseil ou Deux-Cents dans toutes les tribus. € Aussitôt nommés les Deux-Cents prêteront serment à la Commune. « Les vassaux de Kybourg ou d'un autre seigneur ne pourront siéger « au petit Conseil, ni deux frères ensemble. »

Ces changements ne touchaient pas aux bases de la Constitution qui resta toujours plus aristocratique que populaire.

L'héroïsme guerrier des grandes familles, leur probité, leur talent politique et les sacrifices pécuniaires qu'en plus d'une circonstance elles s'imposèrent avec joie pour la chose pubUque, contribuèrent à éloigner toute pensée d'une révolution comme celle de Broun à Zurich.

L'esprit aristocratique de Berne se montre dans les relations de cette république avec les seigneurs voisins et avec les confédérés. La conduite des Bernois envers les sujets oberlandais du sire de Ringgenberg en avait été un premier exemple. Le tribunal étabU par les États confédérés et dans lequel siégeaient l'avoyer Petermann de Gundoldingen, Henri von Moos et Cuno von StaufTach ne fut pas plus favorable aux Oberlandais. D

^ Wattenwyl-Diesbacfa, U^)er da» ôffentUche BeM der Landschafl Kleinbwrgund, Ârcbiy fÛr schw. Geschichte, XIII, 1862, Zurich.

déclara dissoute l'alliance des Underwaldois et de leurs voisins. Il y ajouta la défense pour les premiers de recevoir comme combourgeois les habitants d'une contrée soumise aux Bernois ou à leurs alliés à titre de propriété, de vasselage ou d'engagêre en deçà du Brunig (1381) \

Les Bernois avaient renouvelé leurs anciennes alliances avec la Savoie, ils aidèrent le comte de Savoie, Aimé ou Amédée VI, surnommé le Comte Vert (de la couleur de ses armes), à soumettre les barons vallaisans révoltés contre leur évoque Guiscard Tavelli. Sion fut pris et brûlé, les trois châteaux qui dominent cette ville forcés, la cathédrale dépouillée de ses trésors et souillée par le meurtre des personnes qui s'y étaient réfugiées. Le Comte Vert exigea des vaincus l'engagement de loi fournir annuellement un contingent de 300 hommes.

L'un des plus audacieux seigneurs du Vallais était Antoine de la Tour, qui à ses nombreuses seigneuries sur les bords du Rhône alliait le titre de seigneur d'Arconciel, d'Illens et de Planfayon, dans les environs de Fribourg. Irrité contre l'évoque de Sion, Guiscard Tavelli, dont la famille devenait trop puissante à son gré, il le fit précipiter par la fenêtre de son château de la Soie (8 août 1374). Battu ensuite par les dizains à Saint-Léonard, Antoine de la Tour se déroba par la fuite à la vengeance populaire et alla mourir en Savoie. Ce seigneur était fils de ce Pierre de la Tour qui s'était engagé à fournir 3,000 hommes au duc Léopold contre les Waldstaetten *.

Le Comte Vert avait placé son cousin Edouard sur le siège épiscopal de Sion. Mais à la mort du comte, les Haut-Vallaisans chassèrent cet évêque savoyard. Le comte Amédée VII (surnommé le Comte Rouge) assiégea Sion, comme son prédécesseur, à la tète d'une armée composée entre autres de Bernois, Vaudois, Fribourgeois. La garnison de cette ville fit une défense héroïque, secondée par les bourgeois et les femmes qui jetaient de l'eau bouillante sur les assaillants. Mais la place est prise, pillée et livrée aux flammes (21 août 1384) *.

Quatre ans après, la bataille de Viége délivra un moment le Bas- Vallais. Dans cette mémorable journée, 8,000 hommes, commandés par le comte Rodolphe IV de Gruyère, et en partie levés dans ses États, furent surpris dans les granges où ils dormaient et auxquelles les Val-

^ Segesser, eidg. Abschiede de 1245 à 1420, 61.

* Furrer, I, 12. Dans sa traduction française, M. Hoger de Bons a modifié plnaienrs passages conformément aux recherches postérieures. Ainsi Antoine de la Tour n'était point le petit-neveu de l'évêque que ses gens, et non lui personnellement, assassinèrent au château de la Soie.

• Wattenwyl-Diesbach, II, 264. — Furrer, I, 148.

laisans avaient mis le feu. 4,000 Gruyériens et Savoyards y périrent Les hommes du Gessenay» celte Gruyère allemande, plus heureux ou plus adroits, résistèrent avec énergie et eurent même l'honneur de sauver la vie à leur souverain (décembre 1388) \ Mais le comte Amédée VII rentrait en maître dans le Yallais l'année suivante et toujours avec les contingents de ses alliés de Berne et de Fribourg. Les députés du Haut- Vallais durent implorer à genoux une paix onéreuse.

L'empereur Charles IV de Luxembourg avait beaucoup ajouté aux prétentions des comtes de Savoie en leur concédant le titre de Vicaires de l'Empire dans les trois évêchés de Genève, de Sion et de Lausanne (i 355). Dans cette dernière ville, le comte de Savoie se faisait représenter par un juge. Il avait promis de respecter les franchises des Lausannois et de leur évêque. Mais on sentit le besoin de garantir ces droits par un Recueil de lois qui fut publié par ordre de l'évoque Aymon de Cossonay, sous le nom de Plaid général (1 368).

Au milieu des troubles incessants dont le Vallais était le théâtre, les libertés populaires avaient fait des progrès quand même. L'épiscopat de Guiscard de TavelU surtout avait été favorable aux communes. L'autonomie de ces dernières se manifesta par les traités conclus avec les Lucernois, les Waldstsetten et d'autres pays voisins où les dixains du Haut- Vallais s'intitulent : les patriotes de la terre du Vdlais (PatrietaB terrsB Valesii).

Mais on voit avec étonnement (en 1383) ces patriotes vallaisans ai'borer les couleurs de Milan sur les châteaux de Valère, Tourbillon et Majorie ; c'est qu'ils n'étaient pas encore assez forts pour en avoir en propre, et il leur paraissait de bonne politique d'opposer puissance à puissance.

s. Claerre de Sempaeli (ISM-ISM).

L'empereur Charles IV de Luxembourg était parvenu, grâce à ses largesses, à faire élire roi des Romains son fils Wenceslas, souverain de la Bohême (1376). Deux ans après, Wenceslas succédait à son père et son avènement au trône des Allemands était ratifié par le pape, selon l'usage abusif qui s'était introduit et contre lequel avait protesté en vain plus d'une diète impériale.

Le règne du troisième des Luxembourg est marqué par le déclin croissant de la puissance impériale. Le nouveau roi lui-même semble

' Farrer, I, 138. — SegesBer, eidg. Abschieâe de 1245 à 1420, 60.

prendre à tâche d'affaiblir cette puissance par la vente à prix d'argent de tous ses droits régaliens. C'est ainsi que Zurich, Uri, Berne, Luceme obtinrent la cession de la haute justice ou du droit de glaive (Blutbann).

Les rapports des confédérés avec rAutriche avaient beaucoup changé. L'acquisition de Rapperschwyl par les ducs en 1358 avait mécontenté lesZuricois; leur animosité s'accrut lorsqu'ils virent le duc Léopold fortifier la petite ville de Wesen sur le lac de Wallenstadt. Berne et Soleore n avaient pas vu non plus, sans colère, l'appui donné par ce prince aux comtes de Kybourg dans la guerre de Bertboud * ; Luceme, de son côté, aspirait à l'immédiateté impériale et se plaignait amèrement de la mauvaise monnaie frappée à Zofingue, ainsi que du péage autrichien de Rothenbourg, nuisible à son commerce. Loin de se rendre aux doléances des Lucernois, Léopold III entreprit de faire de Rothenbourg une ville rivale de celle de la Reuss et un boulevard de sa puissance dans ces parages.

Mais les faveurs faites à Rothenbourg par le duc Léopold, en irritant les Lucernois, lui aliénèrent aussi ses sujets de Sempach, très-dévoués jusqu'alors, mais jaloux d'une prospérité qui menaçait la leur. Les habitants de l'Entlibouch se montraient encore plus hostiles à cause des tailles nouvelles que leur imposait le bailli Pierre de Thorberg, le négociateur de la paix de ce nom. En 138!2, un complot fut ourdi par TEntlibouch, de concert avec l'Obwald pour secouer le joug ducal. Il fut découvert et les chefs châtiés dans leurs corps et leurs biens. Ces rigueurs et le serment annuel qu'on imposa aux pâtres de l'Entlibouch, ne les empêchèrent pas de s'entendre secrètement avec Luceme. Un magistrat originaire de Sempach, l'ancien avoyer Petermann de Gundoldingen, était le chef du parti qui voulait la guerre avec l'Autriche et donnait la combourgeoisie à tous les sujets du duc qui témoignaient le désir de la recevoir, au mépris de la Bulle d'Or. Le livre des bourgeois n'indique pas moins de 1215 réceptions de bourgeois internes et forains (ausbûrger) pour les trois années 1 385, 86 et 87 *.

' M. Théodore de Liebenau {ArcJUv fur schtoeiz. GeschichU^ XVII, 91) ne croit pas à cet appui, le duc étant alors en Italie avec ses troupes. Mais les baillis ducaox et les seigneurs ne Pavaient pas tous suivi au delà des monts et agirent pour lui.

' Segesser, BechtsgescTUchte, I, 170. Michelet, dans son Histoire de France, juge sévèrement ce procédé d'assimilation : « L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs

< voisins. De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sans ombre d'héritage, d'al- « liance ou de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne voulaient rien connaî-

< tre aux écritures et aux actes, ces bonnes et simples gens qui ne savaient pas

< lire. Un de leurs moyens ordinaires pour dépouiller les seigneurs voisins, c'était

HISTOIRE StiSSE. 17

Un grave conflit s'était élevé aussi entre Underwald et le bailli de rEntlibouch au sujet de la seigneurie de Wolhousen. Les Zougois avaient également maille à partir avec les ducs dont le fort de St-Ândré près de Cham inquiétait la campagne environnante.

L'ambition du duc Léopold III soulevait à la même époque contre lui les villes impériales de la Souabe, du Rhin et de la Franconie. Les Bàlois, entre autres, se montraient fort inquiets de ses prétentions sur le Petit-Bâie qu'il s'était fait donner en gage en 1375 et de ses visées sur toute la ville. La bourgeoisie de Bàle avait invoqué l'appui des Confédérés et frappé d'exil plusieurs nobles, ainsi que le grand tribun Werner Eriman, accusé de connivence avec le duc Léopold (1374/. Deux ans après le duc Léopold III étant parvenu à se faire donner l'avouerie de Bile par l'empereur Charles lY de Luxembourg, le grand tribun fut réintégré dans ses honneurs.

Aux ennemis de l'Autriche se joignit le roi Wenceslas. Sous les auspices de ce monarque, il se forma une grande coalition de 51 villes de l'Allemagne, dont faisaient partie Bàle et Saint-Gall, et à laquelle adhérèrent également Zurich, Berne, Soleure etZoug (21 février 1385)'. Lucerne ne figurait pas directement dans l'alliance ; elle y était comprise cependant, mais sous le patronage de Zurich qui prenait l'engagement de requérir pour elle le secours de ses alliés du Rhin et de la Souabe ^ Cette position exceptionnelle de la ville de la Reuss tenait ou bien à ce que Lucerne, à peine sortie de la vassalité des ducs, n'avait pas qualité pour figurer au rang des villes impériales, ou bien encore au fait que les Waldstaetten, en vertu de leur alliance plus étroite avec Lucerne, s'opposaient à un rapprochement avec les villes de l'Allemagne qui eût par trop renforcé l'élément citadin, en opposition à l'élément campagnard prépondérant jusqu'alors, dans l'alliance perpétuelle. On attribue aussi à l'influence des Waldstaetten le peu d'empressement que mirent les Confédérés à répondre à la première demande de secours des Bâlois contre l'Autriche. Quelques-uns des États de la Ligue désiraient mainte-

€ de protéger leurs vassaux, c'est-à-dire d'en faire les leurs ; ils appelaient cela « affranchir. Les prétendus affranchis regrettaient souvent le maitre héréditaire, « BOUS cette rude et mobile seigneurie de paysans » {Histoire de France, Y, p. 24). Ce que Michelet ne dit pas, c'est que tout le monde prenait alors. Les Confédérés imitaient les seigneurs.

^ Heussler, Verfassungsgesch. der Stctdi BaseL 273.

' Wilhelm Yischer, Gesch, der schwâbischen Stàdlehûnde. Gôttingen, 1861, 56.— Hagen, Ueber die politischen Vtrhàltnisse zur Zeit der Sempacherschktcht Arcint fur 8chw. Geschichte^X^ 11.

' Segesser, eidg, Abschiede de 1245 à 1420, appendice, 812. — Yischer, 56 et

nir la paix et travaillaient à un accommodement. Le duc Léopold chercha à profiter du peu d'accord qui régnait entre les Suisses et se rendit en personne à Zurich. Mais sa présence dans un mauvais lieu de cette villefutaccueilliepar des menaces'. Dans un second séjour, il trouva un accueil plus favorable et se montra disposé à faire des concessions. Mais son refus formel de supprimer le péage de Rothenbourg fit échouer les négociations.

Les premières hostilités partirent, à ce qu'il parait, des gens du duc qui commirent quelques dégâts. Aussitôt un corps franc quitte Lucerne et Va surprendre et raser le fort de Rothenbourg (28 décembre 1385)*. Presque en même temps les Zougois démolissaient le fort de Saint-André près de Cham, et peu s'en fallut que Zurich et Glaris n'en fissent autant au château fort de Rapperschwyl, qui devait être pris et enlevé un jour de foire, le 20 décembre. La découverte à temps du complot et les mesures prises par les officiers ducaux, le bailli de Grûningen, Henri Gessler entre autres, firent manquer le coup. Mais les esprits s'en ressentirent et s'enflammèrent de plus en plus'.

Les premiers jours de l'année 1386 furent marqués par de nouvelles hostilités de la part des Lucernois qui prenaient et rasaient le château de Wolhousen, la bastille de l'Entlibouch. Le 6 janvier, les bourgeois de Sempach devenaient concitoyens des Lucernois, et ces derniers mandaient à leurs aUiés de Zurich qu'ils eussent à prendre les armes et à requérir le secours de 200 lances (1,000 cavaliers) promis par les villes impériales dans le traité de Constance de l'année précédente. Aussitôt les Zuricois d'entrer en campagne et de dévaster l'Argovie où les châteaux de Baldegg, Liela, Rinach tombent entre leurs mains, ainsi que les deux petites villes de Meyenberg et de Richensee que les Lucernois se hâtent de faire entrer dans leur combourgeoisie.

Le gant était jeté au duc d'Autriche. Léopold III le releva et s'apprêtait à attaquer les confédérés. Les villes impériales. Constance, Ulm, Strasbourg, Bâle, Uberhngen, Memmingen, Ravensbourg, intervinrent dans l'espoir de maintenir la paix. Des conférences eurent lieu au couvent de Wettingen, à Baden et à Zurich, où les villes médiatrices réussirent à ménager une trêve. Une partie des villes impériales, celles où

* Theodor von Liebenau, Archivfûr schw. Geschichte, XVII, 71.

' Selon M. de Liebenau, ce sont les corps francs lucernois qui, en pleine paix et au mépris des gens graves du Conseil, prirent l'initiative des hostilités. Ils saisirent le moment où la population de Rothenbourg assistait dévotement à la messe à Ruggeringen, où était Téglise.

• Bluntschli, Gesch» von Zurich, I, 260. — Blumer, Jahrh. des hist. Vereins GUltus. Urkunden, IV, 298.

dominaieni les corps de métier et l'esprit démocratique,étaient très-bien disposées pour les confédérés; elles ne demandaient pas mieux que de détruire avec leur aide la puissance des ducs d'Autriche en assurant leur propre indépendance. D'autres villes, Nuremberg, par exemple, blâmaient hautement les faits et gestes des Lucernois. Elles proposaient de rendre au duc les places prises depuis le commencement delà guerre, moyennant quoi elles s'engageaient à obtenir une paix de 40 ans \ Zurich et Berne n'étaient pas éloignées de souscrire à ces propositions. Mais le refus formel des Waldstœtten rompit une seconde fois les négociations, et à l'expiration de la trêve les hostilités recommencèrent *. Les Schwyzois, les premiers, se jetèrent sur la Marche et le bourg d'Einsiedeln qu'ils incorporèrent à leur territoire. Les Glaronnais, suivant l'exemple de leurs alliés, prirent et détruisirent le manoir d'Oberwindegg. Zurich étant l'un des points les plus exposés de la Ligue; c'est de ce côté que se portèrent d'abord les forces des confédérés. Mais ces derniers s'étaient trompés sur les intentions du duc. Après avoir réuni des forces considérables, ce prince se dirigea de Brougg a Zofingue, puis sur Willisau, seigneurie de Madame de Valangin, et que celle-ci avait fait recevoir dans la combourgeoisie de Berne. Au bout d'une semaine, le duc quittait la ville après y avoir fait mettre le feu, au mépris de sa parole, et marchait par Sursée sur la ville de Sempach dont il se proposait de châtier en passant les habitants avant de se jeter sur Lucerne. Mais à la nouvelle de la direction inattendue que l'armée ducale avait prise, les troupes des WaldstdBtten et de Lucerne, laissant aux Zuricois et aux Zougois le soin de défendre leur propre territoire, s'étaient portées à marches forcées au-devant des Autrichiens. Elles se trouvèrent tout à coup en leur présence devant Sempach, que le duc était eu train d'assiéger et dont il avait menacé de pendre les défenseurs, en cas de résistance \ C'était le 9 juillet, par un soleil ardent et par une chaleur suffocante ^ Le terrain était on ne peut plus désavantageux pour les évolutions de la cavalerie. Mais le duc, jugeant indigne de lui de rétrograder devant des paysans, fait mettre pied à terre à sa noblesse. L'armée autrichienne comptait de 6 à 8,000 hommes, les Confédérés 1,400 seulement et mal armés. Un grand nombre de ces derniers avaient sup-

* Hegel, Stàdtechroniken^ I, 100.

* < Devrions-nous être seuls, disaient les montagnards, nous garderons nos con* « quêtes. »

' Chronique autrichienne de Kônigshoven de Strasbourg.

^ Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur l'heure de la bataille; quelques-uns la font commencer à mi ii, d'autres à huit heures du matin.

pléé aux boucliers par de petites planches et des fascines attachées à leurs bras.

A l'aspect de l'ennemi, les confédérés invoquent à genoux le Dieu de leurs pères, puis s'avancent rangés en coin, selon leur ordre favori de bataille, et cherchent à entamer la muraille de lances que leur oppose la phalange de la noblesse. Mais ce mur de fer résiste à tous leurs assauts. 60 confédérés, presque tous Lucemois, ont mordu la poussière ; déjà les deux ailes du corps de bataille autrichien s'avançaient pour étreindre les confédérés comme dans un cercle de fer. Tout à coup une voix se fait entendre; c'est celle d'un chevalier d'Underwald, Arnold de Winkelried. « Confédérés, je vous ouvre un chemin, songez à ma femme et « à mes enfants. > Il dit et s'élançant sur les lances autrichiennes, le héros en saisit le plus qu'il peut de ses bras nerveux et tombe en ouvrant une large trouée par laquelle les confédérés se précipitent sur l'ennemi. Une mêlée affreuse s'engage, les casques, les armures des seigneurs volent en éclats sous les terribles coups des massues et des hallebardes. La lutte, toutefois, était encore acharnée lorsqu'une partie de la noblesse s'enfuit du champ de bataille'. Les confédérés redoublent d'efforts. Trois fois la bannière principale de l'Autriche tombe des mains mourantes de ceux qui la portent ; trois fois on la relève ensanglantée. Enfm la victoire se décide en faveur des ennemis de l'Autriche et le carnage devient terrible. Les cadavres de près de âOO seigneurs et de milliers de soldats jonchent le sol. Le duc lui-même est au nombre des morts. Il aurait pu s'enfuir. Mais après avoir combattu comme un lion, il n'a pas voulu survivre à tant de vaillants hommes de sa noblesse'. Un homme de Schwyz, dit-on. Ta frappé sans le connaître. Le corps de Léopold III reçut la sépulture à l'abbaye royale de Kônigsfelden. Son crâne, qu'on y voyait encore en 1806, portait la trace de lésions profondes.

Trente-quatre nobles et bourgeois de Schaffhouse étaient glorieusement tombés en défendant la bannière de leur ville. Le banneret de Lenzbourg, Werner de Lô, Nicolas Thut, avoyer de Zofingue et Tavoyer d'Aarau avec 1 4 de ses concitoyens, avaient trouvé également un trépas héroïque. Sentant venir la mort, Thut avait déchiré sa bannière pour ôter un trophée à l'ennemi ; mourant, il en tenait encore la hampe entre sas dents.

^ Theodor von Liebenau, 87, nous fait connaUro les chefs de cette noblesse peu héroïque : c'étaient Reinbard de Yehingen et Bourcard d^EHerbacb, bailli ducal en Souabe, Alsace et Argovie.

' Le chroniqueur autrichien Suchenwirt lui fait dire : « J^aime mieux périr avec « tant de braves gens que de vivre i cshonoré. »

Les Confédérés avaient perdu 120 hommes dont 20 Lucernois\ Le chef de ces derniers, Pelermann de Gundoldingen, avait été emporté mourant du champ de bataille, avec la bannière ensanglantée dont il s'était enveloppé pour mourir. Il n'expira cependant que trois jours après et eut encore le temps, selon la chronique, de donner à ses concitoyens une utile leçon : « Ne laissez pas votre avoyer plus d'une année < en charge. » Contrairement à la loi, Gundoldingen fils et frère d'avoyer, avait alternativement, avec d'autres personnes de sa famille^ presque constamment occupé cette charge éminen te, de 1361 à 1384*.

Les Confédérés, au lieu de poursuivre l'ennemi, se livrèrent au pillage. Le butin était considérable : 15 bannières, celles de Schaflhouse, Mel* lingen, Fribourg en Brisgau et la cotte de mailles du duc furent les prix de la victoire. On donna cette dernière à Louis Fehr de Buttisholz, en récompense de sa valeur. Elle se voit à l'arsenal de Lucerne avec la bannière ensanglantée de Gundoldingen '. Une chapelle commémora*

* Des Von Moos, ab Yberg, Meyer, Russ. Ulrich de Hertenstein survécut à la journée où il s^était signalé. Les Hertenstein ont donné des avoyers et des hommesillustrps à Lucerne.

• Kopp, Urkunden^ I, 171.

^ « Il y a quelque chose de plus grand au monde que les Alpes, de plus haut « que la Jnngfrau, de plus majestueux que le lac de Lucerne. C'est la plus an* « ciennc relique de la liberté en ce monde ; la tache et le sang de Gundoldingen, « la soie et le drapeau où il s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach > (Michelet, Histoire de France^ V, 244.)

On n'a pas encore nié Gundoldingen, mais on a voulu démolir Arnold de Winkelried, celui qu'un écrivain du XVI"»* siècle (Rodolphe Gwatter) api)elait le Codrus ou le Décius helvétique. M. Lorenz, à Vienne, l'auteur de l'écrit intitulé Jj€opold IJI und die Schweizerhiintïe^ 18C0, M. le baron de LUiencron à Meiningen (Die hist. Lieder des deutschen Volks), et plus récemment M. Otto Kleii-sner, k Fribourg on Brisgau, dans sa thèse doctorale intitulée : Die Quellen der Sempadier Schlac'it (Gôttingen, 1873), ont fait le procès aux héros de Sempach et ont trouvé un certain écho en Suisse.

L'argumentation de ces érudits repose sur les trois points suivants :

L Deux actes de dévouement à peu près semblables k celui de Winkelried sont racontés par le moine chroniqueur du XIV»»* siècle, Jean de Winterthonr, savoir : le trait d'un vassal d^* l'Autriche en 1271 et de Stahlinger de Ratisbonne en 1382 (voir p. 134 de ce livre). Un troisième fait analogue est consigné dans le livre que le patricien Plrckheimer, de Nuremberg, a consacré à la guerre de Souabe (1499).

II. Il n'est pas parlé de Winkelried dans les chroniques suisses et autrichiennes du XIV ™« et du XV"» siècle, sauf dans la chronique qui porte le nom du secrétaire d'État Justinger (1384-1426) qui a subi des remaniements postérieurs.

III. Son nom ne se trouve pas dans \vs néciologes ou Jahrzeitbi\cher connus de ce temps. Aux yeux de M Kleissner, les trois épisodes héroïques de 1271, 1333 et 1386, auxquels il associe l'acte glorieux de Wolleb en 1499, ne seraient que des broderies anecdotiques qui se sont cristallisées petit à petit en une légende.

Plusieurs savants suisses ont répondu à ces objections : Rauchenstein, d'Aarau^ Théodore de Liebenau, de Lucerne, Georges de Wyss, de Zurich, entre autres. La

tive et une fête célébrée chaque année sur le champ de bataille perpétuent le souvenir de la journée de Sempach, chantée aussi par les poètes contemporains dans des chants nationaux qui sont venus jusqu'à nous.

Les villes impériales, auxquelles le temps et peut-être la volonté avaient manqué pour venir au secours des Ligues, se montrèrent alors pour ménager une nouvelle trêve de quatorze jours. Après quoi la guerre continua, guerre de conquête, de dévastation, de brigandage.

Berne, que préoccupait le mauvais état de ses finances et qui blâmait les procédés expéditifs de Lucerne, était resté jusque-là étranger à la guerre.

Mais après la victoire de Sempach, les Bernois se dédommagent de leur inaction précédente en portant le fer et le feu sur le territoire de leurs ennemis.

La première victime de cette ardeur belliqueuse fut la comtesse Mahault de Valangin, coupable d'avoir cédé aux menaces de l'Autriche et livré Willisau au duc, après avoir consenti à son alliance avec Berne. Ce fut le pauvre peuple du ^al-de-Ruz qui pâtit pour la dame de Valangin. Les Bernois brûlèreéf là vingt-quatre villages. La flamme de l'incendie dévora aussi le château de Hasenbourg près Willisau et les manoirs de Pierre de Thorberg, à Thorberg même, et à Koppingen. Les Bernois avaient pour auxiliaires dans ces guerres les bourgeois de la ville de Neuchâtel qui avaient déjà assisté Soleure et Berne dans des expéditions précédentes. Si l'on en croit la chronique du chanoine Visemeau, les bourgeois de Neuchâtét cherchaient à ressembler aux confédérés et plusieurs membres du chapitre favorisaient ces tendances.

Les Fribourgeois ne furent pas oubliés. Ils avaient montré un grand zèle pour la maison d'Autriche, qui en retour d'un prêt de 1700 florins avait mis en gage entre leurs mains la moitié des châteaux et sei-

chroniqne zuricoise du XV™« siècle, décoaverte par ce dernier, aurait dû, semblet-il, fermer la bouche aux sceptiques. Cette chronique, sans nommer Winkeîried autrement qvien disant : un fidèle Confédéré (ein getrûwer Eidsgenoss) raconte le fait qui Va rendu immortel. Mais on a fait de ce silence une nouvelle arme contre le héros national en recourant à une critique aiguë à laquelle ne résisterait aucun fait réel, pour peu qu'il renfermât quelque chose de douteux, de contradictoire ou d'invraisemblable, contrairement à cette maxime de l'expérience : le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. La possibilité du fait est démontrée d'ailleurs justement par les traits analogues que cite M. Kleissner et auxquels il aurait pu joindre encore celui du cavalier lucemois Conrad Eoyt qui, à la bataille de Nancy, se précipita dans les rangs ennemis, mais pour y trouver la mort sans profit pour la cause suisse. Chromck der Eidgenossenschafî von EtterUn nach ihren Quellen untersueht, von A. BemouUi. Ja/trb. fur schw, GescMchte, Zurich, 1877, 1, 128.

gneuries de Wietlispach, Olten^ Bipp, Nidau et Bûren, sous réserve des droits de fief et de chevauchée \

En août 1 386, les environs de Fribourg furent horriblement dévastés par les Bernois qui y détruisirent trente-six églises et une foule de châteaux, épargnés dans les guerres précédentes. La ville elle-même fut attaquée le jour de la Nativité de la Vierge, mais courageusement défendue. L'attaque du château fort de Viviers, à deux lieues de Fribourg sur la Sarine, échoua également. Mais la discorde régnait entre la population de la ville et des campagnes de Fribourg très-dévouées k TÂutriche, et les nobles * qui penchaient pour Berne. L'un d'eux, Guillaume de Duens, seigneur de Planfayon, était allé porter au duc le message suivant : « Si Fribourg n'est pas secouru par son prince, il sera forcé « de se rendre aux Bernois ou d'accepter la protection de la Savoie. »

Le duc Albert III, qui avait remplacé son frère Léopold III dans le gouvernement des pays de V Autriche antérieure ', ne commit pas la faute qu'avait commise Albert II envers la ville de Zoug. Il envoya 200 cavaliers commandés par un officier autrichien, Henri de Mœrsperg. Avec ce renfort, les Fribourgeois ralliés à leur souverain firent une pointe sur Berne. Mais arrivés à Bûmplitz, à une lieue de cette ville, ils se virent assaillis par des forces supérieures et durent se retirer eu laissant 400 hommes sur le carreau. L'expression d'aller à Biimplitz (à Fribourg on dit Pimpletz) a passé dès lors en proverbe sur les bords de la Sarine, pour dire : courir à sa perte. Fribourg fut contraint de faire la paix (22 février 1387).

Le parti autrichien subissait encore un échec dans les environs de Zurich, où le bailli Truchsess de Waldbourg attaqua en vain cinq fois les Zuricois au Kraehenstein et dut se retirer avec perte. Les Zuricois ravagèrent impunément les environs de Regensberg. Dans cette campagne se signala par ses exploits la Société des Renards, volontaires intrépides et audacieux que commandait le chevalier strasbourgeois P. Tùrer.

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