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CHAPITRE IV

AUX GUERRES DE BOURGOGNE (de 1436 A 1474)

!• Première gaerre elTlle. — Alllanee réparée de Zarloli avec rAatrlclte. — InterTentlon française salTle de la paix avee la Franee et Zaricli. — (14S6 h 1460.)

Pendant que la mort du comte de Toggenbourg appelait les Grisons h la liberté, elle avait des suites tout opposées chez les Suisses, où 'elle allumait les torches de la guerre civile.

Il faut chercher les causes principales de cette guerre dans Tégoïsme ^nbitieux et jaloux de deux États confédérés et les rivalités d'hommes puissants, excitées au dernier point par des prétentions exclusives à la suoîession embrouillée et litigieuse du comte de Toggenbourg.

Le comte Frédéric VII était mort sans enfants a Feldkirch (le 30 avril 1436), et avait été inhumé avec le casque et le bouclier, ^omrne le dernier de sa race. Il laissait vacants, dans la haute Allemagne, les pays de Toggenbourg, Uznach, de la Marche supérieure, du Gaster, du Rheinthal, Sargans et les Dix juridictions ou droitures.

De nombreux héritiers se présentèrent pour partager la riche •dépouille du comte ; sa veuve Elisabeth d'abord, dont la position n'avait pas été réglée d'une manière définitive; des cousins germains et issus ile germains du nom de Raezuns, Rarogne, Hewen, Toggenbourg, Werdenberg; le duc d'Autriche, suzerain du comte défunt, pour le Vorariberg, Gaster et Sargans; les États de Zurich et de Schwyz, ses alliés, auxquels il avait promis ou donné certaines seigneuries; enfin, l'empereur lui-même (Sigismond porte ce titre depuis ^on couronnement à Rome, 1433), qui, informé de l'absence de testament régulier, réclamait le Toggenbourg comme fief mâle de l'empire.

D'un autre côté, les sujets du défunt paraissaient peu disposés à laisser régler leur sort par des tiers. Ils avaient devant eux l'exemple •des Dix Juridictions qui venaient de former une li^ue indépendante. Espérant arriver au même résultat, ceux d 'Uznach et du Toggenbourg

(haut et bas) s'érigèrent en une seule commune et in^ituèrent des^ magistrats et des capitaines chargés de défendre les intérêts généraux du pays. Les gens de Gaster et une partie de ceux de Sargans, au contraire, préféraient rentrer sous la domination autrichienne, prévoyant bien que si cela n'avait pas lieu, ils seraient réduits à la condition de sujets de Schwyz ou de Zurich. Telles étaient, en effet, les vues de ces deux États, naguère encore si amis de la liberté des autres peuples et ne rêvant plus maintenant que conquêtes et agrandissement. Cette politique nouvelle était représentée par deux chefs puissants le bourgmestre Rodolphe Stiissi, à Zurich, et le landamman Ital Reding, à Schwyz. Le premier était Glaronnais de naissance, mais ne s'en montra que plus acharné contre ses compatriotes, quand ils eurent fait cause commune avec Schwyz contre Zurich \

Reding et Stiissi sont deux des plus fortes individualités de notre histoire. Doués de cette volonté inébranlable qui fait les grands caractères, et de l'éloquence nécessaire pour émouvoir le peuple, ils étaient aussi braves capitaines qu'habiles diplomates. Aux qualités de l'esprit,. Stfissi joignait une force de corps extraordinaire et une taille imposante,, qui frappait tous les regards dans les cérémonies publiques. Créé chevalier par l'empereur Sigismond, on avait vu ce prince s'entretenir faroilièrement avec lui pendant deux heures, en présence de tout le monde, dans la ville de Rome, où Stiissi s'était rendu comme chef d'une députation suisse à l'époque du couronnement. Sigismond, il ast vrai> avait fait peut-être encore plus d'honneur à Reding, et avait logé^ dans sa maison à Schwyz en se rendant en pèlerinage à Notre-Damedes-Ermites. Mais, autant le bourgmestre de Zurich était fier, impérieux, irascible, autant le landamman de Schwyz était froid, tenace et prudent dans la combinaison et l'exécution de ses desseins. C'est par là qu'il devait l'emporter sur son adversaire. Tous deux, au reste, manquaient de ce noble esprit national qui place les intérêts et la gloire de la commune patrie au-dessus des intérêts et de l'honneur de chaque canton en particulier.

Déjà du vivant du comte Frédéric, profitant d'un accès de mécontentement que faisaient éprouver à ce seigneur l'orgueil de Stiissi et la perte d'un procès à Zurich, Reding avait réussi à obtenir en faveur de Schwyz la cession de la Marche supérieure. Zurich, en revanche, obtint de la veuve de Frédéric la promesse de la cession de Sargans et d'Uz-

* « Moi aussi, je suis Glaronnais, disait alors Stiissi à ses compatriotes d'origine^ € et je serais heureux de vous considérer comme de braves gens » (c'est-à-dire dévoués à Zurich). Chronique d'Edlibach.

Tiach. A la mort du comte, Reding et Sliissi, bien loin de songer à former des États vacants du Toggenbourg un nouveau membre de la ligue suisse, redoublent de moyens artificieux ou violents pour faire reconnaître leur domination sur ces contrées : « Sachez, dit Stùssi aux « hommes d'Uznach, qui refusaient de prêter serment aux Zuricois, « que chez vous tout nous appartient, jusqu'à vos entrailles. »

Mais ce langage brutal, bien qu'il s'adressât à des serfs, produisit un tout autre effet que celui qu'en attendait le bourgmestre de Zurich. Le Toggenbourg, Uznach et le Gaster se donnèrent aux Schwyzois, dont le landamman, Ital Reding, prenait tous les jours plus d'ascendant dans la Confédération, Glaris, en particulier, et son landamman Jost Tschoudi subissaient complètement l'influence du magistrat schwyzois. Reding rattacha définitivement les intérêts de Glaris a ceux de Schwyz, en lui offrant la cojouissance des pays en litige. Un seul Aes^ pays vacants, Sargans (moins la ville encore), jura fidélité aux Zuricois.

Ces derniers furent outrés au plus haut point de se voir enlever une grande partie do Théritage, à l'acquisition duquel ils avaient voué tant de sollicitude et de peines. La proposition des Étals neutres de faire des pays en litige des bailliages communs et indivis des trois cantons, Schwyz, Glaris et Zurich, fut rejetée avec dédain par ce dernier. Dans un moment où la disette faisait souffrir les cantons, Zurich ferme ses marchés aux Schwyzois et à leurs alliés. Craignant la guerre civile, la diète s'assemble, le 8 février 1437, à Lucerne et nomme dix-neuf arbitres pris parmi les magistrats les plus distingués de la Confédération*. Dans cette diète, Schwyz et Zurich plaidèrent leur cause avec une passion extraordinaire et se prodiguèrent l'outrage et les sarcasmes. Stùssi rappela aux Schwyzois leur lâcheté à Arbedo, Reding parla de Schœn et des autres traîtres de Zurich. Le landamman Jost Tschoudi mit fin à cette scène scandaleuse en prononçant ces paroles qui devraient être gravées en lettres d'or partout où l'on s'occupe des affaires publiques : « Rappelez-vous que nous sommes ici pour délibérer non sur les personnes, mais sur les choses. » Les dix-neuf arbitres, tout eu cherchant à ménager Zurich dans les termes, prononcèrent en faveur de Schwyz et de Glaris, dont le droit de combourgeoisie avec le Toggenbourg, Uznach et Gaster était maintenu, pendant que celui de Zurich avec Sargans était envisagé comme douteux et soumis à l'acceptation du seigneur du lieu, le comte Henri de Werdeuberg (9 mars

^ Segesser, eidgenôssische Abachiede, de 1421 à 1477, appendice 761. ^~ Bluntschli, GtêcUchte (1er Bepubîik Zurich, I, 349.

1437 '. Une seconde sentence rendue le 23 avril suivant vint confirmer la première. Les efforts tentés par plusieurs Etats confédérés et une foule de villes impériales et autres (Bâle, Constance, Strasbourg, Fribourg en Uechtland, Ravensbourg, Lindau, etc.), pour amener ui¥ rapprochement, demeurèrent infructueux.

Les Zuricois, plus irrités que jamais, renouvelèrent leurs mesures prohibitives. Schwyz et Glaris s'en plaignirent à Tempereur Sigismond, qui intima aux Zuricois Tordre formel de rouvrir leurs marchés à leurs voisins et confédérés (juillet 1438). Cet ordre fut réitéré par le roi Frédéric d'Autriche, troisième du nom et petit-fils du duc Léopold, tué à Sempach. Mais le gouvernement de Zurich n'en tint pas compte, pas plus que des représentations des diètes de Lucerne, Rapperschwyl, Zoug. Un certain nombre de Zuricois modérés et animés d'un esprit patriotique, à leur tète le bourgmestre Rodolphe Meyss, le collèjîue de Slùssi depuis trois ans, ayant osé faire entendre des propositions conciliantes, cette minorité hononble se vit en bulle aux outrages du parti dominant de Sliissi. Le bourgmestre Meyss fut déposé, jeté au Wellenberg et remplacé par une créature de Slùssi*. Une nouvelle diète assemblée à Berne étant demeurée aussi infructueuse que les précédentes, Schwyz et Zurich prirent les armes. Mais Uri et Underwald se portant en armes sur le mont Elzel, aux limites des deux cantons, parvinrent à empêcher une collision imminenle (mai 1439). La médiation de l'avoyer bernois, Henri de Boubenberg et celle des magistrats de Strasbourg, ville alliée de Zurich, prolongèrent le maintien de la paix jusqu'en novembre 1440, où les deux Étals entrèrent de nouveau en campagne, chacun avec 12 ou ioOO hommes commandés» les uns par Slùssi, les autres par liai Reding. Uri el Underwald armèrent également et s'avancèrent jusqu'au pont de la Sihl, où ils tinrent une espèce de landsgemeinde pour savoir de quel côté se rangeraient leurs bannières. Les Uraniens penchaient pour Zurich, lors(|ue le bannerel de cette vallée, Werner Zur Frauen, entrant dans le cercle formé par les guerriers, l'étendard à la main, parla en ces termes : « A Dieu ne plaise, s'écria-l-il, que je porte la bannière « contre ceux qui sont reslés fidèles au droit fédéral, en faveur de ceux

* On voit figurer parmi les arbitres : Rodolphe Ilofmeister, avoyer, François de Scharnachtal, Rodolphe «le Rinjoltingen, etHans von Muhleren, de Berne, Antoine Rnss etTancien avoyer Hertenstein, de Lucerne, Henri de Beroldingen, landamman d'Uri, Hemmann Spiegelberg, avoyer deSoleure, etc.

* Bluntschli, Geschichte der Repuhlik Zurich, 1847, I, 394. Rodolphe Meyss, dit cet historien, se retira des affaires et, brisé par la douleur, vécut dès lors étranger à la politique.

« qui ont constamment refusé de s'y soumettre. » Ces paroles énergiques entraînent les guerriers d'Uri, dont l'exemple gagne Underwald, et, bientôt après, tous les confédérés*.

Attaqués de tous les c6tés et saisis d'une terreur panique à Pfaeffikon, les Zuricois sont obligés de capituler. Mais, oubliant à leur tour la modération et la justice, les vainqueurs contraignent les Zuricois à acheter la paix par la cession de la contrée (^ui longe le pied de TEtzel (l*»" décembre 1440)-.

La Confédération ne tarda pas à recueillir les fruits de cette triste politique. Les Zuricois, exaspérés de la perte de leur territoire, oublient tous leurs engagements envers la Confédération et la guerre qu'ils avaient faite au duc Frédéric, dont ils avaient détruit le château de Nidberg, à Sargans, et s'allient à perpétuité avec la maison d'Autriche, par le traité séparé d'Aix-la-Chapelle (17 juin 1442). Le roi Frédéric III, reçu en triomphe dans leurs murailles avec un cortège de 1000 chevaux, voit l'aigle d'or de l'empire flotter sur le grand moùtier et la plupart des bourgeois se parer de la plume de paon ou de la croix rouge des ducs d'Autriche. Le dimanche 23 septembre, toute la bourgeoisie prête serment à l'empire, puis jure alliance perpétuelle avec l'Autriche. A peine un petit nombre d'habitants, restés fidèles à l'alliance éternelle, osent-ils encore arborer hors des fenêtres la queue de vache ou la croix blanche, que portaient les partisans de la Confédération. Bientôt le parti suisse est réduit au silence par l'arrivée d'une garnison autrichienne commandée par le margrave de Hochberg, gouverneur de l'Autriche antérieure, et Thuring de Hallwyl, officier du duc, qui prend le commandement de la place de Zurich. Enflés par des promesses fallacieuses, et par l'adhésion de Rapperschwyl, Winterthour, Diessenhofen, et d'autres villes autrichiennes, les Zuricois se flattent déjà de devenir le noyau et la tête d'une confédération nouvelle. L'Autriche, de son côté, espère bien recouvrer tous ses domaines, en commençant par l'Argovie. Enhardi par l'alliance zuricoise et la désunion des confédérés, le roi Frédéric III refuse à ces derniers la confirmation de leurs privilèges, que

* Lucerae envoya 1200 hommes, Zoug 400, Berne 2000. Schwyz et Glaris avaient mis sur pied 200 ) hommes; Uri et Underwald, 900. Bluntschli, I, 382 et suiv.

* Pfaeffikon, WoUerau, Harden et Pîle d'Ufenau, dans le lac de Zurich. — M, Bluntschli, dans son Histoire du Draii Jédéraî^ ne trouve pas que les conditions faites à Zurich fussent trop dures. Après ce qui s'était passé et la perte de tout leur territoire, la cession faite à Schwyz, dit-il, était peu de chose (I, 393). Plus loin, cependant, M. Bluntschli est forcé d'avouer que cette cession, toute minime qu'elle était, avait laissé un aiguillon dans le cœur des Zuricois, auxquels il paraissait qu'une conquête faite par un Etat de l'alliance sur un autre avait quelque chose d'antifédéral, I, 400.

les députés des cantons étaient venus de nouveau solliciter auprès de lui à Zurich, comme ils l'avaient déjà sollicitée en vain à Francfort; la députation schwyzoise y fut même l'objet de démonstrations blessante^.

Enfin la guerre civile éclate de nouveau (mai 1443). Première guerre générale de Suisses à Suisses. Les Zuricois sont battus à Freyenbach par les guerriers de Schwyz, leurs retranchements au Hirzel forcés par les soldats de Lucerne, Uri et Underwald \ Une diversion tentée par Stussi et Hochberg du côté de Blikenstorf, sur le territoire de Zoug, échoue. Bremgarten, assiégée par les confédérés et défendue avec intrépidité par les Zuricois, qui veulent maintenir leur portion de souveraineté sur cette place, est prise et livrée aux flammes. Le sort de Bremgarten effraie Baden, qui aurait voulu rester neutre et se voit contrainte d'ouvrir ses portes aux confédérés. Ni la tour de Rûmiang, ni les forteresses de Grûningen et de Regensberg ne purent résister aux Suisses. Pour comble de revers, l'armée bernoise longtemps indécise, se décide à joindre ses armes à celles des Schwyzois victorieux, après une délibération tumultueuse des soldats de ce canton à Langenthal.

Réunissant leurs forces, Schwyz, Uri, Underwald, Claris, Zoug et Lucerne passent l'Albis avec 15,000 hommes pour marcher sur Zurich. A la nouvelle de leur approche, l'armée austro-zuricoise, emportée par la fureur, brave l'ordre des chefs autrichiens Rechberg et Hall- Avyl, et vole au-devant des Suisses, conduite par le bourgmestre Stussi. L'action s'engage dans les prairies, entre le village de Wiedikon et la chapelle de Saint- Jacques (le 22 juillet 1443). Les Zuricois et leurs alliés combattent avec acharnement, mais sans ordre et sans discipUne.

Tout à coup, 200 jeunes gens de Schwyz, auxquels Reding, un des chefs suisses, a fait attacher la croix rouge des Autrichiens sur la poitrine, pour abuser l'ennemi, tombent sur ses derrières et en font un grand carnage. Une terreur panique s'empare de l'armée austro-zuricoise, qui se débande et repasse dans la plus horrible confusion le pont de la Sihl. Le bourgmestre Stussi, imposant par son héroïsme et se? cheveux blancs, se place au milieu du pont, et brandissant sa hache d'armes : « Arrêtez! citoyens, arrêtez! » Mais un citoyen de Zurich, nommé Zurkinden, lui crie d'une voix terrible : « Tout le mal nous

^ Au nombre des morts se trouvaient un Meyer de Enonau. chef des troupes zuricoises, un Landolt , un Trinkler. — Les Waldstietten perdirent aussi beaucoup de monde: des Lutishofen, Zelger, Jauch, Imhof, Xweyer d'Evebach. Jean Pûntiner, un descendait du héros d'Arbédo, sauva le drapeau d'Uri dans cette journée. Les gens de TËntlibouch sauvèrent également le leur, criblé de cent coups de lances et de traits.

vient de toi, que la foudre t'écra>e! » et lui passe sa lance au travers du corps. Le bourgmestre tombe avec fracas dans son armure. Amis, ennemis, tout passe sur son cadavre, et se précipite vers les portes de la ville*. Elle eût été envahie, sans la présence d'esprit d'une courageuse femme (la tradition la nomme Anna Ziegler), qui fît tomber la herse et donna ainsi le temps à ses concitoyens de se rallier pour repousser les confédérés. Ceux-ci se vengèrent sur le faubourg qui fut pillé et réduit en cendres. S'asseyant ensuite au milieu des cadavres sanglants, les vainqueurs boivent et mangent à la lueur de Tincendie qui dévore le faubourg et les villages voisins. « Voilà, dit Jean de MuUer, les maux de la guerre civile. »

Ce n'était là que le prélude de plus grandes horreurs. Des soldats glaronnais ayant reconnu le corps de Sliissi, que son origine leur faisait envisager comme un traître, le mettent tout nu contre un arbre avec des queues de paon au nez et dans Tanus, lui arrachent le cœur avec les dents, enduisent leurs chaussures de sa graisse et jettent ses restes mutilés dans les flots de la Sihl.

Après avoir campé trois jours devant Zurich, les confédérés levèrent le siège le quatrième jour pour aller attaquer le nouveau Rapperschwyl, dont les habitants, hommes et femmes, se défendirent avec la même intrépidité qu'en 1388, après la bataille de Nœfels. Pendant le siège de Rapperschwyl, Tévêque de Constance, Henri de Hewen, fidèle à sa mission évangélique, chercha à négocier un armistice, puis une paix définitive. Ses tentatives de conciliation trouvèrent de l'écho dans le parti fédéral zuricois, auquel la mort de Stûssi avait rendu le courage et une certaine influence au sein des conseils. Les membres les plus considérables de ce parti, le conseiller Jean Meyss, frère de l'ancien bourgmewStre Rodolphe Meyss, ses collègues Jean Bluntschli et Ulman Trinkler, furent envoyés à la diète de Baden, et trouvant les conditions qu'on leur faisait très acceptables pour Zurich, ils conclurent la paix de leur propre chef et sans attendre l'autorisation du gouvernement de leur ville. Ces conditions étaient que Zurich renoncerait k l'alliance autrichienne, moyennant quoi toutes ses possessions lui seraient rendues et les choses rétablies sur l'ancien pied (mars 1444).

* M. Strîckler (Lehrhuch) dit : « Er starh von der Hand eines Mithûrgers, » M. Blantschli est moins explicite et dit : c les uns affirment qu'il est mort de la « main d'un Zuricois, Zurkinden; les autres de celle des Suisses (I, 419). » Dans une enquête faite à Zurich, en juin 1444, sur les cruautés des confédérés pendant la guerre précédente, deux femmes (Melchtildc Leimbacber et Elisabeth Schwerin) affirment avoir vu tuer Stûssi par les Suisses, avec les circonstances révoltantes dont il est parlé plus loin. Théodore de Liebenau, Indicateur d^hisioire suissey 1872, 237 et 238.

Mais les chefs du parti auslro-zuricois n'avaient consenti à la trêve et aux négociations qui suivirent que dans l'espoir de gagner du temps. Ils s'étaient même adressés aux cours de France et de Bourgogne pour en obtenir des secours contre les confédérés. Exaspérés par un trailé qui ruinait toutes leurs espérances, les chefs de ce parti, qui étaient alors, outre les chefs autrichiens proprements dits, le bourgmestre Schwarzmaurer et le bailli Keller, répandirent les bruits les plus odieux contre les généreux auteurs du traité de Baden. On les accusa en plein grand conseil d'avoir trahi les intérêts de leur ville, calomnié le bourgmestre Slûssi, et de vouloir faire du landamman Reding le patron et l'arbitre des Zuricois. Les négociateurs repoussèrent avec indignation ces attaques, et leur justification trouvait faveur auprès de l'assemblée, lorsque des cris de mort retentirent aux abords de l'hôtel de ville, où était réuni le grand conseil. Le peuple de Zurich, trompé par des démagogues et des agents autrichiens, demandait la tête des malheureux auteurs du traité de Baden. Une troupe de forcenés avait déjà pénétré dans la salle. Le grand conseil, intimidé, vola la mise en jugement des cinq négociateurs, qui furent aussitôt conduits au Wellenberg, au milieu des imprécations d'une multitude égarée et furieuse. Le même jour, un tribunal, présidé par le bailli Keller, condamna à mort ceux qu'on regardait comme les plus coupables. Meyss, Trinkler et Blunischli furent mis k la question et décapités sur le marché aux poissons, martyrs de leur zèle pour la paix et de leur patriotisme fédéral* (4 avril 1444). Dix autres citoyens éprouvèrent le même sort et tombèrent sous la hache du bourreau, comme complices des trois négociateurs '. Une foule de braves gens furent punis par la prison, de leur attachement à la Confédération et de leur fidélité à l'alliance éternelle. Le traité de Baden fut déclaré nul, et l'arbitrage de l'évêque de Constance ou des villes impériales offert pour la forme aux confédérés. Ceux-ci repoussèrent avec indignation cette offre dérisoire et se remirent en campagne, en accompagnant cette prise d'armes d'un énoncé de leurs griefs adressé à deux des princes de l'empire, l'archevêque-électeur de Cologne et le comte palatin du Rhin*.

Tout autre sentiment que celui de la vengeance était éteint chez les confédérés. Ils mirent le siège devant Greiffensee, forteresse zuricoise défendue par Jean de Breitenlandenberg, surnommé Jean le Sauvage. Après quatre semaines d'efforts inutiles, désespérant de s'emparer de la

* Bluntschli, Gesch. der Bepublik Zurich, I, 427.

' Strickler, Lehrbuchder Schweiter-Geschichie. Zurich, 1874,96.

3 Segesser, eidg, Ahschiede, de 1421 à 1477, 176 et 177.

place, ils allaient lever le siège, lorsqu'un paysan du bailliage de Greiffensee montre aux assaillants un endroit où le château pouvait aisément être entamé par les machines de guerre. Dans ce danger pressant et ne recevant pas de secours des Zuricois, la garnison se rendit à discrétion.

C'ctail, (lit UQ chroniqueur zuricois presque contemporain, le mercredi avant la Pentecôte, 27 mai de l'an 1444. Les malheureux prisonniers, au nombre de 72, descendirent du château par des échelles et lurent aussitôt garrottés et conduits nus dans une prairie où l'armée suisse tout entière se forma en conseil de guerre ou plutôt en landsyemeinde pour prononcer sur leur sort. Le landamman Ital Reding opine le premier et demande que tous soient mis à mort sans exception. • Oui, oui, qu'ils meurent tous, s'écrient les guerriers altérés de vengeance. » Néanmoins, un olTicier zougois, Holzach de Menzingeu, ose ouvrir un avis opposé à celui du farouche landamman. « Confédérés, dit-il, ces hommes, après tout, n'ont fait que leur devoir, les uns en citoyens ou en sujets lidèles à leur ville, d'autres au service du seigneur qui les avait pris à sa solde. Ce sont pour la plupart de pauvres gens chargés de famille. Croyez-moi, épargnez le sang innocent et ne provoquez pas la colère de Dieu par votre injustice. » « Confédérés, reprend Keding, n'écoutez pas cet homme; il a encore de la plume de paon dans le cœur. Ou'ils meurent sans exception. <> Des hurlements furieux suivent ce discours qui entraîne la majorité, et le bourreau de Berne est invité à rempHr son terrible ministère. La tète de Jean le Sauvage tombe la première. Elle est suivie de plusieurs autres. Le bourreau s'arréle et regarde les juges d'un air suppliant. « Fais ton devoir, lui dit Réding, ou un autre le remplira sur toi-même. » « Le droit impérial, dit le bourreau, m'accorde le droit de faire grAce au dixième. » « Notre règle ici est le droit fédéral, » reprend l'inexorable landamman ; alors tombent les tètes de Jean Ott, de Denzler, de Jean Escher, de Zurich.

La nuit étant survenue, Reding fait allumer des torches de paille pour éclairer celte scène sanglante. Lorsque la soixante-deuxième tète fut tombée, Reding s'éloigne enfin de ce théjUre d'horreur. Dix hommes seuls avaient trouvé grâce à cause de leur jeunesse ou de leur âge avancé*. « Ce jour-là, dit un historien zuricois,

* C'est la version d'Edlibach,le chroniqueur de Zurich et beau-fils de Waldmann. Mais l'épisode du bourreau compatissant a trouvé des contradicteurs. Car ce même bourreau qui, par parenthèse , s'appelait Ulrich et non Pierre, comme l'appelle Edlibach, fut assassiné dans une auberge de Fribourg, Tannée suivante. La correspondance de Berne et de Fribourg publiée par le Geschichtsjorscher (VIII) no dit pas, il est vrai, que ce fût en haine de sou cruel ministère à (Greiffensee, mais en raison de ses paroles hautaines et provocantes {fast hoch und ûppige red). — La Chronique ztiricoise attribue le principal rôle dans cette tragédie à Ital Reding le vieux, landamman de Schwyz. Mais il résulte de deux lettres écrites par les capitaines des troupes lucernoises à leur gouvernement en date des 2Get 27 mai, donc la veille et l'avant-veille du drame sanglant, que sans l'intervention de Reding, la sentence eCit été la même, tant l'animosité était grande. Les troupes de chacun des États confédérés ayant délibéré à part et non dans une landsgemeinde générale, Reding n'a pu exercer l'influence que lui prêtent les chroniqueurs zuricois, dans leur haine pour ce chef de parti. L'exécution eut lieu non le 27, mais le 28 et ensuite de la décision rendue par le conseil de guerre des États de Berne, Soleure,

3 lu GUKRRE CIVILE DE ZIRICH.

Reding, qui s'était montré jusqu'alors plus grand que Stfissi, souilla son glorieux nom d'une tache inefTaçable ^ >

Le massacre de GreifTensee remplit de stupeur toutes les àme^ honnêtes dans la Confédération. La conscience publique, indignée, attribua k ces exécutions odieuses tous les désastres qu'éprouvèrent deux mois plus tard les Suisses à la journée de St-Jacques sur la Birse, où l'on prétend avoir entendu des mourants s'écrier avec Taccenl du repentir : « Oh ! Greiffensee, terrible est ta vengeance. » Au commencement du siècle suivant, une chapelle expiatoire s'éleva sur le lieu de lexécution, par les soins du bailli Gérold Edlibach, auteur de la chronique zuricoise , à laquelle nous devons le récit qu'on vient de lire.

Le massacre de GreifTensee fut suivi du siège de Zurich. Les Suisses I cernèrent de nouveau celte ville au nombre de 20,000. On vit alors ce

que peut faire le dévouement de quelques citoyens. Seize Zuricois, surnommés les Boucs, formant un corps franc semblable à celui de> Renards de Pierre Dûrr, au siècle précédent, rendirent de grands services et firent beaucoup de mal aux confédérés, qu'ils attaquaient en partisans. Toutes les mesures furent prises, d'ailleurs, pour mettre celle cité en état de défense. Tout autour de la ville on abattit des arbres, on creusa des fossés, on planta des pieux pour arrêter les opérations de l'ennemi. La constitution fut suspendue et une CQmmission de douze membres investie de pouvoirs extraordinaires. Un officier autrichien, Jean de Rechberg, disposait en dictateur de toutes les forces militaires de Zurich. Le grand saulier Asper commandait les Boucs, dont le nombre fut porté de 16 à 60 hommes *.

Mais tout l'héroïsme des Zuricois n'eût pu k la longue résister aux Suisses, si un secours extraordinaire ne fût venu faire diversion et attirer sur un autre point Tattention des confédérés. L'empereur, impuissant à secourir lui-même efficacement les Zuricois, était parvenu, à force de supplications et d'ambassades, à intéresser à leur cause le roi Je France, Charles VII, dont le royaume était couvert de troupes indisci-

Uri, Underwald, Zoug et Glaris. Les conseils de gu rre île Schwyz et Luceriie ; avaient voté dans un sens différent, mais plus cruel encore : c'était de brûler la vHU

I àcec tous ceux qni étaient dedans. Théodore de Liebcnau, Indic. d'histoire de 187S,

I 302. Quelques écrivains récents prétendent, mais sans preuve, que Timpitoyabl^ V^^'

I moteur du massacre de Greiifensee fut Ital Reding le fils, et non le vieux landaniman.

* Bluntschli, Geschichtc der Rt'puhlik Zurich, I, 430. : * LVpisode des Boucs, leurs exploits et l'existence même de cette société so»t

contestés par un savant lucernois, M. Théodore de Licbenau, dansTécrit intitulé' ' Die Boche ion Zurich. Stanz, 1876.

plinées, recrutées de toures nations, dans le genre de celles qui avaient envahi la Suisse sous Enguerrand de Coucy, soixante-neuf ans auparavant \ On appelait ces troupes les Ècorcheurs eu raison de leur cruauté, ou les Armagnacs, du nom d'un chef qui commandait dans la guerre civile précédente. Le roi les réunit, au nombre de 50,000 hommes, sous les ordres de l'héritier de la couronne, le dauphin Louis, plus tard roi sous le nom de Louis XI *. Arrivé à Montbéliard avec le gros de son armée, ce prince en envoie une partie en avant-garde aux ordres de Bueil, comte de Sancerre, pour faire lever aux Suisses le siège de Farnsbourg. Selon le bruit qui courait autour du dauphin, Louis ne songeait à rien moins qu'à détruire la ville de Bâle, puis à anéantir les confédérés pour établir sa suprématie en Allemagne *. Il paraît même qu a la veille d'engager la lutte avec ces derniers, le dauphin voulant voir de ses propres yeux la ville qu'il se proposait de détruire, se rendit dans un château situé à trois milles de Bâie (le château de Waltighofen dans le Sundgau), y demeura cinq jours et de là s'avança sous un déguisement jusqu'à cette porte de la cité du Rhin, appelée S{jalenthor\ Pendant ce temps les Soleurois, aidés par des troupes de Berne, de Luœrne et de Bâle, faisaient le siège de la forteresse de Farnsbourg, appartenant au seigneur de Falkenstein, qui avait traîtreusement mis le feu à la ville de Brougg quelque temps auparavant. C'est ce que l'on nomme le massacre nocturne de Brougg (Mordnacht). Ceux-ci expédièrent en hâte des messagers au camp devant Zurich, pour demander du secours contre les nombreux Armagnacs. « Ce ne sont que de pauvres

^ La lettre du commandeur d'Issenheim , citée plus loin , mentionne la présence dans Tarmée du Dauphin, de chefs français, écossais, italiens, espagnols avec leurs troupes, un Salazar par exemple et un Montgommery, p. 516.

* 30,000 hommes de pied et 20,000 cavaliers, selon un témoin oculaire, le commandeur de St-Ântoine de Viennois, d'Issenheim, dans une lettre latine adressée aux bourgeois de Strasbourg (19 août 1444) c Yiginti millia equitum quos ego oculis,

< propriis conspexi et dicitur quod rétro sunt XXX millia quos ego non vidi. » Les

< Ècorcheurs som« Charles VII. Épisodes militaires de la France du XK"« siècle diaprés des documents inédits par Ttœtey^ Montbéliard 1874, 509.

' « Yolui a notis meis et amicis prœsentire quid iste dominus intendat facere^

< nihil aliud sencio nisi quod velit primo Basileam destruere et deinde Suitenses» « totaliter confundere et demum in Âllemanïa regnare. » Lettre du commandeur

< citée. M. Tuetey, Les Ècorcheurs, 509.

* < Venit ad quoddam parvum castrum dictum Waltcoffen ad tria milliaria

< prope Basileam et ibi stetit per qninquo dies, quibus durantibus ipse in propria

< persona voluit videre Basileam et venit cum pauco numéro usque ad portam civitatis « in habitu dissimulato et hoc fuit feria secunda in die Sti Bartolomei et in crasti-

< num Suitenses circa duo millia fuerunt apgressi et interfecti prope Basileam. > Tuetey 512.

Jlo uutnnË CIVILE de zurich.

Jacques'» répondirent les assiégeants, et ils se contentèrent d'envoyer à Fanisbourg un renfort de 600 liommes, commandés par Antoine Russ, de Lucerne. A la nouvelle que les Français couvraient déjà les champs deMonchenstein, non loin de Bâie, on expédia à leur rencontre 6lK)de3 assiégeant;:, et le^ 600 hommes qui venaient de Zurich, dont faisaient partie 50 NeuchAtelois, alliés fidèles de Berne, commandés par Albert de Tissol. Chemin faisant, ces guerriers rencontrèrent deux chanoines de Neuchâtel qui revenaient du concile de Bile et qui, tout effi-ayés par le spectacle des grandes forces de l'ennemi, cherchèrent à dissuader ces braves gens de courir à une mort inévitable. < S'il en est ainsi, répond un chef des Ligues, et qse nous ne puissions rompre à la force les dits empêchements, nous baillerons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armagnacs* . »

Le 26 août 1444, au point du jour, les Suisses, forls de42â 1600 (y compris le contingent de Soleure et de la campagne de Bàle), divisés en trois corps, surprennent 4000 Armagnacs commandés par le comte de Dammartin, devant le village de Prattein; ils leur livrent un combat sanglant, les repoussent dans leurs fortifications près de Muitenz, puis les forcent d'en sortir et de se jeter dans les flots de la Birse qui coule près de là.

Du haut des tours de leur ville, les habitants de BAle étaient témoins de la valeur avec laquelle une poignée de Suisses tenait tête à un ennemi si supérieur en nombre. Tout à coup, sans attendre les ordres du Conseil, un boucher saisit la bannière et sort avec 3000 hommes pour soutenir les Confédérés. Mais bienlùt les cris de détresse des sentinelles placées sur les tours les rappellent à la défense de leur cité, menacée par les mouvements de l'armée francai.>e. Acharnés au combat et bravant l'ordre des chefs qui veulent les retenir, les confédérés, [wndant

' Le nom àe paiiBreu Jacquts [armen Jackenea allemand) eat à la fois unenllusioD à la Jacquerie ou révolte des paysans en France, ei la traduclion ironique de 1» dénomination d'Armagnact. Voir pour ces importants épisodes de l'histoire suisse l'écrit de M. Kechter, Basel im Kriege grgen du Armagnaken (1864).

' Extrait de la Chronique îles chanoines de Neuchâlel, par Samuel de Pury. N'euchàtel, 1839. Les paroles citées sont tirées de la partie de la Chronique rédigée par Henry Pury de Rive qui était lui-même un des deux chanoines envoyés au cnarile de Bàle. Pury ne nomme pas le cbel'des Ligues et dit simplement qu'il ressentilait à un seigneur ou chevalier par avoir aiictorilei et grâce et soaperbt prestance. {."est par pure conjecture qu'où a parlé de Matter de Berne, dont le prénom était Jacques si l'on en croit Tilller, Geachichte des Freislaates Bern, II, 484, et qui ne serait donc point l'avoyer de ce nom appelé Jean. M. Auguste BerDoulli,danssa notice rritique publiée en ISTT, eous le titre : Die Schlacbl SI. -Jacob an der Birs, dit que c'est à Liestal que les chanoines delNeuchûtet auraient fait la rencontre de l'auteur sublime cité ci-dessus.

CUERRE CIVILIÙ DE ZURICH. 319

ce temps, traversaient la Birse et arrivaient au rivage opposé, malgré les terribles décharges de larlillerie, rangée sur les bords de la rivière. Mais là, assaillis.par des forces supérieures, réunies sous les ordres du comte deSancerreen personne, ils se jettent les uns dans une île de Ifi Birse, les autres derrière l'endos de la léproserie de St-Jacques et du jardin attenant. Terribles comme des lions, les défenseurs de l'île luttent avec acharnement jusqu'à ce qu'ils tombent sur les cadavres des ennemis nombreux , moins vaincus (dit un célèbre contemporain, révoque iEneas Sylvius Piccolomini, depuis pape sous le nom de Pie II) que fatigués de vaincre; leurs rangs étaient aussi serrés que pendant la bataille \

Les défenseurs de la léproserie combattaient avec la même valeur ; trois fois ils repoussent l'assaut des Armagnacs ; deux fois ils tentent une sortie. « On vit, dit le même écrivain, des guerriers suisses arra- « cher des javelots de leurs plaies sanglantes pour les renvoyer à Ten- « nemi; d'autres, criblés de traits, s'élancer au milieu des soldats du « dauphin. Enfin le mur croula; l'hospice et la cave brûlèrent. » Plusieurs fois, pendant l'action, on avait offert la vie sauve aux confédérés. Le chevalier bàiois Bourcard Miinch, seigneur de Landskron et l'un des plus grands ennemis des montagnards, avait été chargé de leur apporter des paroles de paix; il le fil en termes hautains plus propres à irriter ces hommes intrépides qu'à leur persuader de se rendre. Ce même seigneur, parcourant à cheval le champ de bataille et voyant approcher le moment où les derniers des confédérés succomberaient dans le jardin de la léproserie où ils avaient cherché un suprême asile, s'écria dans la joie de son âme: « Je me vois dans un jardin de roses. » « Baise encore cette rose-ci » répond un guerrier mourant ; en même temps il lance à l'orgueilleux chevalier une pierre qui le fait rouler dans la poussière et l'étend sans connaissance au milieu des cadavres de ceux auxquels il insultait avec tant de jactance.

Mûnch avait un autre méfait plus grave à expier, celui d'avoir montré aux Français le chemin de son pays. La mort de ce gentilhomme ne fut pas instantanée, comme le disent quelques historiens. Il vécut encore trois jours dans d'horribles souffrances. L'anneau de fer du chevalier bllois a été retrouvé après quatre siècles sur le champ de bataille*.

^ Âeneas Sylvius était au concile de Bâle secrétaire de cette assemblée. Mais il avait quitté la Suisse en novembre 1442 et ne fut pas témoin oculaire.

* C'est donc fort à tort que M. Michelet, dans son Histoire de France (v. 252), a taxé de conte la mort de Mûncb. Elle est relatée d'ailleurs par des écrivains con-

320 CUtlRRË CIVll.K DE ZURICH.

Douze à quinze cents confédérés trouvèrent un trépas glorieux à Saint- Jacques *.

Mais il n'est pas vrai de dire avec quelques historiens que tous les confédérés mordirent la poussière dans cette journée, à l'exception d'une dizaine de lâches, condamnés dès lors à traîner une vie déshonorée dans leur patrie. Deux cents blessés furent recueillis dans les maisons de Bàle. De ce nombre était le Glaronnais Jean OEbli de la famille des Kilchraatler, couvert de sept blessures et qui aurait, dit-on, survécu seul aux guerriers de sa contrée. Le nombre des Armagnacs tués dans cette journée a été évahié différemment et varie de 5 à 8000.

 l'ouïe de ce qui se passait sur les bords de la Birse, les confédérés avaient en toute hâte levé le siège de Zurich. Mais le Dauphin, admirant l'héroïsme de ses adversaires, ne jugea pas à propos de porter plus loin ses armes et de marcher sur Zurich, comme le lui suggérait la noblesse allemande, altérée de vengeance. Cependant il n*avait pas renoncé à l'idée de s'emparer de la ville de Bâle. Il chercha à persuader aux bourgeois de cette ville impériale de se placer sous sa protection, en leur reprochant leur haine pour la noblesse et l'alliance qu'ils avaient contractée avec Berne et Soleure.

Le roi Frédéric III, auquel les Bâiois eurent recours dans cette situation critique, était plus occupé des intérêts de sa maison que de ceux de l'empire. Mais les députés de Bàle, le bourgmestre von Ratberg et le grand tribun André Ospernell, secondés efficacement par les Pères

tomporains, comme Ërhard Âppenwiler, chapelain des environs de Colmar, et Georges Scliamdocher, écrivain très-favorable à TAntriche (Oefele, Scriptores rerum boicarwn^ I, .S 16 et 317). Mais, ni les contemporains, ni £gid. Tschoudi ne donnent le nom du guerrier qui porta le coup mortel à Mttnch. C'est l'historien moderne d'Un, Schmid,qui a hasardé le premier la conjecture que cet homme énergique pourrait être le capitaine Arnold Schick d'Uri, qui trouva en efi'et la mort dans la bataille de St- Jacques sur la Birse.

^ Au nombre des Suisses tués à St-Jacqnes figuraient deux Zweyer d'Evebach d'Un, Jost Reding, frère du landamman de Schwyz, Hans Matter de Berne, Rodolphe Netstaler, trois Loriti, un Huphan, un Gallati, de Glaris, Brândli, d'Underwald, Hoffstetter de Lucerne, un Mérian (le premier de son nom) et un Falkner de Bàle, et ce Heemann Seevogel, le chef des volontaires de Liestal, auquel la ville de Bàle a érigé une statue devant l'hôtel de ville. Une épitapbe insérée dans le Aftroir d^ Autriche met la bataille de St- Jacques, qu'il désigne sous le nom de Thermopyles helvétiques, au-dessus des Thermopyles grecques et en donne une bonne raison, la mollesse du Perse, tandis que l'adversaire ici était un Français.

La bataille de St-Jacques, qui a inspiré le ciseau du sculpteur Schlôth, a dicté aussi à un poète national, Richard d'Orbe, de magifîques vers qui commencent ainsi :

« Ils sont là douze cents couchés sur la poussière. >

(lu conoile et le pape Félix V, Télu de ce concile, parvinrent à changer les dispositions du Dauphin. Bile y gagna de rester ville d'empire et ralliée des Bernois.

En même temps qu'il faisait la paix avec les Bâlois, le Dauphin signait une trêve de 20 ans. puis une paix définitive avec les Confédérés à Einsisheim en Alsace, le 28 octobre 1444 \

Mais le traité d'Einsisheim ne mit pas fin aux brigandages des Armagnacs, qui prirent à tâche de justifier le nom d'Écorcheurs (Schinder) qui leur avait été donné, en se livrant à tous les excès d'une soldatesque effrénée et cruelle. Plus de vingt mille hommes, dit-on, tombèrent victimes de la cupidité et de la rage de ces bandits. Dix mille d'entre eux périrent à leur tour sous les coups des paysans exaspérés de TAlsace et des contrées voisines. Mécontents de ce que les Bàlois avaient fait la paix avec le Dauphin, les Strasbourgeois, leurs alliés, s'en prirent à ces derniers et dans leur fureur faillirent mettre en pièces le grand tribun André Ospernell et les autres députés que Bâle leur avait envoyés pour justifier leur conduite*.

Cette dernière ville, dont les confédéré^ venaient de sauver pour la seconde fois l'indépendance, se rallia franchement à ses libérateurs. Le Grand Conseil élimina du sein du Petit Conseil ou gouvernement proprement dit, ceux des nobles et des patriciens qui étaient vassaux de l'Autriche ou d'autres seigneurs, et qui refusaient de renoncer à leurs fiefs, sans en excepter les anciens bourgmestres von Ratberg et von Berenfels'.

Plus libres de leurs mouvements et renforcés par les troupes de leurs alliés de Berne et de Soleure, les Bàlois firent alors la guerre aux seigneurs d'alentour qui avaient fait cause commune avec les Armagnacs. Ils prirent les châteaux de Blotzheim , Pfeffingen , Tirmenach, sans épargner ce manoir de Waltighofen qui avait servi de résidence au Dauphin.

Quelques-uns des ennemis jurés des confédérés, Thuring de Halwyl et Jean de Falkenstein occupaient la forteresse de Rheinfelden, appelée Stein comme celle de Baden. La forteresse fut prise, ainsi que la ville de Ferrette appartenant à Pierre de Môrsperg, un autre ennemi implacable de la liberté suisse. La ville de Rheinfelden proprement (lile sympathique aux confédérés, avait conclu une alliance de 10

' Segesser, eidg. AhschUde de 1421 à 1477, 181 et 185. Voir le traité d'Einsisheim à l'appendice 887.

* Ochs, Geschichte éUr Siadt und Landschaft Baseîy III, 419 et suiv. ^ Ileussler, 302. — Ochs, III.

HISTOIBE SUISSE. 21

332 GUERRE avILE DE ZURICH.

ans avec Bâle. Elle fut surprise par une bande d'hommes armés, déguisés en pèlerins, revenant soi-disant d'Einsiedeln. Ils débarquèrent subitement sur la plage, sous le commandement de Jean de Rechberg, massacrèrent une pai'tie de la population et chassèrent l'autre de ses demeures (1448). Les fugitifs trouvèrent asile à Bâle, qui prit aussi les armes pour les venger et les rétablir dans leur ville. Mais la paix signée plus tard avec TAutriche devait faire rentrer Rheinfelden sous la domination de cette puissance.

Cette même année 1448 fut marquée par la dissolution du concile de Bâle, provoquée par le versatile et bigot empereur Frédéric III, d'accord avec le pape Eugène IV. Les Bâlois, menacés à la fois de Texcommunication et du b<in de l'empire, abandonnèrent malgré eux la cause du concile qui se transporta à Lausanne, sous une nombreuse escorte de gens armés fournie par Bâle, Berne et Soleure.

De 1 444 à 1 450, la Haute- Allemagne ne présente que petites guerres, brigandages, hostihtés de tous genres. On se bat en même temps sur tous les points du territoire, aux bords du Rhin, de la Reuss, des lacs de Zurich, de Constance et de Wallenstadt, devant Rheinfelden, Baden, Rapperschwyl , Wollerau, Wyl, Bremgarten, Wolflialden, Ragatz et tout autour de Fribourg dans la Suisse occidentale.

La seule action considérable est celle de Ragatz, le 6 mars 1 446. Un corps de 1500 Glaronnais et Schwyzois aux ordres de Jost Tschoiidi et d'Ital Reding le jeune, fils du célèbre landamman du même nom et qui vivait encore à Schwyz*, remporta une victoire complète sur Jean de Rechberg et 6,000 Autrichiens. Plus heureux sur leur lac, les Zuricois détruisirent avec leur flottille toutes les petites forces navales de Schwyz (16 décembre 1445) *.

Jamais guerre ne fut conduite avec plus de fureur et marquée par plus d'excès de tous genres. Au meurtre, au viol, à Tincendie, au pillage, les Suisses égarés par la haine joignirent les profanations les plus odieuses. Plus de trente églises furent dévastées, les tombeaux violés, les vases sacrés brisés ou enlevés, les hosties répandues, les images et les crucifix livrés aux derniers outrages. Ces dévastations étaient accompagnées d'horribles blasphèmes contre le Dieu, la Vierge et les saints des Zuricois, comme si la croyance de ces derniers n'eût pas été celle de

* Ital Reding le vieux n'était pas mort en décembre 1445, comme le dit son biographe, M. Reber. Sa mort doit être placée entre le 23 janvier et le 8 février 1447. Voir Tarticle de M. Théodore de Liebenau dans VIndicateur cPhisUnn, 1875, 132. Reber n'a-t-il pas aussi fort exagéré l'importance de son héros en disant : Si nous portons le nom de Suisses, nous on sommes redevables à Reding ?

leurs voisins et confédérés des autres cantons. Triste exemple des aberrations auxquelles peuvent entraîner les passions politiques!

Une lutte' aussi longue et aussi coûteuse avait épuisé tous les cantons, et causé un tel mécontentement parmi le peuple qu'il y eut des émeutes contre les magistrats, que Ton envisageait à tort ou k raison comme les instigateurs de la guerre. Ceux qui avaient le plus contribué à la lutte, Stussi et Reding, n'étaient plus là pour raviver les haines. Les villes impériales d'Allemagne et le comte palatin Louis IV de Bavière Jeune seigneur plein de prudence et d'habileté, profitèrent de ces dispositions pour ménager une entrevue entre les chefs des deux partis à Wsedenschwyl, sur le lac de Zurich. Cette entrevue donna lieu à des scènes touchantes. Debout, dans des barques pavoisées aux couleurs de Zurich et de Schwyz, les magistrats des deux cantons ennemis se donnèrent de nouveau le nom de confédérés. Les députés de Schwyz et des autres cantons manquant de provisions k bord, les Zuricois leur firent part du vin et des petits pains ( Wecken) qu'ils avaient apportés en abondance.

L'entrevue de Waedenschwyl fut suivie d'une sentence du bourgmestre d'Ulm (1447) et des deux arbitrages de Pierre d'Argun, bourgmestre d'Augsbourg, et de Henri de Boubenberg, avoyer de Berne, désignés par les villes impériales. Par sentence arbitrale datée de Lindau, sur le lac de Constance, d'Argun confirma le jugement rendu par les dix-neuf arbitres fédéraux à Lucerne, en 1437, et condamna Zurich k respecter l'alliance et le droit fédéral. Henri de Boubenberg, siégeant à Einsiedein, annula TalUance de Zurich avec l'Autriche (13 juillet 145U) '. En revanche, on restitua aux Zuricois tout le territoire dont s*était emparée la Confédération, sauf le petit pays conquis dans la première guerre et qui mettait Schwyz en communication avec le lac k Test du pont de Pfaeflikon. Le Toggenburg, du consentement de toutes les parties contractantes, fut abandonné au sire de Rarogne, parent du comte défunt.

Le rétablissement de la paix causa une joie universelle dans la Haute- Allemagne; elle fut annoncée au son des cloches. Quelques citoyens cependant demeurèrent exclus des bienfaits de l'amnistie générale. C'étaient les Boucs ou corps francs zuricois, dont le trop grand zèle pour la défense de leur ville natale avait profondément irrité les Suisses.

^ Segesser, eidg. Ahschiede de 1421 à 1477, 844. Là se trouvent réunis les textes de tous les arbitrages et jugements auxquels a donné lieu cette grande querelle. On y voyait figurer comme négociateurs pour Zurich, Henri Ëffinger et Rodolphe de Cham, chancelier, et pour les confédérés Ital Reding de Schwyz et Golschmid de Lucerne.

Pour ne pas mettre obstacle à la réconciliation, ils s'étaient retirés volontairement à Hohenkraehen, château fort au delà du Rhin. Un généreux ennemi, le landamman Rodolphe Fries, d'Uri, ne put s'empêcher de les plaindre et de dire : « Si j'étais l'un des Boucs^ je ferais prisonnier quelque magistrat considéré et ne lui rendrais la liberté qu'au prix de^ la mienne et de celle de mes compagnons. » L'avis, rapporté aux exilés,, fut trouvé bon; ils enlevèrent le landamman Fries lui-même un jour qu'il traversait le lac de Zurich, et le gardèrent au château de Hobenkraehen. Pour obtenir l'élargissement du premier magistrat d'Uri, il fallut comprendre les Boucs dans la paix générale et leur compter 300 florins*.

Mais la haine des Suisses pour les corps francs ne s'était pas calmée* par leur exil. Elle éclata au carnaval de Zurich, en février 4454, où h grand saulier Asper, chef de la société des Boucs, se déroba par la fuiteaux tireurs des autres États suisses qui voulaient le précipiter par les fenêtres de l'hôtel de ville.

Moins heureux fut le savant chanoine Félix Hemmerlein, dont les pamphlets, très-répandus en Allemagne, lui avaient attiré à la fois la haine des moines mendiants et celle des confédérés*. Sans égard pour son grand âge, ses lumières et son patriotisme local, il fut saisi, chargé de chaînes, jeté à GottUeben, dans la prison qu'avait occupée Jean Huss, et ensuite enfermé à perpétuité au couvent des Franciscains à Lucerne. Il y fmit ses jours (1460), après avoir eu quelque temps pour compagnon de captivité, sinon de prison, un franciscain nommé Regenstorf, coupablede menées autrichiennes contre les confédérés, et dont le gouvernement, de Lucerne avait obtenu l'extradition de celui de Zurich. Trois autres^ individus avaient été, pour le même motif, incarcérés par les confédérés à Rheinfelden pendant que cette ville était encore entre leurs mains. La vie du noble et malheureux Hemmerlein a été décrite avec détail par son disciple et ami Wyl de Bremgarten '.

^ Dans iine notice intitulée : Die Bôcke von Zurich und die Rreyenleitte. Stanz,. 1376, Th. de Liebenau révoque en doute l'existence même de la société des Boucset nie leur identité avec les soudarts du château de Hohenkraehen. Ces soudards auraient enlevé, il est vrai, le landamman Fries, mais pour se faire payer leurs arrérages de la dernière guerre.

' Dans son livre en latin sur la noblesse (De NobUitate)^ composé sous la forme d'un dialogue entre un noble et un paysan, les Suisses sont accusés des crimes qui ont attiré sur Sodome le feu du ciel. Reding est comparé à Judas Iscariot et Charlemagne déclare qu'il en est des Suisses comme des hommes de loi : il n'en a pas trouvé un seul en paradis.

^ Voir sur Hemmerlein la biographie susbtantielle qu'en ont donnée M. Reber,. de Bâle, et M. Fiala, de Solenre (UrkundiOy I, 281), le commentaire des écrits de-

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