FRIBOURG ET LA SAVOIE
son cousin Sigismond^ qui entre en marché avec le duc Louis de Savoie, fils d'Âmédée YIII, pour la cession de cette ville. Les paysans allemands, d'accord avec les bourgeois allemands aussi du quartier de TÂnge, s'emparent des portes de la ville dans le but de la livrer à 400 soldats autrichiens de la garnison de Rheinfelden et de faire de Fribourg un simple bailliage des Habsbourg. L'un des conjurés, nommé Grauser, révèle ce projet. Treize paysans sont saisis et décapités sur la place Saint-Georges, devant l'hôtel de ville; d'autres, condamnés à de fortes amendes (14 février 4452). Salicetti, le gendre de Guillaume d'Avenches, s'était réfugié dans la ville de ce nom, dont l'ancien avoyer était originaire ; il se croyait en sûreté dans cette ville épiscopale (elle dépendait de Tévêque de Lausanne) et avait eu soin de faire excommunier les Fribourgeois. Sans respect pour l'immunité épiscopale, et désirant en finir avec cet ennemi irréconciliable, les gars de Fribourg enfoncent les portes d'Avenches, s'emparent deSalicetti et le traînent à la Tour Rouge (1454) où il sera décapité six ans plus tard. Une sentence analogue fut rendue contre Ulric Techtermann, chef de la conjuration des paysans de 1452 appelée la conjuration de Vogelshaus, du nom du hameau où elle s'était ourdie * .
Trois partis déchiraient la république: le parti de l'Autriche, le parti du gouvernement existant et celui du gouvernement déchu, dont les chefs, Felga en tête, s'étaient réfugiés à Morat. Le duc Louis de Savoie, jugeant le moment favorable, recommence à presser la ville pour le paiement des sommes qu'elle lui devait depuis le traité de Morat. Les troupes savoisiennes occupent les hauteurs de Bertigny et de Gormanon, qui dominent la ville. Alors l'État de Fribourg, réduit aux abois, se décide enfin à accepter le duc de Savoie pour protecteur et suzerain du pays. Le samedi 10 juin 1452 ", la croix blanche de Savoie est, arborée sur les tours ; le Petit Conseil, les Deux-Cents et la communauté, réunis au son de la cloche à Saint-Nicolas, sous la présidence de l'avoyer Jean Pavilliard, jurent fidélité à leur nouveau seigneur sous la condition expresse qu'il ne pourrait être établi ni forteresse ni maison fortifiée dans la cité. Les Fribourgeois durent renoncer à leur ancienne combourgeoisie avec Berne. Mais deux années après, ensuite d'un jugement arbitral prononcé par les Confédérés, les Bernois obtinrent le
^ c Perjustam causam morti condemnattis, » lit -on dans le Grand livre des Bourgeois de Fribourg à la suite de sa reconnaissance de bourgeoisie et de celle de son père Heinzmànn. Une main complaisante avait gratté les mots soulignés.
' Et non en 1450, comme dit M. Cibrario qui parle à tort do déditioh volontaire. Segesser, eidg, Abachiede de 1421 à 1477, appendice, 866.
renouvellement de lantiqne alliance (18 mars 1454). En échange, Berne restitua aux Fribourgeois la corégence de Grasbourg, perdue dans la dernière guerre.
Le duc Louis de Savoie dut , bon gré mal gré, accepter cet état de choses. Sept ans plus tard, les Fribourgeois, forts de Tappui de Berne, s'emparent de deux seigneuries appartenant à des gentilshommes savoyards, celles de Vuissens et ChAtel St-Denis (1461) sur lesquelles ils avaient des hypothèques*. Le Bailli de Vaud les condamna en vain à h restitution ; le roi de France lui-mêrap intervint inutilement pour ces seigneurs dépossédés. Sous le faible duc Amédée IX, on verra les Fribourgeois, sans souci de leur suzerain, resserrer encore leurs liens avec Berne (le 12 février 1467) et sous le gouvernement delà pauvre duchesse Yolande, menacée à chaque instant d'être renversée par ses beauxfrères Philippe de Bresse et Jacques de Savoie, comte de Romont, Berne et Fribourg seront appelés par la princesse à jouer le rôle de médiateurs à Montmélian et à Chambéry, à côté des ambassadeurs de Charles de Bourgogne et du roi Louis XI, frère de Yolande (1471).
s. Alliances des Suisses avec les États Tolsins. — Origine des services mercenaires. — Conquête de la ThnrgOTle. — (1460 é> 1470.)
Les journées de Sempach, Na?fels et Saint-Jacques avaient fait connaître en Europe la république militaire des Suisses. Le nom suisse luimême, naguère un objet de dérision pour les partisans de TAutriche, était devenu glorieux et respecté chez tous les peuples du voisinage. Une foule de villes et de petits États de la haute Allemagne, soucieux pour leur existence, cherchèrent un point d'appui dans le redoutable faisceau que formaient les États de la ligue helvétique.
Les Appenzellois, déjà liés aux confédérés par un traité de combourgeoisie (Burg- und Landrecht), obtinrent la faveur d'un lien plus étroit par l'acte de 1452 qui leur assurait le rang d'alliés perpétttels (Eidgenossen) de tous les cantons, sauf Berne. Les Vallaisans, d'alliés temporaires, devinrent alliés perpétuels de Berne, Lucerne, Uri et Underwald (1475). Les villes de St-Gall, Schaffhouse, Mulhouse, Borrwn.. sans cesse en danger de perdre les privilèges attachés à leur rang de villes libres et impériales, se placèrent également sous la protection des sept États confédérés, réclamée encore par Strasbourg, alliée de Berne
* Segesser, eidg. Abschiede de 1421 à 1477, 277.
depuis un siècle, et toujours aux prises avec son évêque ou avec les nobles du voisinage*.
Deux souverains ecclésiastiques obtinrent la même faveur. C'étaient le prince-abbé de St-Gall et le prince-évêque de Constance. L'abbé de Saint-Gall, en s'alliant lui-même aux confédérés (1451), prévenait toute tentative de la part de ses sujets d'en faire autant pour leur compte et de se soustraire ksa dépendance comme l'avait fait Appenzell. Les quatre cantons alliés de ce prélat étaient Zurich, Schwyz, Claris et Lucerne ; ils furent regardés dès lors comme les États protecteurs {Schirm-Orte) de l'abbaye et investis k ce titre de plusieurs prérogatives, comme celle de nommer k tour de rôle le commandant des troupes de la principauté.
Le prince-évêque de Constance désirait mettre un terme k l'abus de ces fameux tribunaux secrets connus en Allemagne sous le nom de tribunaux vehmiques (Vchme-Gencht). La Vehnie ou Sainte- Vehme , comme l'appelaient les initiés, était une association de seigneurs et de bourgeois instituée pour protéger le faible et l'innocent contre l'oppression du méchant et du fort. Mais celte institution, qui pouvait être trèsbonne dans le principe, avait singulièrement dégénéré et donnait lieu aux plus graves abus. Tout y était mystérieux et terrible. L'accusé était enlevé de nuit, conduit dans des souterrains ou dans des lieux solitaires, et jugé par des hommes masqués, qui étaient souvent ses ennemis et qui lui donnaient la mort sans admettre aucun moyen de défense. Au XV"»® siècle, la Sainte-Vehme avait des ramifications dans plusieurs parties de la Suisse; Baden, Zurich, Bâle, Saint-Gall, les Grisons comptaient plusieurs francs-juges vehmiques*. Les confédérés, qui comprenaient le danger de celte société secrète, s'unirent k l'évêque de Constance et k d'autres villes et princes de l'Allemagne pour abolir une institution que l'on n'eût probablement pas osé attaquer lorsqu'elle était à son apogée.
L'alliance des Suisses n'était pas seulement recherchée par les petits États. Les puissances du second et même du premier ordre ne dédaignaient pas de la solliciter et se montraient heureuses de l'obtenir: ainsi l'Empire, la Savoie, Milan, Florence, la Bourgogne et la France. En 1454, k la demande d'Amédée IX, fils de Louis, duc de Savoie, venu en personne k Berne pour traiter cette affaire, celte ville lui ac-
* L'alliance avec St-Gall est de 1456, avec Rothwyl de 1463, avec Mulhouse de 1466 ; celle de Schaflfhouse^ conclue pour 20 ans, de 1454. Voir le texte de ces alliances dans Segesser, eidg. Abschiede, 875, 878 et 890.
* Archivfur schto. Gesch,, III, 291.
corda 3000 hommes contre le dauphin Louis de France, qui avait envahi ses États. La première alliance bourguignonne est du 22 mai 1 467. Philippe le Bon, duc de Bourgogne et grand ami des Suisses, la forma avec Berne, Fribourg, Soleure et Zurich. Le Capitulât de Milan est de la même année et fut conclu par Galéas Sforza, fils d'un condottiere, ou chef de bandes mercenaires, devenu par usurpation duc de Milan à la place des Visconti.
La première alliance française date, comme nous l'avons vu plus haut, de Tan 1452 et du roi Charles VII que Tempereur Frédéric III d'Autriche avait eu l'imprévoyance de faire intervenir dans les affaires des confédérés avec l'Allemagne, sans se douter du parti qu'en tireniient ce monarque lui-même et ses successeurs. Dans l'acte qui en fut rédigé en français, les huit États de la ligue suisse y sont appelés pour la première fois les cantons de là vieille ligue de la Haute- Allemagne. Le traité de 4452 est la base de toutes les alliances subséquentes conclues avec la France.
Le nom de canton a donc ainsi une origine exotique et n'est qu'une mauvaise traduction du mot ort (lieu) dont on se servait en allemand pour désigner les divers États de la Confédération. Ce nom n'en a pas moins été adopté dans la suite par les Suisses eux-mêmes et consacré dans le langage officiel '.
L'habitude de courir sous les drapeaux de l'étranger dans un but d'aventures, de gloire ou de fortune, était déjà ancienne chez les Suisses et remonte aux premiers jours de leur histoire. Au XIIl"*^ siècle les Visconti de Milan auraient eu, selon quelques auteurs, des guerriers de ce pays à leur solde dans les guerres qu'ils firent aux marquis de Ferrare de la maison d'Esté et au pape Grégoire IX. Au commencement du XV"® siècle, on trouve des Suisses à la solde de plusieurs puissances. Pendant que les uns guerroient dans le Nord contre les infidèles, d'autres sont occupés à combattre les Hussites dans l'Est, au
^ Dans les eidg. Abschiede ou Recès des diètes de 1421 à 1477, publiées par M. Segesser, on ne trouve nulle part le nom de canton. Cette dénomination dans les Becès ne paraît là que dans le document écrit en français de l'alliance conclue en novembre 1495 et avrU 1496 entre le roi Charles VIII et les seigneurs des quentons et anciennes Ligues de la Haute- Allemagne, Eidg. Abschiede de Segesser de 1478 à 1499, 736. Dans les textes latins des alliances précédentes nous trouvons ViShe et Commumtaies et patriota civitatum oppidorum et ierrarum partiwnque lige vet^ ris Alemane dite (1444, 28 oct., 8 nov. 1452). 807, 866, eidg. Abschiede de 1421 à 1477. Le nom de canton se trouve en revanche dans les Preuves de CommineSy où il est employé pour traduire le mot partium de l'acte latin (édition de Bruxelles, 212). Dans la ratification du traité de Charles VU par Louis XI, le mot de canton est employé de la même façon.
service de Tempereur Sigismond et du duc Amédée de Savoie. Déjà, en 1461, la diète de Lucerne se vit contrainte de défendre de courir sous les drapeaux étrangers saus l'autorisation des gouvernements \ Mais le métier de soudard (ReislaBufer, en allemand) était trop agréable et trop lucratif pour être abandonné ainsi. Les alliances avec les princes et les villes du voisinage donnèrent au service étranger un nouvel aliment. Une foule de guerriers suisses prirent part à la journée de Seckenheim, où 2,000 Suisses, à la solde de l'électeur palatin, culbutèrent l'armée de ses adversaires (1462), et à la guerre du Bien public (1 465), où l'armée du roi de France, Louis XI, comme celle des seigneurs coalisés contre lui, comptait chacune un corps de Suisses armés de piques de 18 pieds de long.
Deux fameux capitaines cueillent leurs premiers lauriers dans ces tristes campagnes où ils figurent en condottieri ou chefs de bandes mercenaires. L'un d'eux, Hans Waldmann, de Zurich, commandait les auxiliaires de l'électeur palatin. L'autre, Adrien de Boubenberg, fils de l'avoyer Henri de Boubenberg, conduisait les auxiliaires du comte de Charolais, chef des seigneurs coalisés contre le roi de France et depuis duc de Bourgogne, sous le nom de Charles le Hardi. Un troisième oflRcier célèbre, Jean de Hallwyl, servait sous Podiébrad et recevait de ce vaillant roi de Bohème le collier de la chevalerie.
Une nation si belliqueuse est ordinairement très-irritable. Malheur à la ville et au peuple qui osent lui manquer d'égards, ne fût-ce qu'en apparence. Les citoyens de Constance, ville impériale, voisine et amie des Suisses, en firent l'expérience à leurs dépens.
Au tir de Constance, en 1458, un citoyen refusa de recevoir d'un Lucernois un plappart, petite pièce de monnaie bernoise* qu'il qualifia avec mépris de plappart de vaches.
Outrés de cette injure, tous les Suisses quittèrent aussitôt la fête. Quelques jours après, 4000 hommes bloquaient la ville de Constance, qui dut s'estimer heureuse d'en être quitte pour une contribution de 3000 florins du Rhin et les grands dégâts commis sur son territoire (15 septembre). Celte invasion fut nommée la gtierre des Pbpparis.
En rentrant dans leurs foyers, 300 hommes d'Uri, Schwyz et Underwald demandèrent à la ville de Rapperschwyl le passage et un gîte. Dévoués corps et âme pendant bien des années aux ducs d'Autriche, les citoyens de Rapperschwyl n'avaient guère plus à se louer des procédés
* Segesser, eiâg, Âhschiede de 1421 à 1477, 99. ' Le plappart bernois était la 29™* partie du florin.
334 CONQl'ÊTE DE LA THURGOVIE.
de ces princes que les citoyens de Fribourg. Deux partis s'étaient formés parmi eux, celui des Turcs ou partisans de TAutriche et celui des Chrétiens ou partisans de la Suisse. Les Chrétiens profitèrent de la présence dans leurs murs des confédérés d'Uri, Schwyz et Underwald pour provoquer la conclusion d'une alliance perpétuelle avec ces trois États d'abord et Claris plus tard (septembre 1458).
Ces événements brouillèrent les confédérés avec le duc d'Autriche Sigismond. Ce prince, qui n'avait pas foi à ses armes, fit lancer contre eux les foudres de l'Église. Mais s'étant brouillé lui-même, comme son père Frédéric, avec le pape Pie II et l'empereur, il fut, excommunié à son tour. Il se passa alors la même scène qu'en 1415. La^ confédérés, dont le pape encourageait maintenant la prise d'armes, s'emparèrent de la Thurgovie et la convertirent en bailliage commun des sept États victorieux. La petite ville autrichienne de Wallenstadt et les forts de Nidberg et de Freudenberg tombèrent également entre leurs mains (1460). Winterthour, fidèle à ses princes, avait résisté à tous les efforts des confédérés. Mais le duc Sigismond, contraint par les circonstances, signa la paix avec les Suisçes et vendit aux Zuricois pour 10,000 florins ses droits de souveraineté sur cette ville, dernière possession de l'Autriche dans ce pays (septembre 1467). La petite ville de Stein, grâce au protectorat de Zurich, parvint à conserver sa liberté jusqu'en 1484, où, pour la somme de 8000 florins, elle céda sa propre souveraineté à Zurich.
Les vexations exercées par les seigneurs contre Mulhouse et Schaflfhouse, alliées des Suisses, causèrent une nouvelle guerre. 15,000 confédérés rangés en bataille dans la plaine des bœufs (Ochsenfeld), près de Mulhouse, ayant attendu en vain l'armée des nobles, mirent le siège devant Waldshout. Les Bernois, en politiques habiles, désiraient l'annexion à la Ligue helvétique de celte importante place d'armes qui lui eût procuré un boulevard au nord et l'annexion du brave peuple de la Forêt-Noire. Mais de petites considérations et la vénalité, cette lèpre de la Suisse, firent échouer le siège et la grande pensée nationale de Berne. Le duc Sigismond d'Autriche en fut quitte de ce côté-là moyennant la promesse de payer en dix mois 10,000 florins pour l'acquittement desquels il hypothéquait Waldshout et le Schwarzwald (24 septembre 1 468).
Cependant, la paix signée à Waldshout eut du moins pour effet de mettre Schaffhouse et Mulhouse à l'abri des attaques de la noblesse et garantit aux Suisses la possession de la Thurgovie. D'autres acquisitions viennent à la môme époque arrondir le territoire de quel-