ClTlllsatlon des HelTètes, lenr état social
et politique.
Comme le peuple des lacs, les Helvètes menaient de front la chasse, la pêche, l'agriculture et la vie pastorale. Les troupeaux formaient cependant leurs principales ressources. « Riches en troupeaux et riches
• L'origine étrusque a été niée par le fanioux Niebuhr (4™« édition, I,p. 120). Elle est au contraire soutenue par M. Steub (Munich, 1844). M. Mommsen se rapproche de l'opinion de Steub dans le passa^^o suivant : « Les plus anciens habitants des « Grisons et du Tyrol, les Rhètes, » dit-il, € ont parlé étrusque au dire des pre- « miers historiens, et leur nom ne diifère pas sensiblement de celui des Rases. Sans « doute, les Rhétiens peuvent n'être oux-mcmes que les restes d'une colonie étrusque « transpadane, une partie de la population demeurée dans ses anciens cantonne- < ments » {Histoire romaine, traduite par Alexandre. Paris, 1863, 1, 9). — Ottfried Muller admet l'origine étrusque de certaines peuplades celtiques. L'origine dos Étrusques dans les Alpes est incontestable, selon le plus récent historien des Grisons, Conrad in de Moor {Geschichte von Currhœtien und gcmeiner drei Bande, 76. Coire, 1870).
' Thusis (Tusci), Lavin (Lavinium), Ardez (Ardea), Flftsch (Falîsci), Remus, Albula, Rœzuns, Realta, Reams, Samnaun, Sûss, Umbrail, etc.
' Sarunetes, Calucones, Mcsiates (Misox), Suanetes, Yennones, Rugusciens, etc. Quoique peu favorable à l'origine étrusque des Grisons, M. Ferdinand Keller a constaté l'existence de tombeaux étrusques avec inscriptions dans la Valtelin e et le Tessin méridional. Des tombeaux étrusques ont été découverts à Arbedo et décrits par J.-C. Planta {Anzeiger, Indicat. des antiquités suisses. Zurich, avril 1875).
en or, » Tzolv/jmoi, ainsi les appelle Posidonius, écrivain grec d'une admirable exactitude qui vivait au temps de César.
Mais la vie sédentaire avait moins d'attrait pour eux que la vie de combats et d'aventures. On voyait fréquemment des bandes de jeunes guerriers traverser le Rhin à la nage et faire des incursions sur les terres des Germains. Ces derniers parfois usaient de représailles, mais rarement sans expier leur témérité. « Car les Helvètes » (c'est César qui le dit) « surpassaient en bravoure tous les autres Gallois \ »
La passion des voyages entraînait les artisans comme les guerriers. Si Ton en croit Pline le naturaliste, « un jeune charpentier ou forgeron « helvète, nommé Hélicon, fit un tour de pays jusqu'à Rome. Mais la « ville, ornée d'édifices religieux et civils par Numa et ses successeurs, « attira moins ses regards que les belles grappes de raisins, les olives « et les autres productions de ce climat délicieux. » Les récits de l'ouvrier, à son retour au foyer, auraient excité les appétits de ses robustes compatriotes et n'auraient pas peu contribué à nourrir l'esprit d'émigration qui se manifesta par la suite. Selon toute probabilité, nous n'avons à faire qu'avec une légende, mais la légende a ici, comme le plus souvent, un fond historique.
L'importance des Helvètes tenait à leur bravoure bien plus qu'à leur nombre. Toute la nation nelse composait que de 2 à 300,000 âmes cantonnées dans 12 villes et 400 villages. Aventicum était la capitale du pays*. Les autres villes ou oppides étaient Vitudurum, Eburodunum, Noviodunum, Solodurum, Lausona ', etc. Au reste, les villes ou oppides des Celtes ne se distinguaient le plus souvent des villages que par les fossés et les palissades qui en défendaient les approches. Rien que plus avancés en civilisation que les pauvres habitants du lac qui les avaient précédés, les Helvètes avaient une architecture grossière qui trahit leur manque d'habileté dans les arts mécaniques. Leurs demeures n'étaient, pour la plupart, que des cabanes en bois ou en terre, dont
* « Reliques Gallos virtute pr»cedunt, » César I. Tacite n'en parle pas avec moins d'éloges : < Helvetii, gallica gens olim armis virisque, mox memoria nominis clara. » Historiarum, I, 67. — M. Mommsen l'a un peu trop oublié dans son Histoire romaine^ où il sacrifie sans preuves les Helvètes aux Germains.
* Bursian : Aventicum. Mittheihmgen, Zurich, 1867 à 1870, p. 3, où il dit: € Schon < vor der Zeit der rômischen Herrschaft. > J'avais dit la même chose avant Bursian. Mon érudit compatriote Gremaud critiqua cette assertion, attendu « qu'on ne connaissait l'existence de cette ville que depuis la conquête romaine. »
' C'est-à-dire Winierthur, Yverdon, Nyon, Soleure, Lausanne, etc. Voir l'important ouvrage de M. Marqnardt : Bomische StaatsverwaUung, Leipzig, 1873. Il cite aussi la ville d'Aquse (Bade), mais qui devait avoir alors un nom celtique que nous ne connaissons pas.
la porte d'entrée avait pour ornements des tètes d'animaux tués à la chasse. Ils ignoraient Tart de tremper leurs armes, et le premier coup faisait ployer leurs glaives.
Tout ce qui se rattachait au luxe et à la toilette était travaillé avec beaucoup plus de soin et avec un goût parfois remarquable. Vêtus de tuniques bariolées de soie flottante et de chausses nommées braies, ils aimaient à se parer d'agrafes, de bracelets, de colliers en bronze, en or ou en argent, selon leur condition et leur fortune. La monnaie leur était connue; on trouvait chez eux des pièces d'or, d'argent, de cuivre, d'électrum et de potin \ Les unes de ces monnaies étaient des imitations des monnaies grecques de Marseille et de celles de Philippe de Macédoine; d'autres, des monnaies consulaires de Rome. Mais il y en avait aussi de purement indigènes et de provenance gallohelvète.
Âventicum était un de leurs ateliers monétaires, et une des plus grandes médailles d'or que nous ayons de cette période a été frappée dans la capitale des Helvètes, où Ton a retrouvé les coins qui servaient à la frappe*. L'avers de la monnaie porte ordinairement une tète de déesse ou de chef; le revers a pour type un coq, un sanglier ou un coursier libre, symbole de l'indépendanco sauvage. De petites monnaies d'or de frappe grossière, connues en allemand sous le nom de Regenbogen-Schusselchen, et en français sous celui de petites coupes à l'arcen-cieU ont été trouvées sur le territoire de plusieurs cantons
De grands honneurs étaient rendus chez ce peuple au guerrier mort les armes à la main. Il était chanté par les bardes ou poètes guerriers de sa tribu, et un tertre funéraire ou tumulus de forme conique et d une hauteur parfois de 30 k 40 pieds s'élevait à l'endroit où il avait cessé de vivre en cessant de combattre.
Vois ce tertre riant, d'une sombre verdure, C'est là d'un chef de clan la noble sépulture'.
Les chefs qu'on inhumait ainsi étaient enterrés avec leurs armes, leurs bijoux, des vases et des provisions de bouche.
^ Jj'éîectrum est an alliage d'or avec im cinquième d'argent ; le potin^ un alliage de cuivre, d'étain et de plomb. Henri Meyer, Galliache Mùnzcn. — Mitiheilungen der aniiquarischen Geaellschaft, Zurich.
* Henri Meyer, Indicateur d^Mstoire de 1866. — Voir les mémoires des numismates français, MM. de Longpéricr, de la Saussaye et de Saulcy surtout.
• Ossian, 5"« chant. Un de ces tertres se voit dans la foret de Birmenstorf, entre Windisch et Bade.
L'organisation politique des Helvètes parait avoir été celle des tribus gauloises qui n'avaient pas de roi ou qui avaient aboli la royauté. Ils étaient divisés en une foule de peuplades. Autant de vallées, autant de communautés indépendantes. Plusieurs peuplades formaient une tribu ou clan, et les tribus réunies composaient la Confédération des Helvètes. Ces tribus, au nombre de quatre, étaient celles des Tigorins, des Verbigènes, des Toygènes, et peut-être celle des Ambrons \ L'autorité principale était exercée par des magistrats annuels nommés Vergobf^ets. Ces chefs, dont le nom veut dire en celtique hommes du jugement, étaient élus sur une pierre et rendaient la justice dans une enceinte de pierres.
Mais le pouvoir de ces magistrats était singulièrement affaibli par celui des chefs de clans et de factions, dont les intrigues et l'éloquence disposaient à leur gré de la multitude. Dans plus d'une tribu gauloise on vit ces chefs ambitieux essayer de se faire rois, et la peine du feu, prononcée par la loi contre ceux qui aspiraient à la royauté, ne parvenait pas toujours à contenir l'audace des prétendants. Le seul contre-poids réel k l'influence des grands était le crédit extraordinaire des Druides ou ministres de la religion.
Les Druides étaient à la fois les théologiens, les astronomes, les médecins, les secrétaires et les juges de la nation. Ils frappaient d'excommunication les téméraires qui refusaient de se soumettre à leurs sentences. Les Druides ne manquaient pas de connaissances, mais, comme les prêtres de l'Orient, ils cachaient soigneusement leur savoir au vulgaire. Pour la rédaction des actes publics, ils se servaient de l'alphabet grec, introduit dans la Gaule par la colonie phocéenne de Marseille. Quant à la langue que parlaient les Celtes eux-mêmes,
' César parle do quatre tribus (omnis civitns helvetia in tv pagos divisa est), mais il n'en nomme que deux, les Tigurins ou Tigorins et les Verbigènes. Strabon, qui vivait un siècle environ après César, ajoute les Toygènes. Les Ambrons sont cités avec quelque vraisemblance par les historiens modernes. Une grande incertitude règne sur les divers points du territoire occupés par ces quatre tribus ; Mommseu les cantonne dans la contrée de Morat et se base sur une inscription romaine dédiée : Genio pagi Tigorinorwn, Cette inscription se trouve au château de Villarsles-Moines. Mais une inscription analogue a été retrouvée à Kloten, près de Zurich, et porte le nom des mémos donateurs : .1. Graccius Patemus et Scribonia Lucana, sa femme. Il résulte de là ou que la tribu ou clan (pagus) des Tigorins s'étendait de Zurich à Âventicum, ou que Graccius Paternus et sa femme Scribonia Lucana avaient une dévotion particulière à ce gén'e et avaient tenu à l'honorer dans les deux villas qu'ils possédaient dans ces deux contrées. La première alternative a été adoptée par M. Kcller, la seconde par M. George de Wyss, et nous paraît la plus admissible. {Indicateur (^histoire, Zurich. — Keller, Staiistik der rômischen Ansiedeîungen in der Ost-Schiveiz. Zurich, 1864.)
TEMPS CKLTIQUES. 13
elle ne nous est connue que par quelques noms de villes, de moulagnes et de fleuves *.
La religion des Helvètes consistait dans l'adoration des forces de la nature. Les forêts de chênes étaient un de leurs sanctuaires. Les Druides, dont le nom en celtique signifie hommes des chênes, y célébraient leurs mystères. Chaque année, au sixième jour de la lune de mars, les prêtres, vêtus d'une longue tunique blanche, les pieds nus et la tête couronnée de lierre, allaient couper en grande cérémonie avec une faucille d'or le gui, [)lante sacrée, panacée universelle, épouvantail des spectres et de la mort.
Les rochers et les grands cercles de pierre, appelés Cromlech, sei*vaicnt aussi de temples aux peuples celtiques. Une pierre percée ou fichée en terre (dolmen ou sraenhir), figurait l'autel. Des sacrifices humains souillaient cette religion ténébreuse. Le sang des prisonniers (le guerre rougissait les arbres et les pierres druidiques ; ce sang, recueilli dans des coupes, servait aux invoc^ations magiques des Druides cl des Druidesses. Aux rites sanglants s'alliaient les croyances superstitieuses. Chaque combattant, à son départ pour la guerre, recevait des prêtres un chapelet d'ambre en guise de tahsman pour détourner les traits de l'ennemi.
C'est aux temps celtiques que remontent les croyances aux fées, aux filles de mai, aux dames blanches et rouges, et la coutume d'allumer des feux sur les montagnes à certaines époques de l'année'.