Tableau de la eiTillsation aa XT»« sièele et dans les
premières années dn XTI™«.
Dans l'histoire de tous les pays, le XV"^ siècle est un des plus intéressants à étudier. C'est une époque de vie, d'activité extraordinaire, de transformation et de création. Mœurs, politique, militaire, sciences, lettres et arts, tout reçoit une impulsion et une physionomie nouvelles. De grands progrès marquent à la fois la vie intellectuelle et matérielle des peupla<^.
La Confédération subit aussi cette loi générale de l'humanité en Europe. Le XV™« siècle est pour le peuple suisse le siècle du progrès, de l'éclat et de la puissance, mais aussi de la démoralisation. Démoralisation voilée, il est vrai, sous l'héroïsme, et rachetée par des traces assez nombreuses des anciennes vertus helvétiques. Le siècle, témoin de l'illustration douteuse ou criminelle des Reding, des Stûssi, des Diesbach,
* Les auteurs consultés sur cette époque si dramatique sont Pictet de Sergy ; Chaponnière, Notice sur Bonivard ; Galiffe, père, Notices généalogiques; Galiffe, fils, Bezamon Hugues, libérateur tie Gettève; Berchtold, Fribourg et Genève (185B) ; Amédée Roget, Les Suisses et Genèoe (1861), et Histoire du peuple de Genève; JuUien, Histoire de Grcnève (1365-1866). La lutte des Eiguenots a donné le jour encore à uu poème * ational de M. Pictet de Sorgy, et à un roman historique de M. Olivet, intitulé : Philibert Berthelier.
' Strickler, eidg. Abschiede de 1520 à 1525, 808; appendice, 1505.
des Waldmann, des Wolleb, des Stein et das Schinner, voit briller aussi la gloire sans tache des Boubenberg et des Nicolas de Flûe.
La POUTiQUE SUISSE n'avait plus la simplicité du premier âge et pour but unique le maintien de Y indépendance nationale. Avec les relations diplomatiques, les diètes se multiplient et ressemblent à des congrès européens, où les ambassadeurs des grandes puissances viennent s'asseoir à côté des magistrats des cantons et discuter avec eux le sort de l'Italie, de la Bourgogne et toutes les grandes questions de la politique générale.
Deux diètes entre autres présentent ce caractère : celle qui se réuni à Fribourg après la guerre de Bourgogne, et la grande diète de Baden qui suivit la délivrance de Tltalie en 1512. Dans cette dernière, à côté des Roist, des Falk, des Tschoudi, siégeaient les ambassadeurs du saintsiège, de l'empire, de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, de Venise, des ducs de Savoie, de Lorraine, du prince d*Orange.
Les six mois que dura la guerre de Souabe virent se réunir plus de trente diètes. Pendant l'année 1513, il y en eut vingt, et l'année 1514, vingt-deux; l'année 1515 fut marquée par trente-quatre assemblées du corps helvétique.
Comme dans l'âge précédent, le lieu et l'époque de la réunion des diètes n'étaient pas fixes. On siégeait tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. De Tan 1421 à 1477, il se tint 225 diètes et conférences dans la ville de Lucerne et 79 seulement dans la ville de Zurich. Les autres lieux de réunion des diètes sont Berne et Bàle, auxquels il faut ajouter la petite ville de Baden, dont la position centrale et la dépendance égale de tous les cantons faisaient une espèce de terrain neutre, très avantageux dans les luttes de parti qui désolèrent la Confédération au XVI"»* siècle.
Les Recez ou procès-verbaux des diètes, qu'on commence à tenir régulièrement à l'époque de la diète de Stanz (1481), nous font connaître un peu le mode suivi pour les délibérations, et qui s'est conservé à peu près tel quel jusqu'à nos jours. Les députés de chaque canton, r^ux de Zurich en tête, émettaient à tour de rôle leur vote, d'après les instructions reçues du gouvernement de leur État. On votait par État et non par tête. Les petits États éidiUl souverains comme les grands, avaient le même droit que ces derniers. Si les députés d'un État manquaient des pouvoirs nécessaires, ils référaient à leur gouvernement {référendum) et demandaient qu'on gardât le protocole ouvert jusqu'à ce qu'ils eussent reçu les instructions désirées. Chaque canton avait le droit de convoqua* une diète. La convocation s'en faisait cependant ordinairement par Zurich, sauf pendant la guerre de Bourgogne. Lorsque la Réformation
aura scindé les Suisses en deux camps, Lucerne, le plus important des cantons catholiques, deviendra le canton dirigeant des États attachés à l'ancienne croyance. Bien que chaque canton s'envisageât comme maître chez lui et jouit d'une souveraineté de fait, le principe que la majorité des cantons faisait loi et que la minorité devait se soumettre, se trouve déjà posé dans les recez de la diète de Lucerne {18 octobre 1515) \
Un caractère honorable, une bravoure éprouvée, un sens droit et pénétrant suffisaient en général aux magistrats et aux héros du XIW^^ siècle pour diriger les destinées d'un canton et rempUr convenablement leurs places dans les conseils et sur les champs de bataille. La politique du XY'^ siècle exige des connaissances et des vues plus étendues. Les têtes politiques et administratives ne sont pas rares à l'époque où vivent les Hofmeister, les Reding, les Diesbach, les Waldmann, les Schinner. Hommes d'État remarquables, la plupart de ces chefs suisses nourrissaient des pensées d'avenir et d'agrandissement pour leur patrie. Reding méditait, a-t-on dit, l'annexion du Tyrol et du Voralberg à la Confédération suisse. Berne, sous Hofmeister, conquit l'Argovie. Ce canton eût volontiers reculé les frontières de la Suisse au nord par l'annexion de Constance et des villes de la Forêt-Noire, comme à l'ouest par la conquête du Pays de Vaud sur la Savoie, et par l'établissement d'un protectorat helvétique sur la Bourgogne.
Le pensionnaire des rois, Waldmann, tourna au contraire ses pensées vers l'organisation intérieure de son canton et de la Suisse. Il chercha à faire prédominer les tendances d'unité et de centralisation qui se manifestaient dans tous les États de l'Europe à la fin du XV'^^ siècle. Dans sa carrière diplomatique et militaire, l'opiniâtre cardinal de Sion ne semble pas seulement avoir été tourmenté du grand dessein de chasser les Français de l'Italie, et de changer en principauté absolue la répubhque vallaisanne; on peut, sans trop de hardiesse, lui prêter l'arrière-pensée de soumettre la Lombardie aux Confédérés et d'étendre ainsi leur domination dans la péninsule *.
L'homme le plus savant qu'ait produit la Suisse au XVIII''* siècle, Albert de Hîiller, signalait comme une grande faute de nos ancêtres la destruction du duché de Bourgogne, qui les défendait de la France.
^ SegesHer, eidg. Abschiede de 1500 à 1520, 926.
* Le grand publiciste florentin, Machiavel, prête lai-même cette pensée aux Suisses qui serraient sous les murs de Pise en 1500 : « Ils se comparaient, dit-il, aaz Romains, se vantaient que la France lear devait toutes ses victoires et voulaient enfin combattre pour leur propre compte. C'en est fait de toute l'Italie s'ils se mettent à l'envahir. > Lettre à Yettori (août 151S).
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La destruction du duché de Bourgogne eut encore un autre inconvénient: celui de diminuer le nombre des ÈkUs secondaires et de préparer la formation de ces grandes puissances qui ont tant contribué à fonder le despotisme en Europe. Mais, absorbés par les périls du moment, les Suisses du XV°** siècle ne pouvaient avoir d'autre idée que de les écarter de leur patrie. Quant a la question de droit et de justice, notre récit des guerres de Bourgogne a suffisamment fait ressortir ce qu'il y a d'erroné et de peu équitable à faire des Confédérés de simples instruments de Louis XL II est regrettable que deux écrivains suisses d'un esprit aussi distingué et d'un caractère aussi honorable que Kopp, de Lucerne, et de Gingins de La Sarraz, égarés par l'asprit de système, se soient appliqués avec une persévérance digne d*une meilleure cause, l'un à idéaliser le droit de la Bourgogne, l'autre, le droit de TÂutriche, et à faire de leurs compatriotes des barbares et des rebelles.
Le XV°** siècle, sans être précisément le berceau dupatriciat, contient cette institution en germe. Elle se développera au XV!""', et sera complètement formée au XVII™* siècle. Les institutions politiques durables sont l'œuvre du temps et non d'un jour. Dès les premières années du XV"' siècle on remarque, dans plusieurs États-villes de la Suisse, la tendance à concentrer dans les conseils et à enlever aux assemblées communales ou bourgeoises la discussion des affaires publiques. Les désordres de l'époque et certaines décisions passionnées et sanguinaires, échappées à ces réunions tumultueuses, vinrent favoriser cette tendance. A Zurich, par exemple, la cruelle persécution dirigée par la bourgeoisie contre les Juifs servit de motif ou de prétexte à la résolution du gouvernement, « de ne plus porter devant la commune que les affaires majeures, c'est-à-dire la paix, la guerre, les alliances et Télection de certains fonctionnaires. » Mais à Zurich, comme ailleurs, on ne respecta pas à la lettre le droit qu'avait la commune de décider des affaires majeures, et la violation de ce droit populaire et traditionnel ne fut pas Tune des moindres causes de la sédition de 1513. Instruit par la leçon qu'il avait reçue en 1484, le gouvernement bernois revint à l'ancien usage de consulter les tribus de la ville et même les délégués des communes rurales dans les occasions critiques. Mais sous l'influence des services étrangers, de la vénalité croissante, et des habitudes de domination contractées par les chefs dans les camps et les cours des princes, il était bien difficile que Vesprit républicain et démocratique ne fût pas étouffé petit à petit par l'introduction d'un nouveau système nobiliaire et aristocratique. On trouve un indice de ce système dans le titre fastueux de Messeigneurs , dont commencent à se décorer les membres du petit
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conseil dans quelques cantons, et dans la répugnance qu'éprouvent certains nobles bernois à se laisser ttUoyer dans les lettres officielles, comme cela avait toujours eu lieu auparavant sans qu'aucun noble s'en formalisàt, fût-il un Hallwyl, un Miilinen ou un Reinach\ Les mésalliances, ou alliances entre les familles nobles et les familles bourgeoises, n'étaient cependant pas très rares. C'est ainsi que Winkeli, fils d'un sellier et grand sautier à Soleure, obtint la main d'Elisabeth de Hallwyl.
Dans les cantons campagnards ou lœnder, comme on les appelle en allemand, Uri, Schwyz, Nidwald, Obwald, Claris, les deux Appenzell, Zoug (en partie), la landsgemeinde, composée de tous les hommes dès l'âge de 16 ou même de 14 ans, resita le pouvoir suprême, votant les lois, l'impôt, jugeant les causes capitales et élisant les principaux fonctionnaires à commencer par le landamman, son lieutenant et le capitaine du pays ; au landamman seul le droit de présider la landsgemeinde et le conseil, composé dans la règle de 60 membres. Ce que le landamman était dans les cantons campagnards et strictement populaires ou démocratiques, l'avoyer l'était dans les cantons-villes à tendances aristocratiques, Berne, Fribourg, Lucerne, Soleure, et le bourgmestre dans les villes plus industrielles où les corps de métier jouaient un rôle politique, Zurich, Bâie, SchafThouse et St-Gall.
La LÉGISLATION fit de grands progrès au XV"*« siècle, principalement la législation civile. Presque chaque canton nous offre une ou deux tentatives plus ou moins heureuses pour réunir les lois dans un ensemble et en former un corps ou code. Conçues précédemment dans un latin barbare, les lois et les ordonnances se rédigent dans la langue allemande, qui était celle de tous les Confédérés, sauf de Fribourg, où la tendance à tout germaniser n'alla pas jusqu'à abolir les coutumiers romans dans les bailliages. Les auteurs de ces lois, conseillers ou chanceliers des ligues, eurent l'heureuse idée de comparer les dispositions de leurs recueils avec celles des divers codes d'ita'ie et d'Allemagne. Dans les cas difficiles, on n'hésitait pas à s adresser aux jurisconsultes des villes voisines, dont la sagacité et le savoir présentaient plus de garanties que les légistes
^ Un de ces nobles dédaigneux était Brandolphe de Strin, auquel le gouvernement de Soleure mandait ces paroles : « Tu trouves que nous t'écrivons grossièrement, parce que nous employons le toi (du) qu'ont toujours employé nos ancêtres. Les d'Erlach, les Stein, les Diesbach, les Rci ach ne s'en sont jamais choqués, pas plus que tant d'autres nobles d'Alsace et des pays voisins, envers lesquels nous avons coutume d'en user ainsi » (lettre du 2 mars 1491). L'usage du tutoiement, général chez les Sinsses,leur avait fait donner le surnom de Tutoyeurs {Duher) par leurs voisins d'Allemagne. Goutz-Blotzheim, Histoire de la ConfédéraUon (traduct. Monnard), 547.
indigènes. C'est ainsi que Zurich consulte le savant jurisconsulte Hagen, de Constance, sur la question de savoir c si les lépreux étaient habiles à succéder? » < Pourquoi ne le seraient-ils pas, répondit sagement ce docteur. La maladie ne détruit pas le droit, et lorsqu'ils sont déjà si maltraités d'un côté, ces pauvres gens devraient-ils l'être encore de Tautre? » Les Zuricois devaient être un peuple humain, si l'on en juge par l'ordonnance qu'ils rendirent pendant l'hiver rigoureux de 1435 et qui prescrit aux habitants « de ne faire aucun mal aux oiseaux et d'émietter du pain sur le rebord des fenêtres pour ces petites créatures du bon Dieu. »
Il est difficile de concilier ces attentions déUcates pour des animaux avec la législation pénale qui régissait alors la Suisse, Tempire et l'Europe en général. Cette législation était barbare et même atroce. Le nombre des supplices variait à l'infini, et l'on portait dans Tart de tourmenter les malheureux un soin et un raffinement inouïs. On mutilait les petits voleurs et on pendait les autres, quelquefois la tête en bas. Les assassins étaient roués ou décapités par le glaive ou au moyen du taiUe-4éie, hideux instrument assez semblable à la guillotine. On brûlait vifs les hérétiques, les incendiaires, les sacril^es, les sorciers \ Les faux témoins et les faux-monnayeurs étaient bouillis dans une chaudière. On enterrait vive la malheureuse qui s'était rendue coupable d'un infanticide.
L'emploi de la toriwre, pour obtenir l'aveu des accusés, était extrêmement fréquent; les instruments destinés à cet usage, très nombreux et de formes très diverses. Il y avait des appareils à serrer les pieds, les mains et le col, des chevalets et des poulies à distendre le corps du patient; des tenailles à lui pincer et à lui brûler certaines parties sensibles. On lui versait une quantité d'eau dans la bouche qu'on le contraignait de tenir ouverte en lui serrant fortement les narines ; on le pressait dans un tonneau à double fond garni de pointes de fer.
Ces horreurs révoltaient cependant déjà au XV"* siède tâen des Ames élevées et sensibles. Parmi les hommes influents qu'indignait la Jorisprudenœ cruelle de l'époque, figure l'avoyer bernois Rodolphe Hofmeister. Cet illostre magistrat, dont la présidence de vingt-six années (1420- 1446) vit s'accomplir tant de choses importantes, fit entendre an sein des conseils de courageuses protestations contre le danger de la torture.
^ Le premier bûcher qui eonsama ane sorcière s^aUiimA à Laceise, dix ans avial la fin da XY"" aède. 1a ▼ictime était accuKée d'avoir fait Ufrâe H des^étredoB- ■ée an déoMNi. Maie précédemment déjà, une femme d'Uii avait été décapHée poar le €ût de loreellerie. Henné (Otto), OtmàiehU des âdbmûemftn, 1, 5^4.
« Messeigneurs , avait-il l'habitude de dire à ses collègues, la justice € et la religion nous ordonnent de laisser échapper dix coupables plutôt c que de nous exposer à faire périr un innocent. »
Mais ces nobles et chrétiennes paroles trouvèrent si peu d'écho parmi les contemporains du grand avoyer, qu'elles passèrent en proverbe pour désigner une opinion déraisonnable et ridicule. L'exécution d'un inno* cent qui eut lieu à Neuchâlel en 1520, a la suite d'aveux extorqués par les tourments de la question, ne fut pas capable d'ouvrir les yeux aux contemporains; elle n'ébranla en rien le crédit d'une institution qui était enracinée dans les mœurs et qui reposait sur les préjugés et sur une fausse interprétation de l'ancien testament \
A la fin du XV""® siècle, les plaintes que faisait naître la cruauté de la législation étant devenues plus fortes et plus générales, l'empereur Maximilien et la diète impériale réunis à Fribourg en Brisgau décrétèrent la rédaction d'un nouveau code pénal (1484). Mais ce code ne fut publié qu'un demi-siècle après, à la diète de Ratisbonne (1532), sous le règne de Charles Y, petit-fils et successeur de Maximilien. La Caroline (c'est le nom que Ton donna à ce code) fut aussi adoptée en Suisse. Elle mitigea beaucoup les peines sans cependant faire disparaître tout ce qu'avait d'odieux, d'arbitraire et de désolant pour l'humanité, la législation antérieure.
On y voit enC'Ore figurer la roue^ le bûcher, les chaudières d'eau bouillante et l'horrible coutume d'enterrer vifs certains criminels.
Le servage, quoique fort amoindri, n'avait pas disparu. Il se fait encore des ventes de serfs au milieu du XV°*« siècle, témoin les trois pauvres hères que vendit Jean de Falkenstein en 1450, avec femmes et enfants pour la somme de 47 florins; témoin encore la femme serve dont, en 1465, le gouvernement de Soleure fit cadeau à Thuring Frickard, l'habile et influent chancelier de Berne.
Les changements qu'avait subis I'art bautaire en Europe depuis l'introduction des armes à feu et de l'artillerie avaient enfin obligé les
^ Yoîci le fait dont il s'agit. Sous le régime suisse et pendant le goavernement du bailli Halter, d'Underwald, un sellier et un pelletier étaient allés faire un voyage ensemble. Le pelletier, étant revenu seul, fut soupçonné d'avoir tué son compagnon, et comme il se trouvait qu'il' portait sur le corps l'babit de l'autre, le soupçon prit de la consistance. On l'appliqua à la torture où il avoua être l'auteur du crime, et fut roué vif comme tel. Au bout de huit jours le soi-disant tué arriva à Neuchfttel où sa présence causa un émoi extraordinaire. On ensevelit honorablement le corps du condamné, on fit une pension à sa veuve et on censura le bailli pour la légèreté avec laquelle la torture avait été administrée. Les juges eurent un si grand chagrin de leur erreur qu'ils en moururent dans l'année. Boyve, Annalea de Neuchâtel et Vàtançiny éditées par Gonzalve Petitpierre. 1854-65. Il, 249.
Suisses à joindre un corps d'artilleurs (arquebusiers et coulerriniers) aux piquiers et aux haliebardiei's qui faisaient le nerf des armées helvétiques. Mais pendant bien longtemps ce corps resta numériquement fort inférieur aux autres. La défaite de Marignan, due en grande partie au manque d'artillerie, ne put détruire chez les compatriotes de Boubenberg leur attachement inné aux anciennes armes nationales. Autantils maniaient avec plaisir et dextérité la pique de dix-huit pieds ou Tépée à deux mains de leurs ancêtres, autant ils montraient peu d'empressement et d'aptitude à mouvoir ces grossiers canons de fer, montés sur des affûts informes et dont le service lent et compliqué répondait si peu à leur ardeur téméraire. Car au temps de la guerre de Souabe, avec une pièce d'artillerie, quelque bien servie qu'elle fût, on ne pouvait encore tirer que trente coups par jour. Aussi les Confédérés prirent-ils l'habitude de se coucher par terre pour éviter la première décharge et de fondre sur l'ennemi dans l'intervalle de la première à la seconde. Les perfectionnements apportés à la fabrication des armes à feu par un maître artilleur habile, Jean Tillier, de Berne, ne paraissent pas avoir réussi à mettre en honneur cet art dans les autres cantons. La cavalerie était peu nombreuse et formée uniquement des nobles et patriciens des villes. Dans les sièges, qui ne furent jamais la partie brillante des Suisses, on se servait de toute sorte d'engins et de machines.
Une des causes de la supériorité militaire des Suisses était l'ordre et la discipline qu'ils savaient observer dans leurs guerres. Rangés sous le drapeau de leur canton et de leur contrée, par tribus, par familles, ils marchaient d'un pas cadencé, au son d'une musique guerrière, formée de cors, de tambours et de fifres entremêlés. L'armée était divisée en escouades (Balte) de 2U à 30 hommes. Chaque escouade avait son sergent {Rottmeister) élu par les chefs ou par les soldats eux-mêmes. Après le capitaine et son lieutenant, les principaux officiers étaient les hommes et tes conseillers de guerre. Un aumônier accompagnait la troupe. Les plus vaillants hommes des difiérenles armes composaient la garde de la bannière principale. Outre la pique ou la hallebarde, chaque soldat était autorisé à porter une épée, un couteau-poignard ou une hache d'armes. La croix blanche ou des clefs de la même couleur, cousues sur un fond rouge, étaient le seul signe distinctif des soldats suisses. Des chiens précédaient l'armée et faisaient l'office d'éclaireurs. Comme les soldaU s'armaient et se nourrissaient à leurs frais, et que les pauvres seuls étaient entretenus par les communes, cela donnait lieu à beaucoup de désordres et à la coutume peu généreuse de faire payer des rançons exorbitantes aux prisonniers de guerre. Berne, le premier d'entre les
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cantons, donna l'exemple d'une solde régulière, et leva un impôt pour couvrir cette dépense. Peu prodigues de récompenses et de distinctions honorifiques, les Suisses cependant en accordaient quelquefois à des actes de valeur extraordinaire ou à des traits d'héroïsme dictés par la fidélité aux pieuses dispositions du code de Sempach. Une médaille d'or aurait été décernée à Nicolas de Flûe pour sa belle conduite dans la guerre de Thurgovie ; une autre au Neuchâtelois Baillod qui avait défendu seul le pont de la Thièle contre les Bourguignons*.
La pensée de venir en aide aux familles, dont les soutiens avaient péri à la guerre, appartient au W^^ siècle. C'est un magistrat lucernois, le chancelier Melchior Russ, qui proposa de prendre sous la protection de l'État les enfants et les veuves de ceux qui étaient restés sur les champs de bataille. La proposition trouva de l'écho après la bataille de Morat et on en voit plusieurs exemples dans les cantons et villes de la Confédération; à Fribourg, entre autres, où l'on vient en aide par des subsides à la veuve et aux cinq petits enfants de Willi Thoos, occis àGraudson*.
Une institution favorable à la fois au maintien de l'esprit militaire de la nation et atl développement de l'esprit fédéral, c'était celle des tirs. Ils ne se célébraient ni avec la même régularité, ni avec le môme ensemble que les tirs fédéraux d'aujourd'hui. Chaque canton, chaque ville donnait son tir, auquel étaient conviés les Confédérés des cantons voisins. On ne se bornait pas à l'exercice de l'arbalète ou de Tarquebuse. Tous les jeux étaient réunis; on y discourait, chantait, lisait des poèmes. C'était, comme dans l'ancienne Grèce, de véritables fêtes pour le corps, l'esprit et le cœur. Plusieurs de ces tirs eurent une importance nationale au Waie siècle. L'un des plus remarquables fut celui que donna Zurich aux Confédérés, après la guerre civile. Il dura trois semaines et réunit des représentants de plus de 54 villes de Suisse et d'Allemagne. L'hospitalité zuricoise n'ayant pas réussi à loger tous ces hôtes dans les maisons bourgeoises, on fut obligé de dresser des tentes sur la place des exercices. Uri invita à son tour ses amis de Zurich a venir passer à Altorf la dédicace et régala pendant trois jours le bourgmestre, les conseillers, les chanoines et les bourgeois qui arrivèrent, de viandes de chamois et de
^ Cliambrier, Histoire de Neuchâtel, 187, qui cite HaUer, Médailles suisses^ I, 2. Cette médaille représente un porc-épic avec ces mots : Vires cigminis unus habet, Haller cite à son tour Leu, Helveiisches Lexikwt, IV, 467. Des doutes sérieux se sont élevés sur ce fait qui ne se trouve pas mentionné dans la chronique des chanoines, assez disposés cependant à recueillir tous les faits et gestes glorieux de leurs compatriotes.
* Girard (François), Msc. extraits des Archives de Fribourg.
sanglier délicatement apprêtées et arrosées de vin de Malvoisie, deVaU teline et d'Alsace. Au retour, un accueil non moins cordial attendait les Zuricois chez leurs anciens ennemis de Schwyz. On se sépara les larmes aux yeux en se jurant éternelle amitié confédérale. La réconciliation des partis et le rapprochement des cœurs suisses sont le plus beau triomphe et la véritable utilité des réunions populaires.
Les MÉTIERS et Tindustrie atteignirent un haut degré de prospérité dans la première moitié du XV™" siècle. A aucune époque les relations commerciales avec l'Allemagne et l'Italie ne furent aussi nombreuses. La position élevée qu'occupaient dans l'État beaucoup de marchands et d'hommes de métiers montre le ras qu'on faisait du négoce et de l'industrie. Pendant qu'un orfèvre^ représentait Lucerne aux diètes, un boucher et un pelletier se disputaient la prééminence dans les conseils de l'État bernois, et un marchand de fer tenait dans ses mains toutes-puissantes les destinées de la république zuricoise. Le commerce avait enrichi les Diesbach, à Berne, les Praroman, à Fribourg, les Hus, les Fechter et les Zollikofer, à St-Gall. Les Ringoltingen, à Berne, étaient dans l'origine de simples teinturiers, les Techtermann, de Fribourg, des tanneurs. Les toiles de St-Gall gagnèrent beaucoup à la chute de cette industrie à Constance, suite de la grande réunion de nobles et de prélats qu'y attira le concile en 14H.
Fribourg était un des centres indmlriek les plus importants de la Suisse au XV™® siècle. L'industrie seule des cuirs y occupait 700 compagnons. Le drap gris de Fribourg était si renommé que le roi de France, Henri II, voulut, dit-on, avoir un habit de ce drap le jour de ses noces. C'est d'une pièce de ce même drap que l'État de Fribourg fit cadeau au saint anachorète qui avait tant contribué à le faire recevoir dans l'alliance. On y ajouta une pièce de drap brun pour son domestique. Fribourg avait des relations commerciales avec Strasbourg, Mulhouse et les villes de la hanse germanique, Ulm, Cologne; avec plusieurs cités de la France méridionale, Carcassonne, Arles; avec Barcelone et les républiques italiennes. Gênes et Venise, alors les grands entrepôts de tout le commerce de l'Orient. Une halle intermédiaire s'éleva à Genève, une autre à Zurzach, grand marché de cuirs, où se rendait par la Sarine et l'Aar une flottille fribourgeoise. 20 à 30,000 pièces de drap sortaient chaque année des manufactures de l'Uechtiand. Chaque pièce était munie du sceau de l'État, par les prud'hommes ou juges de l'industrie, ce qui empêchait la contrefaçoii et garantissait la
^ Le conseiner Armbrust.
solidité et le fini du travail. Une activité prodigieuse, une probité sévère, l'esprit de suite et de persévérance distinguaient la classe ouvrière et marchande de la ville de Berthold IV. Protecteur éclairé et plein de sollicitude, le gouvernement achetait lui-même la laine en grand et la revendait aux fabricants pour éloigner les accapareurs.
Cet état de prospérité commerciale se soutint jusqu'à l'époque des guerres de Bourgogne. Il subit un premier échec lorsque Louis XI, mécontent des Genevois qui avaient pris le parti du fils du duc de Savoie contre son père, eut défendu à ses sujets de fréquenter leurs foires (1460). L'expulsion des Juifs en 1490 (dans le même temps où on les chassait de l'Espagne) ne fut pas non plus favorable au commerce suisse. Mais le coup de mort lui fut porté par la fureur croissante des services étrangers, qui devint telle, qu'au moment où s'ouvrit la guerre de Souabe, dans plusieurs villages du canton de Soleure, on manquait des hommes nécessaires pour sonner les cloches et porter les morts en terre. La chute de l'industrie genevoise et fribourgeoise coïncide avec celle des laines à Zurich, où la culture de la vigne prend, en revanche, une extension nouvelle. L'agriculture soufTrait beaucoup des exigences des propriétaires fonciers qui croissaient en proportion de la valeur des terres. Le mauvais état des routes, le peu de sécurité des communications et les lois prohibitives étaient d'autres entraves au développement de la culture. Le service militaire, l'impôt, les amendes et les frais de justice achevaient d'apauvrir le paysan. En revanche, la grande quantité de terres communales consistant en forêts de chênos ou de hêtres et en prairies, favorisait l'entretien des troupeaux et, en particulier, celui de la race porcine. Afin de ménager les terres, chaque année on changeait de culture; la troisième année le champ était laissé en jachère pour lui laisser le temps de reprendre des forces. La nourriture des gens de la campagne était simple et même grossière, le lait en faisait la base avec le pain et la bouillie. Les maisons du XV"« siècle étaient encore en bois, à un seul étage, couvertes en chaume, en bardeaux ou de planches maintenues par de grosses pierres; les carreaux de vitre étaient encore une rareté et ne se voyaient qu'aux maisons des riches.
Le grand mouvement intellectuel qui s'accomplit en Europe à la fin du XV"^^ siècle. Ta fait appeler le siècle de la Renaissance. Renaissance des lettres, des arts, et de la pensée humaine, affranchie de certains préjugés nuisibles aux progrès des sciences, des sciences physiques et naturelles particulièrement.
Les LETTRES, proprement dites, n'avaient jamais totalement péri en
Suisse. Les moines de Saint-Gall, aux IX™« et X"« siècles ; les Minmsinger ou chevaliers-poètes, dans les siècles qui suivirent ; les chantres et les chroniqueurs de la liberté naissante et de la bourgeoisie victorieuse» au XIV"«, avaient empêché le feu sacré de s'éteindre sur le sol helvétique. La petite littérature nationale, créée par ces derniers, prit uo nouveau et remarquable élan chez leurs descendants du XV"*^ siècle. Les écrits historiques et les poèmes guerriers, peu nombreux jusque-là, pullulent en Suisse. Chaque événement, chaque localité importante trouve un annaliste plus ou moins exact; chaque action d'éclat, un ou plusieurs chantres plus ou moins inspirés.
Beaucoup de productions de cette époque se sont perdues. Avec celles qui restent on remplirait cependant encore d'immenses in-folio. L'histoire littéraire ne mentionne guère qu'un seul exemple d'une pareille fécondité dans la vie intellectuelle d'un peuple. C'est chez le peuple espagnol, dont la croisade contre les Maures avait exalté au suprême degré le zèle religieux et national, comme la lutte pour l'indépendance avait éveillé toutes les forces vives de la nation suisse.
Parmi les chroniqueurs de langue allemande figurent au premier rang Conrad Justinger et Diebold Schilling, de Soleure, secrétaire d'État à Berne; les deux magistrats bernois Frickard et Yalère Anshelm, et un second Schilling, nommé aussi Diebold comme le précédent, chapelain et organiste à Lucerne. Le Soleurois Diebold Schilling a décrit avec intérêt la guerre de Bourgogne. On doit à Yalérius Anshelm, historiographe pensionné de la république bernoise, une chronique très étendue et curieuse des affaires de ce canton depuis les temps de la guerre de Bourgogne jusqu'à ceux de la Réformation. C'était un écrivain grave, consciencieux, grand ennemi des pensions et des services étrangers*. Le docteur en droit et chancelier Frickard montre moins d'indépendance. Il s'est borné d'ailleurs à la relation d'un seul événement, la querelle des seigneurs féodaux avec la bourgeoisie de Berne, Mais ses piquantas esquisses des éloquents et nombreux discours prononcés par les chefs de parti au sein du grand conseil, nous prouvent que Berne avait déjà alors une sorte de tribune poUtique et que les luttes parlemen-
' Tous ces ouvrages ont été imprimés. Le manuscrit original de la chronique de Diebold Schilling, de Lucerne, est conservé à la bibliothèque publique de cette ville, où elle excite la curiosité des savants et des artistes par son texte intéressant^ orné de 445 vignettes représentant les principales scènes de l'histoire nationale. On a également publié les chroniques bernoises de Tschachtlan et de Justinger, ainsi que la chronique zuricoise d'Êdlibach, beau-fils de Waldmann, et celle du Lucemois Russ auquel on doit le premier récit un peu circonstancié des aventures héroïques de Guillaume Tell.
taires étaient connues et pratiquées en Suisse, dès le XV°»® siècle. Lorsque Kistler, devenu avoyer, contestait à la noblesse ses droits seigneuriaux, Adrien de Boubenberg se leva et parla ;tinsi:
Des hommes nouveaux se sont élevés depuis quelque temps, hommes ignorés auparavant, simples gens de métiers, qui veulent maintenant devenir des seigneurs. Tel qu'on appelait jadis maître Pierre, maître Rodolphe, il faut aujourd'hui, si l'on ne veut avoir maille à partir avec lui, le saluer de loin, tête nue, du nom respectueux de « Gracieux sire... »
On prétend que nous sommes à charge au peuple? En quoi, s'il vous plaît? Serait-ce aux habitants de la ville, parce que nous y dépensons nos rentes ou parce que nous y vendons notre blé deux plapparts de moins que les campagnards, et notre vin à un prix très modéré, malgré les droits considérables que nous payons à l'État et dont nous serions quittes si, au lieu de vendre notre vin en ville, pour la commodité des bourgeois, nous le buvions nous-mêmes ou le vendions hors de la ville?
Mais serait-ce aux campagnards que nous sommes à charge? Qu'on nous montre une seule personne maltraitée par nous, à moins que ce ne soit quelque misérable et cela après procédure régulière et ensuite d'un jugement rendu suivant le droit et la justice. Qu'il se montre celui qui peut nous jeter la pierre comme lui ayant pris son bien ou ayant porté le trouble et le déshonneur dans sa famille? Si, comme on le prétend, nous étions à charge au peuple, nos sujets ne nous conjureraient pas, comme ils le font, de ne pas vendre nos seigneuries.
A ce défi, Kistler répondait : ce Tel bourgeois de trois jours, dont on se moque, a plus fait pour la ville que ces nobles qui se vantent tant aujourd'hui de leurs bienfaits d'autrefois. J'accorde cependant que Berne a des obligations à leurs ancêtres. Mais ce qu'ils lui ont donné jadis, ils savent bien le lui reprendre, et, de crainte de voir amoindrir leur splendeur, ne sont-ils pas prêts à amoindrir les droits et les libertés de la ville? D'ailleurs ce qu'ils ont fait est-ce bien uniquement par amour pour Berne, ou ne seraitrce pas, que se voyant mal protégés par les grands, ils ont cherché un refuge parmi nous et qu'ils ont trouvé ainsi un moyen de rester seigneurs au dehors, en le devenant encore au dedans?
Longtemps on n*osait les attaquer sur ce point. Et parce qu'il se rencontre maintenant au sein de la magistrature bernoise un homme qui a le courage de faire son devoir et que cet homme trouve de l'écho dans les conseils, ces seigneurs s'irritent et font entendre des menaces. Mais vous avez beau faire. J'ai agi en conformité de mon serment, pour l'intérêt et l'honneur de la ville, et je persisterai jusqu'à la mort.
Dans l'un de ses discours, Kistler avait cherché à jeter du louche sur le caractère de Fraenkli qui, de maître pelletier, s'était élevé aux fonctions de trésorier de la république. Ce dernier prit la parole et fit un narré touchant de son humble origine et de ses tours de pays en Allemagne, en France, etc. : « Combien j'éprouvai de gêne, poursuivit Fraenkli, < lorsque messeigneurs me firent entrer au petit conseil, et que je me « trouvai, moi jeune et nouveau aux affaires, an milieu de ces hommes « distingués et riches d'expérience. Mais ce fut bien autre chose, lors-
^ qu'ils m'envoyèrent aux diètes, et que les députés das autres cantons « voulurent me monseigneuriser. Alors je devins pourpre de honte et je « ne pus m'empècher de leur dire que je n'étais qu'un simple pelletier; « ce qui les mit dans le plus grand étonnement. En gardant mon état, tt j'eusse certainement gagné davantage. Mais je me laissai persuader « par les hommes instruits dont j'ai toujours aimé à faire ma compact gnie, que je faisais une œuvre agréable à Dieu en obéissant à mon « gouvernement et en servant la patrie*. » Les seigneurs se voyant menacés de perdre leur cause devant les Deux-Cents, avaient annoncé le dessein d'en appeler au Tribunal impérial Fraenkli en tira un nouvel argument contre le système de Kistler: « Vous ne pouvez refuser de « vous soumettre au tribunal impérial puisque c'est de l'empereur que c notre avoyer tient lôs fiefs réunis à l'État. Mais comment serez- vous c reçus par un empereur dont nous, les Suisses, nous avons, comme « l'on dit, tué Taïeul? »
Un historien d'une certaine importance, est Albert de Bonstetten, doyen de l'abbaye d'Einsiedeln, qui a laissé divers ouvrages en latin et en allemand, entre autres une description de la Suisse, dont l'original est à Paris, et un récit des guerres de Charles le Téméraire en latin, dédié aux ducs d'Autriche et de Lorraine. On a aussi de lui le récit en latin et en allemand d*une visite faite k Nicolas de Flûe en 1485.
Au quinzième siècle appartenaient aussi ces chroniqueurs qui, pour embellir le berceau de leur peuple, imaginèrent sur les originas des Suisses toutes sortes de récits où l'imagination joue un plus grand rôle que la réalité historique. Ainsi pendant que Pûntiner, d'Uri, dans un écrit de l'an 1414, qui n'est pas venu jusqu'à nous, prêtait une origine gothique aux habitants des vallées forestières, le Lucernois Jean Frûnd, greffier d'État et chancelier à Schwyz, faisait venir les Suisses de la Suède et de la Frise, et l'ennemi des Suisses, le Zuricois Haemmerlein, répondait à ces fantaisies ethnographiques par une autre en donnant pour ancêtres aux Confédérés une colonie de prisonniers saxons transplantés dans les Alpes par Charlemagne.
A la même catégorie d'écrivains se rattachent l'auteur anonyme du Livre blanc de Sarnen, Melchior Russ et Pétermann Elterlin, de Lucerne (1507), connus tous trois par leurs récits plus ou moins détaillés, plus ou moins légendaires des aventures de Guillaume Tell.
Le goût das choses historiques, si vif parmi les Suisses allemands, ne l'était pas moins chez leurs voisins et alliés de la Suisse romande. Un
^ Voir Rodt, Twingherrenatreit, 185 et suiv.
monument curieux de cette communauté d'esprit entre les deux pays, c'est le journal rédigé par les chanoines deNeuchâtel, depuis le XII"*^' siècle jusqu'au temps de la réforme. Treize chroniqueurs, tous membres du chapitre, se transmirent une plume érudite, judicieuse, naïve et parfois vivement colorée. Les trois premiers écrivaient en latin et dans un sens plus favorable au comte qu'aux bourgeois de Neuchàtel, et aux ducs d'Autriche qu'aux alliances de la Haute- Allemagne. Ceux qui suivirent, au contraire, employèrent tous le vieux français ou langue d oïl, et se montrèrent grands partisans des ligues et de la liberté neuchâteloise.
Dans cette mémorable famille de chanoines chroniqueurs, trois noms méritent une mention particulière, ce sont ceux de Pierre Marcquis, Pury de Rive et Hugues de Pierre.
Pierre Marcquis écrivait vers 1440. C'était une tête politique remarquable pour son temps. Il fait voir beaucoup de sagacité dans l'appréciation du parti que pouvait tirer des victoires des Suisses le comte de Neuchàtel pour se rendre indépendant de l'empereur d'Allemagne et des princes de Châlons, et dire comme messieurs des ligues : < Dieu est