‹ Histoire de la confédération suisse (volume 2)Chapitre 63 sur 72 · NOTRE SEIGNEURIE · texte numérisé non relu

NOTRE SEIGNEURIE

Pury de Rive, sans être aussi profond, avait des vues saines en politique, et les exprimait avec bonhomie. On lui doit de piquants détails sur la bataille de St-Jacques et la connaissance du mot sublime d'un chef bernois : « Nous baillerons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armagnacs. »

Hugues de Pierre est le plus intéressant des annalistes du chapitre. Ce chanoine était presque un historien à la manière de Philippe de Commines, pittoresque, énergique, plein de sel et de pénétration. Ses descriptions des batailles de Grandson et de Morat ont été citées, louées par les meilleurs historiens. Le récit de l'apparition du duc de Bourgogne a déjà quelque chose de dramatique: « A grandes chevauchées « venait le duc Charles avecque moult gens d'armes de pied et de cheval, c espandant la terreur au loin par son ost (armée) innumérableV »

Après avoir narré l'arrivée à Neuchàtel des 20,000 Suisses, qui marchaient sur Grandson, « tous hommes de martial corsage, faisant peur et pourtant plaisir à voir, » le chroniqueur conte ainsi la bataille à laquelle avaient pris part 300 de ses concitoyens neuchâtelois, de la bouche desquels il avait recueilli les détails de son récit :

Tost apparaissent devant les batailles des ligues, les gens d'armes bourguignons superbement accoutrés ; là se trouve le duc avec ses plus armés chevaliers ; tost

^ Chronique des chanoines de Neuchàtel, 124. Michand, 1839, 25.

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font charge ; tost sont froUés et déjettés dessus les chartreux de la Lance ; en après de ce coup, les ligues descrovant toute la formiliére des Bourguignons proche Concise, font planter en terre piques et handiéres, et par commun accord requièrent fabveur du Dieu fort. Le duc voyant ce jeu jure disant : ^ saint Georges ces vilains crient marci. Gens des canons, feu sur ces vilains. Toutes et telles paroles ne lui servent de rien; les ligues comme grêle se ruent dessus les siens, taillant, dépiéçant de çà, de là, tous ces beaux ^ants. Tant et si bien sont déconfits en vaux déroutte ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils fumée, épandue par vent de bise.

Des^ nombreux bardes que vit éclore l'époque des guerres de Bourgogne, de Souabe et d'Italie, vingt environ ont signé leurs pièces. Lucerne, lieu natal du chantre épique de Sempach, Haibsuter, est aussi le berceau de Hans Ower, le chantre de Ragaz, et de Hans Viol, l'un des trois ménestrels qui célébrèrent la journée de Morat après y avoir glorieusement manié la lance ou la hallebarde.

Fribourg avait vu naître Lenz, auteur d'une chronique en rimes allemandes de la guerre de Souabe, et maître d'école daps cette ville.

Le plus fameux chantre des guerres suisses, le chef inspiré de la pléiade qui tenait le luth d'une main et le glaive patriotique de l'autre, c'est Veit Weber. Né sur les confins des ligues, dans cette Forêt-Noire peuplée d'hommes vaillants et sympathiques aux Confédérés, il s'était épris d'enthousiasme pour ce peuple dans la guerre de Bourgogne, où les fils de l'Alsace, du Brisgau et de la Suisse combattaient confondus sous le drapeau de l'Union héréditaire. Veit Weber, après avoir paru en brave à Héricourt, à Grandson, à Morat, célébra en vers sanglants la triple défaite des Welsches. Le chant de Morat est le triomphe de Veit Weber et le chef-d'œuvre de la poésie guerrière. C'est un hymne sauvage et cruel, mais étincelant d'audace et d'héroïsme. Ainsi chantait l'Athénien Tyrtée lorsqu'il conduisait les Spartiates électrisés à la vidtoire. Dans le rayonnant tableau qu'un grand ami de notre pays, M. Xavier Marmier, de Pontarlier, aujourd'hui membre de l'Académie française, a tracé des chants de guerre de la Suisse pour la Revue des Deux Mondes, Veit Weber est appelé le Taille fer de la Sui^se^. Mais Taillefer ne faisait que chanter les vers de son compatriote et devancier Turold ; Veit Weber, le soldat qui se fait poète pour chanter le chant des combats est à la fois le Taillefer et le Turold de la Confédération. Une chose donne un charme particulier aux tableatix de bataille de Veit

^ Taillefer, le chantre de la bataille de Hastings (1066), qni allait à cheval en chantant devant Guillaume le Conquérant, « de Karlemagne et de Roland, et d'Oli- « vier et des vassaux qui moururent à Roncevauz. > Bévue des Deux Mondes du 15 janvier 1836.

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Weber, ce sont les descriptions de ia nature dont il entremêle ou fait précéder ses récits. Une riante peinture du printemps ouvre son poème sur la prise de Pontarlier qui suivit la bataille d'Héricourt:

L'hiver a été bien long au gré des oisillons en souffrance. Mais aujourd'hui quels joyeux ranfiages ils font entendre sur les rameaux de la forêt. Les rameaux sont verts ; la campagne a refleuri au loin. Maints braves se mettent en campagne et vont venger dans les larmes du duc de Bourgogne le cruel outrage fait à leur honneur.

L'ouverture du poème de Morat est une effusion naïve des sentiments d'un soldat victorieux :

Mon cœur déborde d'allégresse' ; je puis de nouveau chanter et faire des vers. Il est vengé enfîn l'affront cruel dont le souvenir ne me laissait de trêve ni nuit ni jour.

Vient la peinture animée de la bataille, de la déroute des Bourguignons et du carnage affreux qui suivit. Dans ce récit, composé sans doute sur le champ de bataille et dans le délire de la victoire « une exaltation farouche s'empare du poète; sa plume se colore d'une teinte de feu et de sang dont l'expression a quelque chose d'étrange et de prasque intraduisible dans notre langue :

On les voit fuir deçà, de là, en haut, en bas, dans les champs cultivés et dans les vignes; tel se dérobe dans le taillis qui n'est pas cerf; tel s'élance dans le lac qui n'est pas poisson et n'a aucune envie de boire. Il s'y enfonce jusqu'au menton.

On tire sur eux comme s'ils eussent été des canards sauvages. On leur donne la chasse dans des barques... Les eaux du lac sont rouges de sang... rouges les barques des chasseurs.

D'autres ont grimpé sur les arbres; mais ces pauvres oiseaux n'ont pas d'ailes, on les abat comme des corbeaux. A grands coups de lance on les fait dévaler, sans crainte de gâter leur plumage ou de voir leurs ailes s'enfler au vent.

Deux lieues au loin ce n'était qu'une même bataille. Deux lieues au loin gisait foulée et broyée la puissance du Bourguignon. Deux lieues de sang répandu vengèrent le trépas de nos frères iniquement égorgés à tirandson*.

De tels chants devaient plaire à une nation belliqueuse. Aussi étaient-ils extrêmement populaires. Les camps, les tirs, les dédicaces retentissaient des mâles accenL^^ de Veit Weber et des autres bardes helvétiques. Vieillards, enfants, femmes se faisaient les échos de cette poésie et s'en allaient, chantres ambulants, les colporter de ville en ville, en s'accompagnant du violon et de la guitare. Populaires par leur contenu, ces

^ « Min herz ist aller frôden voH. >

' « Zwei Meilen lang war eine Schlacht. »

chants relaient aussi par ia manière dont ils avaient pris naissance. Ils n'étaient point le fruit d'un travail opiniâtre, ni éclos dans le silence du cabinet. La tente du soldat, le foyer rustique, le coin du poêle, voilà les lieux qui les avaient vus naître. Les chantres eux-mêmes, gens peu lettrés pour la plupart, étaient des artisans, des pâtres et des laboureurs. C'est ce que nous apprennent leurs poèmes, dont la dernière strophe est ordinairement consacrée à révéler le nom de l'auteur, sa patrie, ses inclinations et jusqu'à son arme favorite. Une invocation pieuse termine parfois l'hymne guerrière* :

Celui qui composa cette chanson a nom Mathys Zoller. Il brandit fièrement sa lame d'acier à Berne en Uechtiand. Dieu et la Vierge viennent en aide à la chrétienté! '

La Suisse avait d'autres poètes composant en latin ou dans la langue vulgaire, des ouvrages savants ou satyriques. Le latin avait cessé d'être la langue de l'État, mais il était encore celle de l'Église et de ta science. Le meilleur poète du temps est le Glaronnais Henri Loriti, surnommé Glaréan, de son lieu d'origine (1488-1563). Son bel éloge des XIII cantons de l'Helvétie : Descriptio Hehetiœ nec non Panegyricon, publié en 1514, était dans toutes les bouches et s'apprenait par cœur dans les écoles*. A Cologne, l'empereur Maximilien avait voulu poser luimême la couronne du poète lauréat sur sa tête (1512). Versé dans les langues, les mathématiques et la géographie, Glaréan mérita encore, comme éducateur, l'estime et la reconnaissance de ses contemporains.

Il ouvrit, en faveur des étudiants glaronnais et des autres cantons qui fréquentaient l'université de Bile, un pensionnat remarquable qu'il transporta à Paris lorsque ceux-ci s'y rendirent pour y compléter leurs études. L'excellence de sa doctrine et de son enseignement, les soins paternels qu'il prenait de ses élèves, lui firent de chacun d'eux un ami. Tout ce que la Suisse possédait alors d'hommes éminents, Zwingli, Watt, Érasme, s'honoraient d'entretenir des relations avec Glaréan. Pendant le séjour de cinq ans qu'il fit à Paris, c«t humaniste distingué fut jugé

^ Zoller n'était cependant pas Bernois, mais originidre de Lanffenbourg, une des ▼illes forestières alliées des Suisses dans les guerres de Bourgogne. Meyer de Knonau, Indicateur d^ histoire suisse^ 1873, 318.

* Par quelques beaux vers, où Guillaume Tell est célébré comme le Brutus de la Suisse, Glaréan a beaucoup contribué à accréditer Pidée que la Confédération avait eu en lui un père et la liberté primitive un vengeur. Le commentaire dont Myco* nius, l'ami de Glaréan, a accompagné le poème national de ce dernier, est tout aussi fidèle à la tradition qu'ils tenaient l'un et l'autre du chroniqueur Etterlin et qu'Ëtterlin lui-même avait empruntée à PQntiner et Frûnd.

digne par ses leçons sur César et Tite-Live d'occuper la première chaire de belles-lettres qui ait existé au collège de France \ Attaché ensuite, comme professeur, à l'université de Bàle, il contribua à en faire l'un des premiers centres intellectuels de l'Europe.

La fondation de l'université de Bâle marque comme l'un des événements les plus importants de notre histoire littéraire. Ce fut l'un des heureux fruits du concile de Bàle et du pontificat éclairé de Pie II, qui avait été secrétaire de ce concile. Apprenant l'avènement au saint-siège de l'homme éminent qui avait longtemps séjourné parmi eux et dont les écrits, rendus publics par la presse nouvellement inventée, témoignaient d'une haute estime pour les Suisses en général et pour Bàle en particulier, l'évêque Jean de Venningen et les magistrats de cette ville s'adressèrent au nouveau pape. Ils sollicitèrent, en 1459, non des indulgences ou une image miraculeuse, mais la création d'une de ces hautes écoles comme l'Italie en avait à Bologne, la France à Paris, et comme l'Allemagne venait d'en fonder à Vienne, Heidelberg, Erfurt, Cologne, Leipzig, et plus récemment presqu'aux portes de Bâie, à Fribourg en Brisgau (1 457). Deux des principaux magistrat<^ bàlois, l'ancien bourgmestre Hans von Flachsiand et le chancelier Kûnlin, se rendirent à plusieurs reprises auprès de Pie II alors à Mantoue pour en obtenir les mêmes privilèges universitaires que Bologne (en Italie) et l'incamération d'un certain nombre de prébendes et de bénéfices ecclésiastiques au profit de l'institution nouvelle. La réponse du pape ne se fit pas attendre et la bulle que promulgua Pie II à cette occasion est un monument de la sagesse des pontifes de ce temps et de la protection accordée aux lettres par ces précurseurs de Léon X ; car les paroles de Pie II ne sont que la reproduction de celles de son prédécesseur Calixte III dans la bulle d'érection de l'université de GreifTswald (4456).

« Rien de plus précieux que la perle de la science, dit Pie II dans cette « bulle. Par elle, le fils du pauvre se rend nécessaire au monarque. Elle « tire de la poussière l'esprit immortel, infini. C'est le seul trésor qui < s'agrandisse en se disséminant. Comment le saint-siège apostolique, « d&stiné à l'avancement du bien, n'exaucerait-il pas une telle prière 1 « Oui, au nom de Dieu (et que ce soit au plus grand avantage de la foi, « de la justice et de toute culture intellectuelle), le bourgmestre, les « conseils et les bourgeois de la belle et salubre ville de Bile, reçoivent

^ Bioçra/phie wnversdU. — Biographie de Glaréan, par Hanhart et Schreiber, de Fribourg en Brisgau, 1837. — Yischer, Qesch. der UniversUât Basél^ 1860. — Frenler, Dos Leben und Wirken Glareans, Jahrh. des hist. Veeeins des Kantons GlaruSy heft Xn, 5 et Xm, 10.

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c par leâ présentes et pour toujours une anÎTersité, où s'enseignera « toote science permise, divine et humaine. NoU^ vénérable frère, c Tétéque de Bâie, et après lui chacun de ses successeurs, sera chanc celier de l'institution nouvelle > (12 nov. 1459).

Le 4 avril 1460, l'université de Bâie fut inaugurée avec pompe et organisée, comme celle de Bologne, en quatre facultés: celles de théologie, de médecine, de droit et des arts libéraux. Un recteur magnifique, Georges d'Andlau, avec le sceptre d'argent pour symbole de sa dignité , fut mis à la tête du corps académique. Pour peupler la nouvelle école, on lui accorda de grands privilèges, comme celui d'être jugé par le corps universitaire lui-même. En 1 477, Tévêque-chancelier ayant voulu faire saisir et juger devant son tribunal un étudiant convaincu de voifô de fait sur la personne d'un prêtre de ses amis, le corps des étudiants réclama contre la violation de ses privilèges auprès des chefs suisses, qui revenaient victorieux de Nancy. Ceux-ci prirent avec ardeur la cause des étudiants, et l'évêque fut obligé de respecter une indépendance qui n'était ni sans abus, ni sans danger.

Sous les auspices des Confédérés, qui la considéraient comme le joyau et l'orgueil de leur patrie, l'université de Bile prospéra. Les magistrats, les hommes influents de presque tous les cantons y envoyèrent leurs fils. Nicolas de Plue, dont le patriotique génie, pour être sans culture, n'en cx>mprenait que mieux le prix de Tinstruction, y plaça Jean, Tainé do sas dix enfants ^ De savants profa^eurs venus de Strasbourg, de Paris, de Cologne, de Constantinople même, y enseignèrent avec éclat les difTérentas branches. Mais la grande illustration de Bâie depuis 1521 Hiwi lo Hollandais Érasme, l'esprit le plus élégant, le plus étendu, le plus aimable et le plus railleur aussi du XVl"^ siècle; celui dont les papos. las rois, las savants de tous las pays captaient la faveur et recherchaient hu'orras|>oiidance, et qui écrivit la spirituelle satire intitulée: kloijf <if la /lrfi>, La satire èiail l'arme dont se servaient les lettrés de rèpiMpio |H>ur flagoller las im|>osteurs et les charlatans qui déshonoraient l\wle ot rtiïlisa

L'un do cas dorniors iMait l'alchimiste Paracelse, d'Einsiedeln, plus trni prv^fossour à HAle. qui pnHendait posséder la pierre philosophale, .:'e>t«i'ihre Tari tlo pix^loncor la vie el de changer tous les métaux en or.

On i.Ml ct^iHMidant il Paraceiso des découvertes importantes dans les

* ^ ïF-a 4tt tib «ïo Nîooluït \\t Vhyt af «» trcwT^ pas porté sur le livre matricule i»* '^i:.--«r5iîi?, mais s<^ tjH\in<' «*w n^vanchf mentioBné dans les comptes de TÉtat m i *K ;-??^K>tt a*ttn<^ i;nitUu«uon d<» S li\res accordée à Talné des cinq fils de

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sciences naturelles. II fit, le premier, l'application de la chimie à la médecine, et montra les propriétés de l'antimoine, du mercure, du laudanum et de plusieurs autres corps. La philosophie rehgieuse lui est aussi redevable de belles et graves pensées sur Dieu, le monde et la nature humaine. S'ennuyant à Bâie, il se mit à parcourir les grandes villes de l'Europe, vêtu d'un costume écarlate pour faire plus d'effet, et n'en mourut pas moins de misère à l'hôpital de Salzbourg en 1540.

Un esprit de la même trempe était Corneille Agrippa, de Cologne, qui exerça successivement les fonctions de médecin de ville à Genève (4521 à 1523), à Fribourg (1523-1524) et. à Bâle. Fait prisonnier par les Suisses à la conquête de Pavie, en 1512, il avait reçu un tel accueil au milieu d'eux, qu'il les suivit dans leur pays où il eût trouvé une seconde patrie, s'il avait su fixer quelque part sa course vagabonde. Le séjour de Fribourg, en particulier, parut peu lui sourire. Dans un moment d'humeur, il datait une de ses lettres de Fribourg, ville dépourvue de toute espèce de science et de littérature^. Cette boutade ne l'empêchait pas de dire dans une épître postérieure : fai lamé à Fribourg € des amis pour la vie. »

A côté de ces savants bizarres et pédanlesques, l'université de Bàle comptait des hommes d'un vrai mérite, comme Geiler, de Kaysersberg, près de Schaffhoose, prédicateur et écrivain célèbre dans le genre hnmoridique; Louis Baer, professeur de théologie, fort estimé d'Érasme, qui lui légua sa montre d'or; Jean deStein (Johannes à Lapide), que son origine suisse n'empêcha pas d être promu à la dignité de recteur de l'université de Paris, ou il fut' mêlé aux querelles philosophiques des réalistes et des nominalistes qui troublèrent cette institution pendant plusieurs siècles. A Bâle il brillait surtout comme prédicateur et a laissé cinq volumes de sermons manuscrits qui sont conservés à la bibliothèque. On le trouve plus tard installé comme prédicateur à Berne, où il avait pour ami l'historiographe Anshelm, et il marqua, comme à Bile, par l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits et par son influence réformatrice'.

C'est au Bâiois de Slein et à son ingénieux compatriote, Élie de Lauffen, que revient Thonneur d'avoir doté la Suisse de la première imprimerie, et d'avoir naturalisé ensuite cet art naissant dans la capitale de la France (1470). Le berceau de la typographie en Suisse fut la petite ville de Munster, dans le canton de Lucerne. Élie de Lauffen y

^ A. Daguet, Cornélius Agrippa chez les Suisses. Arch. fie la Soc, éPkistoire du canton de Fribourg^ 1856.

■ Wilhelm Vischer, Otschicf^te der Universiiàt Basel, 169.

était chanoine et y avait formé un aide intelligent dans Ulrich Gering» natif de la même ville et maître es arts de l'université de Bàle. Appelé par Stein à Paris, Gering fut l'un des trois premiers introducteurs de l'imprimerie dans cette grande ville. 11 y acquit une belle fortune qu'il légua à la Sorbonne et aux autres établissements d'instruction de cette capitale.

L'art typographique, établi à Bâle à la même époque, s'y éleva à une hauteur extraordinaire par les soins des Âmerbach et des Froben, savants éditeurs des œuvres d'Érasme, et comparables aux Étiennes et aux Aides, c'est-à-dire aux imprimeurs les plus éminents de Paris et de Venise'. Aussi un vif enthousiasme pour l'essor intellectuel de la cité du Rhin respire-t-il dans certaines lettres du célèbre humaniste de Rotterdam*. Le Grec Jean Lascaris, l'un des beaux génies réfugiés de Bysance, partageait cet enthousiasme.

L'université de Bâle n'absorbait pas tous les talents indigènes. Zurich, l'ancien foyer des muses, voyait fleurir Zwingli, non seulement comme orateur sacré, mais comme chroniqueur et poète. Cet ami de Schinner, qui avait fait avec lui la campagne d'Italie en 1512, en qualité d'aumônier, composa une relation de cette expédition, respirant le plus vif enthousiasme pour ce prélat et las exploits de ses compatriotes au service du pape Jules II. Plus tard, à la vue des plaies cruelles que la vénalité fait à l'indépendance et aux vertus helvétiques, l'indignation s'empare du prêtre patriote et lui dicte ces beaux vers :

Quand Tàme avide et grossière Se prend au vil appât de lor, Elle trahit la foi jurée, Elle se vend déshonorée, Et perd la liberté sacrée, Notre plus précieux trésor.

La liberté n'a de soutien Que dans les vertus héroïques.

^ Parmi les imprimeurs de Bftle se signalèrent encore les Pétri, les Bîschoff, les Oporin, Herwagen, Cratander, etc.

' « Il me semble, disait le grand Érasme, vivre dans le Musée le pins délidenx. < Combien de savants distingués j'ai appris à connaître ici. Tout le monde com- « prend le grec, le latin. Plusieurs y ajoutent l'hébreu. L'un excelle dans l'his- « toire, l'autre dans la théologie; plus loin on trouve un mathématicien profond, « ou un ami des lettres classiques, ou bien encore un jurisconsulte consommé. Ben- « contre unique. Du moins n'ai-je rien vu de pareil ailleurs. Puis, science à part, € que d'union, d'aménité, de cordialité; on dirait le même cœur. > Épttres d'Érasme, I, 35, cité par Hottinger, Biatoire de la Cottfidéralion (traduction de M. YulUemin, 166).

Dans le portrait que les contemporains tracent de Zwingli, le curé de Zurich nous est représenté comme un homme plein de gaîté, jouant du luth et de la flûte à ravir, affable envers chacun, admettant les paysans à sa table avec les grands, assez épris des sages de l'antiquité pour leur donner une place dans le paradis à côté des plus saints patriarches.

Érasme, dont Zwingli était alors Tami et l'admirateur, écrivait: « Je félicite la nation helvétique d'avoir un homme qui travaille, par € ses études, à l'ennoblir et k polir ses mœurs. i> Un autre ami de Zwingli, l'avoyer fribourgeois Falk lui offrait en 4515 la jouissance de la belle maison qu'il avait acquise à Pavie et de la campagne qu'il avait à douze milles de cette ville. Falk était un grand ami des livres et des savants. Mais de ses relations avec Zwingli on ne saurait conclure^ avec quelques auteurs, J. J. Hottinger, par exemple, qu'il eût abondé dans le sens de ses doctrines, s'il eût encore vécu quand le réformateur rompit avec Rome. Falk mourut dans l'ile de Rhodes en 1519, au beau milieu du second pèlerinage qu'il avait entrepris à la Terre-Sainte, en expiation de ses péchés dont le plus mince n'était pas la part qu'il avait prise au meurtre judiciaire de l'avoyer d'Arsent.

A Berne brillait le chanoine Wœlflin, professeur de Schinner et de Zwingli, auteur d'une vie de Nicolas de Flue en latin, dédiée au cardinal de Sion, éditée en 1508; à Lucerne, le cordelier Myconius, auteur d'un commentaire instructif sur V Éloge de fHelvètie de Glaréan. Saint- Gall, sous son abbé Ulric VIII, redevenait le sanctuaire des muses (histoire, éloquence, poésie, calligraphie). Saint-Gall était aussi la patrie de ce Watt ou Vadian, poète et orateur, couronné par l'empereur MaximiUen P^ et autour duquel se pressaient à Vienne des auditeurs de toutes nations.

Genève, ville politique et guerrière plus que littéraire et scientifique, n'était cependant pas dépourvue d'hommes de savoir et de talent, comme ce Jean Alarmet de Brogny, natif de Savoie, qui y devint évêque-cardinal, et fut l'un des vice-présidents du concile de Constance. Brogny voulut fonder une université à Genève, mais ne trouva pas le concours nécessaire parmi les citoyens *. Cependant une preuve que la culture de l'esprit n'était pas aussi dédaignée dans cette ville qu'ont voulu le dire certains historiens de la réforme religieuse, c'est l'existence d'une imprimerie en 1478, c'est-à-dire un quart de siècle avant l'introduction de cet art à Zurich, en 1 504.

^ Senebier, Wst. littéraire de Genève. Brogny moarat à Rome en 1426, mais il est inhnmé dans la chapelle des Macchabées, à Genève*

430 LA aVlUSATlOX AU XV"* SIÈCLE.

Un fait curieux et qui n'a pas été assez relevé, montre le prix que les Confédérés mettaient aux choses de l'esprit C'est le soin qu'ils prenaient dans leurs traités avec la France et les autres pays, de stipuler en faveur de leurs jeunes gens la création de bourses universitaires. D'après le traité signé avec François I^, en 1516, chaque canton avait droit pour un de ses étudiants à une bourse de 100 écus à l'université de Paris. Eu 1 521 , par le traité de Lucerne, le chiffre de 100 écus fut porté à 120. La diète suisse se faisait également un devoir de protéger ceux de ses concitoyens qui honoraient le pays par leurs talents. En 1514. lorsque parut la Deuripiion de rHehéUe, la diète, à laquelle ce livre était dédié, avait accordé à l'auteur, le poète Glaréan, une gratification de 20 florins du Rhin. Elle lui procura, en outre, une pension annuelle de 100 florins du duc de Milan pour le cas où il se rendrait à l'université de Pavie comme il en avait alors le projet. Lorsqu'il se fut décidé, au contraire, pour celle de Paris, la diète lui obtint une pension et un accueil favorable (1517). Quand le poète eut quitté Paris pour retourner à B.He, les cantons suisses, à la demande des Glai'onnais, intervenaient encore auprès de François I^ pour que ce prince daignât lui conserver sa pension. Le roi consentit à lui payer 120 écus par an, en se déclarant prêt à lui maintenir tous ses avantages précédents, s'il consentait à retourner à Paris et à reprendre la chaire qu'il avait au Collège de France V

Les Beaux-Arts, favorisés par les richesses et le luxe, héritage de Grandson et des guerres mercenaires, suivirent le progrès des sciences et des lettres. Le XV°*« siècle voit s'élever une foule de temples, d'hôtels de ville, de clochers, de statues, de ponts, de fontaines et d'édifices publics et privés de tous genres. La collégiale de Saint- V^incent, à Berne, et la tour de Saint-Nicolas, à Fribourg, sont les produits les plus remarquables de l'art religieux à cette époque. Les hôtels de ville de Bâie, de Lucerne, de Berne, de Fribourg, de Sursée et de Zoug datent également des premières années du XYI"*" siècle comprises dans la période de la renaissance.

Les artistes qui ont travaillé à ces édifices, architectes et sculpteurs, étaient des penseurs hardis, dont le ciseau satirique sculptait sur la pierre ou le bois des scènes allégoriques et des figures grotesques, peu flatteuses pour les grands et le clergé du temps, dans le genre de celle de certain cardinal dans le JugemerU dernier de Michel-Ange à Rome. Grande était alors la liberté de l'art. Les artistes suisses appartenaient

1 Segesser, eidg. AbschUdt, de 1500 à 1520. 1051.

à la vaste association des Francs-maçons ou TaiUewrs de pierre (Steinmetzen) très répandue en Allemagne et dont les principaux centres étaient Strasbourg, Vienne, Cologne et Zurich. A la loge maîtresse de Zurich étaient subordonnées celles de Berne, Lucerne et BAle. Pour devenir associé, il fallait connaître son art, avoir de bonnes mœurs et remplir ""les devoirs de sa religion et de son état. On cite parmi les meilleurs architectes du XV™® siècle, Malhias Œnsinger, connu par sa coopération à la b&tisse de Saint- Vincent de Berne et Georges du Jordel, qui a travaillé à la tour de Saint-Nicolas de Fribourg. Un architecte bernois, Stéphan Hurder, jouissait d'un grand crédit dans Tassodation maçonnique.

L'architecture militaire luttait de hardiesse et de majesté avec l'architecture religieuse et civile. Ou peut s'en faire une idée en contemplant ces remparts qui courent sur les rochers de Fribourg, descendent dans les abîmes et en remontent à tire d'ailes, entourant la ville de Berthold IV de Zsehringen d'un triple rang de murailles que flanquaient alors seize tours à l'épreuve de l'artillerie du siècle. Les étrangers s'extasiaient devant ces prodiges de l'art comme on s'extasie aujourd'hui devant Torgue de Mooser, et le Tyrtée des batailles suisses, le Souabe Veit Weber, saluait d'un hymne radieux la cité fortifiée et imprenable qui allait servir de clé et de boulevard à la Confédération du côté de la France :

Allégresse! Fribourg est pleine de bravesl.de braves fermes comme des lions. Donnez-vous l'assaut quelque pai*t, vite, vous voyez courir à Tenvi les fiers gars de Fribourg.

Ah! solides sont tes murailles et bien doublées de tours 1 tu ne laisses pas chômer ton or et tu bâtis sans cesse nouveaux bastions et remparts. Bourgogne ne pourra te nuire.

Les maisons particuUères rivalisaient à Fribourg avec les édifices publics. Quelques-unes de ces maisons existent encore au quartier de la Neuveville et attiraient récemment l'attention du savant auteur des arts plastiques en Suisse par leurs façades gothiques artistement ornées \

^ Rahn, 427. Les constructions gothiques les plus importantes et les mieux conservées de la Suisse romande se voient à Genève dans la Cité, à Romont (Pauberge du Cerf et la maison Pugin), à Moudon (l'hôtel de la Poste) et à Sion la maison Snpersax. M. Rahn cite encore PHôtel de ville à Bienne, les maisons de la rue du Château à Cerlier, à Berne même l'Hôtel de ville avant la déplorable restauration dont il a été l'objet, et la maison des Boubenberg avec son arcade aux voûtes étoilées.

4o2 LA CIVILISATION AD XV"* SIÈCLE.

La peinture à l'huile, cultivée à Baie, à Berne, à Lucerne, à Fribourg, avait pour représentant le plus illustre, Hans Holbein, auteur plein de génie du Christ mourant, du portrait d'Érasme et de ceux des rois Charles-Quint et Henri VIII '. Ces monarques, à la cour desquels Holbein fit de fréquents séjours, traitaient cet artiste de génie comme un ami et un égal. Il régnait en effet par le talent comme eux par la naissance, et fut, avec Lucas Cranach, le chef de l'école allemande. Antérieurement à Holbein, avait brillé le peintre fribourgeois Hans Friess, auteur de tableaux remarquables, que leur coloris et certaine analogie de monogramme ont fait confondre avec les œuvres dû grand maître de l'école allemande. La chronique des cordeliers de Fribourg appelle Friess « pictor celeberrinuis totim Helvetiœ. L'ancienne danse des morts dont on découvre encore quelques vestiges sur la peinture plus récente qui la recouvre a été attribuée sans preuve à Hans Friess*.

D'autres artistes moins connus, mais inspirés par le patriotisme, décoraient les murailles des chapelles historiques, les galeries des ponu et la façade des maisons particulières, de peintures reproduisant les IraiU de la vie de Guillaume Tell el des héros de la Suisse primitive. C'est à quelque peintre ou poète du XV"^ siècle qu'est due la touchante légende de Guillaume Tell donnant sa vie pour sauver celle d'un enfant qui se noyait dans le torrent du Schsechen, et se dévouant ainsi pour un seul, après s'être dévoué pour tout un peuple. Celte légende, recueillie par Uhland, a fourni à ce grand poète contemporain le sujet de son admirable ballade intitulée < La mort de Guillaume Tell. »

Malgré les progrès de la culture intellectuelle, lamour du roenreilleiiv et les croyanc4^ superstitieuses faussaient les meilleurs esprits el étendaient leur empire jusque dans le domaine des sciences naturelles '. Mais gi'fice aux découvertes de véritables savants, la lumière ne devait pas tarder à poindre dans cette partie des sciences. Ici encore, le grand rénovateur sera 1 un de nos compatriotes, Tillustre Conrad Gessoer. dont les beaux travaux font même aujourd'hui ladmiration du monde scientifique.

' On lui a attribué aussi une Dans* d^ Morts, peinture à U firesqne besaconp plus ancienne et qui date du milieu du XV<^ siècle. Les peiatnres mnrmles abondaient dans les couvents de Râle. An XT** siècle appartiennent aosâ les belles stalles gothiques de Fribourg et de Hauterire.

• A. Daguet, Hans Friess, peintre fribourgeois des XV-* et XVÎ-» siècles éass rÉmulation. lUctêf friboHrijefMSf, chez Schmid-Roth, Fribourg, 1S55. Voir aussi les articles de M. Hb-Heusler de Râle, dans Zaïhn, Jahràmch/ur £î«ff, 1S69.

^ Le prêTot Hsmmerlein Contait foi anx enlèvements de persoBBCS par le «Sible K à la rertu de la lettre X contre la peste. A la requête du gum c if gat de Berne, rérèque de Lausanne excommunia les hanmetons.

Les MOBURS du peuple suisse offraieut alors un étonnant mélange de jovialité bouffonne et de sensualité raffinée, de bonhomie naïve et d'audace guerrière. La sobriété avait été longtemps une des vertus distinctives des Confédérés. Un proverbe expressif flétrissait l'homme intempérant, qui, au lait succulent des troupeaux et à l'eau pure des fontaines et des sources, préférait les boissons fermentées et les jouissances dangereuses qu'elles procurent : « Beaucoup boire est d'un pourceau ou d'un lansquenet * . »

Mais les dernières guerres, celles d'Italie particulièrement, avaient bien modiGé les idées et les habitudes à cet égard. Bientôt les Suisses n'eurent rien à reprocher aux lansquenets et un autre proverbe moins honorable pour notre nation se répandit en Europe '.

La frugalité des repas, la simplicité dans l'habillement et la ndanière de vivre, en général, furent atteintes du même coup. Rien de plus commun dans la vieille Suisse, même au sein des maisons féodales, comme celle des barons d'Attinghausen, que de voir toute la famille, sans distinction de maîtres et de valets, s'asseoir à la même table, servie pour tous de légumes, parfois d'un plat de viande, et boire à la ronde dans la même coupe. La place d'honneur appartenait aux cheveux blancs. Heureux et béni Taïenl encore vert, autour duquel prenaient place des générations d'enfants et de petits-enfants! On dînait à 9 heures du matin; on prenait plus tard le pain de la vêprée (Vesperbrod). Chaque repas commençait par la bénédiction et se terminait par les^rdces que prononçait, recueilli et nu-tête, le patriarche de la famille.

Au XV°*® siècle, plusieurs de ces touchants usages disparurent avec les progrès de l'immoralité et du luxe. Pour réprimer les abus, on prodigua en vain les lois somptuaires. Les pourpoints de soie aux agrafes d'argent, réservés jusque-là aux nobles, les chapeaux de feutre et les barettes rouges ornées de panaches devinrent d'un usage de plus en plus général. Le haut-de-chausses de toutes couleurs et à raies s'élargit indécemment; le pourpoint s'ouvrit pour laisser passer une chemise bouffante ornée de chaînettes d'argent. Les femmes surtout se firent remarquer par le raffinement et l'extravagance de leur toilette.

Les mauvais lieux se multiplièrent et jouirent d'une faveur révoltante dans des villes qui n'avaient pas même d'écoles pour le^ enfants. Le centre de la corruption étaient les bains de Baden, où afiluaient des personnes de toutes les classes et de tous les pays, attirées par la

^ « Yiel trinken ist s&uisch, landsknechtisch. * « Boire comme un Suisse. »

454 LA avIUSATION AU XT"* SIÊIXE.

séduction du vice et rimpunité la plus complète. L'incondnite engendra des maladies affreuses que tout l'art des charlatans et des juifs qui pratiquaient alors la médecine se montra impuissant à guérir.

Un peuple gai et loyal se fait pardonner bien des choses. Les étrangers qui parcouraient les cantons au XV"^ siècle, louent tous la frandiise des Suisses, la gaîté de leurs propos et de leurs fêtes. La joie générale éclatait avec le plus d^entrain dans les folies du camaral, où la danse, la lutte, les cortèges ridicules alternaient avec des festins auxquels prenaient part toutes les classes de citoyens. Les plus gais des Suisses étaient les Lucernois. Leur bouffon Fritschi, le Tntoulet de la Suisse, faisait par ses contorsions et ses saillies les délices de tous les cantons. Les Bâïois ayant enlevé Fritschi et refusant de le rendre aux Lucernois, ces derniers s'avisèrent d aller le chercher en grande pompe, les deux avoyers et tout le conseil en tète.

L'ours figurait dans les écussons et les drapeaux de Berne, depuis que Berthold Y (selon la légende) avait tué un de ces animaux sur l'emplacement même où s'éleva cette ville. A la fin du XV"^ siècle, les Bernois voulurent avoir vivant leur animal symbolique, et construisirent la loge et la fosse que Ton voit SLupnri^hui {Bœrengraben). Les premiers hôtes du Bœrengraben furent ou bien les petits ours qu'un vaillant guerrier bernois, Rodolphe Nsegeli, père du célèbre avoyer de ce nom, avait pris au général français La Trémoille pendant la guerre de 1512, ou le fameux ours apprivoisé qui suivait partout le duc René de Lorraine. Ce prince l'avait dressé à gratter à la porte de la salle où se tenait la diète, dans l'espoir, sans doute, de se rendre propices messeigneurs par c«tte gentillesse d'un nouveau genre.

L'originalité était dans les mœurs ; elle se retrouve dans la vie des hommes les plus cultivés de l'époque. La biographie du célèbre Glaréan en offre plus d'un exemple. Au commencement de son séjour à Bile, les professeurs qui étaient jaloux de son mérito ne lui ayant pas assigné une place convenable, un jour de thèse et de concours académique, il parut dans l'auditoire monté sur un âne, aucuns disent sur un cheval. Une autre fois, des touristes italiens (il s'en trouvait déjà à cette époque) ayant demandé à voir le célèbre Glaréan, il se montra à eux, assis dans un fauteuil de parade, revêtu des insignes du poète couronné, et les congédia sans avoir échangé avec eux une seule parole \

L'originalité ici n'est pas exempte d'affectation et d'orgueil. Nous aimons mieux le trait de Jean de Brogny qui, devenu évèque de Ge-

^ Schreiber (Heinrich), Loriti Olareanus, Freibarg, 1878, 23.

nève et Cardinal, ne rougissait point de rappeler dans une peinture de sa chapelle des Macchabées les pourceaux qu'il avait gardés dans son enfance. Un autre prélat, le fameux cardinal Scbinner, mettait son originalité dans la reconnaissance. Dans sa jeunesse, lorsqu'il était encore pauvre étudiant, il avait reçu les secours d'une brave femme de Berne, presque aussi pauvre que lui. On rapporte que, passant dans cette ville un grand nombre d'années après, il se souvint de la pauvre veuve, fit servir dans sa mansarde un splendide festin, auquel il assista avec les personnes de sa suite, et laissa en cadeau à sa bienfaitrice toute l'argenterie qui avait paru sur la table \ On éprouverait quelque embarras à concilier ce trait de générosité avec ce que nous avons dit plus haut du cardinal de Sion, si on ne savait par l'histoire et la psychologie quel abîme de contradictions peut receler le cœur humain.

^ Le père Furrer a fait, en passant, allusion à cette anecdote qni se trouve rapportée dans les chroniques du temps et dans Poavrage curieux et rare du jésuite Angelinus Gazœus. Pia HUaria. Dillingen, 1623.

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