Désastres des Helvètes. — Claudia» Ceasus
(69 ap. J««C«)
L'un des fléaux attachés à la perle de l'indépendance, c'est le séjour des garnisons étrangères. La légion Rapace, stationnée à Vindonissa, profitant des troubles occasionnés par l'assassinat de l'empereur Galba, à Rome (le 1 9 janvier 69), mit la main sur la solde destinée à la garnison helvétique. Les Helvètes, indignés, interceptèrent les lettres de la légion Rapace et apprirent par leur jcontenu qu'il s'agissait de placer Vitellius sur le trône. Fidèles à Galba, dont ils ignoraient la fin tragique, ils jetèrent en prison le centurion et les soldats chargés de porter ces lettres à l'armée du Danube. L'un des chefs de cette armée était Cécina, jeune et athlétique général dont le portrait, tracé par l'historien romain Tacite, est celui d'un chef impétueux, avide de sang et de butin. « Cécina, » dit Tacite, « qui ne cherchait qu'un prétexte, se riiet sou- « dain en marche, porte le fer et le feu dans les campagnes de THel- ^ vétie, dévaste un municipe célèbre par ses eaux minérales et la « beauté de ses sites *, et ordonne aux auxiliaires de la Rhétie de « prendre les Helvètes à dos pendant qu'il les attaquera en face avec « ses légions.
a Intrépides avant l'action, les Helvètes avaient choisi pour leur « général Claudius Sévérus. Mais ne sachant plus ni manier les armes « ni garder leurs rangs et manœuvrer avec ensemble, ils se montrèrent « timides dans le danger et incapables de se mesurer avec des vétérans. « Des villes ouvertes et des remparts tombant en ruines ne pouvaient « leur offrir aucun refuge assuré. Attaqués à la fois par les légions ro- <ic maines, les auxiliaires de la Rhétie et la milice même de œ pays, <( dont la jeunesse est rompue aux armes, les Helvètes sont battus et
taire de la lY*'* légion macédonique, reçut de l'empereur Claude une couronne d'or et une lance sans fer pour avoir consenti à reprendre les armes sous cet empereur qui l'avait fait venir dans la Grande-Bretagne. A sa mort, la colonie de vétérans d'Aventicum, dont nous parlions tout à l'heure, lui érigea un monument. La fille de ce Camillus, Festilla, flamine ou prêtresse d'Auguste, probablement à Aventicum, fut une si bonne voisine pour Eburodunum (Yverdon), que les vicani, ou habitants de ce viens, lui élevèrent un monument. (Yoir pour les Gamilli, Mommsen, Inscriptiones, avec les additions de Keller et Meyer, dans les Mittheilun" gen, et un article spécial dans V Indicateur d*aniiquités, de J.-J. MuUer, professeur À l'Université de Zurich.)
^ « In modum municipii exstructus locus » (Tacite, Histor,^ 1)67). Bade (Aquae) n'est pas nommé, mais il est aisé de reconnaître ici l'Aix helvétique.
« fuient, en jetant leurs aimes, vers le mont Vocétius*. Les cavaliers
< thraces les poursuivent et les soldats rhétiens et germains les tra- « quent dans les forêts et les lieu?c les plus sauvages, Des milliers « d'Helvètes sont tués, d'autres vendus comme esclaves.
« Cécina, dont la vengeance n'était pas assouvie, se dirige sur Avenue ticum, la capitale du pays. Les citoyens épouvantés offrent de se « rendre à discrétion. Cécina exige avant tout la mort de Julius Al- « pinus, un des chefs de la nation et qu'il ^désigne comme l'instiga- « teur de la guerre. Cela fait, il déclare laisser à Yitellius le soin de « pardonner à THelvétie ou de sévir contre les restes de cette nation « malheureuse •. »
Une députation, composée des hommes les plus considérés de la nation, part en toute hâte pour essayer de fléchir le nouvel empereur, qai résidait dans une ville de la Gaule. « Il est difficile à dire, » raconte Tacite, dont nous continuons à traduire le récit, « qui de l'empereur « ou des soldats se montra le plus implacable envers les envoyés des « Helvètes. La soldatesque demande l'extermination de la nation en- « tière; les épées nues brillent sous le visage des ambassadeurs ; la
< bouche de Yitellius proférait des menaces, lorsque Claudius Cossus, « l'un des envoyés, doué d'une éloquence remarquable (vir notae fa-
< cundiae) et cachant habilement l'éloquence sous les pleurs, parvint à
< toucher le cœur des soldats. Ceux-ci passant alors, comme il arrive « en pareil cas, de l'extrême fureur à l'attendrissement, réclament avec
< larmes et obtiennent la grâce de l'Helvétie entière*. »
Cécina, après avoir attendu quelques jours en Helvétie la décision de VitelUus, quitta ce pays à la nouvelle du pardon accordé par ce prince.
< C'est ainsi, » dit un éloquent historien, « qu'un seul homme • sauva la nation *. »
Le trait de Claudius Cossus est en effet l'un des miracles de l'éloquence patriotique. 11 n'est pas le seul qu'auront à enregistrer les annales de notre patrie.
' Tous les historiens suisses ont placé ce mont Yocétius au Bôtzberg, colline qui sépare le Frickthal de la vaUée de TAar. Dans son Histoire de Vancien pays de Berne (en allemand), M. L. Wurstemberger,seul, penche pour placer le théfttre de ce combat à Buchegg, près de Soleure (II, 361).
' Tacite, \Histor., 58. Pas un mot de Julia Alpinula, fille d'Âlpinus, dans ces lignes. L'épitaphe, souvent citée et si touchante de Julia, est l'œuvre d'un faussaire.
* Tacite, mstar,, 69.
* Jean de MuUer (trad. par Monnard); I, 63.
#• Gloire d'ATentlcam sons Vespaslen et ses saceessears.
(De l'ail 70 ap. J-C. à Tan 200.)
Le règne réparateur de Vespasien et de quelques-uns de ses successeurs releva l'Helvétie de ses désastres et lui procura même un certain éclat extérieur; mais elle ne recouvra pas la dignité morale qui seule peut rendre un peuple libre et honorable k ses propres yeux comme aux veux (\es> autres.
Vespasien n'était pas né k Aventicum, mais son père Sabinus avait vécu bien des années dans cette ville où il faisait la banque et où il finit ses jours*. Reconnaissant des bons procédés dont son père avait été Tobjet chez les Helvètes, et peut-être aussi de leur fidélité pour Galba, Vespasien commença par éloigner la légion Rapace et la remplaça par la légion XI™® appelée Fidèle (Claudia pia fidelis). Ce prince s'empressa ensuite de rebîitir Aventicum qui avait souffert dans la guerre de Cécina, et la peupla d'une colonie flavienne*. Une population nombreuse se presse dans son enceinte agrandie, embellie de somptueux édifices et flanquée de 80 k 90 tours. Des colonnes railiaires reliaient tout le territoire des Helvètes k la métropole.
Après la mort de Vespasien, son œuvre de protection et d'embellissement fut continuée par son fils et successeur Titus (79-81).
Touchée des bienfaits de Vespasien, THelvétie éleva des statues et des arcs-de-triomphe k ce restaurateur de la patrie. Lorsque Titus marcha contre Jérusalem, 9,000 Helvètes, si l'on en croit une tradition, suivirent ce prince k ce fameux siège où périrent 1,100,000 Juifs. Au retour, frappés d'une ressemblance qui paraît bien réelle même aux voyageurs d'aujourd'hui, ils auraient donné le nom de lac de Génézareth au lac d'Avenches, et de Gahlée k la contrée environnante'.
Les bons empereurs, Trajan, Adrien, Antonin le Pieux, Marc- Aurèle (de 98 k 380), ne se montrèrent pas moins bienveillants pour
^ D'après Suétone, dont le texte dit positivement eœercuit fœnus, M. Vuniemin {Histoire de la Confédération suisse, 83) se trompe en attribuant à Sabinus les fonctions de percepteur général qu'il avait exercées en Asie où on lui érigea des statues avec cette inscription en grec : « An receveur intègre » (KAAns TEAfiNHSANTi', Suétone, I).
^ Dans les Inscriptiones, Aventicum porte le titre de Colonia pia, Flavia, œnstans y emerita Helvetiorum fœderata. D'autres fois elle est tout simplement appelée Colonia Helvetiorum (Mommsen).
^ Frédégaire et Fréculphe, dans la Biblioth, Max. Pat XIV. Indicateur â^histoire de Zurich {décembre IS69). — Voir sur Aventicum, le substantiel mémoire de M. Hagen, professeur à Berne, 1876.
rHelvétie. Des ponts, des routes, des colonnes milliaires, des médailles, attestent leur munificence.
Le règne de Marc-Aurèle voit Genève relever ses murs détruits par un incendie. Les inscriptions parlent d'un Marcianus, mort édile dans cette ville, qu'une main cruelle aurait enlevé à sa famille.
Bien que simple viens, Lausanne n'avait guère moins d'importance que Genève. Elle avait pour curateur P. Clodius, sévir augustal et du Conventus helvétique. Le lac Léman porte le nom de Lousanna dans ritinéraire d'Antonin. Cet Itinéraire, qui est, comme nous l'avons dit plus haut, du III"« siècle (211-217 ap. J.-C), nous révèle l'existence d'un nouveau viens, celui d'Urba (Orbe) dans le pays de Vaud \
Un monument érigé au corps enseignant d'Aventicum par deux citoyens de cette ville nommé Hygin et Hermès, est un beau témoignage du mérite des professeurs et de la gratitude des habitants. Les noms de ces admirateurs du savoir révèlent une origine hellénique ou massaliote.
Les noms grecs sont très-communs pendant cette période dans les monuments de l'Helvétie; on en trouve plusieurs dans la liwSte des citoyens qui remplissaient les fonctions de sévirs à Genava, et Aventicum. Des médailles grecques, frappées en l'honneur d'Hercule ont été découvertes près de la route romaine de TÉtraz, au canton de Vaud. Sur les rives du Léman et de la Broyé, paraît avoir fleuri toute une petite Grèce helvétique, dont Aventicum était le centre, comme Massalia (Marseille) formait celui de la Grèce gauloise.
Une délicatesse athénienne respire dans les inscriptions de cette époque. Tantôt elles peignent d'une manière touchante le bonheur domestique*., tantôt elles révèlent une gaieté railleuse; tantôt elles trahissent une insouciance maladive qui touche à l'affaissement moral et signale le raffinement des esprits, mais aussi le déclin des nations. .
C'est que, sous des dehors séduisants, la corruption morale, comme un ver rongeur, dévorait la société romaine et cachait le trépas cruel sous ces fleurs de l'arrière-saison.
^ La carte de Peutînger (280-306) renferme le même nom.
' < A son épouse incomparable et sainte, affranchie bien-aimée, Mansaetinia Juliana, son patron Mansuetinius Patemus. > Cette épitaphe se trouve encastrée dans le mur de St-Pierre à Genève. Cette autre inscription : « A ^lia Modestina, < qui a vécu deux et six mois ^lius Cladeus et Caninia Modestina, ses parents à « lenr fille très-douce, » se voit à Avenches sur la paroi de la chapelle de Ste Marie-Madeleine. Parmi les noms grecs des inscriptions on trouve ceux de Marathonius, Carpophore, Amphion, Philogenes, Anchialus, Dœdalus, Philagathus, Diadumenns.
HISTOIBE SUISSE. 3
3i DOMINATION ROMAINE.
5* Cliote de l'empire romain et da paganisme*
Rome, frugale, laborieuse, craignant les dieux, avait donné les plus beaux exemples de désintéressement, de bonne foi, de probité, de patriotisme. Mais une fois maîtresse des peuples et des trésors de Tunivers, elle s'énerva dans la mollesse et n'eut plus d'autres pensées que la bonne chère et les spectacles. Spectacles impudiques et sanglants, où des milliers de malheureux expiraient dans l'arène sous le glaive des gladiateurs ou sous la dent des bêtes féroces, aux yeux avides de spectateurs des deux sexes. Dépouillé de tous les droits de l'humanité, l'esclave n'était qu'un animal, qu'une chose, dont le Romain corrompu et cruel pouvait disposer au gré de ses passions. Le sort de la famille n'était guère plus tolérable. Une polygamie honteuse avilissait la femme et livrait l'enfant au contact impur de l'affranchi et de Feunuque. Les histrions, les cuisiniers et les danseuses étaient les personnes les plus recherchées de cette société livrée entièrement aux plaisirs des sens. Le chef de l'empire, auquel le pouvoir illimité qu'il exerçait eût permis de porter quelque remède aux plaies de l'état social, était souvent choisi parmi les hommes les plus vils de l'empire. Quinze de ces Césars improvisés tombèrent sous le fer même de la soldatesque appelée à les défendre. Les nobles Romains étaient à la fin tellement dégénérés qu'on en vit se couper le pouce pour se faire exempter du service militaire.
Un grossier matérialisme avait remplacé la croyance aux dieux, et Rome entière applaudissait au théâtre ce passage de Senèque : « Après « la mort il n'est rien, et la mort elle-même n'est rien. » Mais les mêmes hommes qu'enivrait la pensée de leur anéantissement total étaient attentifs aux moindres présages, et fouillaient avidement les entrailles de malheureux enfants, victimes d'une superstition cruelle.
Quand une société est descendue à ce point de démoralisation, il faut qu'elle périsse sous les coups de la force brutale, ou qu'elle se renouvelle sous l'empire de doctrines régénératrices. Les deux choses s'accomplirent pour la société romaine. Détruite par les Rarbares, elle fut en quelque sorte renouvelée par le christianisme et sous Taclion vivifiante d'une race jeune et énergique, étrangère à la civilisation, mais aussi aux excès qui avaient perdu l'empire romain.