‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 13 sur 77 · Coup d'œil sur les Allemannes, les Ostrogotbs · texte numérisé non relu

Coup d'œil sur les Allemannes, les Ostrogotbs

et les Burgnndes.

Ces trois peuples,' différents entre eux de mœurs et de culture, ne traitèrent pas de la même manière les indigènes appelés k vivre à côté d'eux et sous leur domination.

Les Allemannes, ennemis des villes et entourés de grands chiens de chasse dans leurs métairies isolées (Hôfe), dépouillèrent les anciens propriétaires de leurs domaines et les réduisirent à la condition de serfs-laboureurs et bergers. Les Allemannes n'aimaient que les forêts et les pâturages communs (Allmend) : aussi le sol occupé par eux demeura-t-il presque partout en friche. Loin d'adoucir ses mœurs, la religion de TAUemanne le rendait encore plus farouche et plus superstitieux. Adorateur du sombre dieu Odin ou Wodan, il lui offrait de la bière dans les forêts de chêne et lui sacrifiait des chevaux blancs sur les bords du Rhin avec d'effroyables clameurs. La nation des Allemannes ou Suèves (Souabes) se divisait en deux branches : les Allemannes septentrionaux ou habitants de Worms, de Trêves et du Palatinat où ils avaient remplacé les Burgundes, et les Allemannes du sud cantonnés dans l'Alsace et la Suisse. Dans ce dernier pays, le cours supérieur et moyen de l'Aar formait la limite entre les Allemannes et les Burgundes. Bâle était une ville allemanne, Soleure une ville bargunde*.

Les Goths, convertis au christianisme d'Arius par Tévêque Ulphilas, traducteur éloquent de la Bible en dialecte gothique (318-388), étaient un peuple doux, équitable et qu'avait civilisé le contact des Romains. Ils ne prirent aux indigènes que le tiers de leurs propriétés. Les Goths de la Rhétie, joints à ceux d'Italie, obéissaient à Théodoric, le plus

^ Jahn, n,391.

éclairé des rois barbares et résidant à Ravenne. Les Biirgundes, catholiques à leur entrée dans la Gaule, ariens plus tard à l'exemple des Visigoths* et un peu moins civilisés qu'eux, se firent céder d'abord le tiers des terres et le tiers des esclaves*. Les Burgundes étaient un peuple à la fois chasseur, pasteur, agricole '. Dans le partage fait avec les indigènes ou Gallo-Romains, les Burgundes se seraient réservé les contrées plantureuses et giboyeuses et n'auraient laissé aux anciens habitants que les terres labourables et les villes; ainsi l'a dit l'un des pères de notre histoire romande, Frédéric de Gingins, et on l'a répété après lui. Les Burgundes, ainsi que Ta révélé une étude plus attentive du texte de leur loi, devinrent au contraire les hôtes des anciens propriétaires et partagèrent jusqu'aux habitations elles-mêmes dont une partie dut être réservée à ces guerriers et à leurs familles. Pour faire les parts ou lots, on eut recours au sort, ce grand régulateur des litiges chez les peuples les plus éclairés de l'antiquité \

Les Burgundes auraient également, selon Gingins, divisé le pays aujourd'hui nommé Suisse romande en sept contrées ou comtés :

Le pays de Vaud (la patria Vaudi des siècles suivants); — le Vully et la contrée d'Avenches ; — le pays de Nugerol ou Neuchâtel ; — l'Uechtland (pays oriental ou pays désert), entre Fribourg et Berne ; — le pays d'Ogo ou d'En-Haut, ou comté de Gruyère ; — le Vieux Chablais (de Vevey à Aigle) ; — et le comté de Nyon. Mais cette division, en ce qui concerne le V™« siècle du moins, ne repose sur aucune base positive ou historique *.

La nation entière des Burgundes ne dépassait pas, selon certaines chroniques du temps, le chiffre de 80,000 hommes. Mais on a des raisons de supposer que c'est de 80,000 combattants ou d'une émigration partielle qu'il est question ici. La nation entière des Burgundes

*■ Ils avaient embrassé le catholicisme à leur entrée dans les Gaules vers 419 et y restèrent attachés jusque vers 472.

* Jahn, loc. cit.

' Jahn, loc. cit.

^ Binding veut même qu'on se soit servi d'une urne (loostopf), Jahn trouve l'assertion hasardée. Le premier de ces écrivains malmène fort Gingins qu'il appelle dédaigneusement un antiquaire suisse. Il parait ignorer les grands services rendus à l'histoire par cet éminent écrivain en dépit de quelques erreurs de système qu'explique l'état des études historiques, quand ses livres ont paru.

^ Le nom d'Uecfatland, dont le sens est encore obscur, et qui désigne la contrée comprise entre Berne et Fribourg, ne figure pas dans les documents antérieurs au XI™« siècle. Le nom de Vaud (Civitatis Yaldensis) est plus ancien, mais ne se trouve pour la première fois qu'au IX">« siècle (839). Jahn fait le nom de Vaud d'origine burgunde, II, 396.

LKS PEUPLES GERMANIQUES. 43

s'élevait, selon les calculs faits, à 200,000 *. Ce chiffre avait été un peu réduit par la guerre qu'ils soutinrent contre les Romains de la Gaule, puis par leur guerre mémorable contre les Huns, à laquelle ils prirent part avec les Romains, les Francs et les Visigoths. Mais par leur vaillance et leur taille de sept pieds, ces barbares imposaient aux Gallo- Romains réduits à se moquer entre eux à voix basse « de ces bandes « chevelues, voraces, sentant l'ail, chantant d'une voix rauque et avinée < les exploits de leurs ancêtres *. »

D'ailleurs, devenus les maîtres du pays, les Burgundes se firent supporter par leur bonhomie, leur respect pour la civilisation romaine et par leur tolérance religieuse.

L'écrivain espagnol contemporain Orose a cependant un peu exagéré quand il a dit qu'ils traitèrent les indigènes et les Romains moins en sujets qu'en frères \ Le second partage qu'eurent à subir les anciens habitants par suite de l'arrivée de nouveaux hôtes Burgundes venus tardivement des bords du Rhin, n'était pas fait pour adoucir les inconvénients du premier, et la possession des terres incultes (exarta) donna lieu aussi à de nouveaux tiraillements. Le roi des Burgundes dut intervenir pour réprimer les prétentions excessives et les empiétements des Faramans, qui formaient probablement la noblesse militaire chez les Burgundes *. Ce nom de Faramans ne se trouve que deux fois dans la loi Gombette et a été l'objet d'interprétations assez diverses. Frédégaire, au VU""® siècle, parlait des Farons ou nobles burgundes dans un sens à peu près analogue à celui que nous donnons ici. Selon d'autres écrivains, le nom de Faramans désignerait tout simplement la classe aisée de cette nation germanique.

2« Gondeband, roi des Burgundes (470-516 ^)»

Grégoire de Tours, évêque gallo-romain qui vivait au VI""® siècle de notre ère, rapporte qu'après la mort de Gundioc, roi des Burgundes

* Jahn, II, 409.

* Lettres de Sidoine Apollinaire, évêque et grand seigneur gallo-romain de la Burgundie. (Lettres VIII et XII). Les sons gutturaux des Burgundes les font surnommer par Luitprand Gurgulliones (Gorgollions) : « Propter superbiam toto ore loquuntur. » Antapodasis, III, 44.

' Orose, VII, 32.

* Jahn, I, 6.

' La date exacte de l'aTénement de Gondebaud est incertaine et varierait de 466 à 472, selon Binding. Brômmel, GeneaîogMie Tabéllen, donne la date de 473 avec un point d'interrogation.

(après 466), le royaume fut divisé entre les quatre fils de ce prince, Gondebaud, Godemar, Godégisel et Chilpéric, et que le premier de ces princes, qui en était Taîné, fit périr successivement tous ses frères pour régner à leur place et fonder l'unité de Tempire burgunde. La critique a contesté en partie ces données qu elle taxe de légendaires. Elle nie que Godemar ait jamais régné et que Gondebaud ait pu le faire périr dans les flammes à Vienne. Le récit même de la mort de Chilpéric à Genève, où il aurait été décapité et sa femme jetée au Rhône, ses deux filles Glotilde et Sédeleube bannies, serait aussi une légende recueillie par Grégoire de Tours et embellie de nouveaux détails par Frédégaire, moine du VII°'« siècle*. Si Ton en croit même quelques historiens, la mort de Chilpéric aurait été pleurée par Gondebaud ; la femme de Chilpéric n'aurait pas été jetée au Rhône et aurait, au contraire, fini ses jours dans l'église Saint-Michel, de Lyon, où on lit l'épitaphe de cette princesse nommée Caritène. Ses filles Clotilde et Sédeleube, loin d'être bannies, vivaient à la cour de leur oncle où les trouva l'envoyé de Clovis, roi des Francs, lorsqu'il vint demander Clotilde pn mariage. Mais tous les arguments de cette critique sont loin d'être décisifs et se trouvent même en partie annulés par une autre plus savante. Aussi le témoignage de Grégoire de Tours et de Frédégaire concernant le meurtre de Chilpéric et de Godégisel a-t-il été admis par les historiens français les plus autorisés, Augustin Thierry, Henri Martin et J.-J. Ampère dans sa belle et savante Histoire de la littérature de la France avant le XII^^ siècle. L'opinion de ces écrivains est partagée par Edouard Secrétan dans son Mémoire sur le premier royaume de Bourgogne, et par M. Jahn dans sa savante Histoire des Burgundes '.

De ce que l'évêque Avitus louait la piété de Gondebaud, et parle des larmes qu'il aurait versées sur la mort de ses frères, M. Rinding a eu tort de conclure à l'invraisemblance et à l'impossibilité de la culpabilité de ce roi. Ce raisonnement n'est pas fondé. Comme le fait observer M. Jahn, Avitus ne blâme pas non plus Sigismond du meurtre de son fils, mais le loue de l'institution d'une psalmodie perpétuelle à Saint- Maurice. Les idées et les mœurs de ce temps n'étaient pas les nôtres. Les crimes de Clovis n'ont pas empêché Grégoire de Tours de dire que Dieu jetait tous ses ennemis par terre à ses pieds parce qu'il marchait d'un cœur droit devant lui. « Il est déplorable, » dit M. Ampère, « de « voir un homme comme^ Avitus entraîné par Vardeur du prosélytisme à « faire de telles concessions. Mais là (dans ce prosélytisme) est le secret

* Binding, 115.

' Jahn, Geschichte der Burgundionen und Burgundiens^ I, 544.

LES PEUPLES GERMX.MQUES. 45

« de l'adulation d'Avitus *. » Od trouve bien d'autres choses étranges dans les récits de ce siècle.

Avant d'être roi, Gondebaud avait déjà donné la mesure de son ambition en prenant une part active aux intrigues de tout genre et parfois aux scènes sanglantes qui entourent le trône des derniers empereurs romains; il obtint de l'un de ces princes, Olybrius, le titre de patrice (472), et d'Odoacre, le roi des Hérules et maître de l'Italie, la cession (le la Ligurie (pays de Gênes). Mais la promesse d'Odoacre ne s'étant pas réalisée, Gondebaud se jeta sur la Haute-Italie avec ses bandes chevelues et emmena plusieurs milliers de personnes captives en Bourgogne.

Vingt ans plus tard,Théodoric, roi des Ostrpgoths, s'emparait du trône dltahe et se débarrassait d'Odoacre, tué dans un banquet. Le nouveau dominateur aimait mieux avoir Gondebaud pour ami que pour ennemi. Arien comme lui, il avait intérêt à s'en faire un allié contre ses sujets catholiques orthodoxes. Il donna sa fille Ostrogolha en mariage au fils aîné de Gondebaud, nommé Sigismond, et profita de ces relations de parenté pour négocier le rachat des familles captives en Burgundie. L'évêque de Pavie, Épiphane, chargé de la négociation, se rendit à Lyon, résidence de Gondebaud, puis à Genève où son frère Godégisel tenait sa cour. Gondebaud accorda la liberté «ans rançon à une partie des prisonniers et fit payer une rançon auX' autres. Godégisel, qu'on appelait le roitelet (regulus), n'osa pas faire autrement que de suivre l'exemple de son puissant frère (494).

La Gaule, à cette époque, était partagée entre les Romains, les AUemannes, les Burgundes et les Francs encore idolâtres.

Les Francs, de tous les peuples germaniques le plus rusé et le plus vaillant, se proclamaient eux-mêmes en tête de la loi salique (ainsi nommée des Francs Saliens), « une race illustre fondée par Dieu, forte « sous les armes, d'une beauté et d'une blancheur singulières. » Les historiens étrangers leur sont moins favorables. « Les Francs, » dit Vopiscus, écrivain latin du IV*"^ siècle, « sont accoutumés à violer < en riant leurs serments et la foi jurée. »

Ce portrait, en ce qui concerne Clovis du moins, ne paraît pas trop chargé et résume assez bien le système atroce et perfide mis en œuvre par le fondateur de la monarchie franque pour se débarrasser de tous ses parents; les petits rois de Cologne, de Saint-Omer, de Cambray et du Mans*. Aussi brave et entreprenant qu'astucieux et cruel, Clovis

* Ampère, Hûttoire littéraire de la France avant le XII"^ siècle, p. 204.

* « Clovis, » dit ChateaubriaDd, « tua tous ses parents, petits rois de Cologne, « St-Omer, etc.» {£t, hist., m, 322). Tous les historiens de France disent de même.

46 LES PEUPLES r.F.RMAMQUES.

tourna ses armes contre tous les peuples qui occupaient la Gaule ou les contrées limitrophes. Les Romains de Soissons, les Allemannes et les Armoricains ou Bretons furent successivement vaincus et soumis. Les Allemannes du Nord tombèrent en 496, prélude du sort qui attendait plus tard leurs frères du sud (habitants de la Suisse et de l'Alsace). Ces derniers ne furent épargnés dans ce moment que grâce à Tintervention de Théodoric, roi des Ostrogoths dltalie, celui qu'on nommait l'empereur de la Barbarie.

Les Visigoths et les Burgundes n'échappèrent pas à la soif de conquête qui dévorait les Francs. Aussi rusé qu'habile, Clovis avait guellé l'occasion propice de s'immiscer dans les affaires des Burgundes et la trouva en demandant en mariage la nièce de Gondebaud, Clotilde, princesse belle et dévote. Le roi burgunde n'osa pas la refuser (entre 491-496). Clotilde, si l'on en croit Grégoire de Tours et Frédégaire, sortit de Burgundie dans une basterne traînée par des bœufs et escortée de soldats francs. Mais, avant de quitter les États de son oncle, elle ordonna de mettre à feu et à sang tous les villages voisins à douze lieues à la ronde. Ce récit est encore traité de légende par Binding, Fauriel, et éveille aussi les soupçons de l'auteur de V Essai sur la féodalité, Edouard Secrétan. Il en serait de même de la façon dont Clovis noua des intelligences avec Clotilde et que Frédégaire raconte d'une façon si dramatique. Un des agents de Clovis, un Romain nommé Aurélius, se serait introduit auprès de la princesse lorsqu'elle faisait l'aumône aux portes du palais de son oncle et lui aurait remis un anneau que Clotilde accepta avec d'autant plus de plaisir qu'elle avait à venger la mort de son père Chilpéric, décapité par ordre de Gondebaud.

Ce qui est bien positif, c'est que la guerre éclata quelques années après entre Gondebaud et Clovis. Ce dernier eut pour allié dans cette guerre d'abord l'un des frères de Gondebaud, Godégisel, offensé sans doute de s'entendre appeler le roitelet de Genève, et auquel Clovis avait fait des promesses. Une autre alliance plus utile encore à Clovis fut celle des évêques catholiques de toute la Gaule. La conversion de Clovis au cathoUcisme, œuvre des circonstances et de sa femme Clotilde, avait comblé de joie c^s prélats. A peine était-il baptisé que le plus influent des prélats de la Burgundie, Avitus, archevêque métropolitain de Vienne en Dauphiné, lui écrivait : « La terre entière doit se réjouir des rayons « de votre soleil. Votre victoire est notre victoire. Mon maître, qui est « le roi de sa nation, doit être le soldat de la vôtre*. » Toutefois, il v aurait eu encore un moyen pour Gondebaud de détourner les armes

* Lettres d* Avitus.

des Francs et de se réconcilier avec les évêques, c'était d'abjurer Tarianisme.Les évêques catholiques de la Burgundie, réunis à Lyon en août 499, à l'occasion d'une fête religieuse, firent une démarche dans ce sens auprès du roi burgunde qui se trouvait alors dans les environs. « Mais si votre foi est la véritable, » objecta Gondebaud, « pourquoi les évêques n'empêchent-ils pas le roi des Francs de se « liguer avec mes ennemis pour me faire la guerre et m'anéantir ? « car l'appétit du bien d'autrui et la soif du sang des peuples ne sont « pas une religion. C'est par les œuvres qu'on prouve sa foi. » — « Retournez à la loi de Dieu avec votre peuple, » répondaient les évêques, « et Dieu vous donnera la paix au dedans et au dehors de « votre empire. — « Je ne repousse pas la loi de Dieu, » répliquait Gondebaud, « mais je ne puis pas croire à trois Dieux. » Une conférence des évêques orthodoxes et ariçns, présidée par le roi, n'eut d'autre résultat que d'aigrir de plus en plus les esprits.

La guerre éclata l'an 500. Gondebaud, attaqué à la fois par les Francs et par son frère Godégisel, essuya une sanglante défaite sur les bords de l'Ouche, près de Dijon, et dut aller s'enfermer dans la ville forte d'Avignon*. Mais soutenu par ses sujets et ayant réussi k réunir de nouvelles forces, Gondebaud va assiéger la ville de Vienne où son frère Godégisel se trouvait avec des troupes franques, s'empare de la place, grâce à la trahison d'un fontainier qui lui ouvre les aqueducs, et tue son frère de sa propre main, au pied des autels. En même temps, par une adroite politique, il épargne les soldats de Clovis et les renvoie sans rançon à leur roi.

L'unité burgunde était fondée. Gondebaud en profite pour assurer le trône à son fils aîné, Sigismond, qu'il fait reconnaître pour son successeur. En même temps il travaille, par de sages lois, à fondre les races qui divisaient l'empire'. Il cherche aussi à réparer les maux de la guerre. Genève en avait souffert ; il la rebâtit et l'agrandit, comme on le voit par une inscription découverte au Bourg-de-Four, dans cette ville. Dans le dessein de se rapprocher toujours plus de ses sujets catholiques et même de Clovis, il consentit à élever ses fils dans la religion de Rome. Il rompit ainsi imprudemment avec la politique arienne à laquelle Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, lui conseillait de rester fidèle et qui aurait pu sauver les Burgundes des entreprises des

^ Quelques auteurs prétendent que Crondebaud dut se reconnaître tributaire de Clovis et lui céder un coin de pays situé en deçà du Doubs (Porrentruy et Montbéliard).

• Grégoire de Tours.

48 L£S PEUPLES GERMAxMQUES.

Francs. Au lieu de s'unir avec les Ostrogoths de Tltalie et les Visigoths de la Gaule, il s'allie aux Francs pour faire la guerre à ce3 derniers, prend une part active avec ses guerriers à la bataille de Vouillé où le roi des Visigoths fut tué de la main même de Clovis (507), et s'empare de la ville de Narbonne*. L'intervention des Ostrogoths et leur victoire à Arles arrêtèrent les armes des alliés; mais elles ne purent empêcher la chute de la monarchie des Visigoths et la conquête d'une grande partie de la Gaule méridionale par Clovis. Les côtes, en revanche, restèrent entre les mains des Ostrogoths. Malgré sa coopération à la guerre do Vouillé, Gondebaud n'en perdit pas moins une partie de la Provence qui demeura également au pouvoir des Ostrogoths (508).

Gondebaud survécut encore huit ans à ce démembrement de son empire, condamné à périr avec tous les États ariens sous les assauts irrésistibles de la dynastie mérovingienne.

8* Destraetion de l'empire bnrgunde (516-584)*

Conformément à la volonté de Gondebaud, son fils aîné Sigismond avait été proclamé roi unique des Burgundes. La solennité se fit dans une villa que les uns placent à Carouge, les autres au Carre, hameau près de Meynier au nord de Genève*.

Déjà avant de monter sur le trône, Sigismond, docile aux enseignements des évêques orthodoxes, s'était signalé par son zèle contre les évêques ariens dont il avait cherché à empêcher les réunions à Genève, sa résidence, et le foyer de la secte, selon l'expression d'Avitus. La tombe des marlyrs de la légion thébéenne, à Agaune en Valais (l'ancienne Tarnaïa), avait été honorée de la fondation d'un modeste cloître par Tévêque d'Octodure. Un an avant la mort de son père, Sigismond le transforma en une abbaye grandiose.

Devenu roi, Sigismond continue à favoriser le clergé et autorise la tenue d'un concile de vingt-cinq évêques à Épaone, dans le Dauphiné, auquel assistaient plusieurs évêques de nos contrées, entre autres Maximus, évêque de Genève, Constant, évêque d'Octodure, Bubuclus, évêque de Vindonissa, et Salutaris, évêque d'Aventicum, ou son envoyé

* £d. Secrétan veut qne Gondebaud n'ait pris les armes qu'en 508 pour reprendre Narbonne aux Ostrogoths. La participation de Gondebaud est passée sous silence par Grégoire de Tours, mais elle est attestée par Isidore de Séville.

' Sur les coiyectures relatives à ce lieu, voir Pictet de Sergy : Histoire de Genève, I, 96.

/ LES PEUPLBS GRRMAMQURS. 49

le prêtre Pelladius (517)*. Il paraîtrait même que la nation entière ou une partie de la nation embrassa, à l'exemple de son roi, la foi catholique *.

Mais la servilité de Sigismond envers les empereurs d'Orient, auprès desquels il mendie le titre de patrice, le brouille avec son beau-père Théodoric, le roi des Ostrogoths, qu'un crime affreux achève de rendre hostile à son gendre. De son mariage avec la fille de Théodoric, il était né à Sigismond un fils nommé Sigeric. La mère de ce jeune prince étant morte, Sigismond prit une seconde femme qui lui persuada que Sigeric conspirait contre ses jours avec son aïeul, le roi des Ostrogoths.

Aveuglé par la colère, le roi burgunde envoie deux esclaves étrangler le jeune prince pendant son sommeil (522). Le crime accompli, le malheureux père va cacher sa douleur et son repentir dans le monastère qu'il a fondé à Agaune, et reçoit des consolations des évêques, heureux des progrès de l'Église catholique à Genève et dans les autres parties du royaume. Mais comme le dit un autre évoque, Grégoire de Tours, « rheure de la colère divine avait sonné. » Les fils de Clovis, poussés par leur mère, la vindicative Clotilde, envahissent le royaume burgunde au nord pendant que le roi des Ostrogoths en occupe la partie méridionale et probablement aussi la ville de Genève (523). Sigismond et son frère cadet Godemar essayent en vain de résister ; ils sont battus non loin du couvent d'Agaune où Sigismond avait «herché un refuge et avait pris le froc; il est livré par trahison à Clodomir, roi des Francs, qui le fait précipiter dans un puits la tête la première avec sa femme et ses enfants. Trois ans après les restes de ce prince infortuné étaient, à la prière de l'abbé d'Agaune, transportés dans ce monastère et Sigismond honoré comme un saint et un martyr.

Il restait un défenseur aux Burgundes dans le vaillant Godemar '. Ce prince combat encore dix ans pour l'indépendance burgunde. Proclamé roi après la mort tragique de son frère, il bat les Francs k Véséronce où Clodomir tombe percé d'un javelot dans la poitrine (le ^1 juin 524) et expie ainsi la cruauté avec laquelle il avait traité Sigismond. Sa tête, portée sur une pique par les Burgundes, jette

' Sur le nombre des évêques et les actes de ce concile, voir Jahn.

' BindiDg, 228.

' Selon Binding, Godemar était resté arien. Jafan lui oppose l'expression de inû- «<jni donum, dont se sert l'évêque Avitns en parlant à Sigismond et à Godemar et qa'il n'aurait pas employée si Godemar eût été arien (Geschichte der Burgundionerij II, 122).

HisToiBE sinses. 4

50 LES PEUPLES 6ERMAMQUËS.

Teffroi dans le camp des Francs et achève la déroute de ce peuple*. Vainqueur de Clodomir et de son frère Théodoric, Godemar se réconcilie avec le grand roi des Ostrogoths dont il obtient la restitution d'une partie de ses conquêtes. Il ne songe plus alors qu'à repeupler ses États dépeuplés par la guerre, émancipe les esclaves, cherche à calmer les esprits irrités et protège tous ses sujets sans distinction de croyance. Mais acharnés à sa perte et à celle des Burgundes, deux rois francs, Clotaire P' et Childebert, s'arment de nouveau contre eux et leur livrent bataille près d'Autun où Godemar est complètement défait et disparait de la scène^ sans que l'histoire puisse dire quelle a été la fin de ce gênél'eux prince, digne par son intelligence et son courage d'une meilleure destinée.

La chute des Visigoths et des Burgundes a été envisagée comme un fait providentiel par un historien philosophe, M. Laurent : « Le catho- « licisme pouvait seul civihser 1 Europe. Clovis fut l'instrument du « salut*. » Mais le triomphe de Clovis, œuvre de la fourberie, de la trahison et de la violence, n'a-t-il pas été celui de la barbarie et d'une religion tout extérieure plutôt que d'un christianisme humain et profond ? On a abusé et on abuse encore tous les jours de la théorie des hommes et des événements providentiels.

Les Burgundes, devenus sujets et tributaires des Francs après cette bataille, durent néanmoins à leur bravoure la conservation de leur nom, de leurs lois et de leur organisation à part dans l'armée franque. Des patrices, élus par les rois francs, exercèrent le pouvoir militaire et civil en leur nom dans la Burgundie transjurane et cisjurane. Un patrice de la première s'établit à Orbe, chàteau-fort important par sa position géographique entre l'Helvétie et la Gaule franque.

Les Ostrogoths, qui avaient coopéré à la ruine des Burgundes, ne furent pas épargnés par les Francs. Le roi Théodebert leur enleva la Rhétie, gouvernée dès lors par un préfet de la nation victorieuse (536). Le règne de Théodebert est marqué encore par la soumission complète des AUemannes du sud, préparée déjà sous le règne de Clovis. C'est ainsi qu'avant le miheu du VI"* siècle toutes les contrées connues aujourd'hui sous le nom de Suisse se trouvèrent assujetties à la domination franque.

^ Binding place Yéséronce dans le Dauphiné, Secrétan dans le Bugey (95), Jahn entre Vienne en Dauphiné et Belley, II, 148.

* Laurent, Études sur Vhistoire de Vhumanité, Y, p. 112.

4. Tableaa de la clTilliiatioii da Y""* aa YI"« siècle. Gondebaad, roi elTlUsatear.

Les Ostrogoths n'ont laissé aucune trace durable de leur passage dans laRhétie, envisagée par eux uniquement comme une province militaire et comme un boul.evard de leurs États d'Italie. La belle langue gothique s'y effaça complètement devant les idiomes d'origine italique parlés sur les bords del'Inn et de TAlbula'.

Les Allemannes, au contraire, imposèrent au peuple conquis leur langue nationale ; c'est le dialecte germanique ou le vieil allemand, parlé encore aujourd'hui dans toute la Suisse orientale, mais qui n'avait été travaillé et poli par aucun écrivain distingué. Les langues celtiques et romaines sont remplacées par l'idiome que paiiaient les Allemannes incultes et dont les seuls monuments consistent dans les tombeaux nombreux dont ils ont semé le sol occupé par eux^.

Les Burgundes parlaient un dialecte très-peu différent de la langue gothique; ils possédaient, en germe du moins, une belle et forte poésie, la poésie des Niebelungen, dont le nom parait avoir été celui de la dynastie burgimde, comme le nom d'Amalungen désignait une des dynasties de la nation gothique. Le fameux poëme des Niebelungen/ composé sous sa forme actuelle au XIII'"^ siècle et que Jean de Mu lier appelle VIliade geifnaniqtie, n'est autre chose que le récit grandiose et merveilleux des traditions héroïques des Burgundes et le tableau de leurs luttes avec les Huns et les autres barbares.

Mais aux yeux des Burgundes et de leur roi Gondebaud surtout, la culture latine paraissait bien supérieure à toutes leurs connaissances antérieures. Le roi burgunde se montra jaloux de rivaliser avec Théodoric, roi des Ostrogoths et grand protecteur de la culture romaine en Italie. II commença sur lui-même l'œuvre civilisatrice, travailla à polir son langage et s'entoura de lettrés de race gallo-romaine, évêques et laïques. Éloquent et subtil, avec les laïques il parlait de grammaire ou de législation ; avec les prélats, il discutait sur la Bible. L'exemple de Gondebaud fut imité par son peuple, et la langue latine ou romaine, telle qu'on la parlait alors dans les campagnes, prévalut à la longue, même dans certaines contrées occupées en partie par les familles de

^ LMdiome romansche est regardé par les érudits comme un produit de P occupation romaine. Le ladin a plus d'affinité avec l'italien actuel, ce qui n'a pas empêché quelques savants de lui assigner une origine étrusque.

* F. Keller, archœologische Kfirte der Ostschtceiz.

t)i I.KS PEUPLES GERMANIQUES.

race burgunde, mais déjà colonisées par les Romains, comme la Basse- Gruyère.

Ami des lettres, Gondebaiid ne négligeait cependant pas les arts utiles. L'agriculture fut encouragée et la loi burgunde fait mention de labourage au moyen de bœufs, l/amélioration de la race bovine serait aussi un fruit de cette émigration germanique et Scandinave. L'introduction des belles vaches tachetées de la Suisse occidentale a été attribuée aux Burgundes *. La culture de la vigne, abandonnée pendant les invasions, recommence. Les Burgundes étaient habiles à travailler le bois et s'en servaient pour la construction de leurs palais et de leurs églises comme les Ostrogolhs d'Italie*. Les défrichements surtout étaient leur affaire, témoin les nombreux endroits appelés Essei*ti ou Essertines, CoUonges, dans la Suisse romande et dont on leur attribue Torigine. I^a venue de ces hommes forts et de haute taille doit avoir contribué encore à l'amélioration de Tespèce humaine par le croisement de la race burgunde avec la race romaine physiquement dégénérée. Les mariages fréquents des deux peuples favorisèrent la fusion, et partant la romanisatim, si Ton ose parler ainsi, des bandes chevelues de la Scandinavie '. Les règnes de Gondebaud et de Sigismond virent aussi se relever beaucoup de villages et de bourgs ravagés ou détruits dans les guerres. Gondebaud, par exemple, fit relever à ses frais la cathédrale de Genève, brûlée dans la guerre avec Clovis. La ville elle-même eut son enceinte agrandie, ainsi que le prouve une inscription *.

Les nobles sentiments dont se montrait parfois animé le roi barbare ne se montrent nulle part d'une façon plus expressive que dans les lignes suivantes que Gondebaud adressait à Tévêque Avitus : « Quand vienif dront enfin les temps dont il est parlé dans l'Écriture et où les « peuples transformeront leurs boucliers en charrues et leurs lances en « faucilles à couper le blé et ne combattront plus l'un contre l'autre? »

La civilisation ne doit pas oublier non plus de mettre au rang de ses bienfaiteurs Lupicin, Romain, Sigonius, Ponce, pieux et vaillants anachorètes qui, la cognée et la bêche à la main, fécondèrent de leurs

» Jahn, I, 139.

^ Rahn, 62, 63, et Blavignac. Des fragments de construction découverts dans la démolition des remparts de Genève révèlent l'existence d'édifices en bois. La plus ancienne cathédrale paraît avoir été également en bois.

^ Jahn, Gescfiichte der Burgundionen, I, 14.

* L'inscription est ainsi conçue : « [Gon]dabadus rex clementissimus emolumento proprio spatio multiplicato. » Déchiffrée par Ed. Mallet, elle a été reproduite par Bordier et Charton dans leur curieuse et savante Histoire de France. Paris, 1859, p. 115. Regesie genevois^ de Le Fort et Lullin, 17.

sueurs les contrées arrosées par le Nozon, l'Orbe et le lac de Joux. Les anachorètes ou solitaires sont les précurseurs des moines ou cénobites (c'&ît-à-dire des religieux qui vivaient en communauté). Les premiers moines aussi maniaient la hache et la bêche. Ces mots : « Prie et tra- « vaille, » gravés plus tard au frontispice des couvents de Tordre de Saint-Benoît, sont la devise de tous les premiers cloîtres et justifient le beau nom de maisons de Dieu et d'hommes de Dieu donné par le siècle à ces saintes demeures et à leurs nobles hôtes.

La nièce de Gondebaud, Sédéleube, sœur de Clotilde, reine des Francs, passe pour avoir fondé à Tendroit où est aujourd'hui l'Église russe, à Genève, une église qui devint un couvent de Tordre de Cluny au X"® siècle. Mais le monastère le plus important est celui que Sigismond avait fondé ou restauré à Agaune. Plusieurs centaines de moines étaient attachés k ce cloître dont les voûtes devaient retentir de h psalmodie perpétfielle instituée par Sigismond. A cet effet, une règle nouvelle dispensait les moines de tout travail manuel et les livrait aux loisirs de la vie purement chorale et contemplative.

Le couvent de Saint-Maurice est le plus ancien cloître de THelvétie et le berceau de- Tinslitution monastique dans notre pays, où Ton comptera un jour près de trois à quatre cents maisons religieuses. Saint- Maurice était aussi une école en renom, fréquentée par des jeunes gens des premières familles de la Gaule. Les moines Achivus et Faustus fondent la littérature chrétienne et légendaire en retraçant les vertus de leurs premiers abbés, de Sévérin entre autres, qui étonna de ses cures merveilleuses la cour de Clovis. La légende, nous le répétons, n'est pas de Thistoire, mais elle la complète souvent et rend souvent mieux la physionomie et la couleur d'une époque; on a pu dire en ce sens qu'elle était plus vraie que Thistoire; cetle dernière, au reste, était aussi cultivée à Agaune.

Page 1