Crimes et ehnte des MéroTlngiens
Les Mérovingiens, ainsi nommés de Merovée, aïeul de Clovis, régnèrent pendant deux siècles et demi sur les Francs et l'Allemagne; mais si l'on en excepte deux ou trois princes passables, l'histoire de celte première race n'est guère qu'un tissu d'atrocités et de perfidies. « Les Mérovingiens, » dit Jean de Muller, « sont les Atrides de leur « époque*. »
Deux femmes, Brunehaut, reine d'Austrasie (France orientale), et Frédégonde, reine de Neustrie (France occidentale), jouèrent le principal rôle dans ce drame lugubre. En moins de trente ans (de 568 à 597), dix princes du sang de Clovis périrent victimes de leurs haines impitoyables. Rassasiée de vengeance sans être assouvie, Frédégonde mourut de mort naturelle dans son lit (597). Délivrée de sa rivale, Brunehaut régna encore bien des années sur l'Austrasie et la Bourgogne. Son favori Protadius, Romain d'origine, gouvernait la Burgundie transjurane et le pays de Scodingen (Salins), en qualité de patrice (605). Un seigneur burgunde, nommé Welf, indigné de la faveur accordée à cet étranger, excita un tumulte dans lequel Protadius perdit la vie. Brunehaut vengea la mort de son favori par celle du meurtrier et nomma patrice Wendelin, qui se fixa comme ses prédécesseurs à Orbe dans la Transjurane (610). La reine vint s'établir auprès de WendeUn avec sa nièce Theudelane. Mais le comte franc Erpon, que Clotaire II avait fait duc ou patrice, s'empare du château d'Orbe et livre Brunehaut aux soldats de ce prince, fils de Frédégonde et héritier de ses vengeances. Cette reine sexagénaire, aïeule, mère et sœur de tant de rois, fut traînée devant les guerriers francs, puis promenée sur un âne et attachée à la queue d'un cheval qui lui mit les membres en pièces (6 13).
^ Gremaud, Catalogue des évêques de Sion. Mémoires et documents de la Société d'histoire de la Suisse romande, XYIII, 495.
* MuUer, Histoire de la Confédération, traduite par Monnard, I, p. 37.
Un autre ennemi de Brunehaut, Aléthée, avait obtenu le titre de patrice des Alpes vallaisannes. Mais mécontent du partage, ce dernier assassine Erpon» et, son audace croissant avec le succès, il songeait à se faire couronner roi des Burgundes. L'évêque de Sion, Leudmond, entra dans le complot ; il chercha à gagner la reine Bertrade, femme de Ciotaire II, en lui disant que les astres annonçant la mort prochaine de son mari, elle ferait prudemment d'épouser Aléthée et de se retirer à Sion, sa ville épiscopale et qui était très-sûre. Cette princesse, fidèle à son mari, eut horreur de la proposition et la révéla, les larmes aux yeux, à Ciotaire. Aléthée, saisi par ordre du roi, eut la tête tranchée. Par respect pour la dignité épiscopale, on se contenta de confiner Leudmond dans son diocèse, en le menaçant du sort d' Aléthée s'il se rendait capable d'un nouvel attentat (entre 613 et 616).
Ces détails sont extraits de l'instructive chronique composée par Frédégaire ou Frédegher, écrivain contemporain, dont certain passage relatif à Aventicum a donné à penser qu'il avait reçu le jour aux environs de cette ville et qu'il était moine dans quelque couvent de THelvétie burgunde *.
Frédégaire est le premier auteur qui ait parlé du lac de Thoune, appelé par lui lacus Dtinensis. Le nom de lac Léman était employé par Grégoire de Tours et avait remplacé celui de lac Lousonna ou Lausanne de l'époque romaine.
Le même annaliste nous apprend que pendantjles guerres des rois d'Austrasie et de Neustrie, les Allemannes de l'Helvétie orientale marchèrent contre les Transjurains, les battirent à Wangen près de Berne, pillèrent et dévastèrent le territoire d'Avenches (610). La différence de langue, résultat de la fusion des Burgundes avec les Gallo-Romains, mettait aux prises les deux races allemande et romande que séparait un ruisseau, le ruisseau de Chandon, à mi-chemin de Payeme et de Fribourg. Pour calmer les esprits de la noblesse burgunde, toujours prête à se soulever, le roi Ciotaire II décida, dans une grande assemblée tenue à Paris (614), que tous les juges et gouverneurs seraient pris dans le pays même*.
Il y eut cependant encore beaucoup plus d'un soulèvement partiel ou général contre les Francs sous la dynastie de Clovis, surtout à la fin de son règne.
Les premiers des Mérovingiens avaient été perfides et cruels. Les
* La chronique de Frédégaire va de 554 à 641. EUe a été traduite en français par M. Guizot, dans sa Ooïlectkm des historiens de France.
* Jalin, n, 473.
derniers princes de cette race sont flétris dans l'histoire du nom de rois fainéants, La puissance et les richesses passèrent alors entièrement entre les mains de la famille d'Héristal.
Un prince de cette maison, Charles-Martel, avait vaincu 300,000 Arabes à Poitiers et sauvé la chrétienté d'une invasion musulmane (732). Il se contenta cependant du simple titre de maire du palais, sous lequel il gouvernait le royaume au nom des Mérovingiens. Mais Pépin le Bref, son fils, osa davantage: soutenu par les évoques et les grands, il détrôna le dernier roi et prit la couronne royale (752). Le pape Etienne II vint lui-même la lui poser sur la tête, à Saint-Denis, près de Paris (754). Pépin, en échange, protège le pape, bat les Lombards qui l'inquiétaient dans Rome, et, abusé par la fausse donation de Constantin, accorde au pontife un territoire considérable aux environs de la ville éternelle. Telle fut l'origine de la dynastie carlovingienne en France et de la puissance temporelle des papes en Italie (755).
Pépin le Bref est aussi célèbre dans l'histoire de notre pays par plusieurs faits importants dont le premier fut la suppression de la dignité ducale chez les AUemannes et de celle de patrice des Bqrgundes.
La cause en fut l'humeur remuante de ces chefs, qui cherchaient toujours à se rendre indépendants. Son père et son grand-père avaient déjà eu à lutter contre les ducs Gottfried et Lantfrid ; lui-même avait été obligé de prendre les armes contre Diebold, fils et héritier de Leutfrid. La suppression du duché de Souabe ou d'Allemannie eut lieu aux grands plaids de Canstadt, près Stuttgard (746). Carloman, frère de Pépin le Bref, remplaça le duc et les palrices par des surintendants royaux, temporaires et révocables selon le bon plaisir du monarque des Francs.
Du temps de Pépin date probablement la division en comtés provinciaux ou landgraviats (en allemand Gaue), subdivisés en comtés de districts ou dixains. On a k tort attribué à ce prince ou à sa femme Berlrade la fondation de la première église de Saint-Ours a Soleure et l'origine du château de Bipp, siège du comté de ce nom, situé entre Soleure et Berne*. Dans les guerres fréquentes des rois francs contre les AUemannes, les premiers s'emparèrent de contrées entières et les réunirent à la couronne ou en disposèrent en faveur des nobles ou des fondations religieuses '.
* Le château de Bipp ne date que du XIIl»»» siècle, et le cainitaius jnpinensis est tout à fait problématique, selon Albert Jahn. Der Kanton Bern^ 1850, 480.
* Georges de Wyss, Die Abtei Zurich, dans les Mittheilungen, 1851, VIII, p. 12.
S. Les missionnaires d'Irlande. — IProgréB de la eiirilisation
chrétienne anx YII'"» et YIII»« siècles.
Malgi-é les efforts de Tévêque de Vindonissa qui, à partir de la fin du VI"« siècle prend le litre d'évêque de Constance (vers 590), beaucoup d'Allemannes idolâtres et spperslitieux continuaient à adorer le dieu Wodan au sein des rochers et des forêts dont ils étaient environnés. A peine trouvait-on ça et la quelques champs cultivés dans la Thurgovie, et l'aspect d'une chapelle annonçait-il la présence d'un prêtre et d'une petite communauté chrétienne. Tout à coup, c'était en 610, parurent au bord du lac de Zurich des hommes extraordinaires ; ils venaient du lointain rivage d'Irlande, île bénie, où s'était conservé intact le précieux dépôt de la foi et de la civilisation. Le chef de ces druides chrétiens, Columban, moine de Bangor, avait fait un séjour de vingt ans dans la Gaule et s'était signalé par d'immenses travaux de défrichement et de prédication apostolique (590-610).
La récompense de tant de bienfaits fut celle des grands hommes, la persécution. Proscrit par la reine Brunehaut, dont il avait eu le courage de flétrir les crimes, Columban passa trois années dans l'Helvétie (610-613) et n'y laissa pas de moindres traces de son séjour que dans les Gaules. On peut blâmer le zèle excessif avec lequel Columban et ses compagnons jetèrent au lac les statues de Wodan et mirent le feu à son temple au village de Tuggen. Mais aussi que d'institutions remarquables nées de l'ardeur et du dévouement de ces apôtres : Mérerau, le plus ancien cloître de la Germanie, aux confins de la Suisse et de la Bavière, Saint-Gall, Dissentis, Fuessen, Kempten, Schœnenwerth, Wangen dans la Marche, entre Schwyz et Saint-Gall, ce ne sont là que quelques-unes des fondations de Columban et de ses disciples dans ' l'Helvélie orientale. Mais de nouvelles persécutions atteignirent l'illustre missionnaire, obligé de sortir de l'Helvétie pour échapper aux vexations du duc d'Allemannie, Gonzo, qui trouvait que ses défrichements nuisaient aux chasses royales. Selon un biographe, deux des missionnaires auraient même été tués par les soldats du duc. « Ce pays est une conque d or, » dit alors Columban, « mais pleine de serpents. < Fuyons, mais ne nous attristons pas, Dieu nous aidera. »
En quittant l'Helvétie, Columban dirigea ses pas vers l'abbaye de Bobbio, fondée par lui en Italie dix ans auparavant (602), et y finit ses jours le 21 novembre 615, donnant sans cesse l'exemple vivant de la règle qu'il avait tracée à ses moines et qu'il a résumée en ces paro-
les : « Il faut chaque jour lire, prier et travailler des mains. »
Le plus illustre des colons irlandais, après Columban, fut Gall, Tapôlre et le défricheur des rives du Grand-Lac (614). Témoin de ses travaux, le peuple, réuni un jour à Constance pour Téleclion d'un évêque avec les grands et le clergé, s'écria : « Nous voulons Gall, car « c'est un homme versé dans les saintes Écritures, pratiquant la justice, « chaste de corps, doux et humble de cœur, le père des malheureux. » Le clergé et les grands s'associèrent au vœu du peuple, et le duc Gonzo, devenu plus humain à ce qu'il paraît, s'empressa d'y faire droit. Gall refusa : « Les canons, » dit-il, « défendent d'élire un étraii- « ger. Mais voici Jean, mon disciple, qui portera dignement le poids « de l'épiscopat. » Le diacre Jean, qui était Rhétien d'origine, chercha en vain à se soustraire à l'honneur qu'on lui faisait. Saint Gall le prit par la main et le présenta au peuple comme son évêque en prononçant un discours en latin que Jean traduisait au fur et à mesure en vieil allemand ou tudesque.
Après la mort de Columban, le fameux cloître de Bobbio et celui de Luxeuil dans la Gaule, autre fondation de Columban, se disputèrent l'honneur d'avoir Gall pour chef. Mais l'humble solitaire dédaigna le bâton abbatial comme il avait refusé la mitre et mourut obscur dans sa cellule vers l'an 640.
Au lieu même où Gall avait vécu pauvre de sa chasse et de sa pêche, un cloître important vint peu de temps après perpétuer le souvenir de ses bienfaits.
Le premier abbé, choisi par Charles-Martel, fut Othmar, Rhétien d'origine. Il fonda l'école interne, introduisit la copie des manuscrits et la règle de Saint-Benoît, propice aux études sérieuses sans nuire au travail des mains. Vrai disciple du Sauveur, il fut un père pour le^s. {)auvres et prodiguait de jour et de nuit les soins les plus touchants aux malheureux atteints de la lèpre, horrible maladie qui paraît alors en Europe, où on croit qu'elle fut importée d'Egypte*. La première léproserie ou maladière qui ait été établie clans notre pays fut l'œuvre de cet illustre bénédictin et date de 720 à 759 *.
Un digne émule de l'abbé Othmar était le chorévêque ' Pirmin ou Pirminius. Ce successeur de Gall et de Columban, français de naissance
^ La vie d'Othmar a été écrite par Walafrid Strabon de Reichenau, le plus savant moine du XI°>* siècle, après Rabau Maur de Fulde. Pertz, II, 42.
' Arnold Nuscheler : Die Siechehhàttser in der Schweiz, Zurich, 1866.
' « Le chorévêque tient la place de l'évoque dans les campagnes et les monastères. > 8"»* canon du Concile de Nicée.
selon les uns, selon d'autres natif de Melz, près de Sargans, a jeté les fondements d'une foule de maisons religieuses comme Reichenau, Pfeffers, Murbach en Alsace, Hornbach dans les Vosges. Il dirigeait en personne une communauté monastique à Pfungen près de Winter- Ihour, où Ton montre encore la fontaine de Pirmin.
Othmar et Pirminius eurent beaucoup à se louer de la protection de la puissante maison d'Héristal, de Pépin le Bref en particulier. Les moines de Saint-Gall, comblés de donations de tous genres, obtinrent la libre élection de leur abbé et se virent affranchis ainsi de la juridiction épiscopale. Pépin fit cadeau en outre à Othmar d'une somme de 60 livres et d'une cloche, chose très-rare au VIII"^® siècle \
La protection lointaine de Pépin le Bref ne fui pas assez forte pour mettre les deux chefs religieux à l'abri des mauvais traitements des grands du voisinage. Le comte de Thurgau, Warin, se ligua avec un comte de la Forêt-Noire nommé Rudhart. L'évêque Sidonius de Constance, qui ne pouvait digérer la libre élection accordée par Pépin au couvent de Saint-Gall, entra dans le complot. Othmar, accusé faussement d'adultère, fut transféré dans une île V^s de Stein, où il mourut en 759. Pirminius finit également sa vie dans l'exil.
Un tyran dans le genre de Warin était Victor P'', comte de Bhétie. Après avoir fait mourir Placide, dont le crime était d'avoir donné à Sigisbert, le vertueux compagnon de Columban, les terres nécessaires pour bâtir le couvent de Dissentis, Victor chercha à enlever les ossements de Gall pour attirer le flot des pèlerins dans la Rhétie. Une mort violente fut le prix des forfaits de ce seigneur cruel et cupide '.
La dynastie des Victor, comme on les appelle, doniinait depuis le commencement du VI"® siècle dans les Grisons et cumulait même souvent les fonctions de comte et d'évêque. Le premier membre connu de cette famille avait été l'évêque Valentinien, dont l'épitaphe latine découverte à dix lieues de Coire, à Gons, nous a redit les vertus touchantes et auquel on attribue la fondation d'une école et de l'église de Saint- Lucius dans la capitale des Grisons ^ Ce Valentinien aurait été le bisaïeul des évêques Victor et Jactatus.
^ Sur les nombreuses donations faites à Saint-Gall, voir le Tableau chronologique des documents suisses {Sctttoeizerisches Urkundenregisier), publié sous le patronage de la Société suisse d'histoire, par M. le D' Hidber. Berne, 1863.
' n se noya dans le Rhin. Le castellum romain de Marsoil était la résidence royale de ce seigneur (Henné, Histoire abrégée de la Suisse itour Véeole et le peuple, Saint- GaU (en allemand), 1858, p. 88).
' Ind. éPhistoire de Zurich, 1866, 6. — Moor, Geschichte von Curràtien und der Bep.gemàner drd Blinde^ 1870, 150.
Un comte-évêque bienfaisant de cette famille fut aussi Pascal, qui fonda vers 700 Tabbaye de Cazis an pied du Heizenberg, de concert avec sa femme ou sœur la comtesse (Esopéia et avec son fils Victor II, qui aurait succédé à son père comme évêque et comte à la fin du Vil"® siècle. Le mariage des prêtres n'était pas chose inouïe à cette époque, et les Grisons n'étaient sans doute pas le seul pays de l'Europe où l'on trouvât des évêquesses (episcophsdî). A la dynastie des Victorides remonte l'origine du bouquetin noir, qui a passé des armes de l'église de Coire dans celles du canton des Grisons *.
Les fondations religieuses se multipliaient dans la partie allemannique de notre pays. La partie centrale du pays, jusque-là très-pauvre en foyers de population un peu considérable, voyait s'élever deux congrégations, origine de deux villes importantes. La première était un collège de chanoines, fondé par le comte allemanne Ruprechl sur les bords de la Limmat, où est maintenant Zurich ; et la seconde, le monastère de Saint-Léger (Léodegar), établi par le prêtre Wikard, frère du précédent, dans l'endroit déjà connu alors sous le nom de Lucerne (695). Selon une tradition, ce m(fnastère de l'ordre de Saint-Benoît avec les seize métairies qui en dépendaient fut donné par Pépin le Bref aux abbés de Murbach, en Alsace. De cette époque probablement date la construction dans la vallée de Glaris d'une église due aux soins du pieux missionnaire irlandais Fridolin. Deux gentilshommes, qui en devinrent propriétaires, en firent don avec la vallée entière au monastère de Seckingen, dans le courant du IX"*» ou du X™® siècle *.
Les contrées bourguignonnes eurent leur part des bienfaits de la civilisation chrétienne. Romainmôtier, au pays de Vaud, Château d'Oex, en Gruyère, Moùtier-Grandval, Sainte-Ursanne, Lucelle etSaint- Imier, dans le Jura, sont des créations dues à l'esprit de Columban et de ses continuateurs. Simples oratoires ou chapelles dans le principe.
* Moor, Archives pour Vhisioire des Grisons. Coire, 1848, p. 8. GeschichU von Currhàtien und der Beptthlik derdrei Bûnde, Coire, 1870. Pendant trois générations, les Victor fournirent un Prœses ou gouverneur à la Rhétie, un comte à Bregentz, un évêque au diocèse de Coire. Il y eut cinq Prœses de cette famille en 166 ans. Selon Wolfgang de Juvalta (Ind. d^ histoire de Zurich^ déc. 1867), Œsopéia ou Êpiscopéia aurait été la sœur de Tévêque Pascal. Voir Gelpke, Kirchengeschichte^ II, 464.
* La tradition, qui plaçait l'arrivée de Fridolin au V"»« siècle, est abandonnée aujourd'hui. £n général, les documents authentiques manquent complètement pour cette époque et ne commencent qu'avec l'an 700 dans l'importante publication de M. Hidber. Le document de la fondation de l'église de Lucerne par Wikard est douteux, selon M. Segesscr, Histoire juridique de Lucerne^ 1850, I, p. 3. — Voir aussi Blumer, Histoire des démocraties suisses, 1850, I, p. 13 (en allemand).
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ces établissements modestes devinrent ensuite, par la munificence des particuliers et des grands, des dentres religieux importants. Le prieuré de Romainmôtier fut doté par le comte Ramnelène, fils du patrice Wendelin (642-646). Le frère de Ramnelène, Donat, élève de Luxeuil, devint archevêque de Besançon et métropolitain d'une partie de THelvétie occidentale. Il passe pour avoir converti au christianisme le peuple de la Gruyère (624-666). Donat avait pour suffragant Prothais, évêque de Lausanne, digne successeur de saint Maire, qui fut surpris par la mort dans la forêt de Bière où il était occupé à couper le bois nécessaire à la construction de sa ville épiscopale (vers 649). Le village où il reçut la sépulture a conservé le nom de Saint-Prothais, abrégé en Saint-Prex*.
Germain, gentilhomme de Trêves, autre élève de Luxeuil, fut le défricheur des bords de la Birse, et Imier de Lugnez (près Porrentruy) passe pour avoir le premier cultivé les rives de la Suse (640-660). Ici aussi les ermites ont précédé les cloîtres.
Au temps de Charles-Martel, régnait sur les Lombards le roi Luitprand, prince qui était si favorable à Tévéque de Côme, Adeodat, qu'il lai fit don du comté de Bellinzone et de ses possessions à Lugano, Val Maggia, Blegno dans la Leventine*, etc.
4* Charlemagne (768-814)*
Charlemagne ou Karl le Grand succéda à Pépin le Bref en 768 et surpassa encore de beaucoup son père en gloire et en puissance. La monarchie das Francs s'étendit alors de TEbre à la Baltique, et de l'Océan à la Theiss, à la Vistule et au Tibre.
Dans cinquante-trois expéditions militaires, Charlemagne triompha (les Saxons, des Lombards, des Sarrasins, des Grecs, des Slaves, des Danois, des Awares et de plusieurs peuples révoltés de son empire.
Salué par ses contemporains du nom de roi de t Europe, Charlemagne devait recevoir encore la couronne et le titre d'empereur d'Occident que lui décerna le pape Léon III, à Rome, où ce prince s'était rendu pour assister aux fêtes de Noël (800).
^ Selon plusieurs auteurs, Gelpke entre autres, Kirchengeschichte, I, 143, Prothais n'aurait pas été le successeur, mais bien le prédécesseur de Marins et aurait posé au commencement du YI™« siècle les fondements de l'église de Saint- Thjrse (un des martyrs de la légion thébéenne). Il aurait aussi bâti la nouvelle Tille de Lausanne sur la hauteur et moins près du lac que l'ancien viens de Lousonna.
' Hidber, UrJcundenregister^ 2, aux années 722, 724.
Ma^s quelque chose de plus remarquable ^ue les exploits militaires dans le règne de Charlemagne, c'est la protection qu'il accorda aux lettres et aux arts. Ce prince multiplia les écoles, prescrivit à tous les moines la copie des manuscrits et fonda dans son palais une académie composée des hommes les plus instruits qu'il pût découvrir dans ses États et au dehors. Lui-même donnait l'exemple de l'étude, cultiva le le latin , sans négliger l'allemand, la langue de sa famille et de son peuple.
Comme législateur et organisateur d'empire, Charlemagne montra aussi beaucoup de sagesse. Il chercha à donner à l'empire l'unité qui lui manquait, tout en respectant les franchises nationales. Le pouvoir des comtes provinciaux et locaux fut soumis au contrôle des envoyés ou commissaires royaux (Missi) qui, quatre fois l'an, parcouraient l'empire pour connaître les plaintes portées contre leur administration. Les seigneurs prévaricateurs et rebelles étaient dépouillés de leurs dignités. Les lois, qui auparavant se faisaient par le roi de concert avec les évêques et les nobles, durent être consenties par les hommes libres dans les assemblées générales de la nation nommées champs de mai, de mars, ou plaids généraux. Les petits propriétaires et les hommes libres sans propriété trouvèrent en Charlemagne un protecteur assuré contre l'oppression des grands. Le droit de porter l'épée, accordé aux fiscalins, rapprochait ceux-ci des hommes libres avec lesquels ils se confondirent- La classe des demi-libres s'accroissait considérablement par les avantages octroyés aux hommes utiles, occupés au défrichement des lieux incultes.
Les lois ou capitulaires * de Charlemagne furent très-favorables à l'Église, en faveur de laquelle il rétablit la dime et la libre élection des évêques par le peuple et le clergé réunis. L'union du trône et de l'autel était l'idéal de ce prince. Cependant il ne se faisait aucun scrupule de nommer lui-même et de déposer les évêques et les abbés de monastère. Lorsque Charlemagne vit de riches personnes donner tous leurs biens à l'Eglise, au détriment de leurs proches, il mit un frein à ces donations excessives et punit sévèrement les mauvais prêtres qui promettaient le ciel ou menaçaient quelqu'un de l'enfer pour se faire donner sa fortune. Le droit d'asile fut restreint et l'entrée en religion défendue avant l'âge de vingt-cinq ans. Un capitulaire de 81 1 dispense les évêques du service militaire, et Louis le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, leur défendit de porter le baudrier et les épées
^ Ainsi nommées parce qu'eUes étaient divisées en petits chapitres (capitula).
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comme les seigneurs civils. Mais les habitudes belliqueuses étaient trop enracinées chez les peuples barbares» et les idées du temps faisaient à tout vassal et à tout grand propriétaire une obligation impérieuse de porter les armes» sous peine de passer pour un lâche indigne de tenir un rang et de posséder un fief dans le royaume.
Nos contrées eurent leur part de la gloire et des bienfaits du règne de Cbarlemagne. Mais cette part, il est difficile de la préciser en l'absence de documents authentiques et aussi à cause des nombreuses légendes qui obscurcissent cette histoire.
Si Ton en croit la romanesque et pourtant très-instructive chronique du moine de Saint-Gall» composée à la fin dujIX"*^ siècle, les habitants de la Thurgovie ^ auraient pris une grande part aux expéditions de Charles en Italie et en Hongrie. Le comte Gérold de TAllemannie, père de Hildegarde, une des femmes de Cbarlemagne, est mentionné comme ayant marché à la tête de ces guerriers. Ce vaillant capitaine, célébré par le moine poète Walafrid Strabon, avait sous ses ordres Adalbert de Coire et le héros thurgovien Eischer ou Escher. « Ce dernier, nouvel Hercule, « enfilait avec sa lance des rangs entiers de Wilzes, Peschénègres, « Avares et autres guerriers slaves. Puis, revenu sur les bords de la « Thour, il trouvait son plaisir à forcer son cheval de bataille à fran- « chir les ilôts débordés de la Thour, en disant : « Par monseigneur de « Saint-Gall, de gré ou de force, tu me suivras. »
Un autre héros des guerres de Charlemagne était Isambart, fils de Warin, comte de la Thurgovie. Le biographe de Louis le Débonnaire, révêque Thégan, nous le fait connaître comme un des chefs de Tarmée franque qui, sous le commandement du fils aîné de Charlemagne, contribua à la prise de Tortose en Espagne (811)*. Ce seigneur n'avait pas toujours joui de la faveur de Charlemagne ; ce prince le priva même de son comté au commencement de son règne ; il le lui rendit à la suite d'une chasse au sanglier, où ce seigneur lui avait sauvé la vie en tuant l'animal furieux qui avait blessé le monarque (802).
Il faut peut-être rattacher aux expéditions de Charlemagne ce que les traditions nous racontent du secours donné au pape contre les Sarrasins par les hommes des Waldslaetten, qui revinrent honorés d'un beau drapeau aux armes de l'Église.
Les mêmes traditions nous montrent les hommes de Lucerne et des
* La Thurgovie, noas le rappelons au lecteur, embrassait alors toute la Suisse orientale, des Grisons au village de Cham (Zug).
* Pertz, II. Hidber cite un acte de donation ou de réparation de ce seigneur en faveur de Saint-Gall (806).
Waldstaetten rapportant de ces guerres lointaines ces cors de bataille garnis d'argent et fameux dans les guerres des XIV°*® et XV"*« siècles sous le nom pittoresque de taureaux d'Uri, de vaches (ÏUnterwalâ et de trompes de Lucei^ne.
Le règne de Charlemagne, dans les contrées qui forment aujourd'hui la Suisse, est particulièrement mémorable par les grands prélats qui y illustrèrent TÉtat et l'Église. L'un d'eux, Valdo, fut successivement abbé de Saint-Gall et de Reichenau, où il encouragea le mouvement littéraire et artistique, puis évêque de Bâie et de Pavie, et enfin abbé du royal monastère de Saint-Denis, près Paris (801). Celte abbaye ayant obtenu de la munificence de Charlemagne la possession de la Valteline, les moines rendirent cette contrée florissante par la culture de la vigne et l'établissement de foires lucratives *.
Un autre prélat célèbre fut Helto, disciple du précédent et d'Alcuin, évêque de BâIe de 801 à 823, où il abdiqua la dignité épiscopale). « Le « clergé, » dit Jean de Muller, <r eut un modèle en Hetto, Tagricul- « ture, un zélé promoteur*. » Diplomate habile, il fit un voyage à Constantinople pour y négocier le fameux traité qui devait unir TOrient à l'Occident par le mariage de l'impératrice Irène et de Charlemagne (811).
Conseiller sincère de Charles, et peut-être même son directeur spirituel, l'indépendant Hetto osa lui reprocher son incontinence. Cet acte de courage ne fit qu'accroître l'estime du prince pour le prélat. Il lui en donna une marque frappante en l'appelant, avec quatorze autres prélats et quinze comtes, à signer le codicille qui contenait ses dernières volontés (811).
L'art religieux doit à Hetto la restauration de la cathédrale de Bâle. Ce temple, comme beaucoup d'autres de la chrétienté, se trouvait dans un état déplorable après l'invasion des Barbares. Construits en bois, dégarnis de sièges, ces édifices informes n'avaient souvent qu'une fenêtre; une lampe d'étain éclairait à peine un autel de bois où un calice d'étain ou de verre servait à la communion. Le capitulaire fait par Hetto pour l'administration de son diocèse renferme plusieurs dispositions remarquables'. La puissance temporelle des évêques de Bâle et leur droit de battre monnaie, remontent également au gouvernement de ce prélat distingué.
L'école Caroline de Zurich a passé longtemps pour une fondation
* A Chiavenne en 824.
' MuUer, trad. par Monnard, I, 194.
3 « Chaque curé doit avoir au moins chez lui un sacrament^ire, un lectionoaire,
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de Charlemagne, ainsi que la grande église (Grossmûnster), dont la tour est ornée de la statue de ce prince \ Ce prince, si Ton en croit les légendes, faisait de fréquents séjours aux bords de la Liramat, où se trouvait un palais avec une des cent soixante-cinq métairies de l'empire qui pourvoyaient aux besoins de la mense ou table royale.
Un troisième prélat. Remédius, évêque de Coire, se fait connaître à celte époque (800-820) par ses relations avec Alcuin et par les lois (ju'il donna comme recteur de la Rhétie, titre qui avait été conféré à son prédécesseur immédiat. Constance, par l'empereur Charlemagne (784). Le prédécesseur de Constance, Tello, dernier comte-évêque de la dynastie de Victor, avait doté le cloître de Dissentis (766) et construit en pierre la cathédrale de Coire (vers 777) *. Ce prélat était au nombre des évêques qui souscrivirent sous Pépin le Bref aux actes du concile d'Atligny en Champagne. Son testament a paru dans les recueils de Mabillon et de Moor'.
La Transjurane méritait le nom de Béolie que. lui donnent plus tard les chroniqueurs; elle n'a aucun nom à opposer à ceux des Hello et des Remédius. Aussi les évêchés dans cette partie de l'empire sont-ils le prix de la faveur ou l'apanage des princes du sang impérial. C'est ainsi qu'on vit Charlemagne installer son beau-frère Udalric sur le siège épiscopal de Lausanne, et un autre de ses parents, Aléthée, sur le siège épiscopal de Sion que ce prélat cumulait avec le siège abbatial de Saint-Maurice. C'est à lui, d'après la légende, que le célèbre empe-
< un antiphonaire, un baptistaire, un calendrier, un canon, un pénitentiel, un psau- « tier, un recueil d'homélies pour les dimanches et fêtes de l'année. Celui qui man-
< qnerait d'un de ces livres, mériterait à peine le nom de prêtre, » selon Hetto.
* Les sceaux du prévôt du XIII™« siècle portent aussi le nom de Charles avec le dessin de la statue. Après la canonisation de Charles, Zurich s'empressa de fêter le nouveau saint et on composa un office en son honneur où se trouve ce vers : Urhs Turegum, urbs famosa. On montre encore à l'endroit appelé Loch la maison que doit avoir habité Charlemagne (Bluntschli, 33). Dans son Histoire de Vahhaye des religieuses de Zurich, M. Georges de Wyss dit avoir vainement cherché à établir d'une façon authentique les rapports de Charlemagne avec la ville de la Limmat, ce qui n'empêche pas ce savant de croire à l'authenticité de ces relations et à la tradition qui fait de Charlemagne le fondateur de la collégiale. Gelpke dit au contraire que la fondation de la collégiale par Charlemagne est peu vraisemblable et se rapporte à Charles le Gros ou à Louis le Germanique. La partie la plus ancienne de l'église actuelle date de la fin du X™* ou du commencement du XI«« siècle.
* Moor, Cod. diph, p. 20. — Hidber, Urkundenregister, 14. L'édifice actuel ne date cependant que de la fin du XII"* siècle, selon V Histoire des arts plastiques en Suisse de M. Hahn, I, 227.
* Pertz, Legum, I, 30. — Rochholz, Tell und Oessler. Heilbronn, 1877, 271. Tello avait été moine au cloître de Cazis.
reur aurait donné la souveraineté du Vallais par lettre royale appelée la Caroline.
Genève, Tancienne cité de Gondebaud, vit croître son importance au VIII""® siècle par la tenue dans ses murs d'une des trente-deux assemblées nationales qui eurent lieu pendant le règne du grand Charles (773). En cette année-là aussi, l'abbaye de Saint-Maurice fut honorée des largesses et peut-être aussi de la visite de l'empereur. Le trésor de Miette abbaye a conservé un magnifique vase d'agate, envoyé, dit-on, à Charles par le calife arabe Aroun-al-Raschid*. En Vallais, comme à Zurich, les hvres carolins n'étaient pas rares. Le trésor de l'église de Sion renfermait entre autres un évangéUaire de Charlemagne, incrusté d'or et de pierres précieuses. Un fait spécial semble mettre hors de doute les rapports intimes de Charlemagne avec le Vallais; c'est le culte qu'on rend à ce prince, canonisé au XII""® siècle, dans les églises de Valère à Sion, de Vouvry et de Saint-Maurice.
Le règne de Charlemagne fut en général plus favorable au clergé séculier qu'aux cloîtres placés par les capitulaires sous la tutelle des évêques. Cette tutelle était assez dure parfois, si l'on en juge par la situation pitoyable faite au monastère de Saint-Gall par quatre chefs successifs du diocèse de Constance (760-820). Privée du droit d'élection que lui avait donné Pépin le Bref, cette abbaye fut condamnée a payer à l'évêque de Constance un tribut annuel consistant en un cheval et en une once d'or '. Les moines ayant porté plainte auprès de Wolfhai'd, archevêque de Reims, qui vint en 813 présider aux plaids de la Rhétie, celui-ci leur conseilla de mettre sous les yeux de l'empereur la charte octroyée par son aïeul. Mais, informé de ce qui se passait, l'évêque Éginon pénétra dans le cloître et brûla la charte d'exemption.
Pendant toute la durée du règne de Charles, Saint-Gall fut perdu pour la culture des lettres, et la seule marque d'intérêt (si c'en est une) que lui donna le grand roi, ce fut d'y enfermer pendant quelque temps son fils naturel. Pépin le Bossu ou le Nain, qui avait conspiré contre
^ Aubert, Trésor de Saint-Maurice^ p. 157. C'est une tradition constamment maintenue à Saint-Maurice que Charlemagne a visité 1 -abbaye, et cette tradition est confirmée par une lettre d'un abbé Rodolphe au roi de France au X™* siècle. — Gelpke, KirchengeacJUchte der Sckweùi^ II, 9S, estime qu'on pourrait placer cette visite à l'an 786, lors du voyage à Rome de ce prince. Quant à la fausse Caroline, le savant auteur la met sur la même ligne que la donation de Constantin dont on s'est servi pour étayer le pouvoir temporel des papes.
' L'acte par lequel Charlemagne confirme ce jugement est daté de Worms, 8 mars 780. Hidber, Urkundenregister^ 23. Un autre acte important est cité par Hidber, c'est celui par lequel le pape Adrien l^^ confirme les privilèges du couvent de Saint-Maurice (vers 780).
DOMINATION FRAiNQUE. 77
sa vie. « Ce malheureux priace, » dit un annaliste de Saint-Gall, « fut « aveuglé de la manière la plus cruelle, tondu et jeté dans une cellule « du couvent de Saint-Gall qui passait alors pour le plus étroit et le < plus pauvre de tout Tempire. » Plus loin, Ekkehart IV (c'est le nom du chroniqueur) nous représente le fils de Charlemagne occupé avec les moines âgés à arracher les orties du préau pendant que les plus jeunes frères se livraient aux travaux fatigants du labourage \
Charlemagne mourut à Aix-la-Chapelle en 814, après un règne de quarante-sept ans, et laissa le Irône à son fils Louis, surnommé le pieux ou le débonnaire.