CHAPITRE V
(dk 636 A 920)
!• lie roi Gontran et FéTéqae Marlaii.
Les Burgundes el les Allemannes, privés de leur indépendance, cherchèrent une diversion dans des guerres d'oulre-mont tentées au profil d'autres peuples germaniques. Ils combattirent sous les drapeaux des Ostrogoths ariens d'Italie, menacés à la fois par les Grecs de Gonstantinople et par le soulèvement de leurs sujets italiens et catholiques. Dans une de ces expéditions, les Ostrogoths et leurs farouches auxiliaires ayant pris la ville de Milan, y massacrèrent 30,000 personnes de tout âge et de toute condition (539). Le secours des Allemannes, des Burgundes et des Francs ne fut cependant pas assez fort pour empêcher la chute de l'empire des Ostrogoths, qui tomba sous les coups des généraux de l'empereur grec Justinien. De 70,000 Francs et Allemannes qui avaient passé les Alpes en 553, aucun, dit-on, ne revint dans son pays. Geux qui avaient échappé au glaive des Grecs périrent par les épidémies. L'Italie avait déjà commencé à être le tombeau des Allemands.
A peine maîtres de l'Italie, les Grecs furent troublés dans la possession de ce pays par l'arrivée des Lombards, peuple venu des bords de la Baltique (568), bien moins civilisés que les Burgundes avec lesquels on prétend qu'ils avaient une parenté d'origine. Pendant sept ans, ils remplirent l'Italie et les pays voisins de leurs rapines et de leurs brigandages.
La Bourgogne transjurane (nom sous lequel nous avons vu qu'on désignait l'ancienne patrie des Helvètes et des Vallésiens), ne fut pas épargnée. L'abbaye de Saint-Maurice, en particulier, eut beaucoup à souffrir des incursions de ce peuple qui jetait ses essaims sauvages le long de la vallée du Rhône. A la fin cependant, Theudfrid, patrice de ces contrées pour Gontran, roi d'Orléans et de Burgundie, parvint à en débarrasser la contrée ; il tailla en pièces une partie des Lombards
près de Bex (574). Mais le malheureux Theudfrid, accusé de conspirer contre le roi, fut mis à mort. Son accusateur Kariat, simple homme d'armes de Gontran, obtint pour prix de sa délation Tépiscopat de Genève. Les rois barbares disposaient assez souvent ainsi des évêchés comme de simples fiefs, contrairement à la loi canonique qui prescrivait que cTiul ne fût élu évêque qu'il n'eût été postulé comme tel et agréé « par le peuple et le clergé. » Car tel était le droit commun de l'Église, du VI°»« au XII"»« siècle.
Le règne de Gontran fut du reste assez favorable à la Transjurane. Il répara les routes romaines, construisit des hospices pour les pèlerinages (celui du Saint-Bernard entre autres), des hôtelleries pour les voyageurs. La basilique de Saint-Pierre à Genève, construite par Gondebaud, s'étant écroulée, Gontran la fit rebâtir en pierre (entre 563 et 593). La protection de ce monarque s'étendit aussi à la contrée du Léman et au noble prêtre Marins ou Saint-Maire, premier évêque de Lausanne.
Mari us, Gallo-Romain d'origine, était né de parents nobles à Autun (vers 530). Évêque d'Avenches depuis 573, il contribua à la fondation de Payerne et à l'agrandissement de Lausanne, après y avoir transféré le siège épiscopal (entre 586 et 593). Il mourut après vingt ans d'épiscopat, le 31 décembre 592.
Marins était un contemporain du célèbre chroniqueur des Francs, Grégoire de Tours, avec lequel il a plus d'une analogie.
La vie de Marins nous offre une image touchante des vertus apostoliques de la primitive Église. Ce saint prélat partageait son temps entre la culture de ses champs et les fonctions du sacré ministère. Puis, rentré dans la métairie qui lui servait de demeure, il sculptait, de ses mains vénérables, des vases de bois pour ses autels ou rédigeait sa chronique, indication exacte, mais malheureusement trop abrégée des événements de son siècle. La chronique de Marins commence vers l'an 455 et finit vers 581.
Parmi les faits curieux mentionnés par l'évêque chroniqueur, figure Téboulement du mont Tauretune, qui tomba avec un fracas épouvantable dans les eaux du Rhône et engloutit dans les décombres le bourg d'Oclodure (Martigny) et tous ses habitants. A Genève même, le Rhône rompit le pont, et plusieurs personnes perdirent la vie (563).
Le fléau de la guerre civile se joignit aux révolutions de la nature. « Eq cette année, « dit l'évêque Marius, « les moines d'Agaune, « excités par l'esprit de colère, cherchèrent à tuer pendant la nuit « Tévêque Agricola qui s'était retranché dans l'église avec les clercs et
(j4 domination franque.
« les citoyens. Les portes furent forcées et beaucoup de citoyens « blessés » (565). La chronique ne nous apprend pas les causes de rette collision sanglante. Mais il se peut qu'il faille déjà y voir un exemple des luttes assez fréquentes au moyen âge, que soutinrent les cloîtres jaloux de leurs immunités et de leur indépendance contre les évoques qui voulaient les soumettre à leur juridiction.
Vingt années après cet événement, sous Tévêque Héliodore, le siège épiscopal fut transporté d'Octodure à Sion (avant 585)'.