‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 20 sur 77 · lie roi Conrad et les hommes libres de Wohlen · texte numérisé non relu

lie roi Conrad et les hommes libres de Wohlen

Les traditions disent qu'au retour de son expédition contre les Sarrasins, le roi Conrad, tenant ses plaids à Soleure, des députés, des hommes libres de Wohlen en Argovie, se présentèrent devant lui. Ils venaient se plaindre du comte Contran le Riche qui, ayant été dépouillé par Othon le Crand d'une partie de ses biens, cherchait à se dédommager à leurs dépens. « Contran, disaient les hommes de Wohlen. a s'était montré affable à notre égard ; nous eûmes confiance en lui et a remîmes nos patrimoines sous sa garde, moyennant un cens équita- « ble. Contran se contenta d'abord de nous demander quelques jours « de corvée à titre de complaisance. Il nous priait d'aider ses gens « quand ils fauchaient ou labouraient ses champs. Mais bientôt il lui « prit fantaisie d'exiger à titre de corvée ce qui était pure complaisance « de noire part, et nous imposa même un tribut de poules, symbole du « servage. » Les hommes de Wohlen terminaient en demandant justice. Mais les doléances de ces braves gens,^dont le langage rustique blessait les courtisans, ne parvinrent pas aux oreilles du roi et furent étouffées

^ Le Bégeste ou Bépertoire de Forel place cet événement à l'an 950. L'auteur presque contemporain qui en parle, Ëkkebard IV, moine de Saint-Gall, ne précise pas la date (Pertz, II, 110).

Les Sarrasins ou Maures ont laissé des traces dans le langage et dans une foule de noms de lieux en Savoie et en Suisse (Creux de Sarrasins, Maurienne, Mauremont). Des médailles arabes ont aussi été exhumées sur plusieurs points de ces contrées depuis 1830 (Steckbom, Moudon, etc.).

' par la multitude des assistants. Ils se retirèrent sans avoir obtenu gain de cause et le chagrin dans le cœur *.

Le comte Gontran eut pour héritier de ses biens et de son injustice son fils aîné Lancelin qui, choisi par les hommes hbres de Mûri, pour les protéger, les opprima comme son père avait opprimé les hommes de Wohlen. Leur résistance enflammant sa colère, il alla jusqu'à leur saisir leurs champs et leurs cabanes. Voyant l'oppresseur devenir âgé et près de rendre compte devant Dieu, les opprimés crurent le moment propice et se rendirent auprès de lui, accompagnés de deux religieux, dont l'habit devait imprimer le respect au vieux comte. Mais l'un de ses fils, Radbot, renvoya avec mépris ce cortège importun et bâtit un manoir à Mûri, pour ôter aux habitants la possibilité de lui refuser obéissance. Un autre château fort, construit par le même seigneur sur le Wûlpelsberg, reçut le nom de Habsbourg, qui fut dès lors celui de la famille (vers 4020). « Dans la vieillesse de Conrad, roi de Bourgogne, les grands, » dit Jean de Mûller, « faisaient chacun a leur volonté. »

Ce fut bien pis encore sous Rodolphe III, fils et successeur de Conrad (depuis 993). Ce monarque, surnommé le fainéant, aliéna presque tout le domaine de la couronne par ses actes de vente et se vit réduit à vivre dfô? quêtes qu'on faisait pour lui dans les églises.

Les grands, ecclésiastiques et civils, tirèrent parti de la faiblesse du roi pour s'agrandir à prix d'argent. L'évêque de Sion reçut le titre de comte du Vallais avec le château de Chillon (999) ; l'évêque de Bâle acquit Moûtier-Grandval, l'Erguel et Sainte -Ursanne; l'évêque de Lausanne, une partie du pays de Vaud, avec le titre de comte (1001) '. L'abbé de St-Maurice ne resta pas en arrière et devint comte d'Agaune ou du Vieux-Chablais (depuis Martigny k Vevey). L'évêque de Genève obtint certains droits sur sa ville épiscopale. Tous ces prélats reçurent

^ Actes du couvent de Mûri, rédigés an milieu du XII™" siècle sous l'abbé Roncelin (1119 à 1145) selon Gelpke, Kirchengeschichte der Scktoeiz, II, 422, M. Kopp, qui appelle Lancelin Cancelin, ne croit pas les Acta Murensia aussi anciens et en reporte la rédaction au XIT""* siècle. Mais le fait qu'il y avait encore des hommes libres dans la contrée au XII°*« siècle ne prouve rien contre l'authenticité du récit.

' La charte royale resta cependant sans effet pour le moment > et ce n'est qu'au XY°» siècle que l'évêque de Lausanne prit le titre de comte (Hisely et Gingins). L'acte concernant l'évêque de Sion est daté de Cudrefin (999) (Martignier et Crousaz, Dictùmnoire historique du canton de Vaud), — Gremaud, Documents sur V histoire du Vallais, I, 49. L'un des témoins était le chanoine et sacristain Kalbermatter, de Sion. Les Kalbermatten sont donc ainsi une des plus anciennes famiHes de la Suisse.

le droit de battre monnaie, attribut de la souveraineté que deux villes seules, Rorschach (947) et Zurich, possédaient avant eux*.

Pour se procurer de nouvelles ressources, Rodolphe III ne recula pas devant l'injustice et dépouilla un seigneur de ses terres. Il y eut alors une révolte apaisée à grand'peine dans une entrevue qui eut lieu à Orbe par Adélaïde, tante du roi et veuve d'Othon le Grand (999). Mais à peine cette princesse, remarquable par sa prudence et ses lumières, eut-elle quitté la Transjurane, que les troubles recommencèrent. Rodolphe III s'enfuit auprès de son neveu, Henri II, empereur d'Allemagne, auquel il avait déjà donné la ville de Bâie dix ans auparavant, et lui fit cession de tout sou royaume (1016). A cette nouvelle, l'indignation fut extrême parmi les seigneurs bourguignons. Ils répondirent : « Il a fallu à Rodolphe P' et à ses successeurs notre consentement pour « devenir rois ; Rodolphe III n'a pas le droit de disposer, sans nous, du « royaume, en faveur d'une dynastie étrangère. »

Pour briser cette opposition, l'empereur envoya une armée commandée par Werner de Habsbourg, évêque de Strasbourg, et ses deux frères, Lancelin et Radbot, fils de Contran le Riche. Un combat sanglant s'engagea près de Coppet (1020). Les Bourguignons furent battus, l'évêque de Lausanne, Henri de Lenzbourg, tué, et Genève obligée d'ouvrir ses portes*.

Sept ans après le combat de Coppet, l'empereur Henri II, le dernier des empereurs de la maison de Saxe, étant mort, Rodolphe III, qui vivait encore, confirma sa donation en faveur du nouvel empereur Conrad II de Franconie, qui avait épousé sa nièce Gisèle (1027). L'acte de cession fut signé à Muttenz, près de Râle, où s'étaient rendus, à cet effet, les deux souverains accompagnés de l'impératrice Gisèle, qui fit l'office de médiatrice.

Le roi Rodolphe III étant mort à Lausanne (6 sept. 1032), Conrad de Franconie fit valoir ses droits à la couronne.

C'est ainsi qu'après 145 ans de quasi indépendance, la Suisse romande redevint une province de l'empire germanique, comme elle l'avait été depuis les temps de Clovis jusqu'aux arrière-petits-fils de Charlemagne.

^ Les monnaies de cette époque sont les hracteates, monnaies très-minces d'or ou d'argent frappées d'un seul côté. Meyer, dans les Miiiheilungen àe Zurich, 1858-

* Bégeste genevois^ de Lullin et Le Fort, 46, d'après Hermann Contract, le moine de Saint-Gall (Pertz V, 119).

5. Tableaa de la eiTillsatlon anx IX"** et X"* sièeleB* Gloire de l'abbaye de Salnt-Gall.

Après Charlemagne, une grande partie de l'Europe était retombée dans les ténèbres de la barbarie et de l'ignorance. Presque seule, pai* un curieux contraste, une abbaye située dans le pays qui portera plus tard le nom de Suisse, présente le réjouissant spectacle d'un réveil des lettres et des arts, concentré, il est vrai, en grande partie dans les murs de celte oasis de la civilisation. Deux siècles durant, l'abbaye de St- Gall demeurera un grand foyer de lumières pour l'Allemagne et l'Europe.

Le mouvement littéraire à St-Gall offre deux périodes distinctes, la période carlovingienne (de 816 à 920) et la période saxonne (de 920 à 1022).

La période carlovingienne voit s'élever un cloître qui a l'aspect et l'étendue d'une ville. Bibliothèque, écoles, jardin botanique, hôpitaux., bains, maison pour les étrangers, rien n'y manque de ce qui peut servir d'auxiliaire à la science, à la charité, à la santé privée ou pubUque. C'est l'architecte de Louis le Débonnaire, Gerung, qui a fourni le plan de l'édifice". Mais l'œuvre tout entière a été exécutée par les moines eux-mêmes; ils ont taillé la pierre, équarri et sculpté le bois, fondu les cloches, ciselé les métaux précieux pour l'autel. Trois abbés ou chefs éminenls, Gotzbert, de Coire, Grimoald le Thurgovien, et Hartmuot, issu des sires d'Altenbourg en Argovie, ont dirigé successivement la construction et marchent à la tête du mouvement intellectuel.

A peine achevé, le cloître de Saint-Gall est le sanctuaire des muses. Jour et nuit les sept tables de la salle d'étude ou scriptoire sont assiégées par les moines, jeunes et vieux, à commencer par les oblats, moines enfants, que la piété de leurs parents ou leur avarice voua à saint Benoit ou à la Vierge, dès l'âge de quatre ou cinq ans. Les uns fabriquent un parchemin solide et élégant, qui brave les siècles. D'autres préparent l'or, l'argent, le pourpre pour la peinture des initiales ou des miniatures. Ceux-ci transcrivent ou collationnent les textes; ceux-là fixent les manuscrits achevés dans des reliures de chêne d'un pouce d'épaisseur. Les ouvrages les plus précieux sont incrustés de lamelles d'argent, d'ivoire ou d'autre métal. La première bibliothèque ou librai-

^ Ce plan existe encore et a été publié en entier par M. Ferd. EeUer en 1844. M. Rahn en a donné une réduction dans son Histoire des arts plastiques en Suisse,

rie conlenail 400 volumes ou recueils reliés , dont le catalogue, rédigé vers 860 par le moine bibliothécaire Uto, se voit en original au cloître. Dans ces 400 volumes n'étaient compris ni les livres des élèves, ni les collections particulières des moines, ni les ouvrages apportés d'Irlande et d'Ecosse par les moines scotes qui, en assez grand nombre continuent à hanter les monastères fondés par leurs compatriotes Gall et Columban *.

I^a théologie et les sciences ecclésiastiques n'étaient pas seules en honneur dans la célèbre abbaye. L'histoire et la poésie y avaient un représentant zélé dans Ratpert de Zurich (900). Les principaux classiques grecs et latins étaient commentés aux élèves, que l'on initiait en même temps à la connaissance des meilleurs écrits du temps sur l'histoire naturelle, les sciences exactes et l'astronomie en particuher. Pour l'étude de cette dernière branche, on se servait d'un globe céleste, d'un astrolabe et d'une espèce de tube ou télescope, décrit par le savant moine Notker le Lippu. L'observation des astres, il est vrai, n'était pas assez avancée pour bannir les craintes superstitieuses que faisait naître, par exemple, l'apparition d'une comète. La géographie était également si peu connue qu'on confondait à St-Gall les Alpes pennines avec les Pyrénées. L'existence des antipodes faisait aussi l'objet des railleries des hôtes de St-Gall.

Les beaux-arts, en revanche, y étaient portés à un haut degré. Le chant grégorien, introduit par Charlemagne, s'était conservé à St-Gall dans toute sa pureté, et le chant populaire y atteignit à une puissance merveilleuse dans les chants de Notker le Bègue l'inventeur des séquences. L'écriture de Sintram était célèbre dans tout l'empire et celle de Folkard, le calligraphe du Psautier, ne le lui cédait guère pour la beauté des caractères*. Les deux moines thurgoviens Tutilon et Ison ont laissé un nom célèbre, le premier comme artiste, le second comme instituteur. Les tables d'ivoire ou Dyptiques de Tutilon sont un des chefs-d'œuvre de la plastique du temps. L'usage du verre était iutro-

^ L'histoire de la bibliothèque de Saint-6all a été écrite par le père Weidmann, le dernier des hôtes de ce cloître célèbre.Yoir aussi Études sur Vhistoire littéraire de la Suisse, par Alex. Daguet, Revue suisse de 1845 à 1847, et surtout BUder und SchriftzHge in den irischen Manuscripien de F. Keller dans les MiUheilungen de Zurich, 1853. Les noms scotiques les plus connus, outre ceux de Columban, Gall, Findan de Rheinau, Fridolin de Seckingen, sont : Sedulius Scot, Mongal, Dubwin, Dubduin, Faisan, Eusèbe. Un couvent exclusivement scotique exista même quelque temps sur le Victorsberg près Feldkirch. On trouve des écrits scotiques dans plusieurs bibliothèques de la Suisse.

> Hahn, 181.

(luil à St-Gall où l'église et le scriptorium en salle à écrire étaient ornés de vitres transparentes. On trouve aussi parmi les conventuels un Terrier nommé Stracholf. A St-Gall fut rédigé, par les soins du noble Salomon III, un essai d'encyclopédie résumant toutes les connaissances du IX™^ siècle.

La période saxonne vit surtout fleurir Tétude des langues. La langue grecque, déjà fort cultivée par les moines scotes, fervents admirateurs des siècles apostoliques, prit un nouvel essor par les relations de l'abbaye avec la cour presque grecque des Otbons. Il parait même que plusieurs parties de l'office divin se célébraient en cette langue. Mais tandis que les princes saxons ne montraient que du dédain pour l'idiome de leurs pères et de Charlemagne, le vieil allemand ou tudesque trouvait un glorieux asile dans le cloître qui lui avait déjà servi de berceau aux VII°»® et VIIl*"® siècles.

Un des grands moines de cette époque, Notker le Lippu, a été surnommé, pour ses belles traductions du grec et de l'allemand du temps, le père de la prose germanique . Ce savant moine était aussi un homme de cœur qui, à son lit de mort, demanda et obtint pour dernière grâce qu'on servît un repas aux pauvres aux pieds de sa couche. Un de ses confrères, Ekkehard P' du nom, a composé un poëme latin pour la forme, mais allemand pour le fond et dont l'étonnante analogie avec les Niebelungen a fait supposer que cette Iliade germanique pourrait bien être Tœuvre d'un moine de St-Gall.

A ces hommes illustres de l'abbaye de Saint-Gall il faut ajouter un moine anonyme, conteur plein de charme, dont tous les historiens à Tenvi ont. malmené le livre anecdotique, romanesque et parfois épique sur les faits et gestes de Charlemagne, mais qui tous ont fait à ce livre de nombreux emprunts concernant la cour de ce prince, ses campagnes et ses rapports intimes avec l'Église et l'Ecole \ Car dans cet écrit légendaire, comme dans bien d'autres du même genre et malgré la broderie évidente de certains détails, il y a un fond de vérité qui saisit, et on y retrouve rendue, avec des couleurs grandioî^es, l'impression qu'avait laissée Charlemagne dans l'imagination des contemporains auxquels appartient presque notre chroniqueur, puisqu'il vivait sous l'empereur Charles le Gros, un grand ami de St-Gall qu'il visitait souvent, et dont l'anonyme dit même avoir reçu des en-

^ Entre autres Chateaubriand, Guizot, Ampère, Capefîgue, Bonnechose. M. Guizot a jugé à propos de mettre un correctif à son jugement en appelant l'œuvre du moine de Saint-GaU un monument plus important et plus instructif que ne voudrait le croire la pédanterie des érudits.

couragements. Si le spirituel écrivain n'a pas jugé à propos de nous dire son nom, il n'a pas usé de la même réticence en ce qui concerne son origine; il appelle les Thurgoviens ses compatriotes et parle de Werimbert de Coire comme l'un de ceux qui lui avaient fourni la matière de ses récits piquants et pleins de coloris \

Célèbre par ses travaux, St-Gall ne l'était pas moins par son école et les grands hommes qu'elle donna à l'Église et à l'État en Allemagne. Les malheurs de l'invasion ayant fait périr les études dans la plupart des cloîtres, les rois saxons se servirent des moines de St-Gall pour relever l'enseignement et la discipUne. On ferait un livre enûer des services rendus à l'Empire par les Notker, les Ekkehard et leurs nombreux disciples '. Quand Ekkehard II mourut à Mayence, grand doyen du chapitre, quarante de ses élèves, tous évêques ou prêtres constitués en dignité, suivirent le cercueil. St-Gall eut aussi la gloire de former Brunwart qui, de serf de l'abbaye, parvint à la dignité épiscopale et contribua, dit-on, à la conversion au christianisme du roi Etienne de Hongrie.

Parmi les rois des Allemands qui favorisèrent l'abbaye de leurs visités et de leurs libéralités, on cite Conrad P^ dont la chronique du lieu a pris soin de conserver plusieurs traits remarquables. Voulant éprouver l'application des écoliers, ce prince fit répandre à l'improviste, sous les bancs de l'école, une corbeille de pommes appé-

^ Un de ses récits les plus instructifs est relatif aux écoles du palais dirigées i>ar Clément sorti de Saint-6all. Le voici en raccourci : « Charlemagne avait confié à « Clément, moine scotique, un certain nombre d'enfants de toutes les classes de race € noble, d'extraction médiocre et plus infime encore. De retour de ses expé- « ditions, l'empereur se fait amener ces enfants et demande au maître compte « des progrès qu'ils ont faits en son absence. Les enfants nobles, orgueilleux de leurs c avantages, s'étaient livrés à la paresse ; les antres, au contraire, avaient travaillé « avec zèle et dépassé l'attente du prince. Plaçant alors les élèves laborieux à sa c droite et les paresseux à sa gauche, comme le Juge étemel, Charlemagne adresse « alors aux premiers ces paroles élogieuses : « Bien, mes enfants, vous avez agi « selon mes ordres et dans votre intérêt propre. Continuez et cherchez à atteindre « à la perfection. Je vous donnerai des évêchés et des abbayes ; dès ce moment vous « pouvez compter sur ma protection. » Puis se tournant vers les paresseux, les yeux

< flamboyants : « Quant à vous, » s'écria-t-il d'une voix tonnante, « fils des nobles « et des principaux de l'empire, qui avez été élevés dans la mollesse, vous vous êtes « reposés sur vos richesses et vos honneurs héréditaires, sans tenir compte de mes « ordres et de votre propre honneur; vous avez préféré vous adonner aux jeux, « aux plaisirs et à de vains exercices. Eh bien ! je le jure, par le Roi des cieux, je « ne ferai aucun cas de cette beauté féminine ou de cette noblesse qui vous attire

< tant d'admirateurs, et soyez certains qu'à moins de réparer votre négligence « passée par des études opiniâtres, vous n'obtiendrez rien de Charles, »

* L'un des Notker, évêque de Liège et créateur de la puissance temporelle de ce siège épiscopal, est regardé comme un des premiers hommes d'État de l'époque par les historiens belges, M. Gerlach entre autres.

tissantes. Aucun des élèves ne se dérangea pour en prendre. Charmé de Tordre parfait qu'il avait sous les yeux, ce monarque établit trois jours de congé extraordinaire et fit diverses fondations on faveur du monastère. C'est le même monarque qui, entendant la grand'messe à Mayence, fut tellement ravi du chant d'un moine de St-Gall, qu'il tira un anneau d'or de son doigt pour le mettre à celui du merveilleux chanteur. « Les moines de St-Gall, dit un écrivain ecclésiastique, te- « naient le premier rang pour la musique sacrée. Leurs mélodies, « adoptées par les papes, retentirent dans toutes les églises de la chré- « tienté*. »

La meilleure preuve que l'impulsion donnée par St-Gall ne s'arrêtait pas à la classe des lettrés proprement dits, c'est l'empressement avec lequel les ermites du voisinage et plusieurs femmes pieuses se mirent à la disposition des calligraphes du cloître pour la copie des manuscrits. L'exemple de St-Gall ne fut pas perdu pour les couvents avec lesquels ils entretenaient des relations et faisaient des échanges, comme Dissentis, Reichenau, Pfeffers, Kempten, Lindau, Bobbio en Italie. D'autres maisons religieuses encore, Moûtier-Grandval, Einsiedeln, Mûri, colonie d'Ëinsiedeln, formaient de petits centres de culture dont l'éclat ne pâlit pas toujours devant la vive lumière du cloître de St-Gall.

Malheureusement, toi^te cette splendeur s'affaiblit et s'efface sous les empereurs de la maison de Franconie, princes très-prosaïques de leur nature et dont les sanglantes querelles avec l'Église ramenèrent les temps de barbarie et d'ignorance féodales. A St-Gall môme, les exercices militaires et gymnastiques usurpent la place réservée aux luttes et aux arts de l'époque antérieure. La noblesse commence à être plus appréciée que la science dans ce cloître puissant dont les abbés gentilshommes ont une cour et s'entourent, comme les souverains, d'officiers de divers grades, écuyers, échansons, sénéchaux, etc.

Le X"^^ siècle avait vu s'épanouir l'architecture religieuse. Les premiers progi'ès en ce genre sont dus aux moines de Cluny en Bourgogne dont la reine Berthe et sa fille Adélaïde favorisèrent l'établissement dans nos contrées, à Romainmôtier et à Payerne entre autres, sous les abbés Mayeul et Odilon. Ces religieux dirigeaient eux-mêmes la bâtisse de leurs cloîtres. On a même voulu attribuer à l'époque rodolphienne ou saxonne et même à une époque plus reculée, à la période carlovingienne, la construction de plusieurs des collégiales, des cathédrales et des églises abbatiales qui font encore l'ornement de nos villes. Mais

* Schubiger, Die Sàngerschule von Si-Gallen, 21, 33, 41, 62, etc.

une étude plus attentive de ces monuments et de leur style en a fait rapporter Torigine au XII""® ou au XIII™® siècle, et au style roman qui précéda le style gothique dans Tart du moyen âge \

Le progrès des arts utiles n'est pas aussi sensible que celui des beauxarts. L'agriculture était encore très-arriérée en beaucoup de contrées. Les terres les mieux cultivées étaient celles des cloîtres. Là on récoltait plusieurs espèces de céréales, le froment, Tavoine, Torge. On y cueillait les pois, les châtaignes, les melons, les figues, les olives, les concombres, et on commençait à cultiver la vigne. iMais le laboureur ne cultivant que pour sa consommation propre, il eu résultait de fréquentes famines. Dans plusieurs localités, Téglise servait, par abus,^ de grenier au seigneur. Un des pay^; les plus avancés en agriculture était celui de Mûri, où dame Berklinde, une riche paysanne, avait obtenu le droit d'asile pour son étable, comme si c'eût été un lieu consacré. Le couvent de Mûri donnait à tout colon qui venait s'établir sur ses terres une certaine étendue de terrain, une maison, du bois, une charrue, un char attelé de quatre bœufs, un cochon, deux cochons de lait, un coq, deux poules, une faux, une hache, les semences des céréales.

L'esprit du peuple, à cette époque, était un mélange de superstitions païennes et de croyances chrétiennes. Malgré les anathèmes de l'Église, une population ignorante continuait à rendre un culte aux arbres, aux

^ M. Blavignac, dans sa curieuse Histoire de V architecture sacrée dans les trois évêchés de Lausanne, Sion et Genlfoe (1854), donne une origine carlovingienne au clocher de la cathédrale de Sion qui est du même style que la tour de Saint- Maurice au XIII"*^' siècle selon M. Rahn (Gescliischie der Hldenden Kûnsie in der Schweiz, 244). Au style roman, d'après cet historien de Part en Suisse, appartiennent le Fraumunster et l'église des chanoines (Grossmûnster) de Zurich, avec son cloître aux ornements élégants et fantastiques ; la cathédrale de Bâle, sauf les ac^onctions postérieures, une partie de la collégiale de Neuch&tel, la nef de la cathédrale de Genève, la collégiale de Sainte- Ursa une, Saint-Germain àPorrentruy, Bevaix entre Neuchâtel et Yverdon, Saint-Jean de Grandsoh, Saint-Imier, l'église ahbatiale de Wettingen, celles de Tous-les-Saints à Schafifhouse, de Mûri en Argovie, de Rheinaa, les églises d'Amsoldingen et de Spiez dans le canton de Berne. M. Rahn pense avec M. Matile que la collégiale de Neuchâtel date non de la reine Berthe mais de Berthe, femme du comte Ulric de Neuchâtel au XII™* siècle, qui le premier en fit la résidence des souverains du pays (1147-1190). Romainmôtier appartient aussi en partie au style roman ainsi que l'église abbatiale encore debout de Payerne, et toutes deux devaient leur origine à l'abbé Odilon de Cluny (mort en 1049), ainsi que les petites églises voisines de Domdidier près Payerne et de la Bretonnière près Romainmôtier. Parmi les édifices civils de style roman, Rahn cite le donjon de Ghillon, dont le souterrain fait pendant avec les cryptes des églises, les châteaux de Berthoud et de Louëche, les fenêtres splendidement décorées du château de Neuchâtel, les arcades de la Maison de Wettingen et la fayade de la maison du Loch à Zurich. Voir Rahn et Handhuch der Kunstgeschichte de Kugler, revu par Lûbke (Stuttgard^ 1872).

rochers, aux fontaines. Ne pouvant parvenir à déraciner cet usage, rÉglise, à la fin, imagina de placer des images des saints et de la Vierge aux lieux consacrés par ht superstition primitive. La croyance que trente messes délivraient forcément une âme du purgatoire, était trèsrépandue dans les campagnes. Les esprits les plus cultivés croyaient toujours voir le diable rôdant autour et même à l'intérieur de leur demeure. La sorcière Thiota fut condamnée par le concile de Mayence k recevoir le fouet pour avoir trompé une foule de personnes et des prêtres même en Thurgovie. La malpropreté engendrait une foule de maladies hideuses. Innombrable était la foule des pauvres qui assiégeaient les portes des cloîtres ; les aumônes prodiguées sans discernement ne faisaient qu'ea augmenter le nombre et la détresse.

La vie monastique elle-même, malgré ses bienfaits et les services rendus à la civilisation, était accompagnée de beaucoup d*abus et de misères. Un grand despotisme régnait dans certains cloîtres, où, pour des fautes légères, on liait les moines à un poteau et on les flagellait en plein réfectoire. Ces moines eux-mêmes Tétaient parfois devenus sans vocation, comme cette victime du cloître, Wolo de Kybourg, dont la chronique de St-Gall nous a transmis la déchirante histoire. Dévoré d'une sombre mélancolie, il s'échappait sans cesse du scriptorium ou salle à écrire pour contempler du haut des tours ce monde auquel on l'avait contraint de renoncer et Tinforluné fut trouvé un jour brisé et expirant sur le pavé de l'église « où, poussé par Tesprit malin, il s'était précipité du haut des marches du clocher *. »

^ Chroniques de St.-GàU dans Pertz, II. Voir aussi pour l'histoire des cloîtres au moyen âge et de St.-Gall en particulier le curieux roman ^^stongue de M. Scheffel, Ekkehard, entièrement calqué sur les Chroniques du lieu.

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