‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 29 sur 77 · EMPEREUR D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

EMPEREUR D'ALLEMAGNE

(de 1273 A 1291)

1. Booble politiqoe de^ Rodolphe h l'égard de la Hante- Allemagne. — Création dn duché d'Antriehe.

Quoique placé sur le premier trône de la chrétienté et souvent même retenu loin de son pays d'origine, l'empereur ou roi Rodolphe (les Allemands le désignent sous le dernier nom, car il ne fut jamais couronné à Rome), se montra au début de son règne très-favorable aux peuples de la Haute- Allemagne. Il accorda de nouveaux honneurs à leur noblesse et de nouvelles prérogatives à leurs villes. Zurich, Schafïhouse, Soleure reçurent le privilège de n'avoir que des juges ou baillis pris dans leur sein et d'être gouvernées par leurs propres lois. Saint-Gall, déjà en possession d'une charte de franchise de ses abbés qui Témancipait en quelque sorte, était affranchie de toute juridiction étrangère et soustraite au péril d'une hypothèque royale ou autre (1281) *. Lucerne et Laupen obtinrent les mêmes franchises que Rerne, sauf qu'on ne leur promit point de ne jamais les aliéner de Tempire; Bienneeut les mêmes droits municipaux que le Grand-Bâie ; le Pelit-Bâle, érigé en ville, les franchises de Colmar. Les villes sujettes de Habsbourg : Aarau, Winterthour, Diessenhofen et d'autres acquirent des droits semblables. Le privilège de prétendre à des fiefs nobles (droit de cape et d'épée) fut accordé aux familles bourgeoises de plusieurs villes (Lucerne, Winterthour et Aarau). Le roi confirma à Un le droit perpétuel de relever immédiatement de l'Empire. Il s'engagea à ne pas donner pour juge ou landamman aux habitants libres de Schwyz un ^homme qui fut de condition servile ou vassal d'un seigneur. Il conféra la dignité

^ Wartmann, Die geschichtîicJie Entwickélung der Siadt Si-GaUen. Arch. iûr schweiz. Geschichte, XYI. 6.

RODOLPHE DE HABSBOURG. i39

de prioces de TEmpire à Tévêque de Lausanne et à Tabbé de Noire- Dame des Ermites. Il protégea Tévêché de Bâie contre les entreprises des comtes de Montbéliard. Porrentruy, soustrait à la domination de ces seigneurs, fut restitué à l'évêque et affranchi, par lettres royales, à régal de Colmar ; Delémout, fidèle à ses prélats, reçut en récompense les franchises de la cité épiscopale elle-même.

L'empereur d'Allemagne se souvenait des services rendus au comte de Habsbourg. Un bourgeois de Zurich nommé Miilner, homme aussi vaillant que fort, lui avait sauvé la vie dans la guerre contre le sire de Regensberg ; il le reçut en audience publique à Mayence avec toutes sortes d'amitiés et l'arma chevalier *. Mais l'empereur gardait aussi rancune des injures faites au comte Rodolphe. La maison de Neuchàtel, qui adhérait k la Savoie et lui avait refusé l'hommage, eut la douleur de voir inféoder son comté aux Châlons et annexer Neuveville, TErguel et Diesse à Tévêché de Bâle.

Les peuples de la Haute Allemagne suivirent avec ardeur Rodolphe dans ses guerres. La lutte contre Oltokar, roi de Bohême, le seul prince de l'Empire qui eût refusé de reconnaître le nouveau monarque, vit briller le courage des guerriers de Zurich et de Bâle. Le nouvel évêque de Bàle, Henri d'Isny, moine franciscain et fils d'un simple forgeron, que le pape avait fait évêque à la demande de Rodolphe, contribua au gain de la bataille de Marchfeld, où Ottokar fut tué (26 août 1278) ; un chevalier bâlois, Rodolphe zu Rhein avait entonné le chant du combat. Rodolphe courut de grands dangers dans cette journée et n'échappa au gliiived'un Bohémien que grâce au dévouement du chevalier thurgovieii Walter de Ramschwag, qui le tira du ruisseau où il gisait et le remit en selle '. Le prix de la victoire fut la soumission de l'Autriche, de la Carniole et de la Styrie, dont s'était emparé Ottokar. Avec le consentement de ses électeurs, Rodolphe fit de ce pays soumis une principauté héréditaire en faveur de sa famille. L'aîné de ses fils, Albert, devint duc d'Autriche et établit sa résidence à Vienne (1282).

La création du duché d'Autriche ouvre une nouvelle période dans la vie de l'empereur Rodolphe. Quoique toujours affable et populaire, ce monarque se laisse prendre à la tentation commune aux nouveaux rois

^ Chronique de Jean do Winterthoar. Arch. fî\r schweiz. Geschichte. Band XI, 20. — Bluntschli, QescUchfe der Bep- Zwich, 100.

' Von Arx, Geschichte von St.-Gàlîen, I, 406. Kopp, Geachfchte der eidy. Bûnde^ I, 263 et 8uiv. Le chevalier de Ramschwag est appelé Walter par Kopp, d'après le document que le roi en délivra à Vienne même le 24 octobre 1279. Von Arx lui doirne le nom d 'Henri .

de fonder une dynastie puissante. A ses procédés envers plusieurs cités, couvents et seigneurs de la Haute- Allemagne, il est aisé de reconnaître la première idée du plan poursuivi plus tard par son fils Albert, de créer une principauté héréditaire, un duché d'Autriche dans les Alpes. Profitant de la pénurie de son cousin, le comte de Habsbourg- Laufenbourg, il achète la ville de Fribourg en Uechtland, obtient des abbés de Murbach la cession de Lucerne, au mépris de la promasse formelle de ces derniers de ne jamais aliéner cette ville et fait reconnaître ses fils comme avoués de l'abbaye d'Einsiedeln. Outre Tavouerie de Seckingen dans le pays de Glaris que possédait déjà la maison d'Autriche, Rodolphe parvient à se faire céder la moitié de cette contrée. Il cumule ainsi la haute et basse juridiction dans cette contrée, où à côté des serfs on comptait sous la crosse tutélaire de l'abbesse de Seckingen douze familles libres ou pourvues d'armoiries (Wappengenossen), cent trente-quatre familles de libres censitaires de la maison Dieu ou abbaye, sans parler des nobles proprement dits, les Schwanden, par exemple*.

L'abbé de Saint-Gall, Guillaume de Montfort, persécuté par Rodolphe, voit réduire en cendres son bourg favori de Wyl et une ville autrichienne prendre la place de cette localité dévouée à son prince *. Walter de Ramschwag, le sauveur du roi sur le champ de bataille de Marchfeld en avait obtenu, à titre de récompense, le péage de Lindau et l'avouerie des hommes libres de l'Appenzell. Il n'usa de ses fonctions que pour exercer une véritable tyrannie sur l'abbé, les bourgeois et les paysans fidèles à leur prince. Sept de ces derniers sont mis à mort et les bourgeois de Saint-Gall se voient enlever toute la toile qu'ils avaient étendue pour la blanchir sur les bords de la Steinach *. L'exemple de Ramschwag trouva des imitateurs dans les nobles du voisinage.

Le joug des Habsbourg pesait aussi aux villes de leurs pays héréditaires. A la faveur des troubles occasionnés en Allemagne, et profilant de Téloignement du roi, Fribourg cherche à se soustraire au joug de l'Autriche (1285). Cette ville est contrainte de se soumettre. Plus maltraitée encore, Rerne eut à soutenir trois guerres pour son indépendance.

Les Bernois avaient offensé Rodolphe d'abord en préférant le protectorat des comtes de Savoie à celui de ce prince; ensuite ils n'avaient

^ Blumer, Jàhrhuch des hisL Vereins des Kantons Glatis, 99.

' Schwarzenbach qui n^est plus aujourd'hui qu'un viUage du Bas-Toggenbourg.

* Von Arx, Geschichte von St-Gallen, I, 406.

pris part ni à son couronnement ni à la guerre contre Ottokar, roi de Bohême. Plus tard, à l'instar de Zurich et de Fribourg, ils avaient suivi, ij est vrai, les drapeaux de Rodolphe au siège de Morat, où l'empereur tomba dans le lac et faillit se noyer (1 283). Mais ce ne fut qu'à contre-cœur qu'ils combattirent leurs alliés de Savoie, et alors encore secrètement hostiles aux Habsbourg, ils appuyaient les Fribourgeois dans leur résistance à l'empereur *.

Irrité au dernier point, Rodolphe vint mettre le siège devant Berne, avec une armée de 30,000 hommes (avril 1288). Obligé bientôt de lever le siège pour arrêter le comte de Montbéliard qui ravageait de nouveau l'évêché de Bâle.. il le reprit au mois d'août de la même année. Mais ni les assauts répétés des troupes impériales, ni les stratagèmes des chefs de cette armée ne purent vaincre l'héroïsme d'une ville « dont, comme dit la chronique, les murailles de bois renfermaient des citoyens d'or. » Contraint de lever une seconde fois le siège, l'empereur laissa des garnisons dans les forts voisins, sous le commandement de son fils Rodolphe, qu'il nomma son représentant dans la Haute Allemagne.

Plus heureux que son père, le duc Rodolphe parvint a attirer les Bernois dans une embuscade et leur fit éprouver une défaite sanglante à la Schosshalde (27 avril 1 289). Vainement la famille des Neunhaupt se sacrifia tout entière ; vainement le preux bernois Hans de Gruyère rapporta la bannière de la ville teinte du sang de ceux qui l'avaient enlevée. Les Bernois rentrèrent en désordre chez eux, laissant cent morts sur le champ de bataille et cent cinquante prisonniers *. L'armée impériale avait perdu aussi bien du monde, entre autres le comte de Homberg et le chevalier de Hettlingen dont la mort irrita tellement le duc qu'il fit mourir par représailles plusieurs bourgeois prisonniers '.

Hors d'état de tenir davantage, Berne se vit réduite à implorer la clémence du roi qui se trouvait à Bâie. L'avoyer de Bubenberg, Tabbé de Frienisberg et six bourgeois membres du conseil parmi lesquels Pierre de Krambourg, allèrent se jeter aux pieds du prince et eurent la chance de voir appuyer leurs prières par le secrétaire même du roi, le chanoine Conrad de Diessenhofen, blanchi au service

^ Kopp, Buch IV, 396.— Zeerleder, n° 885. — G. Studer, Études sur Justinger dans Ardiiv, des histor. Vereins von Bern, V, 587.

* Parmi les morts figurent Rodolphe d'Engi, Werner Brugger, Cuno de Habstetten, etc. Chl-onica de Berne.

' Wattenwyl-Diesbach, I, 153.

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des Habsbourg el dont la famille était bourgeoise de Berlhoud*. Honorée pour son courage, Berne demeura ville libre et impériale, avec son gouvernement de boiirgeois et de chevaliers, présidé par cet Uiric de Boubenberg qui, après avoir dirigé avec énergie la république pendant la lutte., avait contribué à la sauver par une démarche qui dut coûter à sa fierté.

Dans sa fureur contre Berne, le duc Rodolphe avait enjoint de démanteler la ville. Le roi eut le bon esprit de donner un contre-ordre*. Il ne se montra pas aussi indulgent envers les Fribourgeois. Bien qu'ils eussent consenti à le suivre dans sa guerre contre Berne, il ne se fit pas scrupule de leur ôter le privilège de nommer leur avoyer et leur curé, qui leur était octroyé par la Handfeste.

La conduite de Rodolphe envers les Waldstaetten présente un caractère différent et qui tenait à ses vues sur une partie de ces vallées. Aux hommes d'Uri qui avaient demandé la confirmation de leurs franchises sitôt après son avènement, le nouveau roi répondit de la manière la plus bienveillante qu'il les maintiendrait sans porter atteinte à leurs franchises, sous la mouvance directe de l'Empire.

Cette charte, datée de Colmar (8 janvier 1274), est adressée au landamman et à toute la communauté de la vallée d'Uri (Ministro et Universilati Vallis Uranie). « C'était, comme le fait observer un judi- « cieux interprète des chartes royales relatives à Uri, Schwyz et Under- « wald, reconnaître en termes clairs et non équivoques la liberté d'Uri. « Rodolphe ne changeait pas la situation du pays et ne faisait que « confirmer les faits accomplis en 1231 et la charte du roi Henri'. » La communauté d'Uri, imitant la conduite de Schwyz envers Einsiedeln, était entrée en conflit avec le cloître d'Engelberg pour la possession de pâturages alpestres. La reine Gertrude, auprès de laquelle l'abbé d'Engelberg avait porté ses doléances, intervint par lettre datée de Brugg, en Argovie, sa résidence, et recommanda au landamman et à tous les hommes d'Uri d'user de ménagement envers le monastère qu'elle prenait sous sa protection et de lui laisser la paisible possession de ses pâturages sur les flancs des surènes *. Rodolphe lui-môme, se trouvant à Zurich trois mois après son couronnement, confirme avec menaces

* Wattenwyl-Diesbach I, 154.

' Kopp, Gescihichte, Butli IV, 408.

' Wartmann, Die kônigîichen Freibriefe fur Uri, Schwyz und Untertcàlden. Archivfûr die schw, Geschichie, Zurich, 1832, 132.

* Voir le texte de la lettre datée du 10 octobre 1273, dans Kopp, GescJdckte, Buch in, 729. — Th. von Liebenau, Blicke in die Geschichte Engelbergs, 13.

pour les contrevenants, toutes les franchises du cloître \ Ainsi, comme « le dit M. Wartmann, rien de changé en apparence dans la situation « d'Un dont Tindépendance semblait assurée.» Cependant, comme le fait remarquer un autre sagace investigateur de nos annales, le patrimoine des empereurs de la maison de Hohenstaufen ne touchait pas au territoire de la vallée ; sous les Habsbourg, au contraire, grands propriétaires et comtes du Zurichgau, dont Uri avait jadis fait partie, il y avait toujours danger que le roi ne se souvînt des prétentions de sa maison et ne guettât l'occasion de faire rentrer Uri sous la mouvance de sa maison par la confusion des pouvoirs et des juridictions *. C'est ce que sentaient les habitants d'Uri, et nous les verrons agir en conséquence en 1291.

Envers Schwyz, la manière d'agir de Rodolphe fut tout autre qu'à l'égard d'Uri. Schwyz tenait sa liberté impériale de l'empereur Frédéric II. Or, un des premiers actes de Rodolphe élu au trône avait été de déclai*er qu'il ne reconnaîtrait aucune des mesures de ce prince prises postérieurement à son excommunication. N'étant encore que comte, Rodolphe avait pris la précaution d'acheter de la branche collatérale de Habsbourg-Laufenbourg les possessions et prétentions de cette maison dans la vallée de Schwyz. Aussi, les efforts des montagnards pour faire reconnaître leurs libertés impériales échouèrent-ils contre le dessein bien arrêté de Rodolphe de les incorporer insensiblement à ses domaines héréditaires. Ce monarque fit un premier essai dans ce sens en assignant la vallée de Schwyz avec d'autres domaines pour douaire à la fiancée d'un de ses fils et en l'hypothéquant à la mort de celle-ci à un de ses cousins pour la somme de 16 marcs d'argent '. C'est par un effet de ce même système que Rodolphe, en instituant un juge pour les personnes de condition servile dans le pays de Schwyz, avait essayé de le faire accepter par les hommes libres de la contrée. Mais, attentif à ne pas trop effaroucher les montagnards, il s'engagea à ne pas prendre ce juge parmi les vassaux et ministériaux de ses États héréditaires *. Par un acte daté de Berne, et peu de semaines avant sa mort, il octroyait aux Schwyzois le privilège, alors envié, de ne relever en matière de justice que de lui, de ses fils ou du juge du comté (Landrichter) choisi par lui. Mais ici encore, c'est du comte de Habsbourg et non du chef de l'Empire qu'émane cette libéralité.

^ Eopp, GtsekichU, Buch III, 236.

^ Rilliet, Origines de la Ckmfédéraiion, 63.

' Kopp, Geschichte, Bach III, 330.

* Ib., Bach in, 335.

Selon Tschudi, ce privilège aurait été commun aux trois vallées. Mais outre que Uri n'en avait pas besoin, puisqu'il jouissait de la liberté impériale, il est fort douteux qu'il s'étendit à la contrée qui porte plus tard le nom d'Underwald, puisqu'elle ne possédait encore, comme nous l'avons vu plus haut, aucune unité territoriale.

Malgré la situation périlleuse pour leur liberté qui leur était faite par Rodolphe de Habsbourg, les montagnards ne jugèrent pas à propos de se raidir contre le puissant maître qui, à la quaUté de comte de l'Âargau et du Zurichgau, alliait le prestige et la force attachés à [la qualité de chef de l'Empire et qui venait de donner une sanction redoutable à son autorité par^la défaite des Bernois à la Schosshalde. Quelques mois après cette victoire, les Schwyzois consentirent à le suivre dans une grande expédition entreprise par ce prince en Franche-Comté ou Haute-Bourgogne, où le comte palatin Othon refusait l'hommage dû à l'empereur comme suzerain- de c^ pays. Dans l'armée de 44,000 hommes que Rodolphe conduisit au siège de Besançon le 22 août 1289 figuraient 1200 montagnards dont une chronique du XIV™® siècle dit « qu'ils contribuèrent beaucoup au succès en se laissant dévaler par les pentes abruptes dans le camp retranché des Bourguignons, comme gens accoutumés à courir dans les montagnes*. »

Le chroniqueur presque contemporain qui raconte ce trait ne parle que de Schwyz. Mais, comme le fait observer un savant historien, le nom de Swicia qui, au siècle suivant, deviendra celui de la Confédération, comprenait, selon toute probabilité, le contingent des trois vallées*. La bannière pourpre des Schwyzois avait fait merveille à Besançon. Le roi jugea a propos d'embellir cet étendard que ces hommes tenaient sans doute de la faveur de Frédéric II, des images de la passion du Sauveur. A cette époque, Uri avait déjà sans doute aussi sa bannière pourpre avec son taureau de sable à la langue de gueule sur un fond d'or et aux naseaux ornés d'un anneau rouge. L'image du saint patron de Schwyz Saint-Martin se montrait également sur les étendards de cette vallée, de même que l'effigie de Saint-Pierre décorera plus tard celle de l'Underwald qui reconnaissait le prince des apôtres pour son patron spécial. Un écusson complètement rouge symbolyse dans la science du blason la souveraineté territoriale et les droits régaliens qui y sont attachés '.

^ « Ecce quidam de Suitia quorum rex miUe ducentos habuît, solitî currere in « montibus descendentes montem, irruerunt ia castra. » Chronique latine d'Albert de Strasbourg. Kopp, Buch IV, 437.

* Rilliet, Les origines de la Confédération suisse, 94.

^ Stanz, Wapj^en der schweiz, EidgenossenschajfL Berne 1867, 693.— Archlv. des

Pendant les derniers temps de son règne, Rodolphe s'occupa beaucoup des affaires de Bourgogne et du royaume d'Arles où il s'efforçait de rétablir Tautorité de la couronne. Une entrevue eut lieu à ce sujet à Cudrefin, sur le lac de Neuchâtel, entre ce monarque et son gendre, le fameux Charles d'Anjou que la bataille de Tagliacozzo avait rendu maître des Deux-Siciles et du malheureux Conradin. La rencontre de ces deux princes, connus l'un et l'autre par leur esprit entreprenant, causa beaucoup d'inquiétude au comte Amédée V de Savoie qui, tout en feignant le respect et en fournissant la table royale de poissons, de chamois et de vins exquis, faisait surveiller leurs agents du haut de la tour de Vevey, multipliait les sentinelles à Chillon, à Genève et envoyait des émissaires partout jusqu'à Cudrefin même. La grande crainte d'Amédée était qu'on ne le troublât dans ses projets de reprendre à la première occasion les villes et les bourgs que les armes de Rodolphe l'avaient contraint de restituer à l'empire. Mais ce n'était point à la Savoie que pensait en ce moment Rodolphe de Habsbourg, usé parles années et les fatigues et qui n'avait plus beaucoup de temps à vivre*. Il mourut en effet le 12 juillet 1291, regretté, malgré son excessive ambition, de tous les fidèles sujets de l'empire, car il avait détruit l'anarchie, restauré l'ordre et la justice en Allemagne. Dans cette pensée, il avait fait jurer aux seigneurs, réunis dans plusieurs diètes, la stricte observation du Landfrieden ou paix pubHque. Le serment n'était point une vaine formalité. Dans la Thuringe seule il avait détruit soixante-dix châteaux, parce qu'ils servaient de repaires aux brigands armoriés de la contrée. De là le nom de desU^ucteur de donjons que lui donne la chronique du moine de Winterthour *.

9 11 n'a pas la fermeté de Rodolphe. » « Il n'a pas la probité de Rodolphe. » Ces dictons circulèrent longtemps parmi le peuple allemand après la mort du monarque. On ne peut malheureusement y ajouter le renom de clémence et d'humanité, contre lequel protestent quelques actes de son règne.

A peine avait-il fermé les yeux que le comte Amédée V de Savoie en profitait pour se remettre en possession des châteaux et villes que la supériorité des armes allemandes Tavait forcé de restituer à l'empire. Payerne, Morat, la Tour de la Broie faisaient retour forcé à la

historischen Vereîiis Bern, VI, 693). Voir la chronique anonyme de Berne et la Descriptio belli hurgundici de Bonstetten, doyen d'Êinsiedeln, dans Archiv fur schiceiz. Çeschkhie,

* Kopp, Geschichte, Buch IV, 463.

- Destructory desoîator castrorum.

Savoie \ 11 se trouvait encore en armes à Payerne lorsque les députés de Berne vinrent le prier de reprendre le protectorat que les deux tomtes précédents, Pierre et Philippe avaient exercé sur leur cité *. Pour indemniser les Bernois des pertes cruelles que leur dévouement à la Savoie leur avait attirées de la part des Habsbourg, Âmédée leur accorda 2,000 livres lausannoises (10 août 1291)'.

D'accord avec son frère, Louis de Savoie, auquel il avait consenti à céder une partie du pays de Vaud, le comte Âmédée V cherchait à se fortifier également sur les bords du Léman où il entretenait des galères armées \ Il octroyait des libertés aux villes, Nyon et Évian, par exemple. Â Genève, il pratiquait la politique insidieuse inaugurée par Pierre de Savoie, usurpait le Vidomnat, espèce d'avouerie exercée précédemment par le comte du Genevois, son vassal, et soutenait les citoyens dans leurs tentatives d'émancipation contre le prince-évêque Guillaume de Conflans. Ces tentatives étaient allées si loin que les bourgeois s'étaient donné une sorte de gouvernement municipal composé de bourgeois et d'artisans, présidé par des recteurs ou syndics, avec un capitaine, un sceau et s'étaient retranchés dans la cathédrale (juillet 1294). Le comte de Savoie jugea alors lui-même opportun d'intervenir en médiateur ; il contraignit las citoyens d'ajourner de plusieurs années V établissement de la commune que l'excommunication épiscopale n'avait pu arrêter, pas plus qu'elle n'empêcha l'occupation du château de Tîle du Rhône par les officiers et soldats du comte de Savoie, vidomne épiscopal ". Du vivant même de Rodolphe, le comte de Savoie avait aussi tenté de s'immiscer dans les querelles des bourgeois de Lausanne contre le prince-évêque de cette ville que le roi des Allemands dut couvrir de sa protection par acte daté de Fribourg (1288). Mais après le décès du monarque, l'autorité épiscopale se vit de nouveau en butte aux empiétements du comte Amédée V et de Louis de Savoie; ils ne cessèrent que lorsque le prélat eut fait abandon d'une partie de sa juridiction temporelle.

Maîtresse du Bas-Vallais romand depuis les temps du comte Pierre, la maison de Savoie ne laissait pas de jeter un regard de convoitise sur le Vallais épiscopal et trouvait parmi les turbulents vassaux de I evê-

» Wattenwyl-Diesbach, I, 167.

* Le même I, 168.

» Le même I, 169.

* Forel, Bégeste de la Suisse romande, II.

* Le Fort et Lullin, Régeste genevois, 344 et suiv. Mémoires de la Société d'histoire de Genève, vol. 14, 165.

que des auxiliaires de sa politique envahissante. Mais soutenu par les dizains et par son alliance de dix ans avec Berne» Tévèque Challant triompha de la coalition des nobles en 1294, les défit à Louèche et se retrancha dans le château fort de Tourbillon construit par ses ordres. Une conjuration de la noblesse pour livrer ce château a la Savoie fut découverte, et vingt chefs de la conjuration décapités sur le grand pont de Sion (3 octobre 1300). Thomas de Rarogne, vidomne de Sion, fut puni par la confiscation de tous ses biens, de la part qu'il avait prise à cette trahison *.

Z. État de la eivlllsatloii aax XII»" et XIII»« siècles*

Les temps des croisades et des empereurs de la maison de Souabe sont les jours de gloire de la chevalerie. Que de brillants faits d'armes signalent la présence des barons croisés dans la Palestine ! Pour fêter leur retour ou la naissance d'un prince, que de carrousels, de tournois, de passes d'armes où les chevaliers, montés ,sur leurs grands destriers, la lance en arrêt, la visière du casque baissée, s'élancent dans la hce au bruit des fanfares, et cherchent à désarçonner leurs adversaires, pour recevoir, des mains d'une belle châtelaine, une chaîne d'or ou une écharpe de soie, prix ordinaire de la valeur dans ces combats simulés.

Zurich vit un de ces tournois en 1165. Soixante-dix-huit champions y paradèrent sous les yeux du duc de Bavière et d'un concours extraordinaire de peuple et de seigneurs, parmi lesquels des Hallw7l et des Bonstetten. Le chevalier accompli était celui qui, à la bravoure, unissait] la fidélité envers son prince, la courtoisie envers les dames, un dévouement généreux à la cause des malheureux et des opprimés.

Mais, pour un chevalier sans peur et sans reproche, que de chevaliers félons et cruels I Pour un bienfaiteur du peuple comme Pierre de Savoie ou les ducs de Zaeringen, que d'abominables tyranneaux comme ce sire de Mœrsperg qui, du haut de son donjon à Schaffhouse, s'amusait à percer de ses flèches les moines de Tous-les-Saints dont il était l'avoué. Rappelons aussi ce comte Henri de Fribourg qui, du consentement de son neveu Rodolphe de Habsbourg, faisait écorcher vifs des

* Farrer, Geschichte von Waîlis, I, 117.

bourgeois de Neuenbourg sur le Rhin, coupables d'avoir refusé l'hommage à ce seigneur aussi débauché qu'inhumain (1272) \

La cruauté est un des traits distinctifs du moyen âge et fait contraste avec les fêtes brillantes et la riche poésie de cette époque chevaleresque.

La poésie du siècle des Hohenstaufen était à la fois religieuse et guerrière ; elle célèbre tour à tour les joies du printemps et celles de l'amour pur, ce printemps des belles âmes. L'épée, une croix, une rose, toute la poésie du moyen âge est là. Les poètes de cet âge sont presque tous chevaliers et se nomment chantres d'amour, Minnestngei' en Allemagne, Trouvères ou troubadours en France *.

L'un des principaux foyers de la poésie chevaleresque était cette Thurgovie, déjà tant illustrée dans l'âge antérieur par ses hommes de guerre, de foi et de génie, et qui devait l'être encore au temps de Frédéric II par l'éloquence entraînante d'un prédicateur populaire, le Bridaine du XIU™« siècle. Frère Berthold, ainsi s'appelait ce moine, était franciscain au cloître de Winterthour. Ses œuvres de charité lui donnaient un ascendant extraordinaire sur le peuple. Le plus souvent, il prêchait en plein air, du haut d'un arbre ou d'une tribune improvisée. A la fin d'un de ses sermons, on vit des gentilshommes restituer les domaines acquis par la fraude et la violence de leurs pères. Un autre jour, une pauvre orpheline, tombée dans le vice par abandon et misère, confesse, en sanglotant, sa vie licencieuse. Qui veut servir de père et d'époux à cette jeune fille plus égarée que coupable, s'écrie le moine. « Moi, frère Berthold, » fit entendre une voix, et un homme de bien sortit de la foule. Le missionnaire bénit leur union devant tout le peuple et fit une dot de dix livres à la pauvre fille. Plus éclairé que la plu-

* Albert de Strasbourg, écrivain contemporain, cité par TrouiUat, II, 231.

* Rahn compte 30 troubadours dans notre pays. Le plus illustre est sans doute ce Walther von der Vogelweide (de la prairie aux oiseaux) qui chantait avec tant de feu et d'enthousiasme Dieu, son pays, les femmes allemandes et les Hohenstaufen. Les troubadours de la Sonabe se réunissaient au château de Maneck, séjour du conseiller zuricois Roger Manesse, par les soins duquel les chants de 142 poètes ont été sauvés de l'oubli et réunis dans le même volume. Au nombre des chants les plus curieux sinon les plus poétiques de la collection figurent les complaintes d'amour d'un pauvre bourgeois de Zurich qui, s'étant épris d'une demoiselle de la noblesse, en fat cruellement puni par les dédains de la jeune personne et de toute sa parenté. Les poésies de Hadloub ont paru à Zurich par les soins du savant philologue M.-L. Ettmuller, 1838. Une étude sur les Minnesinger de la Suisse, par A. Daguet, a paru dans le Musée des familles de Paris, 1843. G. Wackernagel et Rieger ont fait Walther von der Vogelweide, Franconien de naissance ; Kurz le revendique pour la Suisse; le célèbre Uhland partageait l'opinion de ce dernier.

part de ses contemporains, le franciscain de Winterthour blâma sévèrement un mari qui voulait quitter sa femme pour entrer dans un cloître. « Ou vous irez tous les deux au couvent ou vous continuerez < à vivre ensemble dans le lien conjugal. »

Les sermons du franciscain Berthold ont été recueillis et figurent parmi les monuments les plus remarquables de l'éloquence religieuse et de la prose allemande au XIII°*® siècle '.

A la fin du XIII°« et au commencement du XIV™® siècle, apparaît un autre cordelier, frère Jean de Winterthour, auteur d'une chronique latine composée vers 1340, imprimée également et à laquelle nous devons beaucoup de détails curieux sur les hommes et les choses des XIII»« et XIV°»« siècles *.

Les cloîtres cependant avaient bien dégénéré. Dans ce Saint-Gall naguère encore le sanctuaire de la science, l'abbé de Ramstein ne savait pas signer son nom °. Â Luceme, les chanoines n'étaient guère plus habiles et empruntaient la main d'un notaire pour écrire l'acte de vente de leur ville au duc d'Autriche (1291). La fin du XIII"»* siècle voit s'établir les scholastiques, instituteurs à gages auxquels moines et chanoines, dédaigneux de ce qui avait fait leur gloire, abandonnèrent le soin d'instruire la jeunesse.

Délaissées par une grande partie du clergé, les lettres se réfugièrent chez les laïques jusque-là sans instruction, ignares même. Les villes bourgeoises établirent des écoles et envoyèrent leurs jeunes gens les plus distingués aux universités récemment fondées de Bologne, Paris, Pise.

Les temps de Rodolphe de Habsbourg et de ses successeurs sont beaucoup moins propices à la poésie et a la science que ceux des Hohenstaufen. Le règne de Rodolphe eut cependant un poëte latin très-renommé dans Conrad de Mure, chanoine et grand chantre du Moûtier de Zurich. Peu cultivé lui-même, Rodolphe cependant honorait les savants et ne voulut d'autre parrain de sa fille Guta, reine de Bohême, que son ami et compère Conrad de Mure (1281). Ce poëte, il est vrai.

* Frère Bertholl était né à Ratishonne et y mourut le 13 décembre 1272. Mais Berthol i appartient à la Suisse par le long séjour quMl fit dans ce pays

* La meilleure édition de Jean de Winterthour est celle qu'en a donnée M. G. de Wyss «ans le XI"" volume des Archivfiir ftchweii, Geschiditc, 1856. Jean de Winterthour mourut vers 1348 à Lindau, oCi il avait passé plusieurs années de sa vie. 11 était né à Winterthour, comme il nous ra)>pr nd dans sa chronique.

* «Ego Raomo 8crib3re non valens nec sciens.» Le portier, le cam^rior et iPautrès dignitaires signent de la même façon.

avait bien mérité de Rodolphe, en célébrant sa victoire sur le roi Oltokar.

Grâce à ses savants et à ses poètes, Zurich, connue seulement jusqu'alors comme centre religieux et commercial, prenait rang parmi les villes littéraires. Elle était aussi, depuis Arnold de Brescia, un foyer d'opposition religieuse. L'hérésie de ce disciple d'Abélard se perpétuait par la parole et les écrits, malgré les savantes réfutations qu'en avait données le moine Frovein d'EinsideIn, depuis abbéd'Engelberg (1178). Un cordonnier bernois, nommé Berthold, se fit le chef de la secte des frères du libre-esprU, et détruisit le cloître de Rûli, à la tête d'une bande de fanatiques (1216). L'inquisition sévit contre eux. Le dominicain Humbert en livra plusieurs aux flammes dans le Gouggisberg (1277). Un franciscain de Bâle les poursuivait dans les environs de cette ville où Honoré d'Augst répandait ses idées mystiques et comparait le monde à une immense harpe où tous les tons discordants « doivent se fondre en une harmonie parfaite et divine. »

Les fils des Alpes avaient pris part aux dernières croisades, comme aux premières. Celle de 1204 fut prêchée par l'abbé Martin de St-Alban, à Bàle, et entraîna beaucoup de monde. La première croisade de St-Louis (1248) fut suivie par beaucoup de nobles Vallaisans. Des Bâlois, en nombre, partirent également pour la seconde et dernière croisade de ce prince (1270) \

Les croisades, malgré les horreurs qui les souillèrent et les calamités dont elles furent accompagnées, eurent les suites les plus heureuses pour l'émancipation des peuples et de l'esprit humain. Que de droits donnés ou vendus aux communes à l'occasion du départ des seigneurs pour la Terre-Sainte! Que de serfs, devenus soldats de Dieu et libérés par l'Église I que de seigneurs durent la vie à leurs serfs dans c«s guerres lointaines et apprirent à connaître et à honorer la dignité humaine!

L'étude du droit recommence à cette époque. Les épretwes judiciaires perdent de leur prestige et sont remplacées peu à peu par le droit écrit Le spectacle d'un combat singulier fut cependant donné encore en 1288 à Berne, où un homme et une femme combattirent en champ clos et ce fut la femme qui l'emporta. Nous en trouvons encore quelques exemples dans les siècles suivants. Les juges ignorants sont remplacés par les légistes. Aux us et coutumes observés dans une grande partie de

* Furrer et Ochs ont donné les noms de ces croisés. On y remarque des Mônch, des SchaUer de Bâie, des Blandrati. des VValter, des vom Thurn (de la Tour) dont plusieurs prirent femmes et enfants avec eux. Geachichte von Wallis^ I, 91.

l'empire, on commence à substituer des codes uniformes et réguliers, comme le Miroir de Souabe (Schwabenspiegel) qui régissait la Haute-Allemagne. Zurich eut son code spécial ou Richibrief, copié ensuite par Constance et par Schaffbouse ; Lucerne, sa lettre des jurés (Geschwomenbrief de 1251). Fribourg, Berne, St-Gall, Bâle, avaient leur Handfeste; le pays de Vaud, les statuts du comte Pierre. L'usage des jugements sommaires, sous un vieil arbre, le tilleul d'ÂItorf ou celui de Hontpréveyres, près de Lausanne, se maintint cependant encore longtemps dans la Haute- Allemagne.

La constitution des villes subit des modifications importantes. Le pouvoir des baillis impériaux décline progressivement et se confond de plus en plus avec celui des avoyers et bourgmestres. Un grand conseil de deux cents membres s'établit à Berne à la fin du XIIP® siècle et tend à remplacer les assemblées générales de la bourgeoisie. Une tentative des tribus pour arriver au pouvoir échouait à cette époque et provoquait la création de la magistrature des 16, dont 4 par quai*lier. L'avoyer Jean de Boubenberg était à la tête du parti de la résistance aux tribus ou corps de métiers (1294-1295). A Zurich, au contraire, ville plus démocratique, les assemblées générales se conservèrent et avaient Heu au son de la cloche, sur le Undenhof ou place des Tilleuls. Le code municipal ou Richtbriefde l'an 1304 interdisait cependant encore aux artisans l'entrée au Conseil. A Bâle, au contraire, les artisans siégeaient, comme nous l'avons vu, dès le milieu du XIIl'"^ siècle, à côté des chevaliers et des anciens bourgeois \ A Berne, des prêtres siégeaient avec les laïques.

L'institution des Bannerets introduit un nouveau rouage dans le gou<vernement de Berne et Fribourg à cette époque. Les bannerets étaient à la fois chefs politiques, militaires et civils des divers quartiers d'une ville bourgeoise. En temps de guerre, ils étaient porte-étendards et capitaines des hommes de leur quartier. Porter la bannière était un grand honneur au moyen âge; perdre la bannière, une tache ineffaçable. C'est que la bannière était le symbole de la puissance et des libertés d'une ville.

Le droit de bourgeoisie s'acquérait alors aisément. Dans plusieurs cités devenait bourgeois quiconque avait séjourné un an et un jour, sans avoir été réclamé par un seigneur du voisinage. En certains

^ Dans cette vUle, le Conseil se composait, en 1274, du bourgmestre, de quatre chevaliers, de huit anciens bourgeois ou patriciens (Geschlechtern) et de quinze artisans comme représentants des corps de métiers ou Zûnfte.

endroits il suffisait de posséder une maison, ou de posséder une propriété libre de la valeur d'un marc d'argent. L'usage s'introduisit aussi d'accorder la bourgeoisie à quiconque avait suivi la bannière en temps de guerre. Plus tard ces dispositions devinrent encore plus larges. On admit au rang des bourgeois, moyennant une contribution, les habitants du voisinage qui s'engageaient à remplir les devoirs du citoyen, à payer une redevance annuelle et a fournir un gage(Udel). Des villes, des contrées entières deviennent combourgeoises de la ville de Berne. On y admettait les serfs; les Juifs même n'en étaient pas exclus. A Payerne il suffisait d'épouser la fille d'un bourgeois pour le devenir. Mais le droit de bourgeoisie n'était pas héréditaire, il fallait que le fils du bourgeois se fit reconnaître tel à son tour et renouvelât sa bourgeoisie.

Le progrès des lois et de l'ordre public fut favorable au commerce, longtemps borné aux marchés et aux foires de localité. Les toiles de St- Gall, les étoffes de soie et les laines tissées de Zurich, les draps de Fribourg et de Berne, acquièrent quelque importance. Plusieurs de ces villes s'allient aux villes commerciales de l'Allemagne, Genève était l'entrepôt des épices de l'Orient, des fruits de l'Italie et du midi de la France : figues, raisins secs, amandes, sucre, gingembre, poivre, safran, etc. Le commerce d'argent ou banque était entre les mains des Juifs et des Lombards ou Caversches, placés tous sous la juridiction spéciale de l'empereur.

Les métiers gagnèrent beaucoup à l'organisation des tribus ou abbayes (Zûnfte). Nul ne pouvait s'établir comme maUre s'il n'avait passé par les degrés d'apprenti, d'ouvrier, fait son tour d'Allemagne pour se perfectionner dans son état, et s'il n'avait soumis à l'examen des prud'hommes ou anciens de la tribu à laquelle il devait être incorporé, un échantillon de son savoir-faii^e (Meisterstuck).

Dès le XIII°*® siècle, la considération qui s'attachait aux métiers était très-grande. L'évêque de Bàle, Lutold, ne rougissait pas d'emprunter de l'argent au boucher Eppo (1213). L'empereur Rodolphe dînait un jour chez un tanneur de Bàle. Se voyant splendidement servi dans de la vaisselle d'or et d'argent chez cet artisan qu'il avait vu auparavant tanner ses peaux et exhalant autour de lui une odeur peu agréable : « Comment se fait-il, dit Rodolphe à son hôte, qu'étant si riche vous « continuiez cependant à faire un métier si sale? — C'est que c'est le <c métier qui fait la richesse '. »

L'agriculture était aussi en progrès, grâce aux efforts des moines de

* Jean de Winterthour, 22.

Saint-Benoit, dont la devise était : prière et travail Ceux d'Hauterive, cloître fondé à une lieue de Fribourg (1137), avaient défriché de leurs mains toute la contrée environnante. Même les jours de fête,^ ainsi l'avait permis un bref du pape Innocent IIL on voyait ces vaillants cénobites cultiver le froment, Tavoine, les pois, les châtaignes, variant les cultures selon l'espèce et la nature des terrains. Si la fabrication des draps ou tisseranderie prospéra ensuite sur les bords de la Sarine, on le dut en partie à Theureuse initiative des rehgieux, alors si laborieux, d'Hauterive. Une autre abbaye de l'ordre de Citeaux, Hautcrest, sur la. Broie près d'Oron, fertiUsa les coteaux du Jorat et planta les premières vignes du Dézaley, dont les crûs sont réputés les meilleurs de La vaux *. Les moines de Fontaine- André à Neuchâtel, se livraient aux plus pénibles travaux de la terre et cultivaient la vigne de leurs propres mains (1209) *. Leduc de Zaeringen, en donnant des troupeaux de moutons à la colonie naissante de ITJechtland, contribua ainsi à la création de l'industrie de la laine et en fit naître une seconde non moins lucrative, la fabrication des cuirs.

Les progrès de l'aisance, de la vie publique et des arts ne restèrent pas sans influence sur la manière de bâtir et d'entretenir l'intérieur des villes. Les maisons, composées d'un seul étage, étaient alors presque toutes en bois. De là les fréquents incendies qui ravageaient les centres de population un peu considérables. Zurich, Saint-Gall, Berne, Bâie, sont presqu'entièrement détruits par le feu à la fin du XI1"« et du Xni"« siècles ; Bâle, en particulier, le fut à deux reprises en 1258 et en 1294 où 600 maisons brûlèrent. Quelques particuliers commençaient cependant à bâtir en pierre, à Berne, à Bâle, à Zurich et dans plusieurs villes. Mais ce ne fut guère qu'un siècle plus tard que ce mode de construction devint un peu général en Suisse. Les maisons des citoyens n'étaient ni spacieuses, ni élégantes, ni commodes. Les chambres étroites et basses laissaient à peine pénétrer le jour par de rares et petites fenêtres aux carreaux de toile, de canevas, de corne ou de papier huilé, en guise de vitres. La peinture sur verre avait commencé à cette époque. Les beaux vitraux de l'abbaye de Wettingen et ceux qui ornent la rosace de la cathédrale de Lausanne sont attribués ^au XIII*"* siècle'.

L'historien des beaux-arts en Suisse, • M. Rahn, mentionne comme la plus ancienne église du style gothique primitif la cathédrale de Saint- Pierre à Genève. Celle de Lausanne, d'un effet plus grandiose, mais

* Hisely, Cartulcdre de Hautcrest, Avant-propos, v.

* Chambrier, Histoire de Neuchâtel, 13.

' Rahn, Geschiehte der bildenden Kûnste in der Schweiz, 501 et 571.

d'un style gothique moins élégant, lui est postérieure en date. La bâtisse de cette église avait déjà commencé avant l'an 119i> mais fut interrompue pendant quelque temps, puis reprise au siècle suivant ou cet édifice et sa magnifique rosace faisaient l'admiration du célèbre architecte voyageur Villard de Honnecourt *. Le chœur de l'église des Cordeliers à Lausanne, et l'église de Moudon, un des ornements de l'architecture suisse, datent à peu près du même temps ' et appartiennent au style gothique primitif comme l'église de Yalère à Sion. L'architecture civile était encore dans l'enfance comparativement à celle de l'époque romaine; mais elle fait quelques progrès. La chronique de Justinger cite avec éloge le frère Humbert, supérieur des Dominicains à Berne, où il bâtit non -seulement des églises, mais un beau pont en pierre sur l'Aar».

L'art architectural avait été longtemps entre les mains du clergé. Mais au XIII"^^ siècle cet art se sécularise comme bien d'autres et donne naissance à la formation des corporations ou confréries laïques. Dès 1229, il est question à Genève de deux confréries, l'une vouée an.\ travaux de la cathédrale, l'autre à la construction des ponts *.

L'ameublement ordinaire était très-simple. Il consistait en une longue table pesante avec un banc fixé au mur, quelques escabelles et un bahut qui servait de garde-robe et de coffre-fort à la famille. Des lances et des hallebardes accrochées à la paroi complétaient le mobilier. Le luxe des lits était inconnu à nos bons aïeux du XtlV^ siècle. Ils prenaient leur repos sur le plancher nu, sur une peau de mouton ou une paillasse grossière.

Le cbstume des confédérés à la fin du XIII'"® et pendant toute la durée du XIV"® siècle n'était point ce pourpoint bariolé et tailladé avec lequel on se plaît à représenter Guillaume Tell et les trois Suisses. Une jaquette sans phs fermée par une ceintura et arrêtée sur la poitrine par une agrafe, des boutons et des aiguillettes, tel était le vêtement de nos ancêtres. Les manches ornées de broderies et une étoffe un peu plus fine distinguaient les personnes d un rang supérieui*. Un manteau de la longueur de l'habit et un chaperon achevaient la toilette du noble et des riches bourgeois.

Au combat, le noble s'avançait tout bardé de fer, c'est-à-dire revêtu

^ Album de Villard de Honnecourt, Msc. éd. par Lassus et Darcel. Paris, 1858* ' Rahn, Geschichte der hildtnden Kûnste, 374. » Rahn, 388.

* Rahn, 401.

de la cotte de mailles ou d'une armure qui le couvrait de la tête aux pieds. Les principales parties de Tai^mure étaient le casque, le gorgerin^ la cuirasse avec brassards^ gantelets, cuissards, jambards et souliers pointus à la poulaine. Les armes étaient la lance avec le bouclier, la hache d'armes et diverses sortes de glaives. Quant aux confédérés des Waldstaetten et à leurs vaillants voisins de Glaris, ils se servaient déjà avec prédilection de la longue hallebarde et de ces terribles massues ironiquement dénommées morgenslem (étoile du matin), et qui étaient aussi l'arme favorite des Danois lorsqu'ils envahirent la Grande-Bretagne au X"*® siècle *. La hallebarde est l'arme la plus commode pour combattre de près et dans une guerre de montagnes. C'était, avec la massue, l'arme favorite des Waldstaetten. La lance, au contraire, est l'aime de la plaine. Les Bernois l'employèrent avec succès à Laupen pour arrêter la cavalerie. C'est en partie à la combinaison habile de ces deux armes que les confédérés durent leurs succès militaires et la gloire de passer pour la meilleure infanterie de l'Europe.

L'esprit militaire semble s'être développé de bonne heure chez les peuplades des Alpas, et sans s'arrêter aux traditions du règne de Charlemagne dont nous avons parlé plus haut et à d'autres expéditions plus ou moins historiques des temps postérieurs, on peut en citer des exemples authentiques dans ces bandas guerrières de Schwyz et Uri que nous trouvons à la solde de l'abbé de Saint-Gall en 1253 et dans celles qui plus tard servaient sous les drapeaux du seigneur grison de Vaz, en guerre arec le même prélat.

Le moyen âge, époque de contrastes s'il en fût, nous offre une bienfaisance et une charité admirables à côté des horreurs de la guerre et des raffmements de la barbarie et des supplices. Le XIII"® siècle voit s'élever plusieurs hôpitaux, entre autres celui du Saint-Esprit à Saint-Gall, dû à la générosité d'un simple bourgeois, Ulric Blarer et du troubadour Ulric de Singenberg, écuyer tranchant de l'abbé de Saint-Gall *. Les libéralités du noble poète s'étendirent aussi aux lépreux du LinsebiihI.

^ Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands^ I,

* Cet établissement était institué pour le soulagement des malades et la consolation des pauvres orphelins (1228). Von Arx Geschichten des Cantons Saint-Galkn^ I, 459.

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