‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 30 sur 77 · Première alliance perpétuelle (IftBl · texte numérisé non relu

Première alliance perpétuelle (IftBl

Toujours occupé de ragrandissement de sa famille, Rodolphe de Habsbourg avait vainement cherché, avant de mourir, à faire élire son ffls aine Albert comme son successeur. Sans doute, ce prince avait plusieurs des qualités qui font le héros et l'homme d'État. Il était sobre, économe, régulier dans ses mœurs, brave à la guerre et toujours parfaitement maître de lui-même. Mais on eût vainement cherché chez lui cette loyauté de caractère et ces qualités joviales qui avaient rendu Rodolphe si cher aux bourgeois d'Allemagne. Son abord froid et sévère, son regard terne, sa taille voûtée, n'étaient pas propres à corriger l'impression défavorable que faisait éprouver à ceux qui l'approchaient le caractère dur et inflexible de ce prince. On le savait d'ailleurs père de nombreux enfants et homme à user de toutes sortes de moyens pour pourvoir à l'entretien de sa famille.

Dans l'administration de ses États héréditaires, Albert avait donné la mesure de son peu de respect pour les droits acquis des seigneurs et des villes; il avait vu se soulever contre lui les bourgeois de Vienne, toute la noblesse du pays, la Bohême, la Styrie et Salzbourg. Pour se

concilier les Viennois au temps de sa guerre contre Otlokar, roi de Bohême, Rodolphe, père d'Albert, leur avait octroyé de grandes franchises et la liberté impériale. Albert refusa de reconnaître la charte paternelle, bloqua sa capitale par terre et par eau, et força les députés de la bourgeoisie à venir pieds nus et tête nue lui apporter sur le Calenberg, où il était campé, les clefs de leur ville avec la charte du roi son père qu'il se donna le plaisir de lacérer sous les yeux des opprimés. Joignant la cruauté au mépris du droit, Albert fit crever les yeux, arra^ cher la langue et couper les doigts à un certain nombre de prisonniers '. Ceci se passait le 18 février 1288 *. Aussi, à la mort du roi Rodolphe, la crainte de lui voir succéder Albert émut-elle toute là Haute-Allemagne.

Zurich jeta le premier, cri d'alarme*. Neuf jours après le décès du premier des Habsbourg, le Petit et le Grand Conseil de cette ville jurèrent de n'obéir qu'au monarque dont le choix aurait obtenu l'assentiment de toute la bourgeoisie (24 juillet 1291).

Peu de jours après (le dix-septième depuis la mort de l'empereur) les Waldstaetten risquèrent un pas bien autrement décisif. Uri, Schwyz et le Nidwald ou Bas-Underwald (le Haut y adhéra plus tard) conclurent

^ Malgré sa partialité notoire pour les Habsbourg, Phistorien lucernois Kopp n'a pas pu déguiser ce fait que Jean de Muller avait déjà mis en lumière (p. 54 du 2me yqI,^ traduction de Monnard). Les sources communes où ont puisé ces deux historiens sont la chronique autrichienne de Grégoire Hagen et la chronique rimée d'Ottokar. L'avarice d'Albert et sa soif insatiable d'agrandissement sont attestés par tous les chroniqueurs contemporains, même les plus dévoués aux Habsbourg : le moine de Winterthour, Matthieu de Neuenbourg, la chronique de Fûrstenfeld, celle d'Osterhofen, de Haselbach, les annales léobiennes, celles de Worms et de Mayence. Voici le langage de Jean de Winterthour : c Hune regem « Albertum fama vicio avaricie minis excessive irretitum testatur : castra» c civitates et oppida suorum consanguinorum sibi indebite usurpavit quod causam ante tempus morti c sue dédit. > Parlant de sa fin tragique, l'annaliste de Mayonce prétend qu'Albert ne fut pleuré par personne, attendu qu'il n'y avait en lui ni vertu ni justice (Pertz,Monumpnta, XVHI, 317). La chronique du moine deFûrstenfeld (Volmarc) accuse Albert d'avoir tourné les électeurs contre Adolphe de Nassau à force d'argent et ne dissimule pas le fort soupçon d'empoisonnement que fit naître contre le fils aîné di^ roi Rodolphe la mort subite et si opportune pour lui du roi de Bohême Wenceslas et de son fils, beau jeune homme plein de talents et d'avenir (1305, et 1306) (V. Bôhmer, Fontes rerum Germanicarum, 1845). Ce savant n'en a pas moins traité de calomnie tout ce qu'on dit d'Albert, donnant pour raison de ce dénigrement systématique selon lui, le besoin qu^on avait cTun tyran pour servir de cadre à Vhistoire de Guillaume TélL Mais comment Bôhmer et les écrivains suisses qui ont reproduit ce passage pourraient-ils concilier avec ce besoin les jugements des chroniqueurs contemporains auxquels Guillaume Tell était parfaitement inconnu?

' Kopp, Geschichte, Buch II, 532, d'après la chropique rimée d'Ottokar, 618.

^ < Zurich gab den ersten Anstoss. » Kopp, Urkunden, I, 34.

leur première aUiance perpétuelle (V^ août 1291). Le document de cette alliance, muni des sceaux des trois vallées, a été retrouvé S en allemand, dans les archives de Stanz et en latin dans celles de Schwyz. Ce pacte de 1291 est la pierre angulaire de Tétat fédératif des Waldstsetten et le noyau d'une Confédération plus étendue et destinée à rallier en faisceau toutes les forces nationales éparpillées autour d'elle, dans la plaine et sur les montagnes. Le nom d'Eidge' nossen (compagnons du serment), déjà consacré dans l'alliance a terme de Berne et Lucerne (1251), reparaît dans le pacte du 1®' août 1291. « Tous pour un, un pour tous, ^ telle est Tàme de l'alliance perpétuelle.

Voici, en français, le résumé aussi fidèle que possible de ce document à jamais mémorable :

Au nom de Dieu, Âmen.

Considérant la malice des temps, à l'effet de se défendre avec plus d'efficace ainsi que de se conserver dans la situation 'désirée, les hommes de la vallée d'Uri, tous les hommes de la vallée de Schwyz et ceux de la vallée inférieure de TEntremont *, ont promis de bonne foi de se soutenir mutuellement au dedans et au dehors du pays avec toutes les forces dont ils peuvent disposer, envers et contre quiconque tenterait de leur faire violence, de les inquiéter ou de porter atteinte à leurs personnes et à leurs biens. Ils s'engagent par serment à se secourir les uns les autres à leurs frais, à résister aux attaques des méchants, à venger les injures qui pourraient leur être faites, renouvelant ainsi Tancienne forme de Confédération ' scellée par serment. Tout cela sans préjudice des services que chacun, selon sa condition, doit rendre à son Seigneur et qu'il rendra comme par le passé. Nous sommes unanimes à convenir que nous ne reconnaîtrons pas pour Juge celui qui aura acheté sa charge ou qui ne serait indigène et habitant de ces contrées. Si quelque conflit vient à surgir entre les Confédérés, les plus prudents interviendront par arbitrage pour apaiser le différend selon qu'il leur paraîtra expédient, et si l'une ou l'autre des parties refusait de se soumettre, tous les autres Confédérés se déclareraient contre lui. Si quelqu'un tue un autre sans être en état de légitime défense qu'on le saisisse et qu'il soit mis à mort, à moins qu'il puisse démontrer son innocence. Et s'il sort du pays, qu'il n'ait pas l'audace d'y rentrer. Les fauteurs et partisans d'un malfaiteur sont bannis des vallées jusqu'à ce qu'ils soient rappelés par les Confédérés. Si quelqu'un d'entre ces derniers profite du silence de la nuit pour commettre un incendie, il aura cessé d'être notre concitoyen.

Tous ces statuts établis pour l'utilité générale sont faits pour durer à perpétuité avec la grâce de Dieu. En foi de quoi nous rédigeons le présent acte et nous y apposons les sceaux des trois Communautés et vallées *.

* Par le savant Gleser, de Bâlc, en 1760.

' Communitas hominum intramonlanorum vallis inférions. Nous avons déjà fait observer que c^est ainsi que s'appelait le Kidwald ou PUnderwald du Bas. ' < Antiquam confederationis formam juramento vallatam. »

* Segesser, Eidgenômsclt^ Ahschiede, de 1245 à 1420. Appendice, 241.

i60 FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSB.

Certes, il faut être grandement égaré par l'esprit de parti ou de système pour trouver, avec certains publicistes, une rébelUon de sujets dans cet acte d'union où tout respire, au contraire, le souci et le respect du droit. On a accusé les auteurs du pacte de 1291 d'avoir usurpé l'autorité du landgrave ou du bailli impérial, en décidant de leur chef que < tout <c confédéré qui en attaquerait un autre injustement et par surprise se- « rait mis à mort. » Mais dans un temps d'anarchie, où la majesté impériale était foulée aux pieds par les seigneurs et par Albert d'Autriche lui-même, où y avait-il hors de soi pour un peuple quelque garantie de justice? Et quand chaque dynaste et hobereau, chaque ville et commune cherchaient, de l'aveu de l'historien Kopp lui-même (Urkunden, I, 34), à étendre son pouvoir privé aux dépens de la puissance publique, peut-on faire un crime aux hommes libres de s'être protégés euxmêmes et d'avoir fait usage de l'arme de la légitime défense? Là où cesse le droit positif (et quel droit que celui de ces temps de ruse et de violence ?), là commence le droit oaturel et imprescriptible de l'homme créé moralement libre et à l'image de Dieu.

Deux mois après l'établissement de cette Confédération, si frêle en apparence, et en réalité si riche d'avenir, une alliance défensive de trois ans fut jurée entre Uri, Schwyz et Zurich (16 octobre 1291) *. L'Underwald, où les Winkelried et d'autres nobles tenaient des fiefs de la maison d'Autriche et où les éléments féodaux entravaient encore le développement national, demeura à l'écart de cette seconde alliance.

L'alliance d'Uri et Schwyz avec Zurich reposait sur les mêmes principes que celle des trois Waldstaetten et avait évidemment en vue les ducs d'Autriche, bien que leur nom ne soit pas prononcé dans l'acte. Les droits des propriétaires fonciers y étaient reconnus et tout homme lige d'un seigneur féodal tenu de rendre ce qui était dû à ce dernier, comme cela ce pratiquait avant les temps de Rodolphe de Habsbourg, preuve qu'on envisageait ce prince comme ayant empiété sur les droits des villes et pays libres.

« Si quelqu'un fait la guerre à Zurich, disaient les représentants des « confédérés, et endommage ses arbres et ses vignes, nous le défendrons « de tout notre pouvoir, et si nous ne parvenons pas à le garantir, nous <c porterons le pillage et l'incendie sur les terres de l'ennemi. Zurich « prend le même engagement envers nous. Si l'un des pays confédérés « veut se lier envers un seigneur, les autres ne sont pas tenus de « suivre son exemple. »

* Segesser, Die eidgenôssisclie Ahschiede^ de 1245 à 1420. Appendice 242.

Le irailé d'alliance se terminait par les noms de douze citoyens désignés pour procurer l'exacte observation des dispositions qu'il contenait et prendre en commun les mesures nécesssaires. Six de ces douze notables avaient été choisis par les Zuricois dans les Waldstaetten, les six autres par les Waldstaetten chez leurs alliés de Zurich. L'histoire ignore les noms des notables qui ont signé le mémorable pacte, conclu par les trois Waldstaetten, entre eux, le 1®^ août 1291. Mais ces noms étaient, selon toute probabilité, les mêmes que ceux qu'on lit en tête du pacte du 16 octobre conclu avec Zurich, savoir : Conrad ab Yberg, landamman de Schwyz, et Arnold de Silinen, landamman d'Uri. Sont cités ensuite dans le corps de l'acte, avec dix autres notables, comme garants de l'alliance : Rodolphe Stauffacher, qui devait remplacer ab Yberg dans la magistrature suprême, et le baron Werner d'Attinghausen, qui succéda à Sihnen et que l'on trouve dès lors presque constamment à la tête du pays, comme landamman, jusqu'en 1331 \ Ce sont là les vrais fondateurs de la Confédération Suisse. Deux Zuricois marquants, Roger Manesse et Rodolphe Miilner figurent aussi parmi les douze.

En même temps qu'ils s'alliaient aux Waldstaetten, les Zuricois avaient aussi conclu une alliance, contre Albert d'Autriche, avec l'évêque de Constance (un Habsbourg cependant) et la comtesse de Rapperschwyl, de la maison de Homberg. La guerre ayant éclaté entre les deux partis, les Zuricois avaient mis le siège devant Winterthour et serraient de près cette place habsbourgeoise, lorsqu'un chef du parti autrichien, le comte Hugues de Werdenberg, la sauva par une ruse de guerre bien ourdie. Il fit prendre à ses troupes le drapeau de l'évêque de Constance et pénétra, grâce à ce stratagème, jusqu'au milieu des assiégeants qu'il mit en déroute après leur avoir tué cent hommes et enlevé leur bannière (13 avril 1292) '.

Un mois après, le 5 mai, le comte Adolphe de Nassau, prince brave et humain, ayant été préféré au duc Albert d'Autriche par les princes électeurs, le duc refusa de le reconnaître et tout le parti autrichien courut aux armes. Les bourgeois de Winterthour et les vassaux de Habsbourg, jugeant les Zuricois démoralisés et affaiblis par leur défaite, persuadèrent au duc d'Autriche de tenter un coup de main sur la ville de la Limmat. Albert s'approcha en effet avec un corps de troupes. Mais, du haut du

^ Voir la liste des landammans dans Blumer. Conrad ab Yberg est le premier landamman connu de Schwyz.

' Bluntschli, I, 128. — Kopp, Gesch., Biich VI, 31.

HI8T0IBE SUISSE. 11

Zurichberg, les troupes ducales virent avec surprise les rein[)arts garnis d'hommes armés et des bandes de guerriers stationner sur les plaœs publiques. Croyant à une méprise ou à une trahison, le duc trouva à propos de se retirer à Winterthour. Or ces bataillons nombreux qui avaient imposé au duc étaient, si l'on en croit la tradition, formés en partie des femmes et des jeunes garçons de Zurich qui s'étaient revêtus à la hâte des armures des guerriers morts ou absents. Cette attaque soudaine n'avait pas laissé d'intimider les Zuricois. Ils firent la paix avec l'Autriche et annulèrent ainsi les fruits de leur alliance antérieure avec Uri et Schwyz*.

Le nouveau roi n'hésita cependant pas à confirmer les franchises des Zuricois, par un acte daté de Colmar (1 1 janvier 1 293), et y ajouta même le privilège important de disposer du droit de glaive (Blutbann) pendant les interrègnes*. Le même jour et dans le même endroil, Adolphe de Nassau favorisa les Bernois de chartes analogues '. Deux ans après, il recevait un splendide accueil dans la cité de l'Aar, ne dédaignait pas de s'arrêter dans les murs de Laupen (appelée alors Loyes en français), la petite ville impériale, et se rendait dé là à Zurich. Mais une coalition dangereuse était en train de se former contre la puissance croissante de Berne. Les trois comtes de Savoie, Neuchâtel et Gruyère s'armaient contre elle avec les Fribourgeois. Ces derniers, tour à tour amis zélés ou ennemis redoutables, s'étaient solennellement réconcihés avec leurs voisins dans une conférence tenue à Laupen entre les magistrats des deux villes, trois ans auparavant (avril 1295). Ce n'était qu'avec le consentement des Fribourgeois que Berne avait renouvelé une alliance avec Soleure (29 avril 1294). Mais les sympathies des vassaux de l'Autriche l'emportèrent sur la politique des amis de Berne. Une armée de 10,000 hommes alla camper au Dornbûhl, près d'Oberwangen, à une lieue de la ville de Berne (2 mars 1298). Mais ce fut pour y essuyer une sanglante défaite, où les Fribourgeois seuls perdirent 60 hommes et ce qui, dit la Chronique de Berne, est le comble de l'ignominie, leur grande bannière. 400 morts, 300 captifs, 18 étendards, tels furent les fruits de la journée*. La même chronique donne pour chef aux Bernois Ulrich d'Erlach, le père du vaillant capi-

* Bluntschli. Gesch. der Repuhlik Zurich^ I, 130.

* Tbid., 133. — Kopp, Buch VI, 102. Adolphe octroie aux Zuricois deux chartes, la première du 23 décembre 1292, la seconde du 11 janvier 1293.

^ Wattenwyl-Diesbach, I, 174. — Kopp, Buch VI, 141.

* Wattenwyl-Diesbach, I, 187, 188. — Kopp, Buch VI, 251.

laine qui vaincra à Laupen 41 ans plus tard'. La bannière de Berne qui dès le commencement de cette ville portait Tours noir pour emblème, sur un fond blanc, comme le prouvent les monnaies et le plus ancien sceau de la République, subit un changement pour le fond, qui devint rouge avec une bande jaune *.

La guerre aux châteaux fut la suite naturelle de cette expédition téméraire. Bremgarten, Belp et Gerenstein tombèrent sous les béliers des Bernois dirigés par deux ingénieurs habiles, maîtres Bourcard et Rieder.

Les Waldstaetten avaient pris les armes en 1 292 pour leurs alliés de Zurich dans la guerre de ceux-ci contre TAulriche. L'année suivante, ils refusèrent d'assister au Landtag ou plaid général convoqué par les officiers ducaux pour jurer la paix publique {Landfrieden), Ils en furent punis par le bailli autrichien de Bade qui interdit le transit des marchandises d'Italie par la vallée d'Uri, hostile à la maison d'Autriche '.

Le nouveau roi comptait également de nombreux partisans dans le Vallais, à Bàle, Soleure et Saint-Gall dont Adolphe venait de confirmer les franchises à Ueberlingeu (23 janvier 1293). Les Lucernois, quoique sujets du duc, s'étaient laissés entraîner dans le parti d'Adolphe par le contact des Waldstœtlen. Mais les armements du parti des Habsbçurg les engagèrent à se soumettre et à prêter le serment au duc Albert (31 mai 1292). Le duc jugea à propos de les maintenir dans ces bonnes dispositions en renouvelant la confirmation de leurs franchises et par la promesse de leur en donner de nouvelles, ce qui n'empêcha pas les bourgeois de Lucerne de s'émanciper de nouveau en 1297 et de se donner de leur chef un bourgmestre à la place de l'amman ducal *. Cette magistrature ne fut pas, il est vrai, de longue durée et fit place a un avoyer élu par les ducs. Les Glaronnais n'étaient pas plus soumis, en dépit des liens de dépendance qui les unissaient à Seckingen, avouerie de Habsbourg ; ils firent cause commune avec les vallées forestières. Uri et Schwyz furent récompensés de leur dévouement à Adolphe par

^ Les érudits bernois ont élevé des doutes sur le commandement et la présence d'Ulrich d'Ërlach au Dornbûhl, attendu que ce gentilhomme était vassal de Nidau, Ton des belligérants, et qui plus est, copropriétaire avec ce seigneur d'un des châteaux que les Bernois démolirent après le combat, le château de Bremgarten. A cela, un autre érudit, M. £d. de Murait, répond dans la Galerie suisse que le comte de Nidau n'était pas au nombre des belligérants, qu'on l'a confondu avec le comte de Neuchâtel. Il fait observer ensuite que Berne offrit un dédommagement de 200 livres de dommages-intérêts pour les dégâts causés au château de Bremgarten (Document du 12 novembre 1302, archives de la famille d'Erlach).

* Stantz, Wappen der schioeiz, Eidgenossenschaft, Archiv hist. Vereins Bern, 076. ' Popter discordiam hominibus vallis de Ure motam. Kopp, Urkunden, I, 45.

* Segesser, Rechtsgeschichte Luzernes, I, 145.

une charte de ce prince, qui se bornait à reproduire textuellement dans sa teneur le fameux document de Faënza, mais sans en indiquer Torigine première, à l'effet sans doute de prévenir toute contestation à ce sujet.

Sous le règne d'Adolphe de Nassau, les trois vallées respirèrent librement. De cette époque date la première landsgemeinde authentiquement connue. Elle eut lieu à Schwyz même, en 1294 *, et fit des lois pour astreindre les couvents de la vallée à contribuer aux charges publiques, avec menace, en cas de refus, de leur retrancher le bois, l'eau, le feu et la jouissance des pâturages communaux (Wunn und Weid). En même temps, défense fut faite aux cloîtres d'acquérir des biens-fonds dans la contrée. « C'étaient là, dit le savant Kopp, des me- « sures acerbes et que ne se permettaient alors ni les seigneurs ni les « villes impériales. En rapprochant ce fait de la lutte de Schwyz avecEin- « siedeln, on peut y voir le germe de la haine des anciens Suisses pour « les monastères*.» Mais celte haine elle-même, comment les cloîtres l'avaienl-elle fait naître, sinon par leur convoitise insatiable, d'une part, et par leur dévouement à l'Autriche, de laulre. Le fait que la noblesse cherchait à accaparer les monastères enrichis, celui d'Einsiedeln, par exemple, à l'exclusion des classes inférieures, ne devait pas contribuer à les rendre populaires. « La noblesse, dit un historien d'Allemagne, ne « voulait prier et chanter Dieu qu'avec ses égaux dans les chapitres et « abbayes*. » Nous retrouvons ici comme landamman de Schwyz Conrad ab Yberg, et à la tête du pays d'Uri Werner d'Attinghausen, le premier des landammans de celte illustre famille de barons populaires.

Mais le roi Adolphe, abandonné par ceux-là même qui l'avaient mis sur le pavois, ne se soutenait plus qu'avec effort en Allemagne. Le parti d'Albert et le sien en vinrent aux mains à Gôlheim, à cinq lieues de Worms, où l'abbé de Saint-Gall, Théroïque Guillaume de Montfort, fit des prodiges de valeur et où une foule de chevaliers de la Thurgovie versèrent leur sang pour la cause d'Adolphe *. Mais la victoire se déclara contre ce prince qui tomba lui-même sous les coups de son rival (le 2 juillet 1298). « Aujourd'hui un brave cœur a été brisé, » s'écria avec larmes l'archevêque Gerhard de Mayence, un des électeurs qui avaient abandonné son parti pour celui d'Albert ^ Le vainqueur n'eut

^ Blumer, Stoats-und Bechisgeschichie der schw. Bemokratkn^ I, 135.

2 Kopp, GeschichU, Buch, VI, 116-118.

® Schmidt, Histoire des Allemands, trad. de Laveaux, ni, 91.

* L-opinion commune était qu'Albert avait tué lui-même Adolphe.

* Kopp, Buch VI, 271.

pas de peine alors à faire confirmer son élection déjà convenue avec plusieurs princes dans une assemblée antérieure. Le règne d'Adolphe, si favorable à la liberté dans le Waldstœtten, ne l'avait pas été au même degré à la ville de Saint-Gall dont ce monarque avait, en dépit de ses privilèges, hypothéqué l'avouerie au prince-abbé, Guillaume de Monfort, pour le récompenser de son dévouement. Mais à la mort d'Adolphe, l'abbé de Saint-Gall perdit l'avouerie que le nouveau roi n'était pas disposé à lui reconnaître et la ville de la Steinach échappa au danger de tomber au rang de villes sujettes \

Z» Albert d'Antricliey roi des Allemands. — Résistanee

des Waldstwtten (1S98.1809).

Élu roi à Francfort le 27 juillet, Albert reçut la couronne le 24 août à Aix-la-Chapelle, au milieu de l'immense concours qui ne manque jamais aux victorieux et aux heureux de ce monde. Nous donnons à Albert comme à son père Rodolphe le titre de roi plutôt que celui d'empereur. Ni l'un ni l'autre, en effet, n'ont reçu la couronne impériale des mains du pape. Ce dernier, qui était alors Boniface VIII, ne voulut même d'abord pas reconnaître comme roi des Romains et futur empereur, celui qu'il flétrissait du nom de meurtrier d'Adolphe; il n'y consentit que lorsqu'il y fut contraint en quelque sorte par sa lutte propre avec le roi de France et qu'Albert se fut humilié devant le Saint-Siège*. Kopp, de Lucerne, et les historiens récents qui l'ont suivi dans cette voie prétendent que le règne d'Albert n'a absolument rien changé k la situation des trois vallées et qu'il n'a pas failli y tuer dans son germe la Confédération du i^^août 1291 *. Nous croyons, au contraire, avec plusieurs savants, que le règne d'Albert fut une période de tourmente et de crise pour l'affranchissement des Waldstaelten. Éclose au souffle de liberté qui souvent s'était fait sentir en Europe pendant les croisades, mais encore au maillot et resserrée dans un coin des Alpes, la Confédération avait

* Wartmann, Die gesch. Entwickélung der Stadt St-Gallen, 7.

* Albert dut envoyer plusieurs ambassades au pape, dont faisaient partie entre autres le chevalier Conrad der Mônch, de Bâle, et le prévôt du Grand Moûtier de Zurich, Jean, secrétaire d'Albert ; ce dernier Ht plus tard évêque d'Eichstadt, puis de Strasbourg. Kopp, Buch VIT, 120.

* « Auch ist mir keine Urkunde bekannt aus welcher sicli beweisen liesse, dass < Kdnig Albrecht den drei L&ndern auch nur ein Haar gekrûmmt hal>e. » Kopp, Urkunden, I, 71. M. le professeur Hagen a émis des opinions analogues dans sa dissertation intitulée : Die Poîitik der Kaiser Rudolf von Bàbsburg und Albrecht^

besoin, pour se consolider, du baptême de sang de la lutte contre le despotisme ambitieux de la maison d'Autriche.

Une fois assis sur le trône, objet de son ambition effrénée, Albert se montra appliqué tout entier à réaliser les plans d'agrandissement dynastique dont son glorieux père lui avait légué la pensée et l'exemple. La Haute-Allemagne fut l'objet de sa sollicitude spéciale, comme on le voit par les nombreux séjours que ce Habsbourg fit dans son pays d'origine, à Zurich surtout, en 1299, 1300, 1302, 1303, 1306, 1307 et enfin lors de sa mort tragique en 1308 *.

Mais attentif à ne pas s'aliéner d'un coup tous les esprits, il commença par octroyer la confirmation de leurs franchisas à un certain nombre de villes de ses États héréditaires : Winterthour, Diessenhofen, Sursée, Mellingen, Frauenfeld. Il agit de même envers plusieurs villes impériales : Zurich, Saint-Gall, Berne, Bâie. Il se garda bien, toutefois, de renouveler le privilège accordé par son prédécesseur à Berne et à Zurich, de nommer des Juges du sang pendant les interrègnes*. L'impôt impérial fut aussi exigé avec rigueur. Les vallées d'Uri et de Schwyz n'obtinrent pas non plus la reconnaissance des chartes du roi Henri, de Frédéric II et d'Adolphe de Nassau. La vallée de Claris fut grevée d'un impôt plus lourd et incorporée malgré elle au bailliage autrichien du Gaster. Fribourg, privée déjà sous Rodolphe du droit de nommer un premier magistrat, se vit de même que l'Alsace assignée en douaire à un fils d'Albert, k l'occasion de son mariage projeté avec une fille de Philippe le Bel, roi de France*. Lucerne ne fut pas beaucoup mieux traitée et sollicita en vain la confirmation des statuts reconnus par le roi Rodolphe.

Albert avait consenti à rendre k l'abbé de Saint-Gall l'investiture de ses fiefs, mais il eut soin de garder pour ses fils l'avouerie de Wyl et de Pfeffers et refusa de laisser démolir le fort de Schwarzenbach dont il comptait se servir pour réduire l'abbé au rang de ses vassaux. Les Ramschwag, ces tyrans * de TAppenzel!, furent maintenus dans leur office. Plus tard il fij démolir la ville, non le fort de Schwarzenbach, et contraignit les habitants de se transporter à Wyl devenue ville autrichienne., et qui s'enrichit par le fait de 227 maisons nouvelles construites par les émigrés.

^ Kopp, Ges(}ùchfe^ Bnch Yllf, 22G. On compte une foule d'actes sceUés de ce prince dans les villes de la Suisse, Schaffhouse, Bftle, Zurich, Bade, Lucerne. Treize de ces actes sont datés de Zurich. Régestes de Bôhmet\

^ Kopp, ibid.

^ Par acte daté d'Ulm, le 5 février 1300. Kopp, Buch VII, 52 et 53.

* Von Arx, Geschichten des Cantons St-GaUen, 1,407-428. Kopp, Buch VIO, 225.

Un prélat thurgovien, Conrad de Klingenberg, prévôt de la cathédrale de Constance, avait encouru la disgrâce d'Albert ; il le fit saisir et obtint des Zuricois qu'ils le retiendraient prisonnier dans leur ville.

Au commencement du XIV"® siècle, la carte des possessions de la maison d'Autriche dans les contrées qui portent un peu plus tard le nom de Suisse, était déjà fort étendue. Avec les trois comtés de Lenzbonrg, Kybourg et Habsbourg, elle comprenait entre autres les villes d'Aarau, de Badeo, Diessenhofen, Stein, Bremgarten, Rheinfelden, Schafflîouse, Frauenfeld, Fribourg, Lucerne, Sursee, Winterthour, le Frickthal, l'Entlibouch, Tavouerie de Claris, celles d'Ëinsiedeln, Mûri, Beromunster, Dissentis, Wyl, le péage lucratif du Gotthard et une foule de seigneuries disséminées dans les Grisons (Laax), dans la Thurgovie (Arbon), dans l'Argovie (Aarbourg, ancienne propriété des Kybourg), Berthoud, dans TOberland (Oberhofen, Unterseen, Unspunnen, Grindelwald), Homberg et le Sisgau, aux portes de BAle. Pour régir ces États héréditaires, le chef de la maison d'Autriche avait établi un Juge du pays ou Landrichter dans le Zurichgau et TArgovie, un autre en Thurgovie, un bailli à Bade et un second à Rothenbourg près de Lucerne. Mais ce dernier et la ville de Lucerne elle-même étaient parfois subordonnés au bailli de Bade.

Ainsi, sur les bords du Rhin, de l'Aar et de la Reuss, allait se formant insensiblement une principauté pareille à celle que Rodolphe avait créée d'un seul coup sur les bords du Danube et de la Muhr. La crainte qu'inspirait le vainqueur de Gôlheim était telle qu'Amédée V de Savoie jugea à propos de restituer à l'empire les villes de Morat, Payerne et la Tour de Broie dont il s'était remis en possession à la mort de Rodolphe (août 1291). Le roi des Allemands se hâta de faire prendre possession de ces contrées par un bailli impérial, Othon de Strasberg, résidant à Laupen et qui se donna un substitut k Payerne. « Payerne et Morat, nous dit l'historien dynastique de la maison d'Autriche, avaient un intérêt stratégique pour le roi '. »

C'était le même terrorisme qui avait engagé plusieurs seigneurs à se dessaisir malgré eux de leur patrimoine en faveur d'Albert ou de ses fils. De ce nombre était le comte Werner de Homberg-Rapperschwyl qui en avait en vain appelé au droit et qui se montra dès lors un ennemi déclaré de la maison d'Autriche. L'ancien seigneur d'Unterseen et dlJnspunnen, Walther d'Eschenbach, devient également un des ennemis les plus acharnés d'Albert.

Mais un anneau essentiel manquait aux possessions de la maison

^ Liclmowsky, Geschkhie des Hanses Hàbsburg.

d'Autriche dans la Haute- Allemagne, tant fu'elles ne s'étendaient pas aux Waldstaîtten, cette ancienne avouerie des Habsbourg et où ils possédaient encore de riches domaines, surtout dans l'Underwald. Dans les premières années de son règ^e, Albert semble cependant prendre son parti de l'autonomie d'Uri et même de celle de Schwyz dans ses rescrits aux landammans des deux vallées. Ces rescrits avaient pour objet de nouveaux conflits entre les montagnards et les cloîtres. La commune de Schwyz, présidée toujours par le landamman Conrad ab Yberg, avait imposé aux monastères des dames de Steinen une contribution de sept livres et un schelling. La reine Elisabeth, femme d'Albert, ordonna à ce magistrat de s'en désister par lettre datée de Nuremberg (1 3 janvier 1299). La vallée d'Uri continuait à grever d'impAt les gens de l'abbaye de Wettingen, établis sur son territoire. Le roi lui-même en écrivit au landamman (ministro vallis uraniae) et prit sous sa protection les immunités de l'abbaye (1^^ avril 1302)*. Le landamman d'Uri auquel écrivait Albert était encore ce Werner d'Attinghausen que nous avons vu paraître sous le règne de Rodolphe. Obéré de dettes qui le contraignent k vendre une partie de ses terres, ce gentilhomme campagnard n'en conserve pas moins la confiance de ses concitoyens et figure comme chef de sa vallée dans des actes de 1308 et 131 7 *.

On ne sait pas si les vallées d'Uri et de Schwyz se soumirent celle fois aux injonctions du couple royal. Un fait semblerait indiquer le contraire et déceler un état d'hostilité persistant envers la maison d'Autriche. C'est l'alliance conclue par Schwyz avec le comte Werner de Homberg et la guerre portée par eux dans le Gaster autrichien où l'abbaye de Sch^nnis éprouva de sérieux dommages (1302). C'est que, non content de dépouiller les Homberg de leurs domaines dans le Sisgau, Albert leur avait enlevé le Waîggithal et la Marche, pays assez voisins des Waldstaîtlen pour que ceux-ci, à leur tour, pussent être inquiétés de ce nouveau contact avec les domaines héréditaires de l'Autriche. La guerre que le roi Albert soutenait en ce moment pour le trône de Bohême où il essayait de placer un de ses fils, ôtait tout espoir, de secours prochain à l'abbesse de Schaennis. Elle préféra se désister de la plainte qu'elle avait d'abord portée au tribunal d'Albert et s'accommoder avec Schwyz, où Rodolphe Stauffacher avait succédé à Conrad ab Yberg comme landamman.

Il y a un autre indice de l'état de guerre dans lequel les WaldsUel-

» Kopp, Urkunden, n, 167 et 172.

' Blâmer, Liste des Landammans. Chschichte der Democratien^ 564. Kopp, Bach VIII, 235.

ten se Pouvaient avec TAutriche. Suivant le conseil de son père Rodolphe, le nouveau roi avait chargé \m greffier argovien nommé Bourcard de Frick de dresser un inventaire ou terrier des domaines et seigneuries héréditaires qui appartenaient ou avaient appartenu à sa maison dans la Haute- Allemagne. Or, dans ce terrier que le greffier Frick mit huit ans à rédiger (de 1303 à 1311), il n'est pas fait mention des domaines que la maison d'Autriche possédait dans les trois vallées, et ce silence a été interprété avec raison même par les historiens favorables à l'Autriche comme un signe non équivoque du mécontentement qui régnait dans la contrée contre le roi Albert. 11 prouve aussi l'impuissance de ce dernier à procurer à son agent l'accès des vallées et de rUnderwald entre autres, oii sa maison possédait cependant le plus de biens fonds et de droits féodaux.

Aussi peu de temps après, voyons-nous les communes de cette vallée, se dégageant enfin de l'étreinte féodale, se donner un premier landamman avec l'unité territoriale et poUtique qui lui avait manqué jusqu'alors. Le nom de TUnderwald et celui de son premier landamman Rodolphe d'Oedisried paraissent du même coup dans un acte scellé des armes de ce dernier, daté du 7 mars 1304, où ce magistrat intervient comme médiateur entre Lucerne et la libre vallée du Hasli. Comment s'était accomplie cette centralisation des communes jusque-là isolées dont se composait le pays que la forêt de Kerns séparait en deux contrées distinctes? Les documents n'en disent rien, mais nous montrent l'Underwald formant en ce moment un tout politique et demeurant lel jusqu'au miUeu du XIV"® siècle où s'opérera la séparation des deux côtés de la forêt de Kerns ou de ce qu'on appelait déjà alors le Nidwald et de ce qu'on a appelé au XVIII"® siècle seulement TObwald. On disait le pays de Stanz et celui de Sarnen. Les historiens de l'école feudiste ont voulu voir dans l'épanouissement des communes del'Underwald en un seul État politique un symptôme du régime bienveillant et paternel d'Albert dans les vallées forestières. Ne peut-on et ne doit-on pas y voir, tout au contraire, une suite de l'éloignement croissant des montagnards des trois vallées et de l'Underwald en particulier, pour les Habsbourg ?

La même année où l'Entremont arrivait à l'unité et à la liberté avec son landamman, le magistrat qui avait présidé jusque-là sous le nom d'amman au Conseil de Lucerne, se transformait en avoyer. La ville de laReuss avait précédemment cherché à échapper à l'Autriche pai' ses alliances avec les Waldlut ou hommes des vallées forestières, mais elle s'était vue condamnée par sentence arbitrale à renoncer à celle qu'elle avait contractée avec les gens de Kussnacht.

La juridiction de Kussnâcbt, dépendante du Chapitre de Lucerne et partant soumise slux Habsbourg qui en avaient Tavouerie, était régie, au commencement du XIV"*® siècle, par un châtelain ou bailli héréditaire nommé Eppo, dont le père, nommé Jean, avait pareillement exercé ces fonctions. C'est contre ce bailli que les gens de Kussnacht avaient cherché un appui à Lucerne et contre lui qu'ils soutinrent un procès devant le prévôt de l'église de cette ville. Celui-ci, assisté de deux gentilshommes du pays, siégea comme juge, en plein air, dans une prairie du village de Meggen, aux bords du lac de Lucerne, le 15 mai 1302, en présence de sept témoins, prêtres, chevaliers et bourgeois. La sentence renduexà cette occasion fait connaître les griefs des deux parties et jette un certain jour sur les rapports des serfs et des baillis à cette époque.

Le bailli et chevalier Eppo se plaignait que ses serfs de Kussnacht, aidés de ceux de Hiltikon et d'Immensee, l'eussent assailli deux fois et affirmait qu'ils lui eussent même donné la mort s'il ne s'était pas trouvé là de braves gens pour le défendre. Cependant, le seul motif de plainte qu'il reconnaissait avoir donné à ses sujets consistait à ne pas tolérer la jouissance abusive des pâturages de l'endroit, pâturages auxquels ils n'avaient droit que dans la mesure de leurs propriétés. Loin de les opprimer, disait-il, j'ai diminué leurs « redevances et réduit les 100 livres « qu'ils payaient à mes ancêtres à 27 livres pfenning, un quarteron « d'avoine, mesure lucernoise, un coq de carnaval pour chaque feu et « quatre jours de corvée par an. Mais au lieu de se montrer reconnais- < sants, les gens de Kussnacht mettent de la négligence à s'acquitter (t envers moi et cherchent même à contracter des alliances illicites. »

Dans leur réplique aux griefs de leur bailli, les gens de Kussnacht avouaient ne pas avoir ménagé les paroles et même les voies de fait à l'endroit de leur seigneur et déclaraient en être marris. Mais, aussi, pourquoi exploitait-il les pâturages uniquement à son profit et ne leur en accordait-il aucune part? « Tailles, avoine, poules et corvée, nous ne contestons aucune de ces redevances au seigneur, » ajoutaient les sujets d'Eppo. « Mais ne pouvait-il pas nous imposer la corvée dans un <K autre temps qu'en été, au moment où elle nous est le plus onéreuse. « Nous avons, de vrai, cherché alliance et protection ailleurs. Mais « c'était par peur du bailli et de ses amis, et à cause de la violence à la- « quelle nous nous étions portés envers lui, »

Ouï les parties, les trois juges prononcèrent : « Les habitants de « Kussnacht n'ont droit aux pâturages que dans la masure de leurs « biens. Ceux qui n'ont pas de biens-fonds ne peuvent avoir part aux

< pâturages qu'autant que le bailli ou le maire y consent. Mais il n'apc partient pas au bailli de diminuer les parts sans Tautorisatian du pré- « vôt. Il est défendu aux paysans de dévaster les pâturages, bois,

< champs, eaux. Tous les serfs du bailliage, hommas et femmes, sont « tenus à la corvée. Celui qui a un attelage y va avec ses bêtes de

< somme ; celui qui n'en a pas se sert de ses bras et cela pendant qua- « tre jours de l'année, un au printemps, un en été, un en automne, un « en hiver. Il est formellement interdit aux habitants des trois villages « de faire alliance contre leur bailli, soit avec les seigneurs, soit avec « les pays voisins. Une amende de 100 marcs sera infligée à celle des « deux parties qui enfreindra la sentence \ »

Pas question dans les griefs des gens de Kussnachi de ces attentats à la chasteté des femmes, dont les baillis de ce temps se rendirent cependant plus d'une fois coupables, témoin ce bailli de Lowerz que rappelait au siècle suivant un chroniqueur du parti autrichien, le prévôt Hemmerlin de Zurich, quand il dit que ce seigneur fut assommé par deux jeunes gens d'Art dont il avait déshonoré la sœur. Les meurtriers du bailli de Lowerz auraient trouvé asile et protection chez les Waldstaetten et auraient même été les instigateurs de la conjuration qui aboutit à l'expulsion des baillis '.

En tout cas, si ces attentats à la pudeur n'eussent pas été bien réels, l'un des principaux magistrats de Berne, Nicolas de Diesbach, eût-il osé les donner à l'empereur Frédéric III comme une des causes de la défection des Suisses, dans une audience que l'empereur accordait aux députés de la Suisse à Bàle, en septembre 1473^

Nous touchons ici à cette question tant controversée des origines de la Confédération et des dernières années du roi Albert, c'est-à-dire à l'établissement des baillis par ce prince, aux faits et gestes de Tell, au serment du Grutli et à Tinsurrection du peuple des vallées forestières, suivie de la destruction des châteaux forts et de l'expulsion des baillis.

3. Traditions relatiyes h la tyrannie d'Albert, h Gaillanme Tell et an serment dn Grtttli (1307 et 1308)*

Les traditions dont nous parlons se trouvaient déjà en germe dans

^ Voir le texte dans Kopp, Urkunden, I, 58, et le récit dans l'histoire du même, Bach III, 131.

• Thesaunis Helvet, Le thurgovien Mutius^ auteur d'une chronique du XVI™* siècle, place le meurtre à Pan 1300. .

^ Knebel, Chronik. Basel, 1851.

la chronique de Justinger, secrétaire du Conseil de Berne, qui était déjà un personnage vers \ 386, dans le siècle même, par conséquent, où ont dû s'accomplir les événements auxquels elles se rapportent. Justinger, il est vrai, ne parle ni de Guillaume Tell ni du Grutli. Il se borne à dire que les Waldstœtten se soulevèrent contre les Habsbourg parce que les baillis et officiers de ces derniers s'ingéniaient à leur imposer de nouvelles charges et faisaient violence aux femmes*. C'est dans les chroniques postérieures du Livre blanc de Sarnen (ainsi nommé de la couleur de sa reliure, 1470) de Melchior Russ, conseiller de Lucerne (1480), d'Etterlin (1525) dans la chanson de Tell, contemporaine du Livre blanc et dans VUrnerspiel ou drame d'Un, que se trouvent narrés tous ces détails qui sont venus ensuite, deux siècles et demi après l'événement se fondre en un tout continu et systématique sous la plume à la fois nerveuse et naïve d'Égide Tschoudi, « l'Hérodote et le Plutarque de la Suisse, » comme l'appelle un savant critique *, Jean de Muller, le plus éloquent et le plus philosophe, sinon le plus exact et le plus impartial des historiens suisses, n'a eu que la peine de rajeunir et de moderniser un peu ce tableau épique pour électriser les âmes et inspirer à un poêle comme Schiller et à un compositeur comme Rossini leurs splendides créations.

Voici en raccourci et réduit aux traits principaux, l'exposé des traditions des chroniqueurs du XV"^° et du XVI"»* siècles :

L'empereur Albert n'avait pas encore terminé ses différends avec le pape, ses guerres avec les princes et la Bohême, qu'il voulut engager les Confédérés à renoncer à la liberté dont leurs ancêtres leur avaient légué l'héritage immémorial, pour devenir sujets de sa maison. Les Waldstœtten ayant envoyé à ce prince le landamman Werner d'Attinghausen pour en obtenir la confirmation de leure franchises, Albert refusa net d'y consentir. Mais il fit faire, en revanche, les plus belles promesses aux hommes des vallées s'ils consentaient à suivre l'exemple des Lucernois et à accepter comme eux la domination autrichienne. L'empereur, dit-il, créera parmi vous des chevaliers. — Nous préférons, répondirent les hommes des Waldstaetten, la liberté de nos pères à tous les avantages de la condition de vassaux de la maison d'Autriche. Ce fier langage blessa le roi. Mais il dissimula sa colère jusqu'à ce qu'il eut réussi à se débarrasser de ses ennemis les plus redoutables. Alors, au Heu de désigner un bailli impérial des WaldsUetten pris parmi les seigneurs amis des Waldstaetten, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, il envoya dans les vallées plusieurs baillis ou gouverneurs munis d'instructions rigoureuses. L'un d'eux, Gessler ou Gissier, gentilhomme argovien, s'établit à Altorf; un second.

' Studer, Archiv des hist, Vereins des Kantons Bem^ IV, 4. ' RiUiet, Les Origines de la Confédération suisse, 248.

FOiNDATlON DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE, i73

gentilhomme thurgovien, Hermann de Landenberg, s'installa à Sarnen. Un sousbailli, pris parmi les gentilshommes du pays dévoués à l'Autriche, fut placé par Landenberg à Rotzberg. Ces officiers s'entourèrent de gens armés, levèrent des tailles, entravèrent les relations commerciales et condamnèrent les habitants des vallées à l'amende et à la prison pour le moindre délit. Une forteresse destinée à achever la soumission des Waldstaetten s'éleva par les ordres de Gessler à Uri et reçut le nom de Dompte-Uri (Twing-Uri). Confiant dans son bon droit et l'aide de Dieu, le peuple des vallées souffrit longtemps en silence. Mais une série de menaces et d'attentats à la propriété, à la pudeur, à la liberté, vinrent exaspérer les montagnards et provoquer une insurrection générale.

Dans l'automne de l'année 130G, le sous-bailU de Rotzberg, Wolfenschiess, revenait du couvent d'Engelberg et passait par Alzellen. Il y vit une belle femme dont le mari était occupé à faire du bois dans la forêt voisine. Il lui fit des propositions offensantes et ordonna qu'on lui préparAt un bain. La femme de Baumgarlen' feignit d'acquiescer à ces désirs, mais alla quérir son mari. Celui-ci étant accouru, tua d'un coup de hache, dans sa baignoire, l'homme qui voulait porter le déshonneur sous son toit.

A Melchthal, à l'entrée de la forêt de Kerns, vivait un honnête paysan nommé In der Halden. Son fils Erni ou Arnold, n'ayant pas payé une amende à laquelle il était condamné, Landenberg lit saisir ses bœufs. Hors de lui, le jeune montagnard frappa l'agent du bailli de sa houssine et lui cassa deux doigts de la main. Il s'enfuit ensuite dans la solitude des Hautes-Alpes. Mais la vengeance de Landenberg tomba sur le pauvre père du proscrit ; il eut les yeux crevés et ses biens confisqués parce qu'il ne voulait ou ne pouvait révéler la retraite de son fils *.

Vers le même temps, le bailli Gessler, passant par Steinen, avisa en deçà du pont 011 est maintenant une chapelle, une belle maison qui appartenait à Werner Stauffacher, fils de Rodolphe Stauffacher, ancien landamman et l'un des principaux de la contrée ^. Voyant le propriétaire devant sa demeure, Gessler lui demanda d'un ton ironique à qui appartenait cette maison. — A moi, Monseigneur, répliqua Stauffacher, sous le bon vouloir et plaisir du roi. — De si belles maisons, reprit le gouverneur, ne sont pas faites pour les paysans, et il s'éloigna d'un air menaçant. La femme de Stauffacher demanda à son mari, que les paroles du bailli avaient laissé pensif, jusqu'à quand il faudrait subir de semblables affronts *. Ce dernier ne répondit pas, mais il se rendit à Altorf pour s'aboucher avec les hommes de cœur qui souffraient comme lui de la tyrannie, et forma avec deux d'entre eux un triumvirat pour la Uberté. Ces deux hommes étaient Arnold de Melchthal et Walter Fûrst ou Guillaume Tell lui-même. Le Grixtli, Rûtii ou Rudli était l'endroit où se réunissaient les conjurés. C'est une prairie solitaire, escarpée, au-dessous du Seelis-

* Lo Livre blanc parle simplement d'une femme d' Alzellen.

* Tschoudi a placé cet épisode à l'année 1307.

* Le Livre blanc l'appelle Stoupacher.

* Selon le Livre blanc, c'est la femme de Stauffacher qui conseilla à son mari d'aller trouver ses amis à Uri et lui indique en même temps les noms de Fiirst et de 2er Frowen comme ceux des hommes auxquels il peut accorder sa confiance. Cette femme, dont les auteurs du XV"*« et du XVI"»» siècles ne savaient ou ne disaient pas le nom, un auteur de la fin du XVII™« siècle, Laug, l'appellera, le premier, Marguerite Herlobig.

berg et en face de Brunnen. C'est là que se tinrent, en septembre et en octobre 1307, les conciliabules des amis de la liberté.

Plus tard, selon le Livre blanc de Sarnen, des conciliabules auraient eu lieu dans un autre lieu isolé, nommé Trenchi. Ces entrevues furent d'abord très-peu nombreuses, pour ne pas éveiller les soupçons. Enfin, le mercredi avant la Saint- Martin* se tint au Grûtli une dernière et solennelle assemblée. Chacun des trois libérateurs avait amené avec lui dix compagnons ou conjurés des trois vallées. Ces trente-trois hommes, les mains levées au ciel, jurèrent devant Dieu et les saints de défendre la liberté et de vaincre ou de mourir pour elle.

Cependant Gessler n'était pas tranquille et avait conçu des soupçx)ns sur l'apparente soumission du peuple. Pour l'éprouver, il fit planter (c'était le jour de la Saint-Jacques 1307 selon Tschoudi) une perche surmontée d'un chapeau aux couleurs de l'Autriche, avec ordre de saluer ce symbole de la souveraineté des Habsbourg. Le dimanche avant la Saint-Othmar *, un homme d'Uri nommé Tell, Guillaume Tell selon certaines traditions, et selon le Livre blanc « le Thall, » c'est-à-dire le simple ou le niais (ce nom pouvait être ainsi un simple sobriquet) vient à passer et ne s'incline pas. On le saisit et Gessler l'interroge en vain sur les complices présumés de cette action téméraire. Tell ou Thall était connu comme un habile arbalétrier et aussi comme un père tendre. Le tyran ordonne qu'on amène un de ses fils el qu'à cent pas de distance Guillaume Tell abatte une pomme de dessus la tête de cet enfant. Tell refuse d'abord, puis hésite et obéit en frémissant. La flèche part, abat la pomme sans toucher l'enfant. Mais Gessler a remarqué qu'avant de lancer sa flèche, Tell en avait caché une autre sous son pourpoint. — Pourquoi cette seconde flèche, fit-il? — Pour te percer le cœur, tyran, si j'avais atteint mon fils. — Plus furieux que jamais, Gessler fait garrotter Tell au fond d'une barque et y prend place lui-môme avec des archers pour conduire son prisonnier dans un château fort sur le lac où il serait plus en sûreté qu'à Altorf. On s'embarque à Fluelen. Mais le lohn se lève et souflle avec violence, une tempête menace d'engloutir la nacelle entre les rochers hauts de 600 pieds, qui se dressent sur trois lieues de longueur entre Fluelen et Brunnen. Les bateliers que la terreur a rendus pâles et muets s'écrient : « Tell seul, qui est fort comme un chêne, peut nous sauver. » Le bailli ordonne qu'on le délie et qu'on lui remette le gouvernail. Tell le saisit d'une main vigoureuse, manœuvre habilement vers les rochers de l'Axenberg, puis arrivé en face de la plate-forme qui a reçu son nom et un oratoire en son honneur (heilig hùssli, comme dit Tschoudi), il s'élance d'un bond sur la terre ferme, repousse la barque du pied. Tell est à l'abri du danger, Gessler à la merci des flots. Echappé au péril, Tell gravit le rocher et court à travers le pays de Schwyz ; mais c'est pour aller attendre Gessler dans le chemin creux de Kussnacht, où le tyran tombe, atteint par la flèche de Tell, embusqué dans un buisson ^.

La nouvelle de la mort de Gessler fut accueillie par les conjurés avec une joie

' Tschoudi û^e ce mercredi au 8 novembre 1307.

' Tschoudi place ce dimanche au 18. Il tombait, au contraire, sur le 19 novembre.

® Ainsi dit le Livre blanc de Sarnen. Cependant une autre chronique du XV»« siècle, celle de Melchior Russ, place la mort non au chemin creux de Kussnacht, mais à l'endroit même où Guillaume Tell s'élance en sautant de la barque et où un roc en saillie porte encore aujourd'hui le nom de Tellenplattef la plate-forme de Tell.

BSélée de crainte, car si l'action de Tell fortifiait d'une part les courages, de l'autre elle pouvait, en donnant l'éveil à la tyrannie, compromettre ou anéantir à jamais la liberté. Mais Albert avait alors sur les bras une guerre avec le landgrave de Thuringe, suivie d'une nouvelle guerre en Bohême et était absorbé tout entier Ibrsqu'éclata l'heure de la colère et de la vengeance populaires.

Le château du Rotzberg fut emporté le premier. La veille de l'an, un jeune homme de Stanz qui selon la coutume du pays allait à la veillée (Kilt) dans ce manoir et que sa maîtresse avait hissé dans le donjon au moyen d'une corde, y hissa à son tour vingt compagnons qui désarmèrent la garnison et s'emparèrent du sous-bailli qui avait remplacé l'homme qu'avait tué Baumgarten.

Le lendemain, le jour de l'an 1308, ce fut le tour du château de Sarnen. Comme le bailli se rendait à la messe, une vingtaine d'hommes armés s'approchèrent de lui, portant les présents et les redevances d'usage à pareil jour. On les fit entrer dans la cour du château. Mais arrivés là, ils tirent leurs armes qu'ils avaient cachées sous leurs vêtements, et au signal que donne l'un d'eux avec son cornet, trente autres conjurés accourent de la forêt voisine et se joignent aux premiers. Le château de Sarnen est pris comme celui du Rotzberg. Des feux de joie brillent sur les Alpes et se confondent avec les flammes de l'incendie qui dévorent les bastilles autrichiennes, le Twing-Uri entre autres, tombé sous les coups des montagnards. Aucune goutte de sang n'a souillé leur victoire. Les baiUis ont été reconduits à la frontière sains et saufs, mais humiliés et confus. Une semaine après, le 7 janvier 1308, les Waldstaetten concluaient entre eux pour dix ans un pacte semblable à celui qu'avaient juré les trois Tell au Grûtli,

c Wo Demuth weint und Hochmuth laclit « Da ward der Schweizerbund gemacht \ »

Tel est le récit des chroniqueurs, accompagné, il est vrai, de bien des variantes et surtout d'une confusion de dates étonnante.

Les plus anciens chroniqueurs, en particulier, diffèrent tellement dans leurs données que les uns rapportent les événements que Ton vient de raconter à Tan 1296, sous Adolphe de Nassau, pendant que d'autres les placent à Tan 1300 et d'autres encore à la veille de la bataille de Morgarten en 1314, voire en 1334.

Cette confusion extrême de dates n'a pas peu contribué à jeter du doute sur l'authenticité des récits traditionnels et a fourni un de ses principaux arguments à l'école critique inaugurée par l'archiviste lucerûois Schneller, président de la Société d'histoire des cinq cantons, et le professeur Eutychès Kopp, de Lucerne, dans le très-savant ouvrage qu'il a intitulé : Histoire des Ligues suisses (Geschichte der eidgenôssi-

* « Alors que V humilité pleurait et que V orgueil riait,

« La Confédération prit naissance. »

Cette inscription touchante et sublime dans sa simplicité se lit sur la façade de la chapelle de Kussnacht et de plusieurs églises de la Suisse.

schen Bunde), mais qui est plutôt une histoire d'Ailemagne que de Suisse. M. Kopp a été suivi dans la lice par beaucoup d'écrivains, au premier rang desquels on peut citer M. Guillaume Vischer fils, de Bâle, auteur d'un remarquable volume sur la manière dont s'est formée la tradition de Taffranchissement des Waldstaetten \ et enfin M. Albert Rilliet, de Genève, auquel on doit un lumineux ouvrage où il a condensé et analysé toutes les recherches relatives aux origines de la Confédération*.

La confusion des dates est le P' argument de l'école critique contre l'authenticité des traditions. Il en est d'autres plus graves que nous résumons comme suit, pour mettre à même nos lecteurs de porter un jugement sur la question compliquée qui a exercé et exercera encore la sagacité des investigateurs de nos annales.

II. Les chroniqueurs contemporains du règne d'Albert, l'abbé Jean de Victring en Carinthie, Matthias de Neuenbourg sur le Rhin et le moine Jean de Winterthour ne savent rien et ne disent mot du serment du Grutli, de Guillaume Tell et des autres scènes qui se seraient passées dans les Waldstaetten et auraient provoqué un soulèvement et l'expulsion des baillis. Ces chroniqueurs cependant ont parlé des Waldstaetten et devraient connaître les événements qui les concernent, le moine de Winterthour surtout, assez rapproché du théâtre de ces événements pour les connaître par le menu.

ni. L'existence de Guillaume Tell n'est pas authentique. On ne connaît aucune famille de ce nom à Uri ni dans ce Burglen que dans son histoire des Suisses publiée en 1598 (De rébus Helvetiorum) l'historien fribourgeois Guillimann a désigné le premier comme le lieu natal du héros d'Uri. Ce même Guilhmann d'ailleurs, après avoir parlé de Tell dans son histoire comme s'il avait réellement existé, de peur de déplaire à ses compatriotes, ne s'est pas gêné dans la suite pour dire tout le contraire dans sa correspondance intime avec le savant thurgovien Goldast. « Après y avoir mûrement réfléchi, disait-il, je tiens le tout pour « une pure fable, d'autant plus que je n'ai pu encore découvrir un « écrivain et un chroniqueur anciens de plus d'un siècle qui en fassent « mention. Tout cela semble avoir été inventé pour donner plusd'ali- « ment à la haine contre l'Autriche. Les gens d'Uri ne sont pas d'ac- « cord entre eux sur l'endroit où résidait Guillaume Tell; ils ne peu-

* Wilh., Vischer, Die Sage von der Bcfreiung der Waldstœtten. 86. ' Les Origines de la Confédération suisse. Histoire et légende, par Albert Killiet. Genève, 1868. 2»« édit., 1869.

( vent donner aucun renseignement ni sur sa famille ni sur ses des- « cendants. »

Il en est de même aujourd'hui que Ton a fouillé les quatre archives des cantons forestiers*. L'existence de Tell fût-elle démontrée, il faudrait encore reconnaître qu'on a singulièrement exagéré rimportance du personnage en en faisant, à l'exemple du poëte Glaréan, le Bmtus de tHehétie * et le principal fondateur de la Confédération suisse, puisque la première alliance éternelle remonte à l'an 1291. Ce n'est donc pas en 1308 qu'a pris naissance la Confédération, quoiqu'on ait eu la mauvaise idée de reproduire cette date au palais fédéral.

On allègue les chapelles commémoratives des événements de 1307. Russ, qui écrivait à la fin du XV"® siècle, vers 1 482, parle de la plateforme de Tell, mais ne dit rien d'une chapelle. Ces chapelles, Kopp Ta prouvé, doivent leur origine à de tout autres circonstances. La chapelle de Burglen date de Tan 1582 et un acte relatif à la dédicace de rat édifice, du 10 mai 1584, nous apprend qu'il a été érigé comme tous les autres édifices de ce genre» en l'honneur d'un saint et sous le vocable de Saint-Sébastien, martyr et patron des tireurs. La chapelle construite entre Kussnacht et Immensée, au lieu où, selon le Livre blanc de Sarnen, Gessler aurait été tué par Tell, n'a rien de commun avec ce personnage, si, cx)mme le rapporte Meichior Russ, ce n'est pas dans le chemin creux de Kussnacht, mais près de la Tellenplatte qu'aurait été tué le bailli Gessler. Kussnacht d'ailleurs, l'histoire du bailli Eppo est là pour le prouver, n'appartenait pas aux gentilshommes argoviens du nom de Gessler. Ces gentilshommes n'étaient encore, à Tépoque où aurait vécu Tell, que de simples paysans, voire des serfs, et ne passèrent dans la classe des nobles qu'insensiblement, de 1315 à 1319, selon les curieuses recherches de M. Rochholz. Pas de Gessler bailli avant ce temps, ni de bailli assassiné de ce nom dans les Waldstcetten ou ailleurs. Un Gessler au prénom de Henri et non de Hermann figure dans l'histoire de l'entrée de Lucerne dans la Confédération. Reste la chapelle érigée à l'endroit du saut de Tell. Or cet oratoire ne remonte pas au delà du milieu du XVI™® siècle et ne prouve par conséquent rien pour l'authenticité des hauts faits de Guillaume Tell.

^ « Wohlunterrichtete wollen in allen 4 ArchiYen der Urkantone und in den ^Itesten Jahrzeitbûchern keine Sylbe von einem Wilhelm TeU finden. » SchneUer, Russen^s Chromk, 1834. p. 58, * Brutus erat nobis Uro Giulielmus in arvo, Assertor patrise vindex ultorque tyrannum.

(Panegyricon Helvetise, 220.)

Ce n'est que plus tard qu'on a imaginé de rattacher l'origine de cette chapelle au nom du héros légendaire ^

Pour étayer la tradition vacillante du héros de Burglen contre les objections de la critique, on a eu recours à des fraudes pieuses et à une véritable fabrication de documents. De ce nombre est le fameux décret qui aurait été rendu par la landsgemeinde d'Uri, présidée par un landamman d'Unteroyen, le dimanche 7 mai 1387 et instituant une procession d'Altorf à Burglen en l'honneur du premier restaurateur de la liberté helvétique. L'original de ce décret, inconnu k Tschoudi, n'a été vu par personne et le texte qu'en a produit l'historien d'Uri, Schmid, en 1788, renferme des preuves matérielles d'erreur. Ainsi, le 7 mai ne tombait pas sur un dimanche, mais sur un mardi. En 1387 et 88, le landamman était Walter d'Erstfeld et non un Unteroyen '*.

A cette imposture, les défenseurs de la tradition en ont joint une autre. Un curé du pays d'Uri, falsifiant pour les besoins de la cause les registres de sa paroisse, a transformé le nom de la famille Nell en Tell '. Jean de Muller lui-même avoue ne pas être au clair sur la question de l'existence de Guillaume Tell. « Je garde en moi mes « doutes, écrivait-il à un ami, n'osant les communiquer au public à « l'état de simples conjectures. Tu as vu la manière dont je m'en « suis tiré *. »

IV. Ije serment du Griitli ou Rutli, dont le nom fait plac^ à celui de Betli dans la chronique d'EtterUn, ne repose sur aucune base positive. Les chroniqueurs qui en parlent varient beaucoup dans leurs indications sur les personnages qui y prirent part, et on y met en scène tantôt Guillaume Tell, tantôt Walter Fiirst, dont on a fait le beau-père de Guillaume Tell, avec celui qu'on nomme Baumgartner ou Conrad d'AIzellen, Arnold de Melchthal et Stauffacher ou Stoupacher, auquel le Livre blanc attribue le rôle capital et qu'il donne comme chef de la Société qui se réunissait non-seulement au RUtli, mais aussi au Trenchi. On ne diffère pas moins en ce qui concerne celui de ces personnages qui a pris l'initiative. Chacune des trois vallées tenait à honneur d'avoir joué le principal rôle dans le récit de l'affranchissement. Le serment du Grûtli, mentionné par le Livre blanc de 1470 et décrit

* Kopp, Zur Tellsage : Geschichisblàiter au8 der Schweiz^ Luceme, 1853, 320.

' Walter d'Erstfeld est indiqué dans le Geschichtsfreund, VIII, 68; XII, 31. La liste docamentale des landammans dans Blumer donne comme landamman en 1387- 89 Conrad de Frowen.

* Kopp, Tellsage, 234, 316.

* Jean de Millier, Lettres à Bonstetten et Gleim. Zurich, 1820.

avec quelque détail par Tschoudi, a été singulièrement embelli par Jean (le Muiler, qui en a fait la scène électrisanle que chacun connait'et qui a saisi toutes les imaginations.

V. Ceux qui ne veulent pas admettre que l'histoire de Tell et du Grûtli soient une légende oublient que l'imagination des chroniqueurs du XV"»« siècle s'est donné carrière dans bien d'autres traditions fabuleuses, comme celle de l'origine Scandinave ou gothique des Waldslaelten. Le secrétaire d'État Frûnd, de Schwyz, qui vivait vers 1440, assigne pour fondateur à ce bourg les deux frères Switer ei Scheyg, espèces de Romulus et Refnus helvétiques dont l'un, Switer. aurait tué l'autre, absolument comme le premier roi ti^aditionnel d(^ Rome immola son frère. Le landamman Puntiner d'Uri, qui écrivait dit-on en 1414, parle d'une expédition faite par les Goths pour secourir le pape et l'empereur vers l'an 400 et à la suite de laquelle une partie d'entre eux seraient venus s'étabi ir dans les vallées forestières, sans cesser de guerroyer pour le pape et l'empereur contre les Huns, les Vandales et autres barbares. De là tireraient leur origine la croix qui figure dans l'étendard de Schwyz, les clefs qui décorent le drapeau d'Underwald et l'anneau qui orne l'écusson d'Uri. Il est rare que le berceau des peuples ne soit pas entouré de récits mystiques ou légendaires. Cette origine Scandinave servait d'ailleurs merveilleusement à étayer le système qui consistait à montrer les premiers Suisses en possession d'une liberté immémoriale, V Urschweizerthum de Jean de Muller. Mais la critique sérieuse a fait justice de cette origine.

VI. Le règne d'Albert n'a pas été non plus le règne oppressif et inique qu'ont voulu y voir Égide Tschoudi et Jean de Muller. C'était un prince sage et modéré, bien que jaloux de ses droits, de ceux de l'Empire et de sa maison. Ce qui a été dit par quelques chroniqueurs contemporains de ce prince est pure calomnie. Les premiers Suisses, quoi qu'on en dise, ne peuvent être absous du reproche de violence et d'illégalité. L'origine même de leur Uberté impériale n'est pas légitime, les Hohenstaufen n'ayant pu octroyer cette liberté qu'aux dépens de> droits de la maison d'Autriche et ne l'ayant fait qu'à l'époque où i\> étaient excommuniés et partant dans des conditions où l'on peut se demander s'ils avaient qualité pour le faire.

Nous croyons avoir, dans les lignes qu'on vient de lire, résume comme on peut le faire en quelques pages les principaux arguments des érudits qui, depuis 1834, ont soumis au scalpel de leur critique incisive les origines de la Confédération. Bien qu'adoptées eif partie par un grand nombre d'écrivains suisses et étrangers, les opi-

nions de Kopp et des écrivains de son école ont trouvé néanmoins plusieurs contradicteurs et ont suscité des contre-observations que Thistoire impartiale doit enregistrer à la suite des objections de leurs adversaires. Nous les résumons en quelques points, comme nous l'avons fait pour les précédentes.

I. La chronologie des événements relatifs à la révolution de 1307 et 1308 laisse sans doute beaucoup a désirer au point de vue de Texaclitude. Mais on sait jusqu'à quel degré le moyen Âge poussait le laisser aller à cet égard. La confusion des dates, quelque grande qu'elle puisse être, n'autorise point une négation aussi tranchante de l'histoire traditionnelle. Les erreurs de dates ont dû aussi souvent n'être que des erreurs de copistes.

IL Le silence des trois chroniqueurs, Victring, Matthias de Neuenbourg et Jean de Winterlhour ne prouve absolument rien, en raison du laconiame excessif àe leurs récits. Ce laconisme, en effet, est tel que dans leurs narrations on chercherait vainement un seul nom propre d'homme et de magistrat. On ne voudrait pas cependant nous faire croire que l'alliance éternelle de 1291 se soit faite toute seule et que la Confédération ait été l'œuvre du hasard. Cette alliance même de 1291, la Magna Charta de la Suisse, n'est l'objet d'aucune indication dans les trois chroniqueurs el ne se trouve pas plus relatée par le proche voisin des Suisses, Jean de Winlerthour, que par ses deux confrères en histoire. On peut en dire autant de l'alliance d'Uri et de Schwyz avec Zurich (octobre de la même année) qui devait être connue cependant de Jean de Winterthour. Il est même probable que, sans la bataille de Morgarten, le chroniqueur de Winterthour n'aurait pas parlé des Suitenses, attendu qu'il n'a l'habitude de parler, comme il le dit luimême à plusieurs reprises que des choses qu'il a vues ou qui le touchent personnellement. Si cet annaliste a daigné entretenir ses lecteurs de la bataille de Morgarten, c'est que son père s'y trouvait sous les drapeaux du duc et que Jean de Winterthour, alors encore sur les bancs de l'école, étant allé à sa rencontre, vit arriver « le duc d'Autriche pâle et le désespoir dans l'âme. » Le silence des chroniqueurs, dit avec raison le savant auteur de Y Essai sur la Féodalité, Edouard Secrétan, ne prouve qu'une chose, c'est qu'avant la bataille de Morgarten on ne s'occupait pas des Waldslaetten * .

m. Que l'importance de celui que le Livre blanc de Sarnen appelle

* Édouanl Secrétan, Les Origines de la Confédération suisse. Le Grutli et Guillaume Tell. Lausanne, 1868.

le Thall (le simple ou le niais), de Guillaume Tell, eu un mot, ait été surfaite par la tradition, il n'y a rien là que de très-naturel. Les imaginations populaires ont toujours éprouvé le besoin de concentrer sur une seule tête tous les hauts faits et les événements d'une époque. La légende, sans contredit, s'est mêlée à l'histoire, notamment en ce qui concerne le trait de la pomme emprunté probablement aux légendes Scandinaves et anglo-saxonnes. Mais parce que sur le canevas des faits réels on a cousu des broderies et des enjolivures et qu'il soit parfois difficile de discerner la part de l'invention et celle de la réalité, certains faits n'en existent pas moins. Le gouvernement des baillis et leurs attentats sont attestés par Justinger, dont on a, pour les besoins de la cause, cherché en vain à affaiblir ou à nier le témoignage authentique et presque contemporain. Où l'honnête Tschoudi aurait-il puisé ses renseignements? Il ne les a, à coup sûr, pas inventés, lui, l'homme des parchemins et dont la résidence de Grepplang renfermait une si riche collection de manuscrits? Ceux qui nient l'existence du nom même de Gessler dans les vallées, oublient qu'il se trouve dans le livre des anniversaires de Seedorf. De ce que la poésie populaire s'est emparée des origines de la Confédération, il ne s'ensuit pas que tout soit faux dans les récits qui y sont relatifs. « La poésie populaire elle-même, disait « naguère l'auteur de cette histoire, ne doit pas être confondue avec « la fable. La saga nationale, parlée, écrite ou chantée, a un fond his- « torique. Et malgré le ton épique ou merveilleux qui la caractérise, elle « exprime souvent avec plus de vérité le génie d'un temps ou d'un « peuple que l'histoire savante élaborée sur d'arides documents. C'est « ce qu'a un peu trop oublié l'école sceptique, de mon compatriote « Guillimann à M. Kopp qui en est aujourd'hui le chef. L'un et l'autre « affirment que la haine des Suisses pour l'Autriche a donné nais- « sance à ces récits exagérés. Mais ni l'un ni l'autre n'ont pris la peine « de nous exphquer cette haine de tout un peuple. »

€ Une source orale, dit un autre historien, admise avec un concert « unanime par toute une population sur des choses qui se sont passées « chez elle est assurément assez respectable. On dit que cette histoire a « été forgée par la vanité nationale. Certes, au KIY"^** siècle, les ff Waldstaetten pouvaient se vanter d'exploits autrement brillants sinon « plus beaux que tout ce qui a été accompli en réalité le jour de « Tan 1308 \ »

IV. Le nom de Grûtli n'a certainement pas été inventé par les chro-

' Éd. Secrétan, ibid., p. 8.

niqiieurs et se rapporte, sans contredit, à quelque chose de réel, c'està-dire à des assemblées nocturnes tenues dans cette prairie immortelle par les chefs des vallées. La Confédération, nous le répétons, na pas pu se faire toute seule. Les contradictions des chroniqueurs relativement aux noms s'expliquent comme les confusions de dates. Le moyen âge manquait tout à fait de cet esprit de qlarté et de précision qui distingue notre âge et que nous voudrions retrouver dans les âges précédents.

L'impression que laissent à tout esprit sincère et impartial îes épisodes de Tell, du Grûtli et des baillis n'a été mieux rendue par personne que par M. Georges de Wyss dans ce passage d'un discours prononcé à Zurich : « Tous les faits que rapporte la tradition, « pris dans leur ensemble et leur signification, sont en parfait accord € avec l'histoire des Laender ou pays forestiers. Maintenant, en ce qui « concerne le détail, les dates, les noms de lieux et de personnes, il y « règne une confusion de souvenirs réels et de circonstances fictives que « les documents sont impuissants à confirmer ou à convaincre de « fausseté*. »

V. En ce qui touche aux traditions relatives à l'origine Scandinave, il n'y aurait certes rien d'invraisemblable à l'établissement dans nos montagnes de colons Scandinaves au IX"^® siècle, à une époque où les invasions des hommes du Nord sont attestées par l'histoire authentique de divers peuples, témoin cette expédition où un chef normand du nom célèbre de Ragnar Lodbrog prit d'assaut le château de Wiflisbourg. Ce château n'était pas celui d'Avenches, puisque de Wiflisbourg les Normands marchèrent sur Lunabourg et Romabourg. Ce Wiflisbourg a cependant été placé à Avenches par le prélat islandais Saemundarson, abbé du monastère de Thingeyrac dans son pays et qui traversa la Suisse en allant dans la Terre Sainte, de H 51 k 1454*.

La ressemblance étonnante du nom de Suecia avec celui de Suitia, les analogies non moins étroites qui ont été reconnues exister entre les mœurs et la langue de certaines contrées Scandinaves et de plusieurs vallées suisses avaient frappé beaucoup de voyageurs, plusieurs savants suédois entre autres, bien avant que Jean de Muller les eût signalées dans son histoire. C'était aussi une tradition reçue en Suède que des

* Georges de Wyss, Ueber die GeschicfUe der drei Lànder, Zurich, 1858, 19.

* L'itinérnre de cet Islandais a vu le jour en 1821 dans l'ouvrage de Verlauf, Symbola ad geographiam medii œvi, Hufnire (Copenhague). Indic. d'histoire. Zuricli, 1860, 48.

émigrés de cette nation avaient trouvé asile dans nos montagnes, et Gustave Wasa, le premier/ puis Gustave Adolphe y ont fait allusion dans des écrits publics.

VI. Tschoudi et Jean de Muller s'appuyant sur les chroniques contemporaines autant que sur la tradition suisse, avaient assombri la figure du roi Albert ; l'école de Lucerne Ta, au contraire, idéalisée, et non contente de cela, elle considère et approuve comme légitime besoin d'agrandissement chez les Habsbourg ce qu'on condamne comme rébellion chez les Confédérés. Le droit populaire et naturel n'existe pas pour les Feudistes ; il est complètement sacrifié au droit positif, à un droit positif appuyé sur des parchemins obtenus bien souvent par la force ou la ruse. Mais ces mêmes parchemins dont on exagère la valeur quand ils sont en faveur des Habsbourg, on se permet d'en contester ou d'en nier la légitimité et de les déclarer nuls et non avenus quand ils consacrent la liberté des peuples, comme les chartes du roi Henri et de Frédéric II.

Quoique se rapprochant à certains égards de l'école de Kopp> M. Rilhet, c'est une justice à lui rendre, a pleinement reconnu qu'en plaçant les Schwyzois sous sa protection immédiate et la mouvance de TEmpire, Frédéric II était complètement dans son droit*. Ailleurs il proclame cette belle maxime de droit populaire et philosophique :

< Pour qu'un peuple devienne légitimement Hbre, il suffit qu'il soit

< digne de la liberté '. »

Nous croyons avoir mis sous les yeux de nos lecteurs les principaux arguments des champions de la tradition et nous pouvons nous dispenser de conclure, laissant à chacun le soin d'en déduire son jugement propre. Mais comme on aura pu le remarquer dans ce qui précède, nous disons franchement que nous ne croyons pas que le dernier mot ait été dit sur la question controversée des événements de 1307 et de 1 308. L'école traditionnelle nous paraît avoir été trop loin dans ses affirmations et l'école critique n'a pas été moins excessive dans plusieurs de ses conclusions négatives; la vérité doit se trouver entre ces deux extrêmes. Les pages qui suivront feront mieux ressortir et toucher du doigt la justesse de cette opinion.

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