‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 37 sur 77 · Guerre da Tallals et eonqaéte da Tal d'Osfiola et de la · texte numérisé non relu

Guerre da Tallals et eonqaéte da Tal d'Osfiola et de la

I^eTantlne (1418 à 1480).

Pendant que la conquête de l'Argovie étendait au nord, vers le Rhin et l'Allemagne, les frontières de la Confédération, une autre conquête, celle de la Levantine, reculait ses limites au sud, au delà des Alpes et vers l'Italie. Soixante-douze ans après le traité de CômeS l'enlèvement de troupeaux appartenant aux gens de la Levantine, sujets d'Uri, donna lieu à de nouveaux conflits et amena l'occupation de ce pays (i 403), suivie de celle de Domo-d'Ossola en septembre 1410, et d'une troisième expédition en mai 1411, où Domo dut être, reconquis sur les Milanais par les six États d'Uri, Underwald, Lucerne, Zoug, Zurich et Glaris. Les nobles de Sax-Masox, acquéreurs de la ville de Bellinzona, menacés dans leur possession par le duc de Milan , faisaient cause commune avec les confédérés.

Le duc de Milan, ne pouvant se décider à laisser aux confédérés la possession tranquille de cette vallée, la vendit au duc de Savoie. Celui-ci envoya à Domo-d'Ossola des troupes qui traversèrent le Vallais. Guiscard de Rarogne, capitaine général de ce pays et combourgeois de Berne, leur montra le chemin à travers les montagnes: la garnison suisse de Domo, trop faible pour résister avec avantage, fut obligée de se retirer (1414).

Le sire de Rarogne ne put s'empêcher de dire : Ah ! si j'avais été là,

^ Voir page 2U de cette histoire.

296 GUERRE DtJ VALLÂIS ET CONQUÊTE DE LA LEVANTINE.

aucun de ces paysans suisses ne serait resté en vie. » Ces paroles insultantes aigrirent les hommes d'Ûnderwald et d'Uri. Le iandamman Zelger, de Stanz, se rendit en vain à Berne. Alors les Waldstsetten s'adressèrent aux diiainà du Haut-VaHaisS dont les anciennes relations s'étaient renouées par un traité de combourgeoùie conclu avec Lucerne, Uri et Underwald, le 3 juin 1403*. Ce traité s'était fait au nom de l'évêque et des paysans (Landtût) du Vallais en général. Mais quelques années plus tard l'alliance s'était cimentée par des traités spéciaux et directs de combourgeoisie de Lucerne, Uri et Underwald avec les deux paroisses vallaisannes d'Emen et Munster (44 octobre 1416)> les deux dixains deNaters et de Brigue (8 août 1417), le dixain de Viége (1 1 août de la même année) et du dixain de Sion« des gens de Sierre et Gradetsch (1 2 octobre). Ceux-ci avaient déjà d'anciens griefs contre le sire de Rarogne, ils lui reprochaient l'alliance qu'il avait faite avec la Savoie, sans leur consentement ; ils l'accusaient, ainsi que les grands du pays, de violer les droits acquis et de vouloir mettre le peuple sous le joug. Les habitants du dixain de Brigue s'émurent, et l'exaspération croissant dans le pays, la mazze fut levée contre le sire de Rarogne.

La mazze, symbole bizarre et terrible de la vengeance populaire, était une énorme massue, sur laquelle on taillait un visage humain avec l'expression de la tristesse, et que l'on entourait de verges et d'épines. Cette longue image, figurant la justice opprimée, était placée en évidence sur une place publique. Lorsque le peuple, accouru en foule, faisait cercle autour de la statue, un homme hardi s'approchait en qua- Uté de chef de la mazze, et se chargeait de porter la parole pour die. Beaucoup de gens du peuple, s'adressant à la sombre image, lui demandaient : € Mazze, pourquoi es-tu si triste ? Mazze, pourquoi es-tu venue ici ?» On lui disait aussi : « Mazze, nous voulons te porter secours ; mais dis-nous contre qui. Est-ce De la Tour, est-ce Asperling, est-ce Hennegarten ? » Lorsqu'on venait à désigner le seigneur qui était l'objet du courroux populaire, le chef de la mazze inclinait la massue. Alors chacun de ceux qui prenaient parti pour la justice opprimée s'approchait de la mazze et y plantait un clou en signe d'adhésion. Un grand nombre

^ Les sept dizains on dizains da Haut-Yalaîs étaient : Rarogne, Louêche, Yiége, Sierre, Sion, Conches, Brigue. Naters est aussi qualifié de dixain dans Pacte d'alliance du 8 août 1417. LeBas-Yalais formait (nous l'avons vu plus haut) une province savoîsienne. L'origine du nom de dixain a été diversement indiquée par les auteurs. C'est probabieinent un vestige de la division territoriale introduite par les Francs, en comtés, districUy dixains,

' Segesser, eidg, Abschiede de 1245 à 1420, 103.

de doas assurait Timpunité à ceux qui prenaient part au soulèvement.

Cette fois-ci, lorsqu'on vint à nommer le seigneur de Rarogne, la fnazze fit un mouvement affirmatif et s'inclina profondément. On la porta ainsi de village en village dans tous les dixains du Vallais, en disant que la mazze se rendait vers le capitaine général vers tous ses adhérents et vws son neveu, l'évêque de Sion (1414).

Le seigneur de Rarogne n'attendit pas l'effet de ces menaces ; il s'enfuit en Savoie et implora l'assistance d'Amédée VIII que l'empereur Sigismond venait d'élever à la dignité ducale. Mais pendant que celui-ci était occupé à faire ses préparatifs de guerre, les Vallaisans réduisaient en cendres le grand château et la tour bâtis au-dessus de Sierre, la forteresse de l'évêque qui dominait Louëche et le château-fort de Beauregard, situé sur le haut d'un rocher voisin de Chippis.

En attendant les secours de la Savoie, le seigneur de Rarogne suppliait ses concitoyens de Berne de le soutenir et de le sauver. Les Vallaisans de leur côté (Conches, Viége et Brigue) s'adressèrent à ceux d'Uri et d'Underwald avec la promesse de leur aider à reprendre la vallée d'Ossola qui touche au Vallais. Sur-le-champ, les troupes d'Uri H d'Underwald passèrent les Hautes- Alpes ; celles de Schwyz, de Lucerne et de Zurich les suivirent ; les Vallaisans franchirent les Alpes sur un autre point, chassèrent le célèbre général milanais Carmagnola, et toute la vallée d'Ossola fut reconquise (1416).

Berne avait refusé de marcher avec ses confédérés; il ne s'en tint pas là. Il prit en main les intérêts du sire de Rarogne son combourgeois et demanda qu'on lui rendit justice. Le roi Sigismond intervint égalainent en sa faveur. Pendant ce temps, Rarogne se faisait justice à lui-même, pillait et incendiait en partie la ville de Sion avec des troupes savoisiennes. D'autres officiers savoisiens tuaient et pillaient dans le Haut- Vallais. De longues négociations s'ensuivirent. Les Bernois voulaient marcher contre le Vallais et sommaient les confédérés de les suivre, à teneur du droit fédéral ; Uri. Underwald et Lucerne sommaient, au contraire, Berne de marcher avec eux contre Rarogne. Une guerre civile faillit éclater parmi les confédérés. Pour prévenir ce malheur, les États neutres, Zurich, Sch^^jz, Zoug et Glaris convoquèrent une diète à Zurich, où après avoir entendu les amis et ennemis du seigneur de Rarogne, les représentants de ces pays, parmi lesquels figuraient le bourgmestre Henri Meyss et Ital Reding, landamman de Schv^yz, arrêtèrent : « qu'avant tout les Vallaisans restitueraient à Rarogne tous ses biens, puis que, de son côté, celui-ci ferait droit à leurs plaintes » (1419).

Les chefs vallaisans refusèrent de se soumettre à cet arrêt et engagèrent le peuple à une résistance opiniâtre. Ils rassemblèrent des geos armés, entrèrent dans TOberhassIi, d'où ils emmenèrent des troupeaux de moutons, alléguant qu'aidé par des gens de l'Oberland, le seigneur de Rarogne avait bien envahi le sol vallaisan et y avait exercé de grands ravages. Berne usa de représailles. Schwyz et Uri tentèrent encore à plusieurs reprises de teiminer cette querelle à l'amiable. Dans plus de seize diètes, on s'occupa des affaires vallaisannes : les Vallaisans ne voulurent rien entendre, préférant la guerre à un arrangement équitable. Les ducs de Savoie et Rarogne avaient fait prononcer contre eux l'interdit par le concile de Constance. Mais les armes spirituelles n'eurent pas plus de succès que les autres \

Alors les Bernois, renforcés par les bannières de Fribourg, de Soleure, deNeuchâtel, de Bienne, de Neuveville, de Gessenay, de Gruyères, etc., en tout 13,000 hommes, franchirent les hautes Alpes et entrèrent par le Sanetsch, du côté de Sierre, dans le district vallaisan de Couches. Ils reçurent là un contingent de Schwyz, tandis qu'Uri et Underwald n'en envoyèrent point aux Vallaisans dont ils blâmaient Topiniitreté. Lucerne seul penchait pour les Vallaisans et parlait de joindre ses armes aux leurs. En attendant, les Bernois portaient le fer et le feu dans le Vallais et la terreur se répandit dans ce pays.

Un simple paysan, Thomas Riédi du village d'Inder Binnen, rendit le courage à ses concitoyens Ml se place en embuscade au village d'Ulrichen avec 400 Vallaisans courageux et, au moment où les confédérés passent, il se jette à l'improviste avec sa troupe sur leurs nombreux bataillons. 200 Vallaisans, commandés par un prêtre patriote, le chapelain Jacques Minichow, fondent d'un autre côté sur l'armée bernoise. Riédi et Minichow combattirent en héros ; le premier fit mordre la poussière à 40 Bernois ; à la fin il tomba lui-même sur leurs cadavres* Les Bernois commençaient à chanceler (septembre 1419). Le secours de Schwyz arriva à propos pour forcer les Vallaisans à regagner leur première position. Mais personne n'osa les y poursuivre. Le lendemain du combat d'Ulrichen, les auxiliaires bernois du Gessenay ayant rencontré une résistance terrible près de Sion, les chefs de l'année ne ju-

^ Furrer et Boccard, historiens du Vallais.

' Boccard, 117. Le Père Furrer (I, 190) donne à ce héros le nom de Thoma» Riédi, du village de Binnen. « Puissions- nous faire reverdir dans notre histoire les lauriers de cet homme courageux, > dit Brantschen dans sa chronique. Minichow, pour avoir répandu le sang, dut, en sa qualité de clerc, se faire absoudre par le cardinal Albani (1420).

gèrent pas à propos de tenter de nouveau le sort des armes et rentrèrent dans leurs foyers.

On Bt de nouvelles propositions de paix. Les députés du Vallais et des confédérés traitèrent à Évian sous la médiation d'Amédée VIII, duc de Savoie et de deux prélats, Tévêque de Lausanne et l'archevêque de Tarentaise. Les Vallaisans consentirent enfin à restituer au seigneur de Rarogne toutes ses seigneuries et à lui payer la somme modique de 1 0,000 florins ; aux Bernois, la même somme pour les frais de la guerre ; au chapitre de Sion, 4,000 florins (25 janvier 1 420).

Mais la paix ne fut pas entièrement rétablie à l'intérieur par le traité d'Évian, Les hommes du dixain de Couches, enhardis par leurs succèset bravant les foudres de l'église, levèrent de nouveau la mazze. 2,000 hommes reprirent à l'improviste le château de Naters, où se trouvait Tévêque Guillaume de Rarogne, et l'obligèrent à reconnaître l'autorité des dixains, même sous le rapport spirituel (16 mars 1425). La constitution démocratique de Naters mit le sceau à l'abaissement de Tévêque,. privé de sa juridiction civile et criminelle (1446) *.

Mais le successeur de ce prélat, Henri Asperling, parvint à recouvrer ses droits avec le titre de comte du Vallais. Alors déjà, comme aujourd'hui, les Vallaisans avaient la libre élection de leur chef spirituel qui se faisait sur la proposition et en présence des chanoines de la cathédrale.

Cependant le duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, ne pouvait se consoler de la perte de la Léventine. Son ressentiment fut au comble, lorsqu'il apprit qu'Uri et Obwald venaient d'acheter, des barons de Sax, la seigneurie de Beliinzona et toute la contrée qui s'étend de la Léventine au lac Majeur, pour la minime somme de 2400 florins (1419). Après avoir vainement réclamé la résiliation de ce marché, i) arma en secret et s'empara, par surprise, d'Ossola et de Beliinzona (1422). La Levantine elle-même, malgré son attachement aux Suisses^ fut contrainte de jurer fidélité. Reprise deux fois par Uri et Obwald,. elle dut être abandonnée de nouveau, faute de forces sufiisantes pour s'y maintenir contre les Milanais. Ces deux États requirent lesecours des confédérés.

C'était la huitième expédition qu'on allait faire en Lombardie. Plusieurs membres de la ligue étaient las de ces guerres d'outre-mont, con* duites tout à fait en dehors du cercle des États confédérés. Le bourg* mestre de Zurich, Henri Meyss, déjà opposé à la conquête de l'Argovie,.

* Farrer, Qesch. von Walîis, I, 210.

s'éleva contre ia demande d'Uri et d'Obwald aux diètes de Lucerne et de Schwyz. « Bellinzona, disait le chef des Zuricois, est située hors des limites naturelles des ligues suisses. » Mais les Lucernois étaient favorables à la guerre, et le vote de ce dernier État entraîna tous les autres, sauf Berne (24 juin).

Malheureusement la concorde avait cessé de régner parmi les confédérés. Dans la marche des troupes fédérales, les Schwyzois, auxquels on ne pouvait pardonner d'avoir fait cause commune avec Berne dans la guerre vallaisanne, furent l'objet de railleries amères. L'avoyer Lucernois, Ulric Walker, qui commandait l'armée, pressa le pas pour laisser \e& Schwyzois en arrière. Suivi seulement de 3,900 hommes, Lucernois, Bernois, Underwaldois et Zougois, il eut la folle hardiesse d'engager la bataille dans les champs d'Arbedo, près de BeUinzona, contre une armée milanaise forte de 24,000 hommes et conduite par les deux célèbres condor/tVn italiens, Carmagnola et Pergola ^ (30 juin 4422).

La mêlée fut sanglante et dura une journée entière. Mais les confédérés y perdirent près de 400 hommes et, entre autres, plusieurs capitaines et magistrats intrépides, le banneret Piintiner et le landamman Jean Rott d'Uri, Pierre Koliu, de Zoug, et Jean son fils, morts tous deux en défendant la bannière cantonale, que recueillit de leurs mains mourantes et releva teinte de leur sang et du sien propre, un autre Zougois héroïque, Jean Lantwir^. Aussi lâche qu'imprudent, Walker osa parler de reddition et se laissa prendre par l'ennemi, sans avoir reçu de blessures, portant un marteau à la main en guise de hallebarde.

Carmagnola et Pergola allaient dicter la paix aux confédérés, lorsqu'un corps de 600 hommes, qui s'était détaché de l'armée fédérale pour se livrer au pillage, arriva à propos pour sauver cette armée d'une défaite totale ou d'une capitulation humiUante. Le lendemain arrivèrent les hommes de Schwyz que les Lucernois avaient refusé d'attendre. Mais ces derniers étaient cruellement punis de leur conduite. De sept barques pleines de guerriers qui étaient parties de Lucerne, deux seulement revinrent. Le gouvernement lucernois, craignant les effets du désespoir, défendit aux parents et au peuple d'aller recevoir les arrivants sur les bords du lac. On eut beaucoup de peine à empêcher le pillage de la maison de l'avoyer Walker*. Le malheur des Lucernois ne les

* Condottieri^ littéralement conducteurs^ était le nom dont on se servait an moren âge pour désigner les chefs de bandes mercenaires qui passaient d'un service à l'autre, selon l'intérêt, le caprice ou les circonstances politiques.

' Casimir Pfyifer, Gescftichte der Stadt und Cantons Luzem^ 129. Walker, mis en jugement, fut cependant acquitté et maintenu en charge; on le trouve plus tard vêtu de missions diplomatiques. Segesser, eidgen. Ahsehiede, de 1421 à 77. 46.

mit point à Tabri des outrs^es. Un député de Zurich alla jusqu'à dire à un député de Schwyz^ que « les Lucernois avaient mérité la potence à Arbedo. »

Toutefois, Uri et le Nidwald songeaient à se venger et surtout à ne pas perdre la Levantine. Le roi Sigismond, hostile aux ducs de Milan, ordonnait aux confédérés de prendre les armes. Une ambassade iloren* tine travaillait dans le même sens une partie des confédérés (Zurich, Berne^ Schwyz, Claris et Soleure), qui ne voulaient pas servir directement la politique personnelle du chef de Tempire. « Que le roi, disaient-ils, se mette à notre tête, et nous marcherons. » Mais Uri et Nidwald ayant entraîné Lucerne, les représentations des autres États demeurent infructueuses. Lucerne, Uri et Nidwald entreprennent une expédition qui reste sans résultat, par la trahison de Rott d'Uri, indigne Gis du héros d'Ârbedo (4425). Ce nouvel outrage, fait à rhonneur national, indigne l'âme généreuse d'un guerrier Schwyzois, nommé Pétermann Rysig. Cet homme intrépide et plein d'audace rassemble autour de lui un corps-franc de 600 hommes, passe le Saint- Gotbard, descend avec la rapidité de Téclair dans la vallée d'Ossola, en chasse la garnison et s'y établit à la place des troupes milanaises. Toutes les forces du duc de Milan marchent contre lui; Pergola somme les Suisses de se rendre, c On ne prend pas les Suisses avec des mots, » répondit Pétermann Rysig et, avec ses 600 héros, il brave 30,000 honmies et les potences que Pergola élève pour Teffrayer sous les remparts de la ville.

L'héroïsme de la petite troupe de Schwyz réveilla l'énergie des confédérés. 22,000 hommes marchent vers la vallée d'Ossola (14 novembre 1425). On y comptait des soldats de tous les États suisses et des auxiliaires de Soleure, du Vallais, du Toggenbourg, d'Appenzell et de la Rhétie. Berne lui-même, cédant aux prières des députés de Schwyz, vieillards à barbe blanche, qui étaient venus lui rappeler Laiipen et leur généreux secours, avait armé 5000 hommes, commandés par Tavoyer Rodolphe Hofmeister, déjà capitaine des Bernois lors de la conquête de l'Argovie. L'arrivée de ces troupes Jeta le duc dans la consternation. Il était perdu, sans la vénalité des chefs suisses et les finesses de la diplomatie milanaise. Un chambellan du duc, Ottolin Zoppo, se rendit dans le camp des confédérés. Par ses artifices, accompagnés de largesses, il parvint à diviser les États, gagna d'abord Zurich, Schwyz, Zoug et Claris, en leur comptant 3,000 florins (42 Juillet 1426), huit jours après, Lucerne, Uri et Nidwald, moyennant 10,000 florins, et conclut des traités séparés à Sien, à Brigue et

^02 EXCÈS DES APPENZELLOIS.

à BeIlinzoDa\ L'Obwald fit la sourde oreille pendant plusieurs mois, «t ne se rendit que ie 7 novembre, par un traité séparé et signé à Brigue. Au prix de 31,000 florins et de quelques privilèges commerciaux, le Val d'Ossola, Bellinzona, et la fidèle Levantine furent abandonnés au •duc, et la plus grande armée qu'eussent levée jusqu'alors les Suisses, rentra sans gloire dans ses foyers.

Ainsi fut rendu inutile l'héroïsme de Rysig; ainsi le sang des nobles Kolin teignit vainement leur bannière sur le champ de bataille <l'Arbedo. Une paix mercantile, c'était là tout le fruit de vingt-quatre années d'efforts et de dix expéditions consécutives '. Dans tous les temps, les Suisses, nous avons déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, ont eu bien plus à redouter les artifices de l'or des étrangers que leurs armées. Toutefois, la Levantine n'était pas perdue sans retour. Quatorze ans plus tard, Uri, profitant des embarras du duc, s'empara de nouveau de ce pays.

Pendant les dernières expéditions d'Italie, des événements graves s'étaient passés dans TAppenzell. Le peuple des Rodes, cher aux confédérés par sa loyale coopération à leurs guerres extérieures, s'était rendu -coupable dans son propre pays des excès les plus déplorables. Égarés par leur haine pour l'abbé de Saint-Gali, ces montagnards pratiquaient le vol à main armée, le meurtre et l'incendie dans tous les pays voisins, sans en excepter même le territoire de leurs amis de Saint-Gall. En dépit de toutes les défenses des empereurs et des remontrances des <îonfédérés, ils imposaient de force leur combourgeoisie aux sujets des seigneurs voisins. Mis une seconde fois au ban de l'empire et de l'église, ils n'en devinrent que plus intraitables et se mirent à fustiger et à tuer même les prêtres hostiles ou suspects. Une croisade, prêchée contre eux par Tévêque d'Augsbourg, n'eut aucun résultat. La diète de Lucerne rendit en vain une sentence équitable aux deux partis (mai 4421). Les Appenzellois refusèrent de s'y soumettre et maltraitèrent ceux de leurs magistrats qui conseillaient la modération.

A la fin, cependant, un seigneur puissant et qui jusque-là était resté neutre, le comte Frédéric de Toggenbourg, résolut de briser leur fougue indomptable. Ce seigneur prévoyant et habile avait successivement acheté l'alliance des trois États, de Zurich (1405), Schwyz (1417) et

^ Les négociations traînèrent en longueur et donnèrent lieu à plusieurs traités, -celui de Sion entre autres (26 janv. 1426), que fit échouer l'opposition d'Obwald. Les traités définitifs de Belliuzona ne furent conclus que le 12 et le 21 juillet 1426.

' Segesser, eidgenôssische Abschiede, de 1421 à 1477, 53, 61, 62 et suiv. appendice 738-745. En 1402, 1410, 1411, 1417, 1422 deux fois, en 1424, 1425, 1426 deux fois.

Claris (14i9). Rassuré du côté des Suisses, il assemble autour de lui toutes les forces ennemies au nombre de 16,000 et s'avance contre les Appenzellois, Ceux-ci font bonne contenance. Mais une défaite près d'Hérisau, où Appenzell perdit 82 hommes, et l'intervention éner- ^que des confédérés, réunis en diète à Baden, les contraignirent à accepter un accommodement sur les bases de la sentence de Lucerne. Les Appenzellois conservèrent leur liberté, mais avec l'obligation d'acquitter les redevances dues à l'abbé et de cesser leur propagande terroriste dans les contrées voisines (1429). Afin d'assurer l'ordre public et l'observation des traités, la Confédération subordonna le landamman indigène à un capitaine d'Underwald \

La paix de Baden fut suivie de celle de Constance où Appenzell fit droit aux réclamations du prince-abbé de Saint-Gall, et s'engagea k lui payer 2,000 livres. Mais comme ce prélat ne pouvait prendre son parti de la perte de l' Appenzell, il essaya encore d'intéresser le pape et l'empereur au recouvrement de ses droits. Ces démarches n'ayant eu aucun résultat, et les Appenzellois se montrant très-exacts à payer leurs redevances, l'abbé s'amadoua au point de solliciter lui-même de l'empereur la concession du droit de glaive (Blutbann) aux montagnards. Les confédérés, à leur tour, trouvant les Appenzellois mûrs pour la liberté, retirèrent le tuteur qu'ils avaient donné à ce peuple sous le nom de capitaine, et Appenzell émancipé put signer en toute sécurité un traité d'alliance étroite avec la ville de Saint-Gall, devenue presque ville impériale, en 1415, où elle avait obtenu du roi Sigismond le droit de glaive et celui de frapper monnaie. La ville de Saint-Gall fit de nouveaux efforts pour être admise dans la Confédération; mais ses démarches pour se faire recevoir par la diète demeurèrent sans succès pendant plusieurs années '.

s. I<es trois lignes grisonnes. — La ligne Grise et eelle de la Jllaison-Dien, alliées des Snisses (140O h i486).

Tandis que les confédérés, déviant de l'antique honneur et des mâles merlus de leurs pères, vendaient à prix d'argent ce que tant de héros avaient acquis au prix de leur sang, l'esprit de liberté faisait des progrès parmi les habitants des vallées de la Haute-Rhétie.

Au XIV™'* siècle, sous le fameux Donat de Vaz, les Grisons avaient

' Zellweger. Creschichte des Appenzdîischen Volkes, 1, 464. Henné (Otto), GeschichU €k8 Schtceizcr-VoUes, I, 390.

* Wartmann, Archiv, fur Sch. GeschichU, XVI, 80.

304 OBIGINE DES LIGUES GRISONNES.

joui d'uDO sorte d'unité politique^ grâce aux armes redoutées de ce petit souverain, aussi favorable aux communes que terrible à ses adversaires du clergé et de la noblesse. Mais, après sa mort, l'anarchie féodale reprit le dessus. Quatre seigneurs principaux, Sax, Rbaezuns, Werdenberg-Sargans et Montfort, disputèrent le pouvoir à Tévéque de Goire, qui ne pouvait oublier le temps où il commandait à toute la Rhétie, du haut de ses châteaux de Marsoil et Spinoil. Ce prélat avait aussi à tenir en bride les bourgeois de Coire, ardents à profiter de toutes les occasions d'accroître leurs privilèges. Non moins attentils à étendre leur puissance, les ducs d'Autriche, devenus maîtres du Tyrot (depuis 1364), contraignirent Tévêque à devenir leur vassal (1392). L'évêque chercha un point d'appui dans l'union avec son peuple, et permit que ses sujets fissent alliance entre eux (12 octobre 1396), alliance renforcée quatre ans après par une Ugue avec Glaris, plus tard encore, par un traité analogue de 50 ans avec les Zuricois (1418). Telle fut l'origine de la Ugue Caddée (Casa Dei) ou Maison-Dieu, la première des trois fédérations grisonnes.

Dans la première partie du XV"" siècle, l'histoire traditionnelle de la Rhétie offre une analogie frappante avec celle des Waldstaetten dans le siècle précédent. Les mêmes attentats à la pudeur, à la propriété, à la dignité humaine , y auraient eu pour résultats les mêmes actes de légitime défense, les mêmes conjurations, et, enfin, l'établissement de confédérations identiques pour le maintien des droits de tous et la résistance à la tyrannie. Mais tout cela avec les traits particuliers qui distinguent ce pays, le plus original et le moins connu de la Suisse actuelle. Peut-être aussi la tyrannie, en raison du nombre des nobles et de l'isolement des vallées, y fut-elle plus horrible que partout ailleurs. Eofin, comme dit l'historien populaire des Grisons, Henri Zschokke :

Quand l'iniquité fut arrivée à son comble, il se trouva des hommes de cœur qui se levèrent pour défendre leurs droits éternels et ranimer le courage des montagnards abattus.

L'un de ces hommes fut Adam de Camogask, dont le seigneur du château de Gardovall convoitait la fille unique. Dites à votre maître que je la lui amènerai moimême demain, dit Adam aux bravi ou satellites envoyés par le tyranneau de la contrée. *

Le lendemain, le père tint parole et conduisit sa fille, parée comme une fiancée» au château de Gardovall. Mais quand le seigneur accourut au-devant d'elle pour

^ De ces scènes d'audace et de violence l'histoire authentique ne dit rien, et à nous les transcrivons d'après les chroniqueurs indigènes, Campell entre autres, c'est parce que nous croyons que les traditions grisonnes comme celles des Waldstœtten renferment un fond de vérité historique.

l'embrasser sous les yeux de son père, celui-ci tira son épée et la plongea dans le sein du tyran. Le même jour, les paysans assemblés livrèrent aux flammes le cMteau de Gardovall.

Un autre nom célèbre dans les traditions grisonnes est celui de Jean Gaïdar ou Chialdaprar, de Fardun. Voyant un jour son champ foulé par les chevaux que le sire du village avait fait lâcher dans les blés de ses serfs, il assomma ces animaux, (le son poignet vigoureux. Mis aux fers et torturé pour cette action audacieuse, il dut attendre que les siens l'eussent rachetée à force d argent et de larmes.

Rendu à sa famille, il était un jour à table avec les siens, lorsque le seigneur de Fardun entra dans sa cabane. Tous le saluèrent respectueusement ; mais le tyran lança sur eux des regards de mépris, et cracha dans la bouillie qu'ils mangeaient. La colère de Chialdîerar s'alluma comme la foudre : il le saisit à la gorge, le serrant de ses deux mains, comme l'aigle des Alpes serre sa proie : « Mange la bouillie que tu as assaisonnée ! » Il dit, enfonça la tète du misérable dans la nourriture brûlante et l'étrangla. Puis il courut hors de sa cabane. Des cris d'alarnie retentirent. Le château de Fardun s'écroula dans le sang et les flammes.

Le désir de mettre fin aux maux dont souffrait la Rhétie, donna lieu aux mémorables réunions de Trons, entre Ilanz et Dissentis. Ces réunions étaient formées des députés de 21 communes allemandes et romanches, auxquels se joignirent les sires de Werdenberg, Sax, Raezuns et le noble abbé de Dissentis, Pierre de Pontaninga, que plusieurs auteurs grisons désignent comme le promoteur de l'alliance. Ce prélat était allié d'Uri depuis Tan 1407. Le 16 mars 1424, ces seigneurs de concert avec les députés des Communes de la Haute-Rhétie, beaux vieillards k barbes blanches, vêtus de sarraux gris, s'assemblèrent en plein air, sous l'érable de Trons, et jurèrent une alliance qui devait durer « aussi longtemps que le sol lui-même et les cimes escarpées {so lang Grund md Grath steht^).-» Ainsi se forma la Haute Ligue (Obère Bund) ou Ligue Grise (Graue Bund). Le nom de Grisons s'étendit à toutes les peuplades d'alentour, même à une partie de celles qui vivaient sur les domaines du riche comte Frédéric VII de Toggenbourg, dont la domination s'étendait au loin dans le Vorarlberg et le Tyrol.

Peu de temps après, celui-ci mourut sans enfants, et, comme l'on craignait avec raison que sa succession ne fît naître des difficultés sérieuses, on tint une assemblée des députés des juridictions qui, dans l«s montagnes de la Rhétie, dépendaient de la maison de Toggenbourg. Il en vint de Davos, de Klosters, de Kastels, de Schiers, de Seewis, de Malans, de Mayenfeld, de Belfort," de Churwalden, de Schanfik. Ulric Bély, de Davos, fils de landamman, et landamman lui-même, présidait

* Segesser, eidgenôssische Âbschiedej de 1421 à 1477, 31. Voir le texte dans Tschoudî, 4, 153. Moor, HistorischrChronolog, Wèyweiser durch die Geschichte Carrdiiens, Chiir, 1873, 27.

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l'assemblée. Ils dirent : « Puisque la mort du comle de Toggenbourg nous a rendu noire liberté, faisons dans celte pariie des montagnes une ligue semblable à celle de la Maison-Dieu et à la ligue (irise ; respectons les droits d'autrui, mais défendons les nôtres; unissons-nous k la vie et à la mort. Nul ne pourra citer un citoyen devant un tribunal étranger, ni former au dehors une alliance, sans le consentement de tous. Quand on aura reconnu l'héritier du comte de Toggenbourg, nous lui remettrons son héritage, mais nous ne lui permettrons pas de dissoudre noire ligue. » Ayant ainsi parlée ils scellèrent leur alliance par un serment solennel le 8 juin ou' le vendredi après la Fêle-Dieu de l'an 1436. Telle fut l'origine de la ligue des Dix juridictions ou des Dix droitures (Zehngerichlebund) \

Les audacieux bourgeois de Coire profilèrent des circonstances |K)ur abaisser le pouvoTir de Tévêque, qui fut obligé de s'enfuir secrètement de la ville.

La fondation des trois ligues est la base de la confédération grisonne.

La ligue Grise s'allia, en 1 425, avec la ligue de la Maison-Dieu. Quatre ans après, les Dix Juridictiom contractaient déjà une alliance du même genre*. Ces trois ligues étaient encore indépendantes les unes des autres. Chaque commune même agissait souvent pour son compte. Chacune des ligues avait sa diète, ses magistrats, son sceau, ses archives et sa bannière. Elle levait ses contributions particulières et nommait à tour de rôle les baillis des pays sujets. Le bourgmestre de Coin* était le chef de la ligue de la Maison-Dieu, le landamman de Davos, le chef de la ligue des Dix Juridictions. Mais de la diversité devait naître une union des communes et des ligues pareille à celle des communes et ligues suisses. Depuis 1471, les députés des trois ligues grisonnes se réunissent chaque année au hameau de Vazerol.

Malheureusement pour la Khélie, l'extinction de la dynastie de Toggenbourg et de celle des barons de Ra^zuns profita aussi à la maison d'Autriche, dont les acquisitions successives dans la ligue des Dix Droitures et dans la ligue Grise^ favorisaient les visées ambitieuses dans ce pays.

* Segesscr, ib. 109. — Wegweiser, 27. — Conradin von Mohr^ Codex diijlomatim, IJI, 51.

* Fer«Unand Meyer, Schweiz. Muséum, II, 207.

^ Klosters, Davos, Belfort, Churwalden, Schanfick et Langwif >. ^" T>rptti?au antérieur, Obersax. Tenna, Rseziins. Strie 1 1er, JLe/ir6. rfer Schic. Ge<ch., 2Aufl.,122.

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