‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 36 sur 77 · DE LA CONQUÊTE DE L'ARQOVIE · texte numérisé non relu

DE LA CONQUÊTE DE L'ARQOVIE

(db 1415 À 1436)

1. Concile de Coimtaiiee. — Conquête de FArgoTle. — Établissement des bailliaifes eommans.

Robert de Ravière était mort après un règne de dix ans (mai 1410). Sigismond de Luxembourg, frère du précédent roi Wenceslas, élu par une partie des électeurs seulement, eut d'abord deux compétiteurs k combattre, son propre frère Wenceslas que soutenaient encore quelques princes, puis Josse de Moravie. Mais après la mort de ce dernier (1411), Sigismond est reconnu roi, même par son frère, et réunit comme ses prédécesseurs l'unanimité des suffrages. Le nouveau roi se montra favorable aux confédérés dont il confirma les libertés, y compris celles de Glaris. En revenant de l'Italie où il était allé chercher en vain la couronne impériale qu'il ne reçut qu'en 1433, ce prince fit une entrée triomphale à Rerne, dont les bourgeois, les enfants en tête, portant l'aigle impériale à leurs chapeaux, allèrent au-devant de lui. Les magistrats lui ayant présenté les clefs de leur ville. « Reprenez-les, <L dit-il, et gardez-les bien, s Les députés des autres ligues vinrent ^^mplimenter le nouveau roi, en l'honneur duquel on donna desplendi- <]es galas jusque dans les maisons de joie, ouvertes à Sigismond et à sa :suite, selon les mœurs lascives de l'époque (1414). Occupé à rétablir un peu d'ordre et d'unité dans l'Église et l'Empire, Sigismond avait <X)nverti la paix de vingt ans, conclue entre les confédérés et l'Autriche, «en une paix de cinquante ans proclamée à Raden le 28 mai 1412 \

^ Segesser, eidg. Ahschiede de 1245 à 1420, appendice, 342. L'acte commence par -ces mots : « Nous, les bourgmestres, avoyers, landammans, conseils, bourgeois, paysans et les gens en général des villes et pays de Zurich, Berne, Soleure, Lucerne, TJri, Schwyz, Underwald, Zug, la ville et la campagne, Glaris. . • » Soleure, dont on avait rejeté la demande d'admission, est nommée avant Lucerne.

accepté par le duc Frédéric d'Autriche, le traité fut annoncé à son de trompe dans les seize villes autrichiennes de l'Argovie, de la Thurgovie et de la Forêt-Noire, Schaffhouse, Waldshout,Lauffenbourg, Seckingen^ Rheinfelden, Diessenhofen, Baden, Rapperschwyl, Brougg, Bremgarten^ Zofingue, Sursée, Lenzbourg, Mellingen, Aarau et Frauenfeld.

Mais cette paix si solennellement jurée, qui devait durer un demisiècle, ne dura pas trois ans et fut violée par les confédérés sur Tordre même de celui qui en avait été le promoteur, le roi Sigismond. Ce mo* narque, dans le but de faire cesser le schisme qui désolait l'Église, avait convoqué à Constance un concile général formé de quatre patriarches,, trente-trois cardinaux, trois cent quarante-sept évêqueset archevêques, plus de deux mille prélats, prêtres et moines, et plus de quatre cents docteurs et maîtres es arts, représentant toutes les parties de la chrétienté et les cinq nations principales de l'Europe: Allemands, Français, Italiens, Anglais, Espagnols. On y voyait, en outre, des ambassadeurs de presque tous les rois, même de ceux de Pologne, de Suède et de Danemark. Ce concile, pendant les trois années qu'il fut assemblé, fit des choses mémorables. Il commença par déposer les trois papes qui se disputaient la tiare et les remplaça par Martin V, Othon Colonna de Rome.

Dans sa quinzième session, il condamna comme hérésiarques et livra au bras séculier, Jean Huss, fameux docteur de Prague, et son disciple^ Jérôme, qui avaient attaqué dans leurs écrits la papauté, les indulgences, la confession, la communion sous une seule espèce, et qui refusaient de se rétracter. Sigismond avait donné un sauf-conduit à Jean Huss; il le laissa violer sous prétexte qu'on n'est pas obligé de tenir parole aux hérétiques. Jean Huss, après une cruelle détention subie au château de Gottlieben, fut brûlé vif, le 46 juillet 1415; Jérôme, le 30 mai de Tannée suivante. Tous deux subirent leur horrible sort avec un calme héroïque, en invoquant le nom de Jésus. Un bloc de granit de dimension colossale marque, depuis 1 862, la place où Jean Huss et Jérôme de Prague scellèrent de leur sang leurs convictions religieuses.

Le duc Frédéric IV d'Autriche encourut aussi les rigueurs de rassemblée de Constance. Non-seulement il avait refusé à Sigismond de- Luxembourg l'hommage qu'il lui devait en qualité de prince de l'empire, mais il avait pris fait et cause pour Jean XXIII, l'un des papes^ déposés par le Concile. Cité à paraître pour rendre compte de sa conduite, il se borna à envoyer des messages insignifiants. Pour punir sa désobéissance opiniâtre, le concile prononça contre lui l'excommunication majeure. Le roi, de son côté^ le déclara coupable du crime de lèsemajesté envers sa personne et envers l'empire etle dépouilla de ses droits-

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<le souverain et de ses flefs. Tous les sujets de Tempire furent sommés de prendre les armes contre le duc ; la même sommation fut adressée aux •confédérés. Sigismond engagea la ville de Schaffhouse à se détacher du duc, son souverain, et promit de lui rendre la liberté impériale dont -eWe avait été dépouillée par Louis de Bavière, au siècle précédent. Les .f)chaffhousois saisirent avidement cette offre de liberté. Rapperschwyl rsuivit rexemple des Schaffhousois. Jalouses d'obtenir le même avantage. Constance, Frauenfeld, Diessenhofen, Winterthour et presque toute la Thurgovie prêtèrent serment d'obéissance au roi.

Les confédérés, dans le principe, se faisaient un juste scrupule de violer la paix de cinquante ans qu'ils venaient de conclure avec le duc. X.e concile eut beau les absoudre de leur manque de foi, et le roi leur promettre la propriété de tous les pays autrichiens dont ils feraient la -conquête; les députés des Waldstaetten, de Zurich, de Zoug et de Claris, asssemblés en diète, le 30 mars, à Beggenried, répondirent : « Nous ne saurions nous persuader qu'un manque de foi puisse jamais être louable. » Le bourgmestre de Zurich, Henri Meyss, fut envoyé à Sigis- .tnond de Luxembourg pour le prier de se désister de ses ordres.

Berne ne partageait pas ces scrupules. L'occasion lui parut belle pour étendre sa domination et affaiblir la puissance de l'Autriche •dans son voisinage. Cet État réussit à entraîner Zurich, où la grande •majorité se prononce pour la guerre. Aussitôt Berne lève l'étendard *et marche sur l' Argovie avec ses alliés de Soleure, Neuchâtel, Bienne et Neuveville. Il est suivi par Zurich, puis par Lucerne, et enfin par tous les confédérés, sauf Uri, fidèle observateur de la paix de cinquante ans.

A l'ouïe de ces événements, les députés des villes et de la noblesse argoviennes s'étaient réunis à Sursée pour délibérer sur le parti à pren- <]re dans la circonstance. Les villes exprimèrent le vœu d'une alliance perpétuelle avec les confédérés. C'était, en effet, le seul moyen de soustraire l'Argovie à la condition d'un pays conquis. Mais les nobles préféraient avoir un prince pour maître que des bourgeois pour égaux. La -conférence n'eut aucun résultat, et les députés des villes n'avaient pas -encore regagné leurs foyers qu'ils eurent la douleur de voir se déployer Jes bannières des confédérés. Il y eut peu de résistance, sauf à Trostbourg, qui fut ravagé par le feu, et à Wildegg, où les vaillants sires de Hallwyl se défendirent avec vigueur et tuèrent 4 hommes aux Bernois. Ceux-ci choisirent naturellement le meilleur lot et s'emparèrent de 1 7 villes et forteresses (Aarau, Zofingue, Aarbourg, Lenzbourg, Brougg) (avril \ 415). Le château de Habsbourg, berceau de la puissante maison de ce nom, tomba entre les mains de Berne.

Les Zuricois, passant TAlbis, firent jurer fidélité au bailliage de Knonau et au Kelleramt, et les Lucernois aux villes de Sursée et de Béromunster, Meyenberg, Richensee, avec les villages environnants et le^ couvent de Saint-Urbain. Au confluent de la Limmat et de la Reuss, lestroupes des sept cantons se rencontrèrent et firent en commun la conquête de Bremgarten, Mellingen et Baden. Mellingen se défendit pendant, quatre jours; Baden tint plus longtemps,parce que lechâteau dit «leStein, » qui défend cette ville, renfermait une forte garnison, commandée par lebrave seigneur de Mannsberg. Mais le manque d'eau et les machinesde guerre des Bernois obligèrent la garnison de se rendre. L'antique^ manoir fut livré aux flammes. Toute cette campagne s'était faite au nom et sous la bannière de l'empire, l'Aigle de sable (noire) en champ^ d'or (jaune).

Mais pendant le siège de Baden, Sigismond de Luxembourg s'était laissé fléchir par le duc d'Autriche et se repentait d'avoir provoqué l'intervention des Suisses; il envoya l'ordre aux confédérés de lever le siège et de remettre l'Argovie à l'empire (16 mai 1415). Mais les Suissesrefusèrent de se laisser frustrer du fruit de leur prise d'armes, et gràreà quelques milliers de florins, ils obtinrent du roi la confirmation de leurs conquêtes (juillet). Le malheureux Frédéric, connu dès lors sous le nom de Poche vide, fut abandonné de tous ses sujets, hors des braves paysans du Tyrol et de la Forêt-Noire.

Les confédérés n'eurent plus qu'à s'occuper de l'organisation despays conquis. Aucune voix ne s'éleva parmi eux pour demander que^ TArgovie devint libre et formât un État de la ligue comme Zoug et Claris. Berne, Zurich, Lucerne et les autres États confédérés se substituèrent simplement aux ducs d'Autriche, laissant aux pays conquispar eux tous les droits et franchises dont les avait dotés le régime d'Autriche. Sursée, par exemple, conserva son avoyer et son gi'and conseil de 20 membres.

Les pays soumis par tous les confédérés réunis formèrent les bailliages communs, c'est-à-dire appartenant à tous les États confédérés, saur Berne et Uri. Berne fut exclu, parce que ses armes avaient déjà trop étendu son territoire. Uri refusa loyalement de prendre part à un partage qu'il envisageait comme une injustice, et parla en faveur de la restitution. Mais les confédérés se moquèrent de ces honorables scrupules : « Ces goitreux d'Uri, dirent leurs voisins de Schwyz, veulent être plus pieux que les autres; ce sont des originaux, voilà tout. » ils décidèrent que, puisque Uri refusait sa part, Zurich, Lucerne, Schwyz^ Underwald et Glaris feraient gouverner, tour à tour, pendant deux ans^

]es bailliages communs, et que chaque année des députés de ces cantons examineraient l'administration et les comptes de ces préfectures.

L'époque de la conquête de l'Argovie ouvre au peuple suisse des destinées nouvelles et glorieuses en apparence. Occupée jusque-là à défendre son territoire et son indépendance contre un ennemi redouté, la confédération victorieuse et conquérante va prendre rang parmi les États européens. Mais cette gloire et cette puissance, en éveillant au sein des peuples et des États confédérés Torgueil, l'ambition, la cupidité, détruisirent la simplicité, l'union, la loyauté du premier âge, et préparèrent au pays des calamités sans nombre.

« Le nouveau siècle, dit l'historien schaffhousois Gelzer, a commencé avec les conquêtes et les guerres civiles ; il finira par les guerres mercenaires. > « La guerre d'Argovie, dit Jean de Mûller, en foulant aux pieds le principe de TégaUté républicaine, souille la robe d'innocence de la confédération primitive. »

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