FRIBOURG ET LA SAVOIE
son cousin Sigismond, qui entre en marché avec le duc Louis de Savoie, fils d'Amédée VIII, pour la cession de celte ville. Les paysans allemands, d'accord avec les bourgeois allemands aussi du quartier de l'Ange, s'empa-^ renl des portes de la ville dans le but de la livrer à 400 soldats autrichiens de la garnison de Rheinfelden et de faire de Fribourg un simple bailliage des Habsbourg. L'un des conjurés, nommé' Grauser, révèle ce projet. Treize paysans sont saisis et décapités sur la place Saint-Georges, devant l'hôtel de ville; d'autres, condamnés à de fortes amendes (14 février 1452). Salicetti, le gendre de Guillaume d'Avenches, s'était réfugié dans la \ille de ce nom, dont l'ancien avoyer était originaire ; il se croyait en sûreté dans cette ville épiscopale (elle dépendait de révoque de Lausanne) et avait eu soin de faire excommunier les Fribourgeois. Sans respect pour l'immunité épiscopale, et désirant en finir avec cet ennemi irréconciliable, les gars de Fribourg enfoncent les portes d'Avenches, s'emparent de Salicetti et le traînent à la Tour Rouge (1 454) où il sera décapité six ans plus tard. Une sentence analogue fut rendue contre Ulric Techtermann, chef de la conjuration des paysans de 1452 appelée la conjuration de VogeUhaus, du nom du hameau où elle s'était ourdie * .
Trois partis déchiraient la république : le parti de l'Autriche, le parti du gouvernement existant et celui du gouvernement déchu, dont les chefs, Felga en tête, s'étaient réfugiés à Morat. I^ duc Louis de Savoie, jugeant le moment favorable, recommence à presser la ville pour le paiement des sommes qu'elle lui devait depuis le traité de Morat. Les troupes savoisiennes occupent les hauteurs de Bertigny et de Cormanon, qui dominent la ville. Alors l'État de Fribourg, réduit aux abois, se décide enfin à accepter le duc de Savoie pour protecteur et suzerain du pays. Le samedi 10 juin 1452 *, la croix blanche de Savoie est, arborée sur les tours ; le Petit Conseil, les Deux-Cents et la communauté, réunis au son de la cloche à Saint-Nicolas, sous la présidence de Tavoyer Jean Pavilliard, jurent fidélité à leur nouveau seigneur sous la condition expresse qu'il ne pourrait être établi ni forteresse ni maison fortifiée dans la cité. Les Fribourgeois durent renoncer à leur ancienne combourgeoisie avec Berne. Mais deux années après, ensuite d'un jugement arbitral prononcé par les Confédérés, les Bernois obtinrent le
* « Perjusiam causam morti condeninatus, » lit -on dans le Grand livre des Bourgeois de Fribourg à la suite de sa reconnaissance de bourgeoisie et de celle do son père Heinzmann. Une main complaisante avait gratté les mots soulignés.
' Et non en 1450, comme dit M. Cibrario qui parle à tort do dédition volontaire, Segesser, eidg, Abschiede de 1421 à 1477, appendice, 866.
renouvellement de Tantique alliance (18 mars 1454). En échange, Berne restitua aux Fribourgeois la corégence de Grasbourg, perdue dans la dernière guerre.
Le duc Louis de Savoie dut , bon gré mal gré, accepter cet éUit de choses. Sept ans plus tard, les Fribourgeois, forts de l'appui de Berne, s'emparent de deux seigneuries appartenant à des gentilshommes savoyards, celles deVuissens et Châtel St-Denis (1461) sur lesquelles ils avaient des hypothèques*. Le Bailli de Vaud les condamna en vain à la restitution ; le roi de France lui-mêmp intervint inutilement pour ces seigneurs dépossédés. Sous le faible duc Amédée IX, on verra les FribourgeoLs, sans souci de leur suzerain, resserrer encore leurs liens avec Berne (le 12 février 1467) et sous le gouvernenient delà pauvre duchesse Yolande, menacée à chaque instant d'être renversée par ses beauxfrères Philippe de Bresse et Jacques de Savoie, comte de Romont, Berne et Fribourg seront appelés par la princesse à jouer le rôle de médiateurs à Montmélian et à Chambéry, à côté des ambassadeurs de Charles de Bourgogne et du roi Louis XI, frère de Yolande (1471).
S. Alliances des Suisses avee les États Totstns. — Orlgr^ne des services mercenaires. — Conqnéte de la Thnrgovie. — (1460 ft 1470.)
Les journées de Sempach, Nrefels et Saint- Jacques avaient fait connaître en Europe la république militaire des Suisses. Le nom suisse luimême, naguère un objet de dérision pour les partisans de l'Autriche, était devenu glorieux et respecté chez tous les peuples, du voisinage. Une foule de villes et de petits États de la haute Allemagne, soucieux pour leur existence, cherchèrent un point d'appui dans le redoutable faisceau que formaient les États de la ligue helvétique.
Les Appenzellois, déjà liés aux confédérés par un traité de combourgeoisie (Burg- und Landrecht), obtinrent la faveur d'un lien plus étroit par l'acte de 1452 qui leur assurait le rang d'alliés perpétwls (Eidgenossen) de tous les cantons, sauf Berne. Les Vallaisans, d'alliés temporaires, devinrent alliés perpétuels de Berne, Lucerne, Uri et Underwald( 1475). Les villes de St-Gall, Schaffhouse, Mulhouse, RornML, sans cesse en danger de perdre les privilèges attachés à leur rang de villes libres et impériales, vSe placèrent également sous la protection des sept États confédérés, réclamée encore par Strasbourg, alliée de Berne
* Segesser, eidg, Ahschiede de 1421 à 1477, 277.
CONQUÊTE DE LA THURGOVIE. 33 i
depuis un siècle, el toujours aux prises avec son évêque ou avec les nobles du voisinage*.
Deux souverains ecclésiastifjues obtinrent la même faveur. C'étaient le prince-abbé de St-Gall et le prince-évêque de Constance. L'abbé de Saint-Gall, en s'alliant lui-même aux confédérés (liSi), prévenait toute tentative de la part de ses sujets d'en faire autant pour leur compte et de se soustraire à sa dépendance comme Tavait fait Appenzell. Les quatre cantons alliés de ce prélat étaient Zurich, Schwyz, Claris et Lucerne ; ils furent regardés dès lors comme les États protecteurs (Schirm-Orte) de l'abbaye etinvestis à ce titre de plusieurs prérogatives, comme celle de nommer à tour de rôle le commandant des troupes de la principauté.
Le prince-évêque de Constance désirait mettre un terme a l'abus de ces fameux tribunaux secrets connus en Allemagne sous le nom de tribunaux vehmiques (Vehrae-Genclu). La Velwie ou Sainte- Vehme , comme l'appelaient les initiés, était une association de seigneurs et de bourgeois instituée pour protéger le faible et l'innocent contre l'oppression du méchant et du fort. Mais cette institution, qui pouvait être trèsbonne dans le principe, avait singulièrement dégénéré et donnait lieu aux plus graves abus. Tout y était mystérieux et terrible. L'accusé était enlevé de nuit, conduit dans des souterrains ou dans des lieux solitaires, et jugé par des hommes masqués, qui étaient souvent ses ennemis et qui lui donnaient la mort sans admettre aucun moyen de défense. Au \\me siècle, la Sainte-Velime avait des ramifications dans plusieurs parties de la Suisse; Baden, Zurich, Bâle, Saint-Gall, les Grisons comptaient plusieurs francs-juges r^Amtgw^^*. Les confédérés, qui comprenaient le danger de celte société secrète, s'unirent à l'évêque de Constance et à d'autres villes et princes de l'Allemagne pour abolir une institution que l'on n'eût probablement pas osé attaquer lorsqu'elle était à son apogée.
L'alliance des Suisses n'était pas seulement recherchée par les petits Etals. Les puissances du second et même du premier ordre ne dédaignaient pas de la solliciter et se montraient heureuses de l'obtenir: ainsi l'Empire, la Savoie, Milan, Florence, la Bourgogne et la France. En 1454, à la demande d'Amédée IX, fils de Louis, duc de Savoie, venu en personne à Berne pour traiter cette affaire, cette ville lui ac-
* L'aUiance avec St-GaU est de 1456, avec Rothwyl de 1463, avec Mulhouse de 1466 ; celle de Schaffhouso, conclue pour 20 ans, de 1454. Voir le texte de ces alliances dans Segesser, eidg, Absckiede, 875, 878 et 890.
* Archivfûr sckw. Gesch,^ III, 291.
€orda 3000 hommes contre le dauphin Louis de France, qui avait envahi ses États. La première alliance bourguignonne est du 22 mai 1467. Philippe le Bon, duc de Bourgogne et grand ami des Suisses, la forma avec Berne, Fribourg, Soleure et Zurich. Le Capitulât de Milan est de la même année et fut conclu par Galéas Sforza, fils d'un condottiere, ou chef de bandes mercenaires, devenu par usurpation duc de Milan à la place des Visconti.
La première alliance française date, comme nous l'avons vu plus haut, de Tan 1452 et du roi Charles VII que l'empereur Frédéric 111 d'Autriche avait eu Timprévoyance de faire intervenir dans les affaires des confédérés avec l'Allemagne, sans se douter du parti qu'en tireraient ce monarque lui-même et ses successeurs. Dans l'acte qui en fut rédigé en français, les huit États de la ligue suisse y sont appelés pour la première fois les cantons de la vieille ligue de la Haute- Allemagne. Le traité de 1452 est la base de toutes les alliances subséquentes conclues avec la France.
Le nom de canton a donc ainsi une origine exotique et n'est qu'une mauvaise traduction du mot ort (lieu) dont on se servait en allemand pour désigner les divers États de la Confédération. Ce nom n'en a pas moins été adopté dans la suite par les Suisses eux-mêmes et consacré dans le langage officiel *.
L'habitude de courir sous les drapeaux de l'étranger dans un but d'aventures, de gloire ou de fortune, était déjà ancienne chez les Suisses et remonte aux premiers jours de leur histoire. Au Xlll™^ siècle les Visconti de Milan auraient eu, selon quelques auteurs, des guerriers de €e pays à leur solde dans les guerres qu'ils firent aux marquis de Ferrare de la maison d'Esté et au pape Grégoire IX. Au commencement du XV™® siècle, on trouve des Suisses a la solde de plusieurs puissances. Pendant que les uns guerroient dans le Nord contre les infidèles, d'autres sont occupés à combattre les Hussites dans TEst, au
* Dans les eidg. Abschiede ou Recès des diètes de 1421 à 1477, publiées par M. Segesser, on ne trouve nulle part le nom de canton. Cette dénomination dans les Becès ne paraît là que dans le document écrit en français de l'alliance conclue en novembre 1495 et avril 1496 entre le roi Charles VIII et les seigneurs des quentons et anciennes Ligues de la Haute- Allemagne. Eidg. Abschiede de Segesser de 1478 à 1499, 736. Dans les textes latins des alliances précédentes nous trouvons Vill^ et Communitates et patriotœ civitatum oppidorum et lerrarum partiiimque lige vet^ ris Alemane alte (1444, 28 oct., 8 nov. 1452). 807, 866, eidg. Abschiede de 1421 à 1477. Le nom de canton se trouve en revanche dans les Preuves de Commines^ où il €St employé pour traduire le mot partium de Pacte latin- (édition de Bruxelles. 212). Dans la ratification du traité de Charles VII par Louis XI, le mot de canton est employé de la même façon.
service de l'empereur Sigismond et du duc Amédée de Savoie. Déjà, en 1461, la diète de Lucerne se vit contrainte de défendre de courir sous les drapeaux étrangers sans l'autorisation des gouvernements *. Mais le métier de soudard (Reislaeufer, en allemand) était trop agréable et trop lucratif pour être abandonné ainsi. Les alliances avec les princes et le:> villes du voisinage donnèrent au service étranger un nouvel aliment. Une foule de guerriers suisses prirent part a la journée de Seckenheim, où. 2,000 Suisses, à la solde de l'électeur palatin, culbutèrent l'armée de ses adversaires (1462), et à la guerre dii Bien public (1 465), où l'armée du roi de France, Louis XI, comme celle des seigneurs coalisés contre lui, comptait chacune un corps de Suisses armés de piques de 18 pieds de long.
Deux fameux capitaines cueillent leurs premiers lauriers dans ces tristes campagnes où ils figurent en condottieri ou chefs de bandes mercenaires. L'un d'eux, Hans Waldmann, de Zurich, commandait les auxiliaires de l'électeur palatin. L'autre, Adrien de Boubenberg, fils de Tavoyer Henri de Boubenberg, conduisait les auxihaires du comte de Charolais, chef des seigneurs coahsés contre le roi de France et depuis duc de Bourgogne, sous le nom de Charles le Hardi. Un troisième officier célèbre, Jean de Hallwyl, servait sous Podiébrad et recevait de ce vaillant roi de Bohême le collier de la chevalerie.
Une nation si belliqueuse est ordinairement très-irritable. Malheur à la ville et au peuple qui osent lui manquer d'égards, ne fût-ce qu'en apparence. Les citoyens de Constance, ville impériale, voisine et amie des Suisses, en firent l'expérience à leurs dépens.
Au tir de Constance, en 1458, un citoyen refusa de recevoir d'un Luc43rnois un plappart, petite pièce de monnaie bernoise* qu'il qualifia avec mépris de plappart de vaches.
Outrés de cette injure, tous les Suisses quittèrent aussitôt la fête. Quelques jours après, 4000 hommes bloquaient la ville de Constance, qui dut s'estimer heureuse d'en être quitte pour une contribution de 3000 florins du Rhin et les grands dégâts commis sur son territoire (15 septembre). Cette invasion fut nommée la guerre des Plapparts.
En rentrant dans leurs foyers, 300 hommes d'Uri, Schwyz et Underwald demandèrent à la ville de Rapperschwyl le passage et un gîte» Dévoués corps et àme pendant bien des années aux ducs d'Autriche, les citoyens de Rapperschwyl n'avaient guère plus à se louer des procédés
* Segesser, eidg. Ahscliiede de 1421 à 1477, 99. ^ Le plappart bernois était la 29™« partie du florin.
de ces princes que les citoyens de Fribourg. Deux partis s'étaient formés parmi eux, celui des Turcs ou partisans de l'Autriche et celui des Chrétiens ou partisans de la Suisse. Les Chrétiens profitèrent de la présence dans leurs murs des confédérés d'Uri, Schwyz et Underwald pour provoquer la conclusion d'une alliance perpétuelle avec ces trois Etats d'abord et Claris plus tard (septembre 1458).
Ces événements brouillèrent les confédérés avec le duc d'Autriche Sigismond. Ce prince, qui n'avait pas foi à ses armes, fit lancer contre eux les foudres de l'Église. Mais s'étant brouillé lui-même, comme son père Frédéric, avec le pape Pie 11 et l'empereur, il fut, excommunié à son tour. Il se passa alors la même scène qu'en 1415. Les confédérés, dont le pape encourageait maintenant laprised'armes, s'emparèrent de la Thurgovie et la convertirent en bailliage commun des sept États victorieux. La petite ville autrichienne de Wallenstadt et les forts de Nidberg et de Freudenberg tombèrent également entre leurs mains (1460). Winterthour, fidèle à ses princes, avait résisté à tous les efforts des confédérés. Mais le duc Sigismond, contraint par les circonstances, signa la paix avec les Suisses et vendit aux Zuricois pour 10,000 florins ses droits de souveraineté sur cette ville, dernière possession de l'Autriche dans ce pays (septembre 1467). La petite ville de Stein, grâce au protectorat de Zurich, parvint à conseVver sa liberté jusqu'en 1484, où, pour la somme de 8000 florins, elle céda sa propre souveraineté à Zurich.
Les vexations exercées par les seigneurs contre Mulhouse et Schaffhouse, alliées des Suisses, causèrent une nouvelle guerre. 15,000 confédérés rangés en bataille dans la plaine des bœufs (Ochsenfeld), près de Mulhouse, ayant attendu en vain l'armée des nobles, mirent le siège devant Waldshout. Les Bernois, en politiques habiles, désiraient l'annexion à la Ligue helvétique de cette importante place d'armes qui lui eût procuré un boulevard au nord et l'annexion du brave peuple de la Forêt-Noire. Mais de petites considérations et la vénalité, cette lèpre de la Suisse, firent échouer le siège et la grande pensée nationale de Berne. Le duc Sigismond d'Autriche en fut quitte de ce côté-là moyennant la promesse de payer en dix mois 10,000 florins pour l'acquittement desquels il hypothéquait Waldshout et le Schwarzwald (24 septembre 1468).
Cependant, la paix signée à Waldshout eut du moins pour effet de mettre Schaffhouse et Mulhouse à l'abri des attaques de la noblesse et garantit aux Suisses la possession de la Thurgovie. D'autres acquisitions viennent à la même époque arrondir le territoire de quel-
ques Étals confédérés. Déjà, en 1452, Zurich avail racheté le comté de Kybourg; il ajouta plus tard à ses possessions Eglisau et Slamheim; Appenzell s'agrandit du Bas-Rheinthal (1460).
Au temps de la guerre civile de Zurich, puis de celle de Thurgovie, paraît pour la première fois sur la scène, selon la tradition, une des ligures les plus vénérables de notre histoire. Nicolas de Flûe n'est alors encore que simple Rottmeùtei^ ou sous-officier du contingent d'Underwald. Mais déjà l'homme de Dieu et de l'humanité perce dans ce guerrier généreux, qui sauve de l'incendie et de la destruction le couvent de Sainte-Catherine, au siège de Diessenhofen (1460)*.
4. Adrien de Bonbenberg et Pierre Kistler, ou Intte des , seiii^eurs Justiciers et des bourgeois ft Berne. — Union perpétuelle des trois ligues grisonnes* — (1470 ft 1471.)
Les succès des confédérés furent troublés par les dissensions qui survinrent à Berne en 1470, et qui sont connues dans notre histoire nationale sous le nom de « querelles des seigneurs féodaux ou justiciers ( Ttcinghenen-Streit) . »
Voici l'origine de ce différend. En se faisant recevoir bourgeois de Berne avec leurs sujets et vassaux, les d'Erlach, Boubenberg, Diesbach, Wattenwyl, Scharnachtal, Ringoltingen et autres barons n'avaient pas entendu renoncer à leurs fiefs et droits seigneuriaux particuliers , ils continuaient à gouverner leurs baronnies féodales comme de petits souverains, sauf en ce- qui concernait le service miUtaire, la haute justice et les charges publiques pour lesquelles ils dépendaient de l'État.
L'État de Berne, heureux et fier de l'appui des seigneurs et de l'accroissement de son territoire, avait donné les mains à cet ordre de choses. Mais lorsque la ville de Berne eut acquis des Kybourg les droits du landgrave de Petite-Bourgogne (1406) et que l'empereur Sigismond lui eut confirmé ces droits, un avoyer énergique et populaire, Rodoll)he Hofmeister, profita de son consulat de 30 années pour changer cet état de choses, en soumettant les seigneurs aux bannerets ou chefs militaires et politiques des quatres quartiers de la ville, et en instituant dans chacune des quatre juridictions un Freiweibel ou huissier d'Etat chargé de faire exécuter les lois de la répubHque. Toutefois les seigneurs ne s'étaient soumis qu'en partie à cet essai de centralisation, et les
* Toutes ces traditions seraient apocryphes selon M. Rochholz (DU Schweizerlégende vom Bruder Klaus von Flu€\ dont il nous est impossible d ^admettre les procédés de critique exagérée et purement dissolvante. Voir plus loin au Congrès de Stanz.
bourgeois de Berne voyaient avec peine les baronnies féodales continuer à former autant de petits États dans l'État.
A la fin du XV""® siècle, cette tendance à la fois égalitaire et centralisatrice trouva un champion courageux dans la personne de Pierre Kistler, boucher de profession, que ses talents politiques et militaires avaient élevé au rang de banneret et de membre du Petit Conseil'. Comme banneret et à ce titre chef d'une des quatre juridictions de la campagne, Kistler entendait faire observer les lois aussi bien dans les seigneuries librement annexées par leurs propriétaires au territoire de la ville que dans les bailliages acquis par l'or ou le fer de la bourgeoisie.
Les Freiweibel, stimulés par le banneret Kistler, mirent un zèle inconnu jusqu'alors dans leur ministère. A Konolfingen, terre qui dépendait du sire Nicolas de Diesbach, un de ces agents, nommé Gfeller, frappa un magistrat communal qui refusait de reconnaître l'autorité du gouvernement de Berne. Diesbach ayant fait arrêter le téméraire agent, celui-ci en appela au gouvernement de Berne. Diesbach déclina cet appel, comme violant ses droits seigneuriaux, et demanda la suppression des Freiweibel, comme source perpétuelle de conflits entre les seigneurs et la ville. De longs et orageux débats s'élevèrent à ce sujet au sein des Deux-Cents que présidait l'avoyer de Scharnachthal. Kistler, chef du parti de la bourgeoisie, soutint avec habileté et véhémence la cause de rÉtat et celle de l'huissier qui n'avait agi que d'après ses ordres. Le parti de Diesbach et des seigneurs lui opposa Adrien de Boubenberg, fils du pacificateur de 1450, et, depuis, si célèbre lui-même, par son héroïque défense de la ville de Morat contre Charles le Hardi. Un autre magistrat bernois habile et considéré, le trésorier Fraenkli, quoi- <|ue plébéien d'origine et pelletier de profession, penchait pour les nobles, auxquels il trouvait qu'on devait laisser leurs anciens droits en reconnaissance des grands services qu'ils avaient rendus à la ville et pour ne pas violer les conditions sous lesquelles ils avaient été admis dans la bourgeoisie. Cette opinion était aussi celle du chancelier Frickard, l'homme le plus instruit de la république, mais qui était loin d'avoir la courageuse loyauté de son collègue « le Caton de la républi- ([ue bernoise*. »
* Kistler avait servi comme porte-étendard dans le corps commandé par Adrien de Boubenberg dans la guerre du Bien public.
* Expression de Frickard lui-même dans sa chronique, où Phuissier d'État Gfeller lui rappelle Catilina, Kistler et Boubenberg, Annibal et Hannon en lutte dans le sénat do Carthage. Quoique très-instruit pour son temps, Frickard croyait aux présages et à l'astrologie.
Néanmoins, lopinion de Kistler prévalut dans le Grand Conseil; les nobles qui avaient juridiction (Twing und Bann) furent obligés de >e retirer comme parties pendant qu'on jugeait laffaire des Freiiceibel, et tous leurs efforts pour faire remettre la dérision à un arbitrage fédéral à un tribunal neutre ou à celui de l'empereur, que les magistrats de Berne regardaient encore comme leur chef et supérieur, restèrent inutiles*.
Au mois d'avril de la même année (1470), l'élection de l'avoyer vint mettre de nouveau les partis en présence. Les candidats à cette haute magistrature étaient, d un côté, les principaux chefs de la noblesse, Adrien de Boubenberg, Nicolas de Diesbach, Scharnachtal, Ringoltingen. D'autre part, se présentait leur redoutable adversaire, le banneret et boucher Kistler. Le vote se fit, selon l'usage, par mains levées et sans tenir compte du chiffre absolu des votants ; Diesbach eut 15 suffrages, Boubenberg 20, Bingoltingen 30, Scharnachthal 40. Une majorité de 80 voix se prononça pour Kistler, qui fut proclamé chef de la république. A peine installé, celui-ci accueillit de nouvelles plaintes de la part des Freiweibel contre les seigneurs, dont l'un, le sire d'Ergâu, avait jeté à terre l'huissier d'Etat de Jegistorf et lui avait cassé trois côtes.
Kistler fit aussi exécuter une loi somptuaire, rendue peu d'années auparavant et qui proscrivait les robes traînantes et les wsouhers à la poulaine, marque distinctive des dames de haut parage. Les dames nobles, ayant bravé la défense, furent jcondamnées à l'amende et confinées dans leurs terres.
La Confédération, émue au bruit des divisions qui agitaient le canton de Berne, offrit sa médiation. Les députés des 8 cantons, accompagnés de ceux de Fribourg, de Soleure et du Gessenay, parurent à cet effet devant les Deux-Cents à Berne (15 décembre 1470)*. Mais Kistler, qui connaissait le faible des confédérés pour les vaillants nobles de Berne, la repoussa constamment, comme opposée à la souveraineté cantonale '. Là-dessus, les nobles ayant pris fait et cause les uns pour
^ « Wir haben bis jetzt and glauben noch heute den Eayser oder rômischen Kônig als miser haupt und obern. » Discours de Fr&nkli aux Deux-Cents. Twingherrenstreit, 175.
' Segesser, eid. Abschiede de 1421 à 1477, 417.
' « Les nobles, je le sais, disait Kistler, sont agréables aux confédérés; ces derniers « n'apprécient qu'eux entre les Bernois. Ils prétendent même que dans les guerres « contre l'Autriche, contre l'empereur, et dans la guerre de Zurich, ils n'auraient « pu résister sans le secours des cavaliers et de la nobless3 de Berne. » Frickhard, Twingherrenstreit.
HIBTOIBE SUISSE. 22
les autres, Kistler proposa au Grand Conseil de les faire arrêter tons comme des rebelles. Fraenkli s'y opposa et parvint, celte fois, à l'emporter sur l'audacieux avoyer. Cet échec ne fut pas le seul. Le départ des nobles pour leurs terres avait indisposé les artisans de la ville de Berne, les tonneliers surtout, dont les intérêts se trouvaient en souffrance. Des imprécations se firent entendre, et on commença à dire parmi le peuple que « l'on eût beaucoup mieux fait de laisser le boucher Kistler à son étal que de lui confier les rênes de la chose publique. »
Dès lors l'étoile de l'avoyer commence à pâlir, et à l'expiration de sa magistrature annuelle, il fut remplacé par un noble (4471). Kistler disparaît alors pour quelque temps de la scène politique. Il y reviendra pendant la guerre de Bourgogne où il préside plusieurs fois, avec talent, le Grand Conseil de Berne. Toutefois, les efforts du courageux tribun en faveur des droits de l'État et de la centralisation politique n'avaient pas été vains. Les députés des cantons confédérés, choisis pour arbitres l)ar les deux partis, prononcèrent à Kœnitz « que les seigneurs abandonneraient a la ville la juridiction demandée; qu'en revanche on les laisserait libres de se vêtir à leur guise*.
Pendant que la discorde divisait de nouveau une partie des confédérés, les Grisons poursuivaient avec succès leur marche progressive vers l'indépendance. En vain leurs voisins du Tyrol, dévoués à l'Autriche, firent-ils dans leur pays une invasion <:onnue sous le nom de ffiierre des poules, parce que, dans un accès de forfanterie ridicule, ils avaient déclaré ne vouloir laisser la vie à aucun être animé, pas même aux poules; en vain l'évêque de Coire et les seigneurs formèrent-ils une ligue pour anéantir la liberté grisonne. La ligue Noire, comme on l'appe-
' La conduite de l'avoyer Kistler a été très -diversement jugée par les historiens. Tandis que Jean de Muller et d'autres, se conformant aux données des chroniqueurs contemporains Frickard et Tschachtlan, favorables à la noblesse, en font un démagogue vulgaire, le général César de la Harpe a vu, au contraire, en Kistler un digne défenseur des droits de l'État, un véritable patriote. Un patricien bernois, M. de Rodt, et avant lui un autre écrivain de la même classe, M. de Wattenwyl, dans sou ouvrage manuscrit, avaient rendu justice aux qualités morales et à l'intelligence de l'avoyer artisan, « cher à ses compatriotes, vénérable par son âge et son expérience. » Le judicieux Tillier {Gesch. des eidg, freistaates Bern) fait remairquer les vues étroites du bourgeois de Berne, qui veut bien établir l'égalité entre les nobles et les bourgeois, mais qui n'a point la pensée d'étendre cet avantage aux campagnes. M. Gelzer, de Schaffhouse, signale les tendances d'unité, de centralisation auxquelles obéissait, à son insu, le boucher Kistler, tendances qui sont le mobile dominant et le trait distinctif du XV"*® siècle, où tous les grands États de l'Europe s'organisent aux dépens de la féodalité. Le même système de centralisation, poursuivi avec trop de rigueur, perdra quelques années plus tard un des plus grands hommes de la Suisse, Hans Waldmann, de Zurich.