LE BOURGMESTRE ^'ALDMÀ.NN
de Silinen avec des troupes au delà du Simplon. Mais ce fut pour y éprouver une terrible défaite près de Crévola où, selon les chroniques vallaisannes, 800 guerriers dont 500 Vallaisans et 300 Lucernois restèrent sur le carreau, le 28 avril 1487. Le nombre des morts est porté à 2,000 dans une inscription latine placée dans la chapelle érigée par ceux de Crévola. Cette journée néfaste fit pâlir Tétoile de Silinen. Il est réduit à accepter la paix que négocièrent à Domo-d'Ossola les envoyés de MathiasCorvin, roide Hongrie et le landamman Hiirli du Hasli, qualifié de magnanime, habile et prudent dans les actes (2»3 juillet 1487).
Silinen ne fut pas heureux non plus dans ses efforts pour rendre son diocèse indépendant de Tarchevêque métropoUtain de Tarentaise dont il relevait depuis le IX™® siècle*. Il fut cité à Rome et condamné à une amende de 70 écus à payer à la chambre apostolique.
Les querelles continuant entre Vallaisans et Milanais, Silinen songeait à reconquérir le val d'Ossola et leva des troupes dont il prit luimême le commandement. Mais parmi ses propres officiers se trouvait un traître, Georges Supersax ou Auf der Flue, châtelain d'Anniviers qui, gagné par l'or de Milan, paralysa son entreprise. Les troupes de Tévêque furent de nouveau battues près de Crévola. Non content d'avoir trahi son prince, Supersax tournait contre lui les Vallaisans et les Suisses, et levait la Mazze contre le prélat contraint à s'enfuir à Rome, où Supersax le poursuivait de ses accusations. Il lui reprochait entre autres d être vendu au roi de France, en attendant qu'il se vendît lui-même à ce souverain. Inhumain et superstitieux, ce démagogue plein d'audace avait débuté dans sa Châlellenie par faire brûler vifs deux frères sous le soupçon de sorcellerie*.
4. Hans Waldinann, ou essai de centralisation politique et administratlTe il Zurich. — Occupation de Saint-Gall p«r les Confédérés* — Malaise général en Suisse (1484 k, 141>4).
Depuis la guerre de Bourgogne, Zurich était redevenu le plus important des États de la Ligue, et comme le Vorort de la Confédération. C'était au gouvernement de cet État que les envoyés des puissances étrangères s'adressaient ordinairement à leur arrivée en Suisse, et remettaient leurs lettres de créance. Ce retour était dû à la grande influence qu'exerçait sur les alîaires fédérales le bourgmestre Hans Waldmann.
* Gelpke, Kircliengeschichte, II, 558. Le Vallais eut successivement pour métropole religieuse Lyon , puis Vienne en Dauphiné, sous la primauté de laquelle U resta encore quelque temps, même alors qu'il avait pour supérieur immédiat l'archevêque de Tarentaise.
* Furrer, I, 235.
LE BOURGMESTRE WALDMANN. 381
Waldmann est la plus grande figure de Thistoire suisse au XV""*^ siècle. Cet homme célèbre était le fils d'un paysan de Blickenslorff au canton de Zoug, et avait acquis en 1452 le droit de bourgeoisie à Zurich pour la minime somme de 4 florins. Il avait débuté assez tristement, et s'était fait enfermer deux fois au Wellenberg pour inconduite et voies de fait. Tanneur de profession, puis marchand de fer, il quitta son atelier pour se faire condottiere et embaucher des mercenaires à la solde des princes d'Allemagne. Enrichi par un mariage, et anobli sous le nom de sire de Dubelstein, Waldmann mit un peu plus de décence dans sa conduite. Par ses talents et son éloquence, il gagna la confiance des membres de sa tribu. La guerre de Bourgogne porta au comble sa gloire et sa popularité. Le héros de Morat et de Nancy, créé chevalier sur le champ de bataille, se vit successivement élevé aux charges d'édile, de grand tribun (1473) et de bourgmestre (1483). Mais il ne parvint k franchir ce dernier échelon qu'en brisant la famille puissante des Gœldli, dont le chef, l'ancien bourgmestre et chevalier Henri, se vit réduit par Waldmann au rang de simple conseiller; un second membre, Lazare Gœldli, destitué de ses emplois; un troisième, banni du canton.
Élu chef de l'État avec Henri Roust, l'insignifiant collègue de Gœldli, Waldmann trône en roi à Zurich, devient le directeur suprême des diètes et de la politique extérieure de la Confédération. G est à lui qu'écrivent les princes, vers lui que se tournent les ambassadeurs des puissances, lorsqu'ils désirent obtenir des traités de paix, d'alliance ou une levée de mercenaires. Principal auteur du pacte de Stanz, Waldmann Test aussi de VErb-Verein ou traité avec l'Autriche et du Capitulât de Milan, conclu en dépit des Yallaisans, en guerre avec le duc, et du renouvellement de l'alliance française à Lucerne (1483). Le duc de Lorraine lui devait son rétablissement au trône de ses pères et la triste fin de son puissant rival, le duc de Bourgogne.
Choyé par toutes les puissances, le successeur de Broun, selon une coutume dangereuse qui se répandait de plus en plus parmi les magistrats suisses, recevait des pensions annuelles de chacune d'elles'. La France, à l'ambition de laquelle Waldmann avait si indignement sacrifié les intérêts de la nation suisse et les droits de ses alliés bourguignons, la France n'était pas restée en arrière et faisait au redoutable bourgmestre un traitement annuel de 600 livres tournois.
Ambitieux et vénal, cet homme d'État n'avait pas moins en adminis-
^ L'Autriche lui donnait 400 florins, le duc de Lorraine 100, la Savoie et Milan une somme dont on ne connaît pas exactement le chiffre. Bluntschli, Geschichte dei Eepubîik Zurich^ IT, 36.— Vôgeli, Vaierlandische Geschichte, Zurich, 1872.
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tralion et en politique des vues très élevées qu'il essaya de réaliser à Taide d'un club politique, formé de là citoyens influents, parmi lesquels on comptait le savant chancelier Amman, le curé Helfenstein et le conseiller Gérold Ediibach, beau-fils de Waldmann. C'est dans ce cercle d'amis, appelé la société de VEscargot, du nom du lieu où elle s'assemblait, qu'il préparait les lois et ordonnances qui devaient changer la face du canton. En matière pénale, les peines corporelles et la peine capitale remplacèrent l'ancien droit de composition, d'après lequel on pouvait se racheter d'une peine par de l'argent. Les habitants de Regensberg perdirent le privilège dont ils étaient le plus jaloux, celui de pouvoir donner un soufflet pour 5 schillings. En fait de police, des mesures furent prises pour la salubrité des rues, la répression du vagabondage et de la mendicité, et pour assurer la bonne qualité des comestibles. Trouvant le mélange des métiers et de l'agriculture préjudiciable à ces deux grands arts, Waldmann obligea les artisans de la campagne à venir habiter avec les bourgeois. Les campagnards durent vendre leurs denrées et s'approvisionner au marché de la ville. La vente du sel devint un monopole des citadins. En revanche, la production agricole fut encouragée et la vaine pâture interdite. L'État de Zurich manquait d'un arsenal et d'autres établissements d'utiUté publique. Pour se procurer l'argent nécessaire à la fondation de ces édifices, Waldmann établit un impôt foncier considérable, une capitation annuelle de trois schillings, et soumit à un droit de forage comme à Berne (Ohmgeld), l'importation des vins étrangers. Le luxe des repas fut restreint par des lois somptuaires.
D'autres ordonnances furent dirigées contre le service mercenaire \ Mais ceux qui faisaient ces lois avaient eux-mêmes donné le mauvais exemple ; les services mercenaires avaient passé dans les mœurs de la nation; toutes les défenses demeurèrent infructueuses. Ne devait-on pas entendre en pleine diète, le premier magistrat de Schwyz, Rodolphe Reding, le chef de son peuple à Grandson et le petit-fils du grand landamman, justifier le Reislaufen, eu disant : « Les Suisses ont besoin d'une issue* » (1492). Trois siècles et demi après, le mot de Rodolphe Reding était encore celui des enrôleurs.
Les rapports de l'État et du clergé attirèrent l'attention de Waldmann. Il fut défendu au clergé d'acquérir des immeubles et de recevoir
^ Le Reislaufen et les guerres de Bourgogne ont introduit des mœurs étrangères, l'orgueil, la paresse, le mépris des lois. Lois de Waîd^nann.
' « Die Schweizer miissen ein Loch haben. » Anshelm, chroniqueur contemporain, II, 106.
LE BOURGMESTRE WALDMANN. 383
des legs sans le consentement des héritiers. Un aperçu des biens d'Eglise dut être soumis chaque année au gouvernement. On obligea les ordres religieux et les confréries à contribuer à Tembellissement du Grand- Moûtier. Waldmann saisit habilement l'occasion du renouvellement de Talliance des Confédérés avec le pape Innocent VIII pour négocier un concordat, qui garantissait à l'État de Zurich la position qu'il avait prise a l'égard du clergé (1486).
La constitution cantonale subit aussi quelques changements. Contrairement à l'ordre de choses établi par Broun et modifié en 1393, mais d'accord avec les vœux émis à plusieurs reprises par les chefs des tribus *, Waldmann réduisit à six les treize places occupées par les constables dans le petit conseil ; en même temps il excluait ces familles nobles des fonctions tribunitiennes et rendait ces dernières inamovibles.
Toutes ces réformes ne purent s'accomplir sans créer beaucoup d'ennemis à leur auteur au sein du clergé, de la noblesse et même parmi le peuple, dont le bourgmestre n'avait respecté ni les usages, ni les anciennes franchises. Ébloui par le pouvoir, Waldmann gouvernail plutôt avec l'orgueil d'un prince qu'avec la simplicité d'un magistrat républicain. Il s'entourait d'hommas déconsidérés, de femmes perdues, et punissait cruellement, de la mort même parfois, les paroles de blâme que faisait naître sa conduite déréglée et tyrannique. Une conjuration se forma contre le bourgmestre, dans les rangs de la noblesse. Aux GœldK se joignirent un Schwend, un Escher, Jean Meyer de Knonau et son fils Gérold. Ces ennemis de Waldmann tenaient leurs conciliabules sous la voûte de la chapelle Saint-Nicolas, au cloître des Dominicains. Les conjurés s'engagèrent à employer tous les moyens pour exciter la jalousie de^ magistrats des autres cantons contre le bourgmestre, et à miner son crédit au dedans en le poussant à des actes impopulaires.
Un événement vint servir à souhait les projets des réactionnaires. Cet événement fut le supplice du héros de Giornico, Frischhans Theihg. A son retour de la campagne d'Italie, Theilig, qui avait sur le cœur la singulière retraite de Waldmann, avait lâché dans une auberge de Soleure ce propos imprudent: « Waldmann est un traître; grâce à lui, la bannière de Zurich n'est plus qu'une besace de mendiant. » Croyant ce propos oublié, ou l'ayant oublié lui-même, Theilig se rendit à Zurich pour son commerce de toiles. Aussitôt il y est arrêté et jeté au Wellenberg. Le gouvernement de Lucerne réel ime la mise en liberté de son grand citoyen, le vengeur de l'honneur national à Giornico. « Fût-il
' Y OIT les Extraits du Meisierhuch dans V Indicateur d^ histoire suisse y 1855, p. 13.
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plus grand qu'une tour, répond aux envoyés lucernois le vindicatif bourgmestre, il faut qu'il tombe. » Quelques jours après, Tbeilig, condamné à mort parles deux conseils, réunissons la présidence de Waldmann, est conduit du Wellenberg sur le marché aux poissons, où il a la tête tranchée comme un malfaiteur (21 septembre 1487).
Tel était l'ascendant de Waldmann sur les Confédérés, que le gouvernement lucernois ne prit aucune mesure énergique pour venger la mort de son plus noble citoyen ; il se borna seulement à ne pas se faire représenter aux premières diètes qui se tinrent à Zurich. Il accepta assez facilement les excuses que le gouvernement zuricois lui fit offrir par quelques magistrats. La veuve de Theilig fut moins accommodante. Toutes les fois que la diète se réunissait à Lucerne, elle poursuivait de ses plaintes et de ses invectives les députés zuricois: « Rendez-moi mon mari, que vous avez assassiné contre toutes les lois de Dieu, de l'honneur et de la justice: y> Le gouvernement lucernois eut beau sommer la veuve du héros de Giornico et ses parents de laisser en paix les Zuricois: ils continuèrent leurs imprécations contre Waldmann et ses amis, en y ajoutant une chanson aussi injurieuse à ce dernier que glorieuse pour la victime'.
Ébranlé dans la Confédération par cet acte inique et cruel, le crédit de Waldmann se perdit dans son propre canton par de nouvelles ordonnances, dont Tune défendait les réunions de plaisir de plusieurs paroisses à la campagne, et l'autre enjoignait de tuer les chiens de garde des fermes comme nuisibles à la chasse et à la culture de la vigne. Waldmann avait d'abord refusé son consentement à cette mesure impopulaire. Mais Henri Gœldli et ses partisans dans le conseil surent le lui arracher, en prenant le masque du bien public et en faisant appuyer la proposition par quelques pétitions venues de la campagne. Mais lorsque les agents de Waldmann, le conseiller Jean Meyss à leur tête, se rendirent dans les communes pour présider à cette boucherie, un véritable désespoir s'empara des paysans zuricois. A Mettmenstetten, 550 pèras de famille se réunirent en armes dans une prairie, tenant leurs chiens en laisse, prêts à tuer quiconque essaierait de leur enlever les fidèles gardiens de leurs demeures et de leurs propriétés. L'ordre du bourgmestre n'en finit pas moins par être exécuté dans tout le pays, excepté dans le bailliage de Knonau. Mais une sédition violente éclata sur les bords du lac. Conduits par un maître tisserand, Rellstab, de Meilen, et un paysan nommé Muggern, les insurgés cernèrent la ville (4 mars 1 489) et dési-
* Théodore de Liebenau, Frischhanz Teiîling und der Rickiébrief von Luzem vom 2à Juni 1489-
LE BOURGMESTRE WALDHANN. 385
gnèrent cinquante commissaires pour exposer leurs griefs. Plus soucieux de leur dignité que du vœu des campagnes, les gouvernants réclamèrent l'intervention des États confédérés, en s'appuyant sur le Convenant de Slanz. Une médiation eut lieu et un accommodement équitable fut conclu avec lassentiment de Waldmann, qui se porta même avec son ami, le tribun Oehn, garant des concessions faites aux campagnards. Mais l'orgueil reprenant le dessus avec le retour de la tranquillité, Waldmann eut la mauvaise foi d'altérer le texte de la convention signée avec les mécontents; il y fit insérer « que c'était à l'humble prière des campagnards «c et pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge que messeigneurs « avaient daigné révoquer ces lois. » Cela fait, Waldmann, comme pour braver l'opinion, partit pour les eaux de Baden avec quelques compagnons de débauche.
Un nouveau soulèvement éclate alors plus terrible que le premier . Une partie de la bourgeoisie à laquelle les Gôldli et les moines ont réussi à persuader que le bourgmestre voulait livrer la ville à l'empereur, après le massacre préalable des 60 citoyens les plus dévoués à la Confédération, fait cause commune avec les insurgés (31 mars)*.
Accouru de Baden en toute hAte pour calmer l'effervescence populaire, Waldmann voit massacrer sous ses yeux son fidèle huissier Schneevogel, triste présage de son propre sort. Sans perdre courage cependant, et refusant de fuir comme le lui conseillaient ses amis, il se rend le lendemain, 1®^ avril, de tribu en tribu, les harangue, et déjà il avait regagné les trois tribus des Charpentiers, des Bateliers et des Tanneurs, lorsque la cloche du tocsin, mise en branle pai* ses ennemis, appelle le peuple à l'hôtel de ville. Waldmann y court aussitôt. Le conseil réuni aux députés des cantons, arrivés la veille de Schwyz, délibère sur le parti à prendre dans ces conjonctures. Mais une multitude furieuse cerne l'hôtel de ville, aux cris répétés àe: A bas Waldmann et ses douze! A bas les scélérats t Une chose pouvait encore sauver Waldmann et ses partisans: l'intervention énergique des représentants fédéraux. Le pacte de Stanz faisait un devoir à ces derniers de menacer les rebelles d'une punition exemplaire et d'une occupation immédiate du canton par les troupes fédérales. Waldmann lui-même réclamait celle détermination au nom de l'honneur et des serments prêtés. Mais secrètement jaloux du bourgmestre, l'avoyer Louis Seiler, de Lucerne, magistrat d'ailleurs cupide et sans conscience, parla mollement au peuple et
1 Strickler, Lehrb. der Schtceizergesch., zweite Âusgabe, Zurich (OreH undFûssli, 1874), 1 15. — Liebenau, Niklaus Ring von Luzern und Melchior Buss, 18. Du même, Theiling und der geschtoome Brirfvon Luzern»
HI8T0IBE SUISSE. 25
38!) LE BOUEGMESTRE WALDMAN.N.
finit par lui promettre la punition des gouvernants coupables *. Un instant après, au milieu des imprécations delà multitude, Waldmann et ses adhérents furent conduits au Wellenberg; un gouvernement provisoire de soixante membres s'établit le même soir sous la présidence de Lazare Gœldli, le principal instigateur et le chef de la révolte.
Mais les insurgés de la campagne, campés au nombre de 8000 devant les portes de la ville, d'où ils se faisaient apporter du vin et des vivres, au compte du bourgmestre, demandaient la tète de ce magistrat.
Le 6 avril, Gœldli et les soixante nouveaux gouvernants se réunirent pour porter la sentence. Bien que composé en grande partie des ennemis de Waldmann, ce tribunal n'eût pas été unanime à prononcer la mort, si l'on n'eût aposté de faux témoins pour déclarer qu'une armée autrichienne s'avançait pour délivrer le bourgmestre déchu. Sous l'impression de ce faux bruit, l'infortuné Waldmann fut appliqué deux fois à la torture, mais bien que la question ne lui eût arraché aucun aveu, il n'en fut pas moins condamné à mort et exécuté devant les portes de la ville pour l'édification du peuple des campagnes (6 avril 1489). Sur l'échafaud, Waldmann garda la plus noble constance. On croit que s'il eût parlé à la foule émue qui l'environnait, il eût obtenu sa grâce. Mais son confesseur, nommé Erhard, avait exigé en expiation de ses fautes qu'il reçût la mort sans faire son apologie. Il se contenta de prononcer quelques paroles : « Dieu te protège, ô Zurich ! ma cité bienaimée, et te préserve de tout mal 1 » Il demanda aussi |)ardon aux assistants et les conjura de s'unir à lui pour dire à haute voix le Pater. « Dieu soit béni, dit-il, qu'il y ait tant d'hommes ici pour implorer Dieu avec moi ! » Sa dépouille sanglante reçut la sépulture au Fraumûnster.
A peine le drame sanglant était-il terminé que la nouvelle d'une intervention autrichienne fut démentie par ceux-là mêmes qui l'avaient répandue. Cela n'empêcha point la vengeance populaire de s'exercer encore sur plusieurs partisans de Waldmann, dont les têtes roulèrent sur l'échafaud comme la sienne '. D'autres se dérobèrent par la fuite au supplice.
* « Qui voulez-vous ? » demanda au peuple d'une fenêtre de l'hôtel de ville « Tavoyer Seiler de Lucerne. — « Nous voulons Waldmann, Oehn, Binder, le « greffier Ammaun et le geôlier de la prison Bleuler. » Rentrant alors : « C'est vous « qu'ils demandent, » dit Seiler au bourgmestre. Tranquille, Waldmann se remit « aux mains des Confédérés. Ses amiale suivirent, prisonniers comme lui. » Vnllieniin^ Histoire de la Confédération sume^ I, 295.
* Le grand tribun octogénaire Wydmcr, les tribuns Schurter, Oehn, Ulrich Ziegler. Parmi les partisans de Waldmann déposés comme conseillers et tribuns, fij^airent des Keller, un Blun'schli, u i Werdmuller, un Wyss, le bourgmestre Kost et Gérold Edlibach, mais ces deux derniers recouvrèrent leurs emplois. Vôgeli, Vuterkindische Geschichte, 216.
Lt BOURGUESTRE WAI.DMANN. 387
Les passions de la multitude une fois déchaînées, il est difficile de les contenir. Le nouveau gouvernement, flétri dans lopinion sous le nom de gouvernement comu (Horn-Rath), à cause de son inhabileté, ne put parvenir à rétablir Tordre. Le sang coula de nouveau sur Téchafaud, et cette fois ce fut le sang des ennemis du bourgmestre, celui de Hess «nlre autres, Tassassin de Schneevogel, qu'on arracha de force de lasile <lu Fraumûnster. La Confédération dut intervenir pour la troisième fois, et parvint enfin à conclure une convention entre la ville et la campagne^ qui assurait à la première sa souveraineté sur le pays, à la seconde la liberté d'industrie, le choix de ses préposés et la faculté d'adresser des représentations à l'autorité. L'ancienne constitution fut rétablie en 4498 avec les modifications qu'y avait faites le fameux bourgmestre. Mais les campagnards ne songèrent point à se faire représenter euxmêmes au sein du Grand Conseil : « heureuse innovation qui, dit M. « Bluntschli, eût épargné par la suite bien des maux à la république. » €ette convention prit le nom de Compromis de Waldmann * (Waldmann's- Spruch). On ne jugea pas à propos de soumettre la convention ou constitution de 1498 à la sanction de l'abbesse du Fraumûnster l'ancienne souveraine, comme on l'avait fait en 1336.
La chute de Waldmann fut suivie de près de celle du bourgmestre Ulric Varnbûhler , qu'un écrivain appelle le Thémistocle de Saint-Gall, ei qui s'était vaillamment comporté dans la guerre de Bourgogne. La vieille querelle des bourgeois de Saint-Gall avec leur prine^-abbé s'était ravivée avec une nouvelle force. Las d'une lutte de trente années, l'abbé Ulric Rœsch résolut de quitter cette ville remuante. Il fit construire un cloître magnifique à Rorschach, qu'il avait choisi pour lieu de sa résidence. Les bourgeois de Saint-Gall virent avec jalousie et colère les travaux et préparatifs qu'on faisait à Rorschach. Craignant de perdre la source de leur prospérité et de leurs richesses, ils se soulevèrent, ayant Varnbûhler à leur tête. Les Appenzellois, mécontents du prince*abbé qui avait obtenu l'autorisation de racheter le Rheinthal par ses habiles manœuvres auprès de l'empereur Frédéric III, s'associèrent aux Saint- Gallois. Une bande tumultueuse, composée de bourgeois, de campa-
^ Bluntschli, Gesch, der Eeptibîik Zurich, II, 80. Le compromis de Waldmann «si analysé en détail dans ce remarquable ouvrage. Voir aussi pour l'histoire de Waldmann la biographie qu'en a donnée Jean Henri FUssli, l'ami de Jean de Mul- 1er. Le gouvernement de Zurich, pendant les trois siècles qui suivent la constitution revisée de 1498, se compose d'un Grand Conseil de 212 membres, d'un Petit -Coilseil composé de 24 conseillers proprement dits, et de 24 tribuns, à leur tète trois grands tribuns, d'un Conseil secret formé des deux bourgmestres et des trois l^rands tribuns-
388 LE BOURGMESTRE VARNBUHLER.
gnards et d'Appenzellois, démolit en un jour le palais de Rorschach (28 juillet 1489).
Le prince-abbé fit excommunier les rebelles par le pape et requit le secours des quatre cantons protecteurs de Tabbaye, Zurich, Schwyz» Claris et Lucerne (1490). Mais ceux-ci, travaillés par Varnbùhler, qui qualifiait l'abbé de partisan de Waldmann, ne se pressaient pas d'agir. Les Saint-Gallois en profitèrent pour former une alliance perpétuelle avec Appenzell et vingt-cinq communes delà campagne. Varnbùhler se flattait d'attirer aussi la Thurgovie et de fonder ainsi un État indépen dant une confédération nouvelle dans la Suisse orientale.
Le bourgmestre de Saint-Gall avait pour second et auxiliaire de sa politique le rusé et \iolent landaraman appenzellois, Hermann Schwendiner. Mais l'abbé Ulric Rœsch avait réussi à mettre dans ses intérêts Waldmann de Zurich et l'avoyer Fehr de Lucerne. Même après la chute du premier, le canton de Zurich agit sous cette influence et les quatre cantons protecteurs prirent fait et cause pour l'abbé. A la nouvelle que ce dernier était assiégé dans son palais de Rorschach par les conjurés, les Confédérés, au nombre de 16,000, marchent au secours du prince-abbé. Le.s Appenzellois effrayés se renferment dans leurs montagnes (8 février 1490)*. La ville de Saint-Gall, affaiblie par la désertion d' Appenzell, oppose une résistance inutile aux Confédérés ; elle dut ouvrii' ses portes et subir les traités onéreux de Rorschach et Saint-Fiden. Ces traités lui laissaient ses droits de ville libre, mais l'obligeaient à payer 13,000 florins et faisaient du Rheinthal, enlevé aux Appenzellois, un bailUage sujet et commun des Suisses, comme la Thurgovie.
Quant à Varnbùhler, accusé de trahison, comme il arrive aux chefs malheureux, il avait été obligé de fuir avant l'entrée des Confédérés. Il se réfugia à la cour impériale de Vienne, d'où il chercha en vain k se faire rendre ses biens confisqués par ses compatriotes. Le landamman Schwendiner éprouva un sort analogue et fatigua, sans plus de succès, pendant vingt-cinq ans, le Kammergericht ou tribunal de l'empire devant lequel il ne cessait de citer ses compatriotes *. La ville de Saint- Gall, comme celle de Zurich, après la mort de son bourgmestre, fut encore agitée pendant plusieurs années par des mouvements révolutionnaires. L'une de ces émeutes se termina par la condamnation de six des conjurés qui portèrent leurs têtes sur le billot; elle a reçu dans l'histoire de cette petite république le nom de fol jeudi (unsinniger Donnerstag),
* ZeUweger, Geschkhte von AppemeU, II, 196. — Henné (Anton), SckweizerchroniLr I, 706. — Henné (Otto), Oeschichie des Schweizervolkes, ï, 525. ' Segesser, eidg, Ahsckiede de 1478 à 1498, 339 et suiv.
TENDANCES ANARCHIQVES. 389
40 février 1491. A Lucerne, où le gouvernement s'était montré si peu ému du sortdeTheilig, un mouvement populaire s'opérait pour le venger. Sous l'influence de deux agitateurs, Junteler et Wildbang, la commune décida de faire des perquisitions à Zurich pour savoir si quelques Lucernois n'avaient pas trempé dans sa condamnation. Le gouvernement était chargé de demander qu'on mil à la question l'ami intime de Waldmann, le chancelier Ammann. Le même mouvement produisait aussi un changement dans la constitution. La lettre jurée de 1489 défeiidit aux magistrats de faire la paix ou la guerre, de mettre un impôt ou de faire une acquisition de territoire sans la bourgeoisie.
Toute la Confédération était en proie aux mêmes tiraillements et au même malaise.
Pour faire cesser cet état de choses, Schwyz proposa un remède qui était pire que le mal. Il voulait qu'on déclarât « dissoutes toutes les constitutions cantonales. » Le banneret bernois, Nicolas Zur-Kinden, parvint à faire rejeter en diète ce projet anarchique sous lequel se cachait l'inimitié des États campagnards pour les Etats-villes (1492). Des dispositions hostiles se trahirent encore dans les menées séparatistes du Gessenay qui cherchait, comme-l'Entlibouch, à se rattacher aux vallées forestières. Berne sut, comme Lucerne, déjouer les plans secrets des Waldslaetten. Ces derniers, Uri surtout, tourmentés par un esprit de jalousie et d'agrandissement, cherchaient à se dédommager de Texiguité de leur territoire par toutes sortes d'expéditions aventureuses et contraires au droit des gens. La Diète fit entendre sans succès la voix de la justice. La Savoie fut indignement rançonnée par de nouvelles bandes de h folle vie, à la tête desquelles les frères Wolleb, d'Uri, se signalaient par leur audace. Neuchâtel fut menacé d'une semblable visite, sous prétexte que le souverain de ce [)ays, Philippe de Hochberg, était partisan <lu feu duc de Bourgogne. Deux fois Berne et Soleure durent envoyer des troupes pour protéger ce pays allié et qui avait si bien mérité des Suisses dans les guerres contre la France et la Bourgogne (1492 et 97).
Des attentats analogues au droit des gens aliénèrent aussi aux Confé- <lérés la ville de Constance. Les bourgeois de cette ville étaient grands amis des Confédérés et la question de les recevoir dans l'alliance perpétuelle au même titre que SchalThouse, Rothwyl et Sainl-Gall fut posée à la diète de Schwyz (17 mai 1496). Sept cantons se montraient favorables à cette admission. Mais les mauvaises dispositions des Etats d'Uri, Zoug et Underwald qui, après avoir rançonné Constance et exlor-