‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 3)Chapitre 57 sur 77 · MATTHIEU SGHINNER, CARDINAL DE SION · texte numérisé non relu

MATTHIEU SGHINNER, CARDINAL DE SION

la puissance française dans la péninsule ' (6 juin 1513). Les Français y perdirent 8,000 hommes; les Suisses 1500, parmi lesquels plusieurs Lucernois du nom de Pfyffer. Louis Tschoudi de Glaris qui avait, contrairement à l'avis des autres chefs, fait donner la bataille, y acquit une grande gloire et l'estime des ennemis. « C'est ainsi, s'écria, en racontant cet événement, ThistDrien et homme d'Etat contemporain, Guicciardini, « c'est ainsi qu'à la grande honte de tous les autres peuples, « tout l'honneur de cette campagne devait revenir, non aux Français, ff non aux fantassins allemands, non aux armes espagnoles ou véni- < tiennes, mais uniquement aux soldats suisses, qui eurent à soutenir ff tout le poids des armes françaises. Mais, poursuit le même historien, « les Suisses en combattant pour l'amour du gain et pour le compte « d'autrui, perdirent le fruit de leurs victoires et l'occasion de dominer « sur l'Italie. »

Le rôle européen des Suisses avait commencé avec les guerres de Bourgogne. La bataille de Novare marque le point culminant de ce rôle et de la grandeur militaire des Confédérés, surnommés, dit M. Micheiet, les GHATiEURS DES ROIS. Dans celte période de nos annales, un homme occupe la place principale et domine la scène: cet homme est le prélat vallaisan ou cardinal de Sion, Matthieu Schinner, dont nous racontions les hauts faits aux pages précédentes.

Ridiculement loué par les uns, qui l'ont comparé à Nicolas de Flûe, à Winkelried, Schinner a été rabaissé par d'autres, qui en ont voulu faire un démagogue vénal*. En dépit de ces exagérations, en dépit de ses vices et des actes odieux commis par les siens et lui-même en ItaUe, à Fribourg et dans le Yallais, le cardinal de Sion demeure Tune des plus spirituelles et des plus grandes figures de notre histoire. Comme homme d'État il est comparable aux plus habiles ministres de son temps, à Wolsey, Amboise, Ximenès, Gurk, mais à bien des égards aussi c'est un trop digne contemporain de Louis XI, des Borgia et de Machiavel *.

* A Novare se signalèrent parmi les chefs Nicolas Kunrad, de Soleure, le capitaine bernois, Benoit Weingarten et Erni de Winkelried , descendant du héros de Sempach. Un vaillant et rusé officier suisse, dont les chroniqueurs italiens font à tort le général des Suisses, Jacques Muti, d'Uri, tomba dans cette journée, ainsi que Benoit Weingarten.

' M de Bons, écrivain vallaisan, voit avec raison en Schinner le Suisse qui a exercé le plus d'influence sur les destinées de l'Europe. Beaucoup d'écrivains, Zschokke, entre autres, n'ont saisi que le côté sombre de cette vie et l'ont entièrement sacrifiée à Supersax.

' On voit par une lettre du cardinal Schinner à l'agent milanais Stampa qu'il n'aurait pas mieux demandé que d'être débarrassé de son rival et cnneiAi personnel

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Schinner était né en 4456 de parents pauvres au village de MuhKbach, paroisse d'Ernen, dans le dixain de Conches '. Étudiant, il se vit réduit à chanter pour vivre, sur les places publiques de Sion, de Zurich, de Berne et de C6me, où il (it successivement ses études et s'éprit d'un vif enthousiasme pour les anciens, Virgile et Horace surtout II était curé de son lieu natal, lorsque ses rares talents et la protection de George Supersax, qui fut plus tard son plus implacable ennemi, le placèrent sur le siège épiscopal à la place de son oncle (149U).

L'évêque de Sion, comte du Vallais, était alors un personnage important en Europe par la facilité qu'il avait de fermer et d'ouvrir à volonté cette porte de l'Italie. L'avant-dernier évéque, Jost de SiUnen, avait usé de cet avantage en faveur de la France. Un instant indécis entre Louis XII et Jules II, Scbinner se décida pour ce dernier, et deux pensées remplirent dès lors sa vie d'homme politique et de prince de l'Église : « Arracher le Vallais à l'influence de la France, du sire Georges de Supersax et des autres seigneurs dévoués à cette puissance; en même temps, seconder les efforts que faisait Jules II pour chasser les Français de la péninsule et y établir la suprématie temporelle du Saint-Siège. »

A ces deux pensées, Schinner sacrifie tout, et comme Taigle des Alpes, dont il a le regard perçant, il guette sans cesse de son château de Majorie l'occasion favorable où il pourra se précipiter sur son ennemi et accompUr les projets qu'il médite pour lui-même ou pour l'Église. L'instant venu, il s'élance, tantôt la pique en main, tantôt revêtu de ses ornements sacerdotaux, selon les circonstances. Aux foudres religieuses et guerrières, il sait aussi joindre celle de son éloquence acérée et entraînante, c Ce soldat tondu, disait le roi de France, m'a donné plus de besogne avec sa langue que les longues piques de ses compatriotes, i^

Jules II, qui avait deviné tout le parti que Ton pourrait tirer du génie et de l'ascendant de c^t homme, lui avait donné, comme nous l'avons dit plus haut, le chapeau de cardinal, le premier et le seul qui

Ottaviano Sforza, évéque de Lodi. Le cardinal reproche à cet agent de n'avoir pas profité de la présence du prélat à sa table pour l'expédier dans l'autre monde. La lettre du cardinal, jointe au recès de Luceme après la diète de Zurich de mari 1521, porte la date du 22 février 1521 et venait de Worms où Schinner était allé rejoindre l'empereur. Voir Strickler, eidg, Abschiede de 1521 à 1523, 16. La haine du cardinal pour l'évêque de Lodi remontait à plusieurs années et s'explique entre antres par ce fait qu'à la diète de Zurich (4 avril 1513), Sforza avait accusé Schinner d'avoir gardé 100,000 du ats pour lui des 500,000 qu'il avait reçus pour foire la guerre à la France. Segesser, eidg. Abschiede de 1500 à 1520, 703.

^ Par une distraction étonnante, M. Michelet fait naître Schinner à La Rochelle. Mstoire de France^ V, 32.

MATTHIEU SGHINNER, CARDINAL DE SIQK.

ait couvert un front suisse'. Léon X montra d'abord à Schinner la môme faveur. Pour lui complaire, il affranchit à perpétuité l'évêché de Sion de la tutelle métropolitaine de Tarchevêque de Moûtiers en Tarentaise*.

Il faut le dire à la louange de ce dernier, qu'au milieu de ses préoccupations ambitieuses, entouré des nations diverses et rivales qui formaient l'armée de la sainte-ligue, il ne perd jamais de vue riionneur national ; dans les camps et les cérémonies publiques, il veut que ses compatriotes aient le pas sur tous les autres peuples. Ce sentiment national qui animait le cardinal de Sion a été reconnu par un écrivain bernois^ d'ailleurs très peu favorable à la politique et à la personnalité du prélat, qu'il place tout uniment en enfer, le rigide et loyal chroniqueur Anshelm.

Par ses faits et gestes comme préfet et comte du Yallais, Schinner mérite certainement le jugement sévère qu'a porté sur lui Ânshelm. Plusieurs milliers de personnes moururent sans confession et sans sépulture à la suite de l'excommunication lancée à Rome à l'instigation du cardinal de Sion. George Supersax, cité à comparaître dans la ville éternelle, y subit une détention d'une année dans les cachots du château St-Ange, et ceux de ses adhérents qui y avaient été cités avec lui, parmi lesquels plusieurs vieillards octogénaires, y moururent de misère ou sous la hache du bourreau. Pendant ce temps les frères du cardinal, Pierre, Gaspard et Jean, opprimaient leurs concitoyens du haut des forteresses ou ils s'étaient retranchés. Pour racheter tant de choses odieuses, il ne sera pas trop ' de quelques œuvres d'utilité publique, de bienfaisance privée et de constructions monumentales, comme l'agrandissement des bains de Louëche, l'embellissement du palais de la Majorie orné de peintures et de statues, et les libéralités accordées aux artistes, aux hommes de lettres et aux réformateurs eux-mêmes pour lesquels Schinner montrait, comme Érasme, une prédilection marquée au commencement de leur entreprise^.

^ Le cardinal Duperron, né à Orbe, n'est Suisse que de naissance. Il en est à peu près de même du cardinal Jean d'Estavayer (1349), dont ou voit le portrait dans la maison Moliondin à Soleure. On ne peut appeler Suisses les cardinaux de Genève.

' Farrer, UrkunéUn, III, 308. Schinner avait fait valoir habilement la différence de langue, Péloignement et la nécessité de passer par les terres du duc de Savoie, partisan de la France.

• Furrer, Histoire du Voilais^ I, 256. — Hidber, MaUheus Schinner und Giorg aufder Fiûe^ 1859.

* Lettre de Cervinus à Zwmgli, 23 janvier 1521. ZwingUi Epist., TU, 163. < Je « ne connais pas personnellement le cardinal, ne l'ayant jamais vu, dit ce correspon-

4i0 INVASION EN FRANGE.

< Le cardinal t'aime, écrivait Hédion à Zwingli, parce que tu es un < homme évangélique et que tu oses dire de dures vérités aux gens « timorés*. » Un ami de Luther, le réformateur Capiton, informait ce dernier que Schinner était tout disposé à lui ménager un asile*. Aussi certains prêtres violents ne se génaient-ils pas pour le traiter, en compagnie d'Érasme, de coquin et de scélérat. Mais à l'exemple d'Érasme, dont il partageait les tendances de réforme modérée, Schinner n'hésita pas à se détacher du mouvement quand il le vit tourner à la séparation complète et aux tourmentes populaires.

s* SonlèTement popalaire. — IiiTasioii en France* — Bntetlle de Marignan et paix perpétnelle avee la Franee.

. Le sang de i,500 Confédérés fumait encore dans les champs de Novare, que déjà le parti français recommençait à s'agiter en Suisse. Parmi les partisans de Louis XII figurait le banneret bernois HetzeL Son fils, Jean-Rodolphe, sans écouter ni les ordres de la diète, ni les supplications de son père, lève un corps de plusieurs cents hommes et les conduit au roi. Le départ de œ condottiere (Reislaufer) fut le signal d'un soulèvement populaire très dangereux et qui éclata dans plusieurs cantons à la fois. On en voulait surtout aux distributeurs de l'argent de France, que dans son vert langage le peuple appelait des mangeurs d^écus (Kronen-Fresser). Deux gouvernements, ceux de Zurich et de Soleure, en furent quittes pour la destitution de quelques-uns de leurs membres. Mais à Berne et à Lucerne, le sang de plusieurs conseillers coula sur l'échafaud. A Lucerne, l'avoyer Pétermann Fehr, l'homme le plus influent de son canton, avec Jacob Bramberg, expia dans de cruelles tortures le tort d'appartenir au parti français, et perdit ses honneurs qu'il recouvra néanmoins peu de temps après, en dépit de sa vénalité et au grand sc^andale de la diète de Zurich. Le banneret Hetzel, qui avait échappé aux mains des campagnards bernois, fut arrêté à Olten par ceux de Soleure, et mis à mort, après avoir subi las traitements les plus horribles. Deux autres mangeurs d'écus, les capitaines Michel Gla-

« dant de Zwingli. Mais je tiens de Jean Heer, qui a été son chantre, qae c^est an < homme très modeste, très habile, libéral jusqu'à la magnificence, probe et pieux.» Ce jugement, venant d'un homme comme Jean Heer. est bon à recueillir en présence de la lettre à Stampa, avec laquelle il offre une contradiction difficile k expliquer.

' Hédion à Zwingli. Lettre du 21 novembre 1519. Zwinglii EpisloUB^ Vn, 96.

• Walch, Luihers Werke, XV, 83.

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