Gondeband, roi des Bnrgnndes
Grégoire de Tours, évêque gallo-romain qui vivait au VI*"® siècle de notre ère, rapporte qu'après la mort de Gundioc, roi des Burgundes
* Jahn, II, 409.
' Lettres de Sidoine ApoUinaire, évêque et grand seigneur gallo-romain de la Burgundie. (Lettres VIII et XII). lies sons gutturaux des Burgundes les font surnommer par Lnitprand Grurguîîiones (Gorgollions) : « Propter superbiam toto ore loquuntur. » AntapodosiSy III, 44.
' Orose, VII, 32.
* Jahn, I, 6.
^ La date exacte de l'avènement de Gondebaud est incertaine et varierait de 466 à 472, selon Binding. Brômmel, Genealogisdie Tabellen, donne la date de47S avec un point d'interrogation.
44 LES PEUPLKS GERMANIQUES.
(après 466), le royaume fut divisé entre les quatre fils de ce prince, Gondebaud, Godemar, Godégisel et Chilpéric, et que le premier de ces princes, qui en était Taîné, fit périr successivement tous ses frères pour régner à leur place et fonder l'unité de l'empire burgunde. La critique a contesté en partie ces données qu'elle taxe de légendaires. Elle nie que Godemar ait jamais régné et que Gondebaud ait pu le faire périr dans les flammes à Vienne. Le récit même de la mort de Chilpéric à Genève, où il aurait été décapité et sa femme jetée au Rhône, ses deux filles Clotilde et Sédeleube bannies, serait aussi une légende recueillie par Grégoire de Tours et embellie de nouveaux détails par Frédégaire, moine du VII"'« siècle*. Si l'on en croit même quelques historiens, la mort de Chilpéric aurait été pleurée par Gondebaud ; la femme de Chilpéric n'aurait pas été jetée au Rhône et aurait, au contraire, fini ses jours dans l'église Saint-Michel, de Lyon, où on lit l'épitaphe de cette princesse nommée Caritène. Ses filles Clotilde et Sédeleube, loin d'être bannies, vivaient à la cour de leur oncle où les trouva l'envoyé de Clovis, roi des Francs, lorsqu'il vint demander Clotilde en mariage. Mais tous les arguments de cette critique sont loin d'être décisifs et se trouvent même en partie annulés par une autre plus savante. Aussi le témoignage de Grégoire de Tours et de Frédégaire concernant le meurtre de Chilpéric et de Godégisel a-t-il été admis par les historiens français les plus autorisés, Augustin Thierry, Henri Martin et J.-J. Ampère dans sa belle et savante Histoire de la littérature de la France avant le XII^^ siècle. L'opinion de ces écrivains est partagée par Edouard Secrétan dans son Mémoire sur le premier royaume de Bourgogne, et par M. Jahn dans sa savante Histoire des Burgundes '.
De ce que l'évêque Avitus louait la piété de Gondebaud, et parle des larmes qu'il aurait versées sur la mort de ses frères, M. Binding a eu tort de conclure à l'invraisemblance et à l'impossibilité de la culpabilité de ce roi. Ce raisonnement n'est pas fondé. Comme le fait observer M. Jahn, Avitus ne blâme pas non plus Sigismond du meurtre de son fils, mais le loue de l'institution d'une psalmodie perpétuelle à Saint- Maurice. Les idées et les mœurs de ce temps n'étaient pas les nôtres. Les crimes de Clovis n'ont pas empêché Grégoire de Tours de dire que Dieu jetait tous ses ennemis par terre à ses pieds parce qu'il marchait d'un cœur droit devant lui. « Il est déplorable, » dit M. Ampère, « de « voir un homme comme Avitus entraîné par V ardeur du prosélytisme à « faire de telles concessions. Mais là (dans ce prosélytisme) est le secret
' Binding, 115.
^ Jahn, Geschichte der Burgundionen und Burgundiens, I, 544.
« de l'adulation d'Avilus *. » On trouve bien d'autres choses étranges dans les récits de ce siècle.
Avant d'être roi, Gondebaud avait déjà donné la mesure de son ambition en prenant une part active aux intrigues de tout genre et parfois aux scènes sanglantes qui entourent le trône des derniers empereurs romains; il obtint de Tun de ces princes, Olybrius, le titre de patrice <472), et d'Odoacre, le roi des Hérules et maître de l'Italie, la cession (le la Ligurie (pays de Gênes). Mais la promesse d'Odoacre ne s'étant pas réalisée, Gondebaud se jeta sur la Haute-Italie avec ses bandes chevelues et emmena plusieurs milliers de personnes captives en Bourgogne.
Vingt ans plus tard,Théodoric, roi des Ostrogoths, s'empai^ait du trône «l'Italie et se débarrassait d'Odoacre, tué dans un banquet. Le nouveau dominateur aimait mieux avoir Gondebaud pour ami que pour ennemi. Arien comme lui, il avait intérêt à s'en faire un allié contre ses sujets catholiques orthodoxes. Il donna sa fille Ostrogolha en mariage au fils aîné de Gondebaud, nommé Sigismond, et profita de ces relations de parenté pour négocier le rachat des familles captives en Burgundie. L'évêque de Pavie, Épiphane, chargé de la négociation, se rendit a Lyon, résidence de Gondebaud, puis à Genève où son frère Godégisel tenait sa cour. Gondebaud accorda la Uberté sans rançon à une partie des prisonniers et fit payer une rançon aux autres. Godégisel, qu'on appelait le roitelet (regulus), n'osa pas faire autrement que de suivre l'exemple de son puissant frère (494).
La Gaule, à cette époque, était partagée entre les Romains, les Allemannes, les Burgundes et les Francs encore idolâtres.
Les Francs, de tous les peuples germaniques le plus rusé et le plus vaillant, se proclamaient eux-mêmes en tête de la loi salique (ainsi nommée des Francs Saliens), « une race illustre fondée par Dieu, forte « sous les armes, d'une beauté et d'une blancheur singulières. » Les historiens étrangers leur sont moins favorables. « Les Francs, » dit Vopiscus, écrivain latin du IV"® siècle, « sont accoutumés à violer •f en riant leurs serments et la foi jurée. »
Ce portrait, en ce qui concerne Clovis du moins, ne paraît pas trop chargé et résume assez bien le système atroce et perfide mis en œuvre par le fondateur de la monarchie franque pour se débarrasser de tous ses parents ; les petits rois de Cologne, de Saint-Omer, de Cambray et du Mans'. Aussi brave et entreprenant qu'astucieux et cruel, Clovis
* Ampère, Histoire lUiéraire de la France avant le XII"^^ siècle, p. 204.
* < Clovis, » dit Chateaubriand, < tua tous ses parents, petits rois de Cologne, < St-Omer, etc.» (£t hist., Ill, 322). Tous les historiens de France disent de même.
tourna ses armes contre tous les peuples qui occupaient la Gaule ou les contrées limitrophes. Les Romains de Soissons, les Allemannes et les Armoricains ou Bretons furent successivement vaincus et soumis. Les Allemannes du Nord tombèrent en 496, prélude du sort qui attendait plus tard leurs frères du sud (habitants de la Suisse et de l'Alsace). Ces derniers ne furent épargnés dans ce moment que grâce à l'intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, celui qu'on nommait l'empereur de la Barbarie.
Les Visigoths et les Burgundes n'échappèrent pas à la soif de conquête qui dévorait les Francs. Aussi rusé qu'habile, Clovis avait guetté l'occasion propice de s'immiscer dans les affaires des Burgundes et la trouva en demandant en mariage la nièc^ de Gondebaud, Clotilde, princesse belle et dévote. Le roi burgunde n'osa pas la refuser (entre 491-496). Clotilde, si l'on en croit Grégoire de Tours et Frédégaire, sortit de Burgundie dans une bas ter ne traînée par des bœufs et escortée de soldats francs. Mais, avant de quitter les États de son oncle, elle ordonna de mettre à feu et à sang tous les villages voisins à douze lieues à la ronde. Ce récit est encore traité de légende par Binding, Fauriel, et éveille aussi les soupçons de l'auteur de l'Essai sur la féodalité, Edouard Secrétan. Il en serait de même de la façon dont Clovis noua des intelligences avec Clotilde et que Frédégaire raconte d'une façon si dramatique. Un des agents de Clovis, un Romain nommé Aurélius, se serait introduit auprès de la princesse lorsqu'elle faisait l'aumône aux portes du palais de son oncle et lui aurait remis un anneau que Clotilde accepta avec d'autant plus de plaisir qu'elle avait à venger la mort de son père Chilpéric, décapité par ordre de Gondebaud.
Ce qui est bien positif, c'est que la guerre éclata quelques années après entre Gondebaud et Clovis. Ce dernier eut pour allié dans cette guerre d'abord l'un des frères de Gondebaud, Godégisel, offensé sans doute de s'entendre appeler le roitelet de Genève, et auquel Clovis avait fait des promesses. Une autre alliance plus utile encore à Clovis fut celle des évoques catholiques de toute la Gaule. La conversion de Clovis au catholicisme, œuvre des circonstances et de sa femme Clotilde, avait comblé de joie ces prélats. A peine était-il baptisé que le plus influent des prélats de la Burgundie, Avitus, archevêque métropolitain de Vienne en Dauphiné, lui écrivait : « La terre eatière doit se réjouir des rayons « de votre soleil. Votre victoire est notre victoire. Mon maître, qui est « le roi de sa nation, doit être le soldat de la vôtre \ » Toutefois, il y aurait eu encore un moyen pour Gondebaud de détourner les armes
* Lettres d' Avitus.
des Francs et de se réconcilier avec les évêques, c'était d'abjurer Tarianisme. Les évêques catholiques de la Burgundie, réunis à Lyon en août 499, à l'occasion d'une fête religieuse, firent une démarche dans ce sens auprès du roi burgunde qui se trouvait alors dans les environs. « Mais si votre foi est la véritable, » objecta Gondebaud, « pourquoi les évêques n'empêchent-ils pas le roi des Francs de se « liguer avec mes ennemis pour me faire la guerre et m'anéantir ? ce car l'appétit du bien d'autrui et la soif du sang des peuples ne sont « pas une religion. C'est par les œuvres qu'on prouve sa foi. » — « Retournez à la loi de Dieu avec votre peuple.» répondaient les évêques, <3c et Dieu vous donnera la paix au dedans et au dehors de « votre empire. — « Je ne repousse pas la loi de Dieu, » répliquait Gondebaud, « mais je ne puis pas croire à trois Dieux. » Une conférence des évêques orthodoxes et ariens, présidée par le roi, n'eut d'autre résultat que d'aigrir de plus en plus les esprits.
La guerre éclata l'an 500. Gondebaud, attaqué à la fois par les Francs et par son frère Godégisel, essuya une sanglante défaite sur les bords de l'Ouche, près de Dijon, et dut aller s'enfermer dans la ville forte d'Avignon*. Mais soutenu par ses sujets et ayant réussi à réunir de nouvelles forces, Gondebaud va assiéger la ville de Vienne où son frère Godégisel se trouvait avec des, troupes franques, s'empare de la place, grâce à la trahison d'un fontainier qui lui ouvre les aqueducs^ et tue son frère de sa propre main, au pied des autels. En même temps, par une adroite politique, il épargne les soldats de Clovis et les renvoie sans rançon à leur roi.
L'unité burgunde était fondée. Gondebaud en profite pour assurer le trône à son fils aîné, Sigismond, qu'il fait reconnaître pour son successeur. En même temps il travaille, par de sages lois, à fondre les races qui divisaient l'empire*. Il cherche aussi à réparer les maux de la guerre. Genève en avait souffert ; il la rebâtit et l'agrandit, comme on le voit par une inscription découverte au Bourg-de-Four, dans cette ville. Dans le dessein de se rapprocher toujours plus de ses sujets catholiques et même de Clovis, il consentit à élever ses fils dans la religion de Rome. Il rompit ainsi imprudemment avec la politique arienne à laquelle Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, lui conseillait de rester fidèle et qui aurait pu sauver les Burgundes des entreprises des
^ Quelques auteurs prétendent que Gondebaud dut se reconnaître tributaire de CloTis et lui céder un coin de pays situé en deçà du Doubs (Porrentruy et Montbéliard).
• Grégoire de Tours.
Francs. Au lieu de s'unir avec les Ostrogoths de Tllalie et les Visigoths de la Gaule, il s'allie aux Francs pour faire la guerre à ces derniers, prend une pai't active avec ses guerriers à la bataille de Vouillé où le roi des Visigoths fut tué de la main même de Clovis (507), et s'empare de la ville de Narbonne*. L'intervention des Ostrogoths et leur victoire à Arles arrêtèrent les armes des alliés; mais elles ne purent empêcher la chute de la monarchie des Visigoths et la conquête d'une grande partie de la Gaule méridionale par Clovis. Les côtes, en revanche, restèrent entre les mains des Ostrogoths. Malgré sa coopération à la guerre do Vouillé, Gondebaud n'en perdit pas moins une partie de la Provence qui demeura également au pouvoir des Ostrogoths (508).
Gondebaud survécut encore huit ans à ce démembrement de son empire, condamné à périr avec tous les Etats ariens sous les assauts irrésistibles de la dynastie mérovingienne.
8* Destrnctloii de l'empire bnrgnnde (516-584)*
Conformément à la volonté de Gondebaud, son fils aîné Sigismond avait été proclamé roi unique des Burgundes. La solennité se fit dans une villa que les uns placent à Carouge, les autres au Carre, hameau près de Meynier au nord de Genève*.
Déjà avant de monter sur le trône, Sigismond, docile aux enseignements des évoques orthodoxes, s'était signalé par son zèle contre les évêques ariens dont il avait cherché à empêcher les réunions à Genève, sa résidence, et le foyer de la secte, selon l'expression d'Avitus. La tombe des martyrs de la légion thébéenne, à Agaune en Valais (l'ancienne Tarnaïa), avait été honorée de la fondation d'un modeste cloître par l'évêque d'Octodure. Un an avant la mort de son père, Sigismond le transforma en une abbaye grandiose.
Devenu roi, Sigismond continue à favoriser le clergé et autorise la tenue d'un concile de vingt-cinq évêques à Épaone, dans le Dauphiné, auquel assistaient plusieurs évêques de nos contrées, entre autres Maximus^ évêque de Genève, Constant, évêque d'Octodure, Bubuclus, évêque de Vindonissa, et Salutaris, évêque d'Aventicum, ou son envoyé
' £d. Secrétan veut que Gondebaud n'ait pris les armes qu'en 508 pour reprendre Narbonne aux Ostrogoths. La participation de Gondebaud est passée sous silence par Grégoire de Tours, mais elle est attestée par Isidore de Séyille.
' Sur les conjectures relatives à ce lieu, voir Pictet de Sergy : Histoire de Cfenève, I, 96.
le prêtre Pelladius (517)*. Il paraîtrait même que la nation entière ou une partie de la nation embrassa, à l'exemple de son roi, la foi catholique *.
Mais la servilité de Sigismond envers les empereurs d'Orient, auprès desquels il mendie le titre de patrice, le brouille avec son beau-père Théodoric, le roi des Ostrogoths, qu'un crime affreux achève de rendre hostile à son gendre. De son mariage avec la fille de Théodoric, il était né à Sigismond un fils nommé Sigeric. La mère de ce jeune prince étant morte, Sigismond prit une seconde femme qui lui persuada que Sigeric conspirait contre ses jours avec son aïeul, le roi des Ostrogoths.
Aveuglé par la colère, le roi burgunde envoie deux esclaves étrangler le jeune prince pendant son sommeil (522). Le crime accompli, le malheureux père va cacher sa douleur et son repentir dans le monastère qu'il a fondé à Agaune, et reçoit des consolations des évêques, heureux des progrès de l'Église cathoUque à Genève et dans les autres parties du royaume. Mais comme le dit un autre évêque, Grégoire de Tours, a l'heure de la colère divine avait sonné. » Les fils de Clovis, poussés pai- leur mère, la vindicative Clotilde, envahissent le royaume burgunde au nord pendant que le roi des Ostrogoths en occupe la partie méridionale et probablement aussi la ville de Genève (523). Sigismond et son frère cadet Godemar essayent en vain de résister ; ils sont battus non loin du couvent d'Agaune où Sigismond avait (îherché un refuge et avait pris le froc; il est livré par trahison à Clodomir, roi des Francs, qui le fait précipiter dans un puits la tête la première avec sa femme et ses enfants. Trois ans après les restes de ce prince infortuné étaient, à la prière de l'abbé d'Agaune, transportés dans ce monastère et Sigismond honoré comme un saint et un martyr.
Il restait un défenseur aux Burgundes dans le vaillant Godemar '. Ce prince combat encore dix ans pour l'indépendance burgunde. Proclamé roi après la mort tragique de son frère, il bat les Francs à Véséronce où Clodomir tombe percé d'un javelot dans la poitrine (le 21 juin 524) et expie ainsi la cruauté avec laquelle il avait traité Sigismond. Sa tête, portée sur une pique par les Burgundes, jette
^ Sur le nombre des évêqaes et les actes de ce concile, voir Jahn.
» Binding, 228.
' Selon Binding, Godemar étAit resté arien. Jabn lui oppose l'expression de piissimi domini, dont se sert l'évêque Avitus en parlant à Sigismond et à Godemar et qu'il n'aurait pas employée si Godemar eût été arien {Geschichte der Burgundionen^ II, 122).
50 LES PRUPLES GERMANIQUES.
Teffroi dans le camp des Francs et achève la déroule de ce peuple *. Vainqueur de Clodomir et de son frère Théodoric, Godemar se réconcilie avec le grand roi des Oslrogoths dont il obtient la restitution d'une partie de ses conquêtes. Il ne songe plus alors qu'à repeupler ses États dépeuplés par la guerre, émancipe les esclaves, cherche à calmer les esprits irrités et protège tous ses sujets sans distinction de croyance. Mais acharnés à sa perte et à celle des Burgundes, deux rois francs, Clotaire V^ et Childebert, s'arment de nouveau contre eux et leur livrent bataille près d'Autun où Godemar est complètement défait et disparaît de la scène sans que Thistoire puisse dire quelle a été la fin de ce généreux prince, digne par son intelligence et son courage d'une meilleure destinée.
La chute des Visigoths et des Burgundes a été envisagée comme un fait providentiel par un historien philosophe, M. Laurent : « Le catho- « licisme pouvait seul civiliser KEurope. Clovis fut l'instrument du <r salut*. » Mais le triomphe de Clovis, œuvre de la fourberie, de la trahison et de la violence, n'a-t-il pas été celui de la barbarie et d'une religion tout extérieure plutôt que d'un christianisme humain et profond ? On a abusé et on abuse encore tous les jours de la théorie des hommes et des événements providentiels.
Les Burgundes, devenus sujets et tributaires des Francs après cette bataille, durent néanmoins à leur bravoure la conservation de leur nom, de leurs lois et de leur organisation à part dans l'armée franque. Des patrices, élus par les rois francs, exercèrent le pouvoir militaire et civil en leur nom dans la Burgundie transjurane et cisjurane. Un patrice de la première s'établit à Orbe, chàteau-fort important par sa position géographique entre l'Helvétie et la Gaule franque.
Les Ostrogoths, qui avaient coopéré à la ruine des Burgundes, ne furent pas épargnés par les Francs. Le roi Théodebert leur enleva la Rhétie, gouvernée dès lors par un préfet de la nation victorieuse (536). I^e règne de Théodebert est marqué encore par la soumission complète des Allemannes du sud, préparée déjà sous le règne de Clovis. C*a4 ainsi qu'avant le milieu du VI"^ siècle toutes les contrées connues aujourd'hui sous le nom de Suisse se trouvèrent assujetties à la domination franque.
* Binding place Véséronce dans le Dauphiné, Secrétan dans le Bugey (95), Jahn 'entre Vienne en Dauphiné et Belley, II, 148.
' Laurent. Études sur Vhistoire de Viiumanitéf Y, p. 112.
LES PEUPLES GERMANIQUES. ' 5i
4. Tableau de la elTtltsatton du ¥»• an VI"« stèele. GondelMindt rot eiTtlIsatenr.
Les Ostrogoths n'ont laissé aucune trace durable de leur passage dans laRhétie, envisagée par eux uniquement comme une province militaire et comme un boulevard de leurs États d'Italie. La belle langue gothique s'y effaça complètement devant les idiomes d'origine italique parlés sur les bords del'Inn et de rAlbula\
Les Allemannes, au contraire, imposèrent au peuple conquis leur langue nationale ; c'est le dialecte germanique ou le vieil allemand, parlé encore aujourd'hui dans toute la Suisse orientale, mais qui n'avait été travaillé et poli par aucun écrivain distingué. Les langues celtiques et romaines sont remplacées par l'idiome que parlaient les Allemannes incultes et dont les seuls monuments consistent dans les tombeaux nombreux dont ils ont semé le sol occupé par eux*.
Les Burgundes parlaient un dialecte très-peu différent de la langue gothique; ils possédaient, en germe du moins, une belle et forte poésie, la poésie des Niebelungen, dont le nom paraît avoir été celui de la dynastie burgunde, comme le nom d'Amalungen désignait une des dynasties de la nation gothique. Le fameux poëme des Niebelungep, composé sous sa forme actuelle au XIII*"® siècle et que Jean de Muller appelle VlUade gei-manique, n'est autre chose que le récit grandiose et merveilleux des traditions héroïques des Burgundes et le tableau de leurs luttes avec les Huns et les autres barbares.
Mais aux yeux des Burgundes et de leur roi Gondebaud surtout, la culture latine paraissait bien supérieure à toutes leurs connaissances antérieures. Le roi burgunde se montra jaloux de rivaliser avec Théodoric, roi des Ostrogoths et grand protecteur de la culture romaine en Italie. Il commença sur lui-même l'œuvre civilisatrice, travailla à polir son langage et s'entoura de lettrés de rac« gallo-romaine, évoques et laïques. Éloquent et subtil, avec les laïques il parlait de grammaire ou de législation ; avec les prélats, il discutait sur la Bible. L'exemple de Gondebaud fut imité par son peuple, et la langue latine ou romaine, telle qu'on la parlait alors dans les campagnes, prévalut à la longue, même dans certaines contrées occupées en partie par les familles de
* L'idiome romansche est regardé par les érudits comme un produit de P occupation romaine. Le ladin a plus d'affinité avec l'italien actuel, ce qui n'a pas empêché quelques savants de lui assigner une origine étrusque.
' F. Keller, archœohgische Karte der Ostschweiz.
52 LKS PEUPLES GERMANIQUES.
race bargunde, mais déjà colonisées par les Romains, comme la Basse— Gruyère.
Ami des lettres, Gondeband ne négligeait cependant pas les art^f utUes, L'agriculture fut encouragée et la loi burgunde fait mention do labourage au moyen de bœufs. L'amélioration de la race bovine serai t aussi un fruit de cette émigration germanique et Scandinave. L'introduction des belles vaches tachetées de la Suisse occidentale a été attribuée aux Burgundes *. La culture de la vigne, abandonnée pendant les invasions, recommence. Les Burgundes étaient habiles à travailler le bois et s'en servaient pour la construction de leurs palais et de leurs églises comme les Ostrogoths d'Italie*. Les défrichements surtout étaient leur affaire, témoin les nombreux endroits appelés Esserti ou EsmHines^ Collonges, dans la Suisse romande et dont on leur attribue l'origine. I^a venue de ces hommes forts et de haute taille doit avoir contribué encore à l'amélioration de l'espèce humaine par le croisement de la race burgunde avec la race romaine physiquement dégénérée. Les mariages fréquents des deux peuples favorisèi'ent la fusion, et partant la romanisation, si l'on ose parler ainsi, des bandes chevelues de la Scandinavie '. Les règnes de Gondebaud et de Sigismond virent aussi se relever beaucoup de villages et de bourgs ravagés ou détruits dans les guerres. Gondebaud, par exemple, fit relever à ses frais la cathédrale de Genève, brûlée dans la guerre avec Clovis. La ville elle-même eut son enceinte agrandie, ainsi que le prouve une inscription *.
Les nobles sentiments dont se montrait parfois animé le roi barbare ne se montrent nulle part d'une façon plus expressive que dans les lignes suivantes que Gondebaud adressait à Tévêque Avitus : « Quand vien- « dront enfin les temps dont il est parlé dans l'Écriture et où les « peuples transformeront leurs boucliers en charrues et leurs lances en « faucilles à couper le blé et ne combattront plus l'un contre l'autre? »
La civilisation ne doit pas oublier non plus de mettre au rang de ses bienfaiteurs Lupicin, Romain, Sigonius, Ponce, pieux et vaillants anachorètes qui, la cognée et la bêche à la main, fécondèrent de leurs
^ Jahn, î, 139.
^ Raho. 62, 63, et Blavignac. Des fragments de construction découverts dans la démolition des remparts de Genève révèlent l'existence d'édifices en bois. La plus ancienne cathédrale parait avoir été également en bois.
' Jahn, Geschic/ite der Burgundionm^ I, 14.
^ L'inscription est ainsi conçue : « [Gonjdabadus rex clementissimus émoluments proprio spatio multiplicato. » Déchiffrée par Ed. Mallet, elle a été reproduite par Bordier et Charton dans leur curieuse et savante Histoire de France, Paris, 1859, p. 115. Eegeste genevois, de Le Fort et Lullin, 17.
LKS PEUPLES GËHMAMQUKS. 5*t
B.i^ sueurs les contrées arrosées par le Nozon, l'Orbe et le lac de Joux, Les anachorètes ou solitaires sont les précurseurs des moines ou cénobites br (c'est-à-dire da^ religieux qui vivaient en communauté). Les premiers 1011 moines aussi maniaient la hache et la bêche. Ces mots : « Pi^ie et tra- ?ic; « vaille, » gravés plus tard au frontispice des couvents de Tordre de •n: Saint-Benoît, sont la devise de tous les premiers cloîtres et justifient le ' tr ; beau nom de maisona de Dieu et A'hùmmes de Dieu donné par le siècle à in; ces saintes demeures et à leurs nobles hôtes. lier La nièce de Gondebaud, Sédéleube, sœur de Clotilde, reine des I • Francs, passe pour avoir fondé à l'endroit où est aujourd'hui l'Eglise ti russe, à Genève, une église qui devint un couvent de l'ordre de Cluny ,// au X"™* siècle. Mais le monastère le plus important est celui que Sigismond avait fondé ou restauré à Agaune. Plusieurs centaines de moines étaient attachés k ce cloître dont les voûtes devaient retentir de la psalmodie perpétuelle instituée par Sigismond. A cet effet, une règle nouvelle dispensait les moines de tout travail manuel et les livrait aux loisirs de la vie purement chorale et contemplative.
Le couvent de Saint-Maurice est le plus ancien cloître de l'Helvétie et le berceau de l'institution monastique dans notre pays, où Ton t'omptera un jour près de trois à quatre cents maisons religieuses. Saint- Maurice était aussi une école en renom, fréquentée par des jeunes gens des premières familles de la Gaule. Les moines Achivus et Faustus fondent la littérature chrétienne et légendaire en retraçant les vertus de leurs premiers abbés, de Sévérin entre autres, qui étonna de ses cures merveilleuses la cour de Clovis. La légende, nous le répétons, n'est pas i de l'histoire, mais elle la complète souvent et rend souvent mieux la \ physionomie et la couleur d'une époque; on a pu dire en ce sens \ qu'elle était plus vraie que l'histoire; cetle dernière, au reste, était aussi cultivée a Agaune.
I 5. I.0I Gombète. — Beau rôle de TÉglIse h cette époque.
La loi Gombète, dont nous allons [)arler tout k l'heure, est le |)rincipal monument que nous ayons de la civilisation des Burgundes. De leur langue, nous n'avons d'autres données que certaines expressions de ce code, les inscriptions gravées sur les tombeaux, les armes et les bracelets, agrafes et autres objets de parure qu'on y a découverts \
* Troyon, Les iombeaux de Bel-Air,— Bonstetten, Recueil (rantiquilés suisses. — Rabn, Geschichte der bildenden Kiinste in der Schiceiz. Zurich, 1873.
34 LES Peuples germaniques.
Mais les affinités de l'idiome burgunde avec les autres dialectes germaniques, le gothique, par exemple, ne permettent pas souvent de distinguer avec précision ce qui est burgunde proprement dit*. L'art de ce peuple offre plus d'une réminiscence d ornementation gallo-romaine *. Mais les restes d'architecture qu'on trouve à Tabbaye de Saint-Maurice en Vallais et à la Baume dans le canton de Vaud allient la symbolique chrétienne (le cep et le poisson), avec les entrelacs de l'art germanique et Scandinave, pareils à ceux qu'offre le village nommé Borgund, en Norwége. Quant à la tour ronde d'Orbe qui a été attribuée aux Burgundes, ce curieux monument du moyen âge ne remonterait qu'au XII"® siècle*. En somme, il ne se serait conservé dans notre pays aucun édifice de quelque importance qu'on puisse avec certitude rattacher à l'époque burgunde*.
Au titre de civilisateur, Gondebaud voulut joindre celui de législateur de son peuple.
Lorsque ce prince monta sur le trône, les Burgundes, pareils aux autres peuples barbares, ne possédaient que des coutumes et n'avaient aucune loi écrite. Dès la seconde moitié de son règne, le fils de G un dioc fit rédiger un code, publié en partie en 501, et promulgué en entier par Sigismond en 517.
La supériorité de ce code sur les autres lois germaniques a été reconnue par tous les publicistes'. La loi Gombète, tel est le nom donné à la loi de Gondebaud, révèle déjà, dès la préface noblement écrite qui l'accompagne, des principes d'ordre, d'équité, de justice et de raison politique très-rares à cette époque *. Cette loi prescrivait entre autres que chacun serait jugé par ses pairs, et renfermait ainsi en germe l^institution du jury. Plus humaine que les autres lois barbares, elle
^ Voir la remarquable dissertation do Wilhelm Wackemage), âîprac/^ und Sprachdenkmàler der Burgunder, en appendice à l'ouvrage cité de Binding. ' Jahn, Geachichie der Burgundionen, I, 238.
° Hochfeld, Geschichte der Architectur in Deutschland.
* llahn, 15.
^ De Montesquieu à Sismondi, Savigny {Histoire du droit rainain dans le moyen âgej II, 1-4). La priorité d'âge du code burgunde est également reconnue par ces publicistes. La loi des Allemannes, par exemple, ne commence à être rédigée que sous CloUire I'' (558-561).
* Voici cette préface :
« Le très-glorieux roi des Burgundes, après avoir, pour l'intérêt et le repos des « peuples, réfléchi mûrement à nos constitutions et à celles de nos ancêtres, et à « ce qui, dans chaque affaire, convient le mieux à l'honnêteté, la règle, la raison « et la justice, nous avons posé tout cela avec nos Grands réunis, ( t autant de notre c avis que du leur nous avons établi ces statuts. » La loi Gombète porte la signature de 32 comtes burgundes.
mettait sur la même ligne le Romain et le Burgunde et empêchait, dit un chroniqueur presque contemporain, que l'indigène ne fût comme ailleurs opprimé par le barbare S Elle punissait quiconque refusait le gîte et le couvert au voyageur. La femme, injustement exclue de la succession par la loi franque, était habile à succéder d'après la loi burgunde '. Le mélange de barbarie et de civilisation s'y trahit par plusieurs dispositions bizarres et cruelles. Ainsi celui qui vole un épervier est condamné à se laisser manger par Tépervier sur le corps six onces de chair. La composition (Wehrgeld), Ou rachat des crimes à prix d'argent, est inscrite dans la loi burgunde comme dans tous les autres codes de l'occupation germanique'. L'homme riche disposait ainsi à son gré des oreilles, des membres et de la vie de ses semblables.
On trouve également dans la loi Gombète les épreuves judiciaires et l'institution du dtiel. Accusé et accusateur combattaient en champ clos devant le juge. Le vainqueur était censé avoir soutenu la cause légitime. La foi naïve de ce temps s'imaginait que Dieu ferait plutôt un miracle que de laisser succomber l'innocence. De là le nom de jugement de Dieu, que le peuple donnait à ces épreuves et à celles qui avaient lieu par l'eau, le feu, la croix. Le clergé romain, et l'évêque Avitus en particulier, firent tous leurs efforts pour aboUr cette législation barbare. « Il « n'y a pas plus de mal, x> répliquait Gondebaud, < à terminer les « différends des particuliers par le duel que les conflits des rois par <ic la guerre. David ne tua-t-il pas Goliath en combat singulier ? »
Tout irrationnel et inique que fût le duel judiciaire, il eut cependant pour avantage de mettre un frein au droit du plus fort (Faustrecht) et aux vengeances atroces qui se commettaient auparavant. L'humanité, d'ailleurs, ne gagna pas grand'chose à la suppression des épreuves judi-
* Grégoire de Tours.
' La loi des AUemannes n'excluait pas entièrement les femmes, mais celles-ci ne pouvaient hériter que les biens meubles (Bluntschli, Histoire de Zurich^ p. 20). ' La composition pour le meurtre était fixée comme suit : 150 sous pour un noble :
150 ~ « « un orfèvre distingué ; 100 « « un médecin ; 70 « c un homme libre du commun ; 60 < « un serf employé comme homme de confiance: 50 « « un forgeron ; 30 « « un serf laboureur, porcher.
Comme on le voit, la valeur d'un homme se mesurait à la fois sur son rang et sur son utilité présumée dans la société barbare. Voir l'analyse détaillée de la loi Gombète dans VHisioire de la dvUisation en France, par Guizot, I, 370.
Dans la loi des AUémannes, le tarif était beaucoup plus élevé. Voir l'ouvrage cité de Bluntschli, p. 12 à 15.
ciaires. Quand le combat judiciaire fut aboli, la torture, réservée jusquelà aux esclaves, s'étendit aux hommes libres \
La loi Gombète renferme aussi quelques dispositions relatives aux serfs, nom sous lequel ou désigne au moyen âge les hommes qui étaient la propriété d'un autre et que l'antiquité désignait sous le nom d'esclaves*. Si la fille d'un homme libre s'oubUait avec un serf, elle était condamnée au dernier supplice. Si les parents s'opposaient à la sentence, la malheureuse devenait esclave publique.
Le serf de la condition la plus misérable (mancipium) était puni de mort pour le vol d'un bœuf ou d'un cheval. Il recevait trois cents coups de fouet pour un vol de cochon, de brebis, de chèvres ou d'un rucher d'abeilles.
L'homme libre qui se laissait aller à donner des lettres de recommandation à un serf fugitif (comme l'apôtre saint Paul l'avait fait pour l'esclave Onésime), s'exposait à aN'oir la main coupée. L'esclave fugitif avait également la main coupée et recevait, en outre, trois cents coups de fouet.
Ces dispositions inhumaines prouvent combien la condition des serfs était encore misérable. Le christianisme, en proclamant la doctrine que « tous les hommes sont frères et qu'ils sont tous fils d'un même père c qui est Dieu, » avait cependant beaucoup amélioré les rapports des maîtres et des esclaves. L'Église, il est vrai, n'abolit pas la servitude ; elle posséda même, comme l'État, beaucoup de serfs. Mais elle corrigea la loi par l'application qu'elle en fit et traita ses serfs avec tant de douceur que chacun désirait être l'homme de l'Église plutôt que d'un seigneur sécuher. A l'influence de l'exemple, l'Éghse joignit l'autorité de ses décrets. Elle commença par ôter aux maîtres le droit de vie et de mort que la loi ancienne leur attribuait sur leurs esclaves. Le concile d'Épaone, convoqué par le roi Sigismond (517) et auquel assistèrent les évêques d'Octodure, de Genève, d'Avenches et de Vindonissa, prononça l'excommunication contre quiconque mettrait un serf à mort sans l'intervention du juge. Ce même concile d'Épaone s'opposait à Taffranchissement des serfs et décrétait ce qui suit : « Qu'un abbé « n'affranchisse pas ses serfs; car il paraît injuste que tandis que « des moines sont assujettis chaque jour au travail des mains, leurs « serfs puissent jouir du repos de la liberté. » Au temps de Charle-
\ ^ Sismondi, Histoire des Français^ I, 214.
' Si l'on cherche à préciser cette différence, on trouvera que Vescîavage antique subordonnait l'homme à l'homme, pendant que le servage asservit l'homme à la terre.
magne la vente personnelle des serfs fut interdite. Enfin TÉglise oavrit ses rangs aux hommes de cette condition comme aux autres et l'on vit des serfs parvenir à Tépiscopat. « L'Église seule, » dit M. Guizot, « exerçait un pouvoir moral. On doit en effet au clergé de cette époque « une foule d'institutions bienfaisantes. » Les nombreux jours de fêtes, qui dans la suite des temps ont pu être nuisibles au travail et aux bonnes mœurs, étaient alors autant de jours de repos pour l'homme condamné aux durs travaux de la glèbe. Des hôtels-Dieu ou hôpitaux recueillirent le malade et l'infirme. Les enfants trouvés excitèrent la sollicitude des évêques \ Le droit d'asile ouvrit aux opprimés de tous genres un refuge contre l'oppresseur. Dans les siècles postérieurs, la trêve de Dieu, ou défense de faire la guerre en certain temps de Tannée, sous peine d'excommunication, mit le champ du laboureur à l'abri des ravages continuels et vint compléter le système des institutions protectrices établies par l'Eglise en faveur des classes souffrantes et laborieuses. Mais le plus grand service peut-être que rendit le clergé à la civilisation et à l'humanité, ce fut de réhabiliter par son propre exemple le travail des mains et le labourage en particulier. Aussi avait-on soin de ne pas placer la tenue des conciles dans le temps des moissons et des autres travaux de la campagne.
6* Origine et premier développemeiit de la féodalité.
Le vaste système d'organisation sociale et juridique qu'on nomme la féodaHté n'atteignit son complet développement que sous la domination franque. Mais, comme on l'a vu par ce qui précède, l'origine de cette institution remonte probablement aux premiers peuples germaniques qui l'apportèrent des forêts de leur terre d'origine '. A leur arrivée sur le sol de THelvétie, les Germains (Allemannes et Burgundes) connaissaient déjà les trois classes de personnes qui constituèrent, après l'occupation, la société féodale, savoir : les hommes libres, les vassaux et les SERFS.
^ L'évêque de Vaîson intervint en leur faveur auprès du roi Sigismond. Voir Jahn, qui cite le titre 109 de la loi burgunde du 8 mars 516.
' On a cherché l'origine de la féodalité chez les Romains, parce que les Romains, entre les hommes libres et les esclaves, avaient une sorte de fermiers à bail perpétuel nommés colons. On a même voulu ces derniers temps assigner à la féodalité une origine celtique. Les Celtes, comme le prouve l'histoire d'Orgétorix, avaient aussi des vassaux et des esclaves. Hellwald (Ctdturgeschichté) fait dériver la féodalité du bénéfice, et le servage de la clieotèle des Romains.
L'époque féodale a été particulièrement éclairée par un savant français, M. Guérard (Poîifptiqiie cPImUnon) et par les savauts suisses Von Arx, Zellwegçr, Hisely, Gingins, Edouard Secrétan, Matile.
58 LES PEUPLES GERMAxNIQUES.
Chacune de ces classes se subdivisa après l'occupation en un grand nombres d autres, trop longues à énumérer en détail. Les hommes libres de diverses catégories peuvent cependant être rangés dans les. trois ordres suivants :
I. Les hommes libres qui avaient propriété, liberté et juridiction ou autorité ;
IL Les hommes libres qui avaient liberté,, propriété, mais non juridiction ;
IIL Les hommes libres qui n'avaient m juridiction, ni propriété, mais seulement la liberté personnelle'.
Les HOMMES LIBRES de la première classe ou propriétaires fonciers, riches et puissants, formaient la haute noblesse. Leurs terres, franches de toute obligation, portaient le nom A' alleux (de l'ancien nom allemand Allod), par opposition aux terres tributaires dont nous parlerons tout à l'heure et qui portaient le nom de fijefs (du mot allemand Fe-od). Les petits propriétaires ou tenanciers libres sont souvent appelés dans les chartes bonshommes, prud'hommes, paysans, patriotes et landsassen.
Les vassaux nommés encore leudes, fidèles, feudataires, en allemiand lehnmann et en latin liber miles, étaient également des hommes libres de race, mais qui avaient aliéné leur liberté en s'attachant et en s'inféodant en quelque sorte (comme on disait) à un chef ou seigneur plus puissant qu'eux, dont ils devenaient les hommes liges' et dont ils avaient pris l'engagement de faire toutes les guerres privées ou personnelles.
Avant l'occupation, les chefs barbares avaient la coutume de récompenser leurs vassaux par des dons en chevaux et en armes. Après l'occupation, ils y substituèrent des fonds de terre accordés à titre viager ou perpétuel, mais toujours révocables et soumis à certaines conditions, comme celle de combattre sous le drapeau de leur suzerain avec un nom))re fixé d'hommes d'armes. Ces terres ainsi octroyées s'appelaient fiefs, bénéfi^ces, tenures (de tenir en fief). On donnait le nom A'itivestiture à l'acte par lequel un roi ou un seigneur mettait en possession son vassal, et hommage à l'acte par lequel le vassal reconnaissait tenir le fief de sou suzerain et témoignait en même temps par serment vouloir lui
^ Une autre distinction fondamentale et plus pratique encore a été faîte : c'est quMl n'y avait en réalité que deux classes, ceux qui étaient soumis au droit coutumier, local et particulier (Hofrecht), et ceux qui étaient régis par le droit commun et public (Landrecbt, Yolksreclit). Les premiers étaient justiciables du seigneur et de ses baillis ; les seconds des magistrats et de l'autorité publique.
' Hommes liges ou dépendants d'autrui, liés à autrui. On donnait aussi ce nom aux serfs.
demeurer fidèle en tout ce qui concernait les obligations du feudataire. L'hommage simple, c'est-à-dire rendu par un seigneur à un autre, se prêtait debout, l'épée au côté ; Thommage lige, c'est-à-dire rendu par un homme libre, mais sans terre jusque-là, se prétait sans armes, à genoux devant le suzerain et souvent même en tenant en main une motte de terre, symbole du fief que le vassal recevait en mouvance.
Les SERFS ou hommes en puissance d'autrui (Leibeigene) étaient soumis à des conditions très-inégales et très-diverses. Le sort de ceux qui étaient attachés au service particulier de leur maître et remplissaient auprès de lui des postes de confiance (ministériaux), différait extrêmement de celui des serfs attachés à la glèbe. Les premiers s'élèvent souvent à la classe des hommes libres et même formèrent la petite noblesse dans la suite des temps.
Aux seigneurs, plein pouvoir était laissé d'imposer à leurs serfs (Leibeigene), telles corvées ou redevances qu'il leur plaisait, de les échanger ou veirdre avec ou sans leur manse, jusqu'au moment du moins où une influence morale supérieure parvint à faire cesser entièrement ce déplorable trafic. Les serfs ou serves qui, après s'être mariés, s'établissaient hors dô leurs seigneuries, pouvaient être repris par leurs maîtres avec leurs enfants et tout ce qu'ils possédaient. Ils ne jouissaient d'aucun droit civil, ne pouvaient faire aucun contrat, ni se marier, ni s'amasser un pécule sans le consentement du seigneur. La classe des serfs la plus à plaindre était celle que les chartes appellent corvéable, taillable et mainmortable *, à merci et à miséricorde,
La loi allemannique fixe comme suit la redevance des serfs : 13 pots de bière, 2 livres de pain, 1 cochon de la valeur de 12 pfenning, 20 œufs et trois jours de corvée par semaine que les hommes acquittaient
^ Mainmorte ne signifie pas que le seigneur avait le droit de couper la main à son serf, comme Ta dit an écrivain suisse, mais qu'il n'avait pas la main Kbfre^ c'est-à-d.re la faculté de tester et de disposer de sa succession (Hisely, Inirod. à rjdatoire de la (xruyère, p. 8ie). De la mainmorte découla le droit d^échute qui, à la mort d'an serf de cette classe, faisait passer ses biens au seigneur, censé le propriétaire de tout ce qu'il laissait après lui. Le droit de meilleur catel^ qui accordait au seigneur la meilleure pièce de bétail, comme à Stanz, ou le meilleur habit du mort comme à Appenzell, était déjà un adoucissement an droit cPéchute ou de complet héritage. Le fameux droit du seigneur, dont on a essayé de nier l'existence, existait, selon la tradition, en plusieurs endroits des Grisons et du Yallais entre autres. L'Histoire du VaUais, du P. Furrer, mentionne une tradition relative à douze jeunes gens de la contrée qui, le jour où ils devaient payer le honteux tribut, tuèrent les tyrans et s'enfuirent au delà de la«montagne au lieu nommé {7ma/{u, où ils s'établirent avec leurs femmes. Les mœurs et la langue de cette peuplade trahissent leur origine allemande (Voir Furrer, Histoire du VaUais^ I, 237).
60 lf:s peuples germaniques.
par leur travail dans les champs, les femmes en tricotant et tissant pour le seigneur.
Tout autre était la condition des serfs appelés colons. Ceux-ci jouissaient de tous leurs droits civils, pouvaient tester, contracter, se marier librement. Mais ils n'en demeuraient pas moins attachés a la glèbe et vendables avec le sol du manse auquel ils étaient indissolublement liés. Les colons du roi nommés fiscaUns (hommes du fisc) et ceux de l'Eglise (gens de la maison de Dieu), se trouvèrent dès le début dans une position plus avantageuse que les autres. Ils participaient entre autres à l'exemption des impôts ou immunités dont jouissaient les terres royales ou ecclésiastiques. Moyennant un cens très-léger, une motte de beurre, par exemple, ou un chapon, les colons jouissaient souvent d'un terrain considérable et de la pleine propriété de leurs biens meubles ou immeubles.
L'étendue de terre accordée à un colon par le seigneur était ordinairement de 40 arpents et formait ce qu'on appelle le inanse (Hube en allemand). En plusieurs endroits le seigneur fournissait aux colons le bois de construction, une étable, une charrue, un chariot, les graines, une hache, une échelle, les premières vaches, les premiers porcs avec leurs petits, et, pour la basse-cour, le coq et les poules.
Il ne faut pas confondre les censitaires de cette espèce avec les Lides, ColUberts ou Halbfreien (demi-libres), censitaires libres de leur fper- 5o»n^, qui s'étaient mis de plein gré sous la protection d'un seigneur ou d'une abbaye ou qui en avaient accepté des tenures serves, c'est-à-dire sujettes à des prestations serviles. Ceux-ci sans doute devaient aider les gens de l'abbaye au temps des foins, des moissons, de la vendange, etc., mais ils restaient libres de corps et pouvaient se transporter où bon leur semblait après avoir abandonné leur manse ou tenure, à moins que leur maître ne parvînt, à force de ruse et de violence, à les confondre avec le serf proprement dit, en s'étayant du principe que « l'air rendait serf, » comme cela eut lieu dans plusieurs seigneuries, an milieu des troubles qui suivirent le règne de Charlemagne.
Pendant toute la première partie de l'époque carlovingienne, les petits tenanciers libres forment la masse et le nerf de la nation. « Quand vos ancêtres vinrent au pays, » dit le Miroir de Saxe (code rédigé par Eik de Repgow, gentilhomme d'Anhalt au commencement du XIII"« siècle) « ils étaient tous Francs. Dans l'ancienne loi, aucun n'était lige. »
L'homme libre était aisé à reconnaître à sa longue barbe et à ses cheveux longs. Seul il avait le droit de porter la lance, l'épée et le boa-
cher. Le serf ou vilain*, la tête rasée, n'avait d'autres armes que le (•outeau ou le bâton ferré pour défendre l'approche de sa case aux loups et autres bêtes fauves. Les autres prérogatives de l'homme libre consistaient dans la pleine jouissance des droits civils et politiques. Il assistait aux assemblées nationales, siégeait avec ses pairs dans les assises et plaids qui se tenaient sous la présidence du comte provincial (landgraf) ou de son délégué ilandrichter). Ce tribunal, qui s'assemblait ordinairement sous un vieil arbre (comme dans l'allée des Tilleuls à Zurich, sous le tilleul d'Allorf et le chêne de Glaris), jugeait sur les biens, la liberté, la vie. Lorsque le comte convoquait les assises, il faisait planter une perche surmontée d'un chapeau ou d'une bannière, symbole de l'autorité féodale.
Justiciers en temps de paix, les comtes provinciaux et de dixains ou districts, devenaient en temps de guerre chefs des hommes d'armes de leur ressort. Chaque dixain ou district fournissait 100 guerriers (|ue le comte de district amenait au comte de province. Celui-ci, chef de dix districts, conduisait à l'armée royale 1000 hommes commandés par le duc. Les seigneurs et autres hommes libres riches étaient à cheval ; les simples censitaires et tenanciers formaient l'infanterie. Il en fut ainsi tant que les petits propriétaires conservèrent leur patrimoine et leur indépendance.
^ Ce mot n'avait dans Torigire aucune acception blessante et désignait l'habitant de la villa, du village (Villanus Villicu). Il en est de même de manant, habitant d'un manse.
(dk 536 A 920) 1. I^e rot Gontran et TéTéqne Marias.
Les Burgundes et les AUemannes, privés de leur indépendance, cherchèrent une diversion dans des guerres d'outre-mont tentées au profit d'autres peuples germaniques. Ils combattirent sous les drapeaux des Ostrogoths ariens d'Italie, menacés à la fois par les Grecs de Constanlinople et par le soulèvement de leurs sujets italiens et catholiques. Dans une de ces expéditions, les Ostrogoths et leurs farouches auxiliaires ayant pris la ville de Milan, y massacrèrent 30,000 personnes de tout âge et de toute condition (539). Le secours des AUemannes. des Burgundes et des Francs ne fut cependant pas assez fort pour empêcher la chute de l'empire des Ostrogoths, qui tomba sous les coups des généraux de l'empereur grec Justinien. De 70,000 Francs et AUemannes qui avaient passé les Alpes en 553, aucun, dit-on, ne revint dans son pays. Ceux qui avaient échappé au glaive des Grecs périrent par le.^ épidémies. L'Italie avait déjà commencé à être le tombeau des Allemands.
A peine maîtres de l'Italie, les Grecs furent- troublés dans la possession de ce pays par l'arrivée des Lombards, peuple venu des bords de la Baltique (568), bien moins civihsés que les Burgundes avec lesquels on prétend qu'ils avaient une parenté d'origine. Pendant sept ans, ils remplirent l'Italie et les pays voisins de leurs rapines et de leurs brigandages.
La Bourgogne transjurane (nom sous lequel nous avons vu qu'on désignait l'ancienne patrie des Helvètes et des Vallésiens), ne fut pas épargnée. L'abbaye de Saint-Maurice, en particulier, eut beaucoup à souffrir des incursions de ce peuple qui jetait ses essaims sauvages le long de la vallée du Rhône. A la fin cependant, Theudfrid, patrice de ces contrées pour Gontran, roi d'Orléans et de Burgundie, parvint à en débarrasser la contrée ; il tailla en pièces une partie des Lombards
près de Bex (574). Mais le malheureux Theudfrid, accusé de conspirer contre le roi, fut mis à mort. Son accusateur Kariat, simple homme d'armes de Contran, obtint pour prix de sa délation l'épiscopat de Genève. Les rois barbares disposaient assez souvent ainsi des évéchés comme de simples fiefs, contrairement à la loi canonique qui prescrivait que c nul ne fût élu évêque qu'il n'eût été postulé comme tel et agréé «( par le peuple et le clergé. » Car tel était le droit commun de l'Église, du VI™« au XII°>« siècle.
Le règne de Contran fut du reste assez favorable à la Transjurane. Il répara les routes romaines, construisit des hospices pour les pèlerinages (celui du Saint-Bernard entre autres), des hôtelleries pour les voyageurs. La basilique de Saint-Pierre à Genève, construite par Condebaud, s'étant écroulée, Contran la fit rebâtir en pierre (entre 563 et 593). La protection de ce monarque s'étendit aussi à la contrée du Léman et au noble prêtre Marins ou Saint-Maire, premier évêque de Lausanne.
Marius, Callo-Romain d'origine, était né de parents nobles à Autun (vers 530). Évêque d'Avenches depuis 573, il contribua à la fondation de Payerne et à l'agrandissement de Lausanne, après y avoir transféré le siège épiscopal (entre 586 et 593). Il mourut après vingt ans d'épiscopat, le 31 décembre 592.
Marius était un contemporain du célèbre chroniqueur des Francs, Crégoire de Tours, avec lequel il a plus d'une analogie.
La vie de Marius nous offre une image touchante des vertus apostoliques de la primitive Église. Ce saint prélat partageait son temps entre la culture de ses champs et les fonctions du sacré ministère. Puis, rentré dans la métairie qui lui servait de demeure, il sculptait, de ses mains vénérables, das vases de bois pour ses autels ou rédigeait sa chronique, indication exacte, mais malheureusement trop abrégée des événements de son siècle. La chronique de Marius commence vers l'an 455 et finit vers 581.
Parmi las faits curieux mentionnés par l'évêque chroniqueur, figure Véboulement du mont Tauretune, qui tomba avec un fracas épouvantable dans les eaux du Rhône et engloutit dans les décombres le bourg d'Octodure (Martigny) et tous ses habitants. A Cenève même, le Rhône rompit le pont, et plusieurs personnes perdirent la vie (563).
Le fléau de la guerre civile se joignit aux révolutions de la nature. « En cette année, » dit l'évêque Marius, « les moines d'Agaune, « excités par l'esprit de colère, cherchèrent à tuer pendant la nuit « l'évêque Agricola qui s'était retranché dans l'église avec les clercs et
i\i DOMINATION FRANQL'E.
« les citoyens. Les portes furent forcées et beaucoup de citoyens « blessés » (565). La chronique- ne nous apprend pas les causes de cette collision sanglante. Mais il se peut qu'il faille déjà y voir un exemple des luttes assez fréquentes au moyen âge, que soutinrent les (Cloîtres jaloux de leurs immunités et de leur indépendance contre les évoques qui voulaient les soumettre k leur juridiction.
Vingt années après cet événement, sous Tévêque Héliodore, le siège épiscopal fut transporté d'Octodure àSion (avant 585) \