CHAPITRE IV LES PREMIERS PEUPLES GERMANIQUES
(de 400 A 536)
1* Coup d'œll BUT les Allemannes» les Ostrogoths
et les Burgundes.
Ces trois peuples, différents entre eux de mœurs et de culture, ne traitèrent pas de la même manière les indigènes appelés à vivre à côté d'eux et sous leur domination.
Les Allemannes, ennemis des villes et entourés de grands chiens de chasse dans leurs métairies isolées (Hôfe), dépouillèrent les anciens propriétaires de leurs domaines et les réduisirent à la condition de serfs-laboureurs et bergers. Les Allemajmes n'aimaient que les forêts et les pâturages communs (Allmend) : aussi le sol occupé par eux demeura-t-il presque partout en friche. Loin d'adoucir ses mœurs, la religion de l'AUemanne le rendait encore plus farouche et plus superstitieux. Adorateur du sombre dieu Odin ou Wodan, il lui offrait de la bière dans les forêts de chêne et lui sacrifiait des chevaux blancs sur les bords du Rhin avec d'effroyables clameurs. La nation des Allemannes ou Suèves (Souabes) se divisait en deux branches : les Allemannes septentrionaux ou habitants de Worms, de Trêves et du Palatinat où ils avaient remplacé les Burgundes, et les Allemannes du sud cantonnés dans l'Alsace et la Suisse. Dans ce dernier pays, le cours supérieur et moyen de l'Aar formait la limite entre les Allemannes et les Burgundes. Bâle était une ville allemanne, Soleure une ville burgunde*.
Les Goths, convertis au christianisme d'Arius par l'évêque Ulphilas, traducteur éloquent de la Bible en dialecte gothique (318-388), étaient un peuple doux, équitable et qu'avait civilisé le contact des Romains. Ils ne prirent aux indigènes que le tiers de leurs propriétés. Les Goths de la Rhétie, joints à ceux d'Italie, obéissaient à Théodoric, le plus
* Jahn, n, 391.
éclairé des rois barbares et résidant à Ravenne. Les Burgundes, catholiques à leur entrée dans la Gaule, ariens plus tard à l'exemple des Visigoths * et un peu moins civilisés qu'eux, se firent céder d'abord le tiers des terres et le tiers des esclaves'. Les Burgundes étaient un peuple à la fois chasseur, pasteur, agricole '. Dans le partage fait avec les indigènes ou Gallo-Romains, les Burgundes se seraient réservé les contrées plantureuses et giboyeuses et n'auraient laissé aux anciens habitants que les terres labourables et les villes ; ainsi l'a dit l'un des pères de notre histoire romande, Frédéric de Gingins, et on l'a répété après lui. Les Burgundes, ainsi que l'a révélé une étude plus attentive du texte de leur loi, devinrent au contraire les hôtes des anciens propriétaires et partagèrent jusqu'aux habitations elles-mêmes dont une partie dut être réservée à ces guerriers et à leurs familles. Pour faire les parts ou lots, on eut recours au sort, ce grand régulateur des litiges chez les peuples les plus éclairés de l'antiquité *.
Les Burgundes auraient également, selon Gingins, divisé le pays aujourd'hui nommé Suisse romande en sept contrées ou comtés :
Le pays de Vaud (la patria Vaudi des siècles suivants); — le Vully et la contrée d'Avenches ; — le pays de Nugerol ou Neuchâtel ; — rUechtland (pays oriental ou pays désert), entre Fribourg et Berne ; — le pays d'Ogo ou d'En -Haut, ou comté de Gruyère ; — le Vieux Chablais (de Vevey à Aigle) ; — et le comté de Nyon. Mais cette division, en ce qui concerne le V"« siècle du moins, ne repose sur aucune base positive ou historique *.
La nation entière des Burgundes ne dépassait pas, selon certaines chroniques du temps, le chiffre de 80,000 hommes. Mais on a des raisons de supposer que c'est de 80,000 combattants ou d'une émigration partielle qu'il est question ici. La nation entière des Burgundes
^ Ils avaient embrassé le catholicisme à leur entrée dans les Gaules vers 419 et y restèrent attachés jusque vers 472.
' Jahn, loc. cit.
' Jahn, loc. cit.
^ Bînding veut même qu'on se soit servi d'une urne (loostopf), Jahn trouve l'assertion hasardée. Le premier de ces écrivains malmène fort Gingins qu'il appelle dédaigneusement un antiquaire suisse. U paraît ignorer les grands services rendus à l'histoire par cet éminent écrivain en dépit de quelques erreurs de système qu'explique l'état des études historiques quand ses livres ont paru.
^ Le nom d'Uechtland, dont le sens est encore obscur, et qui désigne la contrée comprise entre Berne et Fribourg, ne figure pas dans les documents antérieurs au XI™* siècle. Le nom de Vaud (Civitatis Valdensis) est plus ancien, mais ne se trouve pour la première fois qu'au IX^^ siècle (839). Jahn fait le nom de Vaud d'origine burgunde, II, 396.
s'élevait, selon les calculs faits, à 200,000 *. Ce chiffre avait été un peu réduit par la guerre qu'ils soutinrent contre les Romains de la Gaule, puis par leur guerre mémorable contre les Huns, à laquelle ils prirent part avec les Romains, les Francs et les Visigoths. Mais par leur vaillance et leur taille de sept pieds, ces barbares imposaient aux Gallo- Romains réduits à se moquer entre eux à voix basse « de ces bandes « chevelues, voraces, sentant Tail, chantant d'une voix rauqueet avinée <r les exploits de leurs ancêtres *. »
D'ailleurs, devenus les maîtres du pays, les Burguhdes se firent supporter par leur bonhomie, leur respect pour la civilisation romaine et par leur tolérance religieuse.
L'écrivain espagnol contemporain Orose a cependant un peu exagéré quand il a dit qu'ils traitèrent les indigènes et les Romains moins en sujets qu'en frères \ Le second partage qu'eurent à subir les anciens habitants, par suite de l'arrivée de nouveaux hôtes Burgundes venus tardivement des bords du Rhin, n'était pas fait pour adoucir les inconvénients du premier, et la possession des terres incultes (exarta) donna lieu aussi à de nouveaux tiraillements. Le roi des Burgundes dul intervenir pour réprimer les prétentions excessives et les empiétements des Faramam, qui formaient probablement la noblesse militaire chez les Burgundes *. Ce nom de Faramans ne se trouve que deux fois dans la loi Gombette et a été l'objet d'interprétations assez diverses. Frédégaire, au VII'"® siècle, parlait des Farons ou nobles burgundes dans un sens à peu près analogue à celui que nous donnons ici. Selon d'autres écrivains, le nom de Faramans désignerait tout simplement la classe aisée de cette nation germanique.