‹ Histoire de la confédération suisse (volume 4)Chapitre 21 sur 75 · Progrès de la liberté dans les Alpes. — I^es Waldstietten · texte numérisé non relu

Progrès de la liberté dans les Alpes. — I^es Waldstietten

Malgré le prodigieux développement de la féodalité dans la haute Allemagne, l'émancipation des classes inférieures y avait fait des progrès. A St-Gall, par exemple, les métayers et colons avaient repris le port d'armes que leur avait ôté un abbé précédent. Puis, voyant les grands vassaux s'affranchir delà couronne, et les ministériaux s'adjuger les meilleures terres, les colons travaillèrent a transformer leurs tenures en bénéfices. Mais le fier abbé Mangold, qui gouvernait alors la principauté de St-Gall en lieu et place d'Eppenstein, chassé par le duc Conrad de Zîeringen, n'était pas d'humeur à tolérer cet état de choses. Secondé par une parenté puissante, il fit rentrer vassaux et colons dans l'obéissance, et bâtit un fort près de Brasberg (1122).

* Guillimann (de Fribourg), De réb, helv., II, 291.

Les amis de TiDclépendance n'étaient pas tous aussi aisés à contenir que les métayers de St-Gall. Environ à la même époque où i'abbé Maugold réduisait ces derniers, c'est-k-dire au commencement du XII"® siècle, paraissent sur la scène de l'histoire les vaillants pâtres des WaldsUetten (en français pays forestiers). Ce nom, en usage plus tard, pour désigner les trois vallées réunies dont les habitants s'appelleront Waldliit (gens des forêts) ou Landlût (gens de la campagne) est un curieux indice de Torigine et de la condition des habitants de ces montagnes. D'autres faits encore révèlent l'état sauvage de cette contrée avant le IX™® siècle. Le pays d'Uri était considéré comme une Sibérie ; le duc d'Allemannie Dietbald y envoya l'abbé Hetto de Reichenau en exil pour le punir de son dévouement à Charles Martel (732). Deux siècles après, tout le pays compris entre le Mont-Etzel et les glaciers de rOberland était encore désigné comme un désert inexploré dans une charte de l'empereur Othon IL Une ancienne tradition recueillie par Jean de Muller veut même que pendant longtemps les Waldstaetten n'aient eu qu'une église, celle du Muottathal, où l'on venait en pèlerinage d'Uri et d'Underwalden *.

Cependant ces sombres vallées avaient commencé à s'éclaircir et à se peupler ; elles faisaient sans'4oute partie de ces contrées boisées, au défrichement desquelles les capitulaires de Charlemagne conviaient les hommes utiles en leur assur; jit ' deà avantages et des privilèges considérables, comme celui de se choisir des juges pour terminer leurs différends de peu de valeur sans avoir besoin de recourir au landgrave. Au IX*"® siècle, les chartes ne mentionnent encore qu'un très-petit nombre de lieux habités (Stanz, Sarnen, Buochs, Silinen, Bûrglen, etc.) Le nom d'Uri qui avait paru pour la première fois en 732, reparaît dans l'acte de fondation de Tabbaye des religieuses de Zurich par Louis le Germanique, et où le petit pays d'Uri (pagellus Uroniîe) est indiqué comme une dépendance de cet établissemeitt royal (853). Le nom de Schwyz (Suites) ne paraît qu'en 970 et 972 où cette localité est indiquée comme faisant également partie du duché d'Allemannie et du comté de Zurich (Zurichgau), administré d'abord par les Nellenbourg, puis pai' les Lenzbourg, jusqu'à l'extinction de cette maison (H73). Mais ce qu'on appelle le pays de Schwyz au XIII"^' siècle ne comprenait qu'une partie du canton actuel. Le Hof d'Xvih dont la circonscription embrassait

* Jean de MaUer, Histoire de la Confédération suisse (trad. par Monnard), I, 414. Blumer, Geschichie der schweiz. Demokratien^ p. 5 ; Gingins, Essai sur la condition des personnes et des terres dans le pays d^Uri; Hisely, Essai sur Vorigine et les libertés des Waldstœtten ; les savants ouvrages de Eopp.

(îbldau, Busingen et Lowerz, Niederdorf et Rôthen formait une juridiction à part comme Gersau et Kûsnacht*.

Quoi qu'il en soit, les défricheurs doivent avoir formé une partie considérable de la population des^Waldstaetten, et le nom de la célèbre prairie du Grùtli en est un exemple entre beaucoup d'autres*. Mais à côté de ces colons de la couronne ou fiscalins, qui n'arrivaient que par degré à la liberté complète, les trois vallées, Schwyz en particulier, nous offrent dès la fin du XI™® siècle au moins, un certain nombre de libres descendants des Allemannes, une commune libre', voire même de grands propriétaires d'alleux, comme les barons d'Attinghausen. Les serfs, sans doute, n'étaient pas rares sur les terres qui appartenaient en propre aux cloîtres et aux seigneurs nombreux, en possession de terres et de gens dans ces contrées. Mais grâce aux immunités des premiers, les serfs d'église se rapprochaient singulièrement des libres censitaires avec lesquels ils finirent par se confondre.

Chaque vallée avait d'ailleurs ses institutions propres, ses assemblées de communes dont les attributions, dans le principe, se bornaient à répartir les charges locales et à fixer la jouissance des pâturages communs. Mais elles s'occupèrent bientôt d'intérêts plus graves. Du droit privé naquit le droit politique; des assemblées paitielles se forma l'assemblée générale ou landsgemeinde, présidée non, plus par un simple chef de commune (ammann), mais par un chef (1;^ toute la vallée (landammann). « G^est dans l'épanouissement de la commune, dit un publi- « ciste érudit, qu'il faut chercher l'origine de la liberté helvétique *. »

Le sentiment de leurs droits s'accrut avec celui de leurs forces chez les montagnards des trois vallées. Au X°*® siècle, nous voyons les habitants d'Uri auxquels l'avoué de l'abbé de Zurich, nommé Bourcard, réclamait le paiement d'une dîme, repousser ses prétentions avec énergie et invoquer les lois et les libertés de leurs pères *. Deux députés d'Uri, Cumpold et Liuterich, vont plaider. leur cause à Zurich auprès de Tabbesse, et consentent, par acte passé à Uri devant \ 9 témoins, à amener dans les granges du couvent la dixième partie des foins récoltés dans les lieux inaccessibles aux chars et aux chevaux ^

^ Kopp, GescUdiUi, Buch m, 829.

' Rûtli ou Grutli viennent l'un et l'autre de Bûien^ qui marque l'action de défricher par le feu, tandis que le défrichement opéré par la coupe des arbres est indiqué par le mot Schwànden.

® Cives de villa Suites. Charte de 1114.

* M. F'rédéric de Wyss, Sur les Landsgemeinden.

^ « Patrum nostrorum jure [et lege » dit l'acte, qui est du 22 nov. 955.

^ Archives de la ville de Zurich, citées par Killiet, Origines de la Confédération *

HI8T0IBE SUISSE. 8

Le second signe d^indépendance fut donné par les hommes libres de Schwyz. C'était à Toccasion des pâturages de la Sihl-Alp et du Rothenthurm, dont la jouissance leur était contestée par l'abbé d'Einsiedeln. Ignorant le véritable état du pays, l'empereur Henri II avait cédé au couvent des ermites (par charte datée de Zurich 1018), la propriété de toutes les alpes environnantes^. A l'acte impérial, les Schwyzois opposaient la coutume de leurs pères. Ils trouvèrent d'ardents champions de leur cause dans la personne des comtes de Lenzbourg qui remplissaient les fonctions de baiUis ou avoués de Zurich pour les ducs de Zaeringen ou au nom de l'empereur.

L'affaire fut portée devant l'empereur Henri V qui se trouvait dans ce moment à Bâle. Le comte Ulric de Rapperschwyl, avoué d'Einsiedeln, plaida pour le droit écrit de V abbaye; les comtes Rodolphe et Arnold de Lenzbourg parlèrent pour le droit traditionnel des pâtres de Schw7z. L'empereur, s'appuyant sur la loi allemannique, donna gain de cause à l'abbé d'Einsiedeln et condamna la partie adverse à une amende de cent livres (10 mars 1114). Mais loin de se soumettre à une sentence qu'ils estimaient injuste, les montagnards conclurent une alliance ou ligue de trois ans avec leurs voisins d'Uri et d'Underwald et entrèrent même en relations avec leurs voisins de Lucerne, bien que sujets du prince-abbé de Murbach en Alsace. C'est de ces alKances, d'abord purement temporaires et plusieurs fois renouvelées et agrandies que devait sortir à la fin du XIII"** siècle la Confédération suisse.

Dans ce temps, la liberté faisait aussi* quelques progrès à Genève, dont les habitants sont traités de citoyens dans l'accord de Seyssel entre l'évêque Humbert et le comte Aymon du Genevois* (1124). Zurich aussi, sous la crosse de son abbesse de Fraumûnster, se voyait doté d'un conseil, symbole d'autonomie, premier échelon de son indépendance à venir '. « Presque toutes les villes de l'Helvétie, dit Jean de Muller, ont grandi à l'ombre vénérée d'une église et étaient aussi plus ou moins soumises, dans les commencements, à un évêque, à un cloître ou à un chapitre de chanoines*. »

* Theodor von Mohr, Die Begesten der Benedictiner-Ahiei Einsiedeîn.Chur^ 1848.

* Le Fort et Lullin, Bégeste genevois, 75.

' Bluntschli, Geschichte der Bepuhlik Zurich, I, 73.

* Ainsi Soleure relevait du chapitre de Saint-Ours, SchaflPhouse de l'abbaye de Tous-les-Saints, Lucerne de l'abbaye de Murbach, Zurich du Grossmûnster et du Fraumiinster de cette ville. Coire, Sion, Bâle, Lausanne, Genève, St.-Gall, Einsiedeln, etc., de leurs prélats.

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