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État de la civilisation aux XII»« et XIII°'« siècles

Les temps des croisades et des empereurs de la maison de Souabe sont les jours de gloire de la chevalerie. Que de brillants faits d'armes signalent la présence des barons croisés dans la Palestine ! Pour fêter leur retour ou la naissance d'un prince, que de carrousels, de tournois, de passes d'armes où les chevaUers, montés ,sur leurs grands destriers, la lance en arrêt, la visière du casque baissée, s'élancent dans la lice au bruit des fanfares, et cherchent à désarçonner leurs adversaires, pour recevoir, des mains d'une belle châtelaine, une chaîne d'or ou une écharpe de soie, prix ordinaire de la valeur dans c^s combats simulés.

Zurich vit un de ces tournois en 1165. Soixante-dix-huit champions y paradèrent sous les yeux du duc de Bavière et d'un concours extraordinaire de peuple et de seigneurs, parmi lesquels des Hallwyl et des Bonsletten. Le chevalier accompli était celui qui, à la bravoure, unissait] la fidélité envers son prince, la courtoisie envers les dames, un dévouement généreux à la cause des malheureux et des opprimés.

Mais, pour un chevalier sans peur et sans reproche, que de chevaliers félons et cruels 1 Pour un bienfaiteur du peuple comme Pierre de Savoie ou les ducs de Zaeringen, que d'abominables tyranneaux comme ce sire de Mœrsperg qui, du haut de son donjon à Schaffhouse, s'amusait à percer de ses flèches les moines de Tous-les-Saints dont il était l'avoué. Rappelons aussi ce comte Henri de Fribourg qui, du consentement de son neveu Rodolphe de Habsbourg, faisait écorcher vifs des

* Furrer, GeschicMe von Wàlîis, I, 117.

bourgeois de Neuenbourg sur le Rhin, coupables d'avoir refusé Thommage à ce seigneur aussi débauché qu'inhumain (1272) \

La cruauté est un des traits distinctifs du moyen âge et fait contraste avec les fêtes brillantes et la riche poésie de cette époque chevaleresque.

La poésie du siècle des Hohenstaufen était à la fois religieuse et guerrière ; elle célèbre tour à tour les joies du printemps et celles de l'amour pur, ce printemps des belles âmes. L'épée, une croix, une rose, toute la poésie du moyen âge est là. Les poètes de cet âge sont presque tous chevaliers et se nomment chantres d'amour, Minnesinger en Allemagne, Trouvères ou troiéadoiêrs en France *.

L'un des principaux foyers de la poésie chevaleresque était cette Thurgovie, déjà tant illustrée dans l'âge antérieur par ses hommes de guerre, de foi et de génie, et qui devait l'être encore au temps de Frédéric II par l'éloquence entraînante d'un prédicateur populaire, le Bndaine du XIII™® siècle. Frère Berthold, ainsi s'appelait ce moine, était franciscain au cloître de Winterthour. Ses œuvres de charité lui donnaient un ascendant extraordinaire sur le peuple. Le plus souvent, il prêchait en plein air, du haut d'un arbre ou d'une tribune improvisée. A la fin d'un de ses sermons, on vit des gentilshommes restituer les domaines acquis par la fraude et la violence de leurs pères. Un autre jour, une pauvre orpheline, tombée dans le vice par abandon et misère, confesse, en sanglotant, sa vie licencieuse. Qui veut servir de père et d'époux à cette jeune fille plus égarée que coupable, s'écrie le moine. « Moi, frère Berthold, » fit entendre une voix, et un homme de bien sortit de la foule. Le missionnaire bénit leur union devant tout le peuple et fit une dot de dix livres à la pauvre fille. Plus éclairé que la plu-

* Albert de Strasbourg, écrivain contemporain, cité par Trouillat, II, 281.

* Rahn compte 30 troubadours dans notre pays. Le pins illustre est sans doute ce Walther von der Vogelweide (de la prairie aux oiseaux) qui chantait avec tant de feu et d'enthousiasme Dieu, son pays, les femmes allemandes ec les Hohenstaufen. Les troubadours de la Souabe se réunissaient au château de Maneck, séjour du conseiller zuricois Roger Manesse, par les soins duquel les chante de 142 poètes ont été sauvés de l'oubli et réunis dans le nlème volume. Au nombre des chants les plus curieux sinon les plus poétiques de la collection figurent les complaintes d'amour d'un pauvre bourgeois de Zurich qui, s'étant épris d'une demoiselle de la noblesse, en fut cruellement puni par les dédains de la jeune personne et de toute sa parenté. Les poésies de Hadloub ont paru à Zurich par les soins dii savant philologue M.-L. Ettmuller, 1838. Une étude sur les Minnesinger de la Suisse, par A. Daguet, a paru dans le Musée des familles de Paris, 1843. G. Wackernagel et Rieger ont fait Walther von der Vogelweide, Franconien de naissance ; Kurz le revendique pour la Suisse; le célèbre Uhland partageait l'opinion de ce dernier.

part de ses contemporains, le franciscain de Winterthour blâma sévèrement un mari qui voulait quitter sa femme pour entrer dans un cloître. « Ou vous irez tous les deux au couvent ou vous continuerez « à vivre ensemble dans le lien conjugal. »

Les sermons du franciscain Berthold ont été recueillis et figurent parmi les monuments les plus remarquables de l'éloquence religieuse et de la prose allemande au XIII*"® siècle *.

A la fin du XIII"« et au commencement du XIV"« siècle, apparaît un autre cordelier, frère Jean de Winterthour, auteur d'une chronique latine composée vers 1340, imprimée également et à laquelle nous devons beaucoup de détails curieux sur les hommes et les choses des XIIl"»*» et XIV"»« siècles *.

Les cloîtres cependant avaient bien dégénéré. Dans ce Saint-Gall naguère encore le sanctuaire de la science, l'abbé de Ramstein ne savait pas signer son nom '. À Lucerne, les chanoines n'étaient guère plus habiles et empruntaient la main d'un notaire pour écrire l'acte de vente de leur ville au duc d'Autriche (4291). La fin du XIII"® siècle voit s'établir les schokstiques, instituteurs à gages auxquels moines et chanoines, dédaigneux de ce qui avait fait leur gloire, abandonnèrent le soin d'instruire la jeunesse.

Délaissées par une grande partie du clergé, les lettres se réfugièrent chez les laïques jusque-là sans instruction, ignares même. Les villes bourgeoises établirent des écoles et envoyèrent leurs jeunes gens les plus distingués aux universités récemment fondées de Bologne, Paris, Pise.

Les temps de Rodolphe de Habsbourg et de ses successeurs sont beaucoup moins propices à la poésie et à la science que ceux des Hohenstaufen. Le règne de Rodolphe eut cependant un poète latin très-renommé dans Conrad de Mure, chanoine et grand chantre du Moûtier de Zurich. Peu cultivé lui-même, Rodolphe cependant honorait les savants et ne voulut d'autre parrain de sa fille Guta, reine de Bohême, que son ami et compère Conrad de Mure (1281). Ce poëte, il est vrai.

' Frère Berthol \ était né à Ratisbonno et y mourut le 13 décembre 1272. Mais Berthol i appartient à la Suisse par le lon^ si^our quMl fit dans ce pays

* La meilleure édition de Jean de Winterthour est celle qu'en a donnée M. G. de Wyss • ans le XI"*» volume des Archivfûr schiceit. GeschicMe, 185C Jean de Winterthour mourut vers 1348 à Lindau, où il avait passé plusieurs années de sa vie. Il était né à Winterthour, comme il nous ra])])r nd dons sa chronique.

' « Ego Rnomo scrib3rp non valens nec sciens.> Le portier, le cam.Ticr et d'autres dignitaires signent de la même façon.

avait bien mérité de Rodolphe, en célébrant sa victoire sur le roi Ottokar.

Grâce à ses savants et à ses poètes, Zurich, connue seulement jusqu'alors comme centre religieux et commercial, prenait rang parmi les villes littéraires. Elle était aussi, depuis Arnold de Brescia, un foyer d'opposition religieuse. L'hérésie de ce disciple d'Abélard se perpétuait par la parole et les écrits, malgré les savantes réfutations qu'en avait données le moine Frowin d'Einsideln, depuis abbéd'Engelberg (4178). Un cordonnier bernois, nommé Berthold, se fit le chef de la secte des frères du Ubre-esprU, et détruisit le cloître de Rûli, à la tête d'une bande de fanatiques (1246). L'inquisition sévit contre eux. Le dominicain Humbert en livra plusieurs aux flammes dans le Gouggisberg (1277). Un franciscain de BAle les poursuivait dans les environs de cette ville où Honoré d'Augst répandait ses idées mystiques et comparait le monde à une immense harpe où tous les tons discordants « doivent se fondre en une harmonie parfaite et divine. »

Les fils des Alpes avaient pris part aux dernières croisades, comme aux premières. Celle de 1204 fut prêchée par l'abbé Martin de St-Alban, à Bâie, et entraîna beaucoup de monde. La première croisade de St-Louis (1248) fut suivie par beaucoup de nobles Vallaisans. Des Bâlois, en nombre, partirent également pour la seconde et dernière croisade de ce prince (1270) \

Les croisades, malgré les horreurs qui les souillèrent et les calamités dont elles furent accompagnées, eurent les suites les plus heureuses pour l'émancipation de> peuples et de l'esprit humain. Que de droits donnés ou vendus aux communes à l'occasion du départ des seigneurs pour la Terre-Sainte! Que de serfs, devenus soldats de Dieu et libérés par l'Église 1 que de seigneurs durent la vie à leurs serfs dans ces guerres lointaines et apprirent à connaître et à honorer la dignité humaine !

L'étude du droit recommence à cette époque. Les épreuves judiciaires perdent de leur prestige et sont remplacées peu à peu par le droit écrit. Le spectacle d'un combat singulier fut cependant donné encore en 1288 à Berne, où un homme et une femme combattirent en champ clos et ce fut la femme qui l'emporta. Nous en trouvons encore quelques exemples dans les siècles suivants. Les juges ignorants sont remplacés par les légistes. Aux us et coutumes observés dans une grande partie de

* Furrer et Ochs ont donné les noms de ces croisés. On y remarque des Mônch, des SchaUer de Bâle, des Blandrati, des Walter, des vom Thurn (de la Tour) dont plusieurs prirent femmes et enfants avec eux. Geschichte von Walîis, I, 91.

l'empire, on commence à substituer des codes uniformes et régu^ liers, comme le Miroir de Souabe (Schwabenspiegel) qui régissait la Haute-Allemagne. Zurich eut son code spécial ou Richtbrief, copié ensuite par Constance et par Schaffhouse ; Lucerne, sa lettre des jurés (Geschwomenbrief de 1251). Fribourg, Berne, St-Gall, Bâle^ avaient leur Handfeste; le pays de Vaud, les statuts du comte Pierre. L'usage des jugements sommaires, sous un vieil arbre, le tilleul d'Altorf ou celui de Montpréveyres, près de Lausanne, se maintint cependant encore longtemps dans la Haute- Allemagne.

La constitution des villes subit des modifications importantes. Le pouvoir des baillis impériaux décline progressivement et se confond de plus en plus avec celui des avoyers et bourgmestres. Un grand conseil de deux cents membres s'établit à Berne à la fin du XIII"® siècle et tend à remplacer les asseml)lées générales de la bourgeoisie. Une tentative des tribus pour arriver au pouvoir échouait à cette époque et provoquait la création de la magistrature des 16, dont 4 par quai'tier. L'avoyer Jean de Boubenberg était à la tête du parti de la résistance aux tribus ou corps de métiers (1294-1295). A Zurich, au contraire, ville plus déoiocratique, les assemblées générales se conservèrent et avaient lieu au son de la cloche, sur le Lindenhof ou place des Tilleuls. Le code municipal ou Richtbrief de Tan 1304 interdisait cependant encore aux artisans l'entrée au Conseil. A Bâie, au contraire, les artisans siégeaient, comme nous Tavons vu, dès le miheu du Xlli°® siècle, à côté des chevaliers et des anciens bourgeois*. A Berne, des prêtres siégeaient avec les laïques.

L'institution des Bannerets introduit un nouveau rouage dans le gouvernement de Berne et Fribourg à cette époque. Les bannerets étaient à la fois chefs politiques, militaires et civils des divers quartiers d'une ville bourgeoise. En temps de guerre, ils étaient porte-étendards et capitaines des hommes de leur quartier. Porter la bannière était un grand honneur au moyen âge; perdre la bannière, une tache ineffaçable. C'est que la bannière était le symbole de la puissance et des libertés d'une ville.

Le droit de bourgeoisie s'acquérait alors aisément. Dans plusieurs cités devenait bourgeois quiconque avait séjourné un an et un jour, sans avoir été réclamé par un seigneur du voisinage. En certains

^ Dans cette viUe, le Conseil se composait, en 1274, du bourgmestre, de quatre chevaliers, de huit anciens bourgeois ou patriciens (Geschlechtern) et de quinze artisans comme représentants des corps de métiers ou Zûnfte.

endroits il sufiBsait de posséder une maison, ou de posséder une propriété libre de la valeur d'un marc d'argent. L'usage s'introduisit aussi d'accorder la bourgeoisie à quiconque avait suivi la bannière en temps de guerre. Plus tard ces dispositions devinrent encore plus larges. On admit au rang des bourgeois, moyennant une contribution, les habitants du voisinage qui s'engageaient à remplir lés devoirs du citoyen, à payer une redevance annuelle et à fournir un gage(Udel). Des villes, des contrées entières deviennent combourgeoises de la ville de Berne. On y admettait les serfs ; les Juifs même n'en étaient pas exclus. A Payerne il suffisait d'épouser la fille d'un bourgeois pour le devenir. Mais le droit de bourgeoisie n'était pas héréditaire, il fallait que le fils du bourgeois se fit reconnaître tel à son tour et renouvelât sa bourgeoisie.

Le progrès des lois et de l'ordre public fut favorable au commerce, longtemps borné aux marchés et aux foires de localité. Les toiles de St- Gall, les étoffes de soie et les laines tissées de Zurich, les draps de Fribourg et de Berne, acquièrent quelque importance. Plusieurs de ces villes s'allient aux villes commerciales de l'Allemagne. Genève était l'entrepôt des épices de l'Orient, des fruits de l'Italie et du midi de la France : figues, raisins secs, amandes, sucre, gingembre, poivre, safran, etc. Le commerce d'argent ou banque était entre les mains des Juifs et des Lombards ou Caversches, placés tous sous la juridiction spéciale de l'empereur.

Les métiers gagnèrent beaucoup à l'organisation des irims ou abbayes (Zûnfte). Nul ne pouvait s'établir comme maître s'il n'avait passé par les degrés d'apprenti, d'ouvrier, fait son tour d'Allemagne pour se perfectionner dans son état, et s'il n'avait soumis à l'examen de& prud'hommes ou anciens de la tribu à laquelle il devait être incorporé, un échantillon de son savoir-faire (Meisterstiick).

Dès le Xlll^^ siècle, la considération qui s'attachait aux métiers était très-grande. L'évêque de Bàle, Lutold, ne rougissait pas d'emprunter de l'argent au boucher Eppo (1243). L'empereur Rodolphe dinait un jour chez un tanneur de Bàle. Se voyant splendidement servi dans de la vaisselle d'or et d'argent chez cet artisan qu'il avait vu auparavant tanner ses peaux et exhalant autour de lui une odeur peu agréable : < Comment se fait-il, dit Rodolphe à son hôte, qu'étant si riche vous « continuiez cependant à faire un mélier si sale? — C'est que c'est le « métier qui fait la richesse '. »

L'agriculture était aussi en progrès, grâce aux efforts des moines de

* Jean de Winterthour, 22.

Saint-Benoit, dont la devise était : prière et travail. Ceux d*Hauterive, cloître fondé à une lieue de Fribourg (il37), avaient défriché de leurs mains toute la contrée environnante. Même les jours de fête, ainsi l'avait permis un bref du pape Innocent IIL on voyait ces vaillants cénobites cultiver le froment, Tavoine, les pois, les châtaignes, variant les cultures selon l'espèce et la nature des terrains. Si la fabrication des draps ou tisseranderie prospéra ensuite sur les bords de la Sarine, on le dut en partie à l'heureuse initiative des religieux, alors si laborieux, d'Hauterive. Une autre abbaye de Tordre de Citeaux, Hautcrest, sur la Broie près d'Oron, fertilisa les coteaux du Jorat et planta les premières vignes du Dézaley, dont les gi*ûs sont réputés les meilleurs de Lavaux *. Les moines de Fontaine- André à Neuchâtel, se livraient aux plus pénibles travaux de la terre et cultivaient la vigne de leurs propres mains (iâ09) *. Leduc de Zseringen, en donnant des troupeaux de moutons à la colonie naissante de rUechtland, contribua ainsi à la création de l'industrie de la laine et en fit naître une seconde non moins lucrative, la fabrication des cuirs.

Les progrès de l'aisance, de la vie publique et des arts ne restèrent pas sans influence sur la manière de bâtir et d'entretenir l'intérieur des villes. Les maisons, composées d'un seul étage, étaient alors presque toutes en bois. De là les fréquents incendies qui ravageaient les centres de population un peu considérables. Zurich, Saint-Gall, Berne, Bâie, sont presqu'entièrement détruits par le feu à la fin du XII*"^ et du XIII""® siècles ; Bàle, en particulier, le fut à deux reprises en 4258 et en i294 où 600 maisons brûlèrent. Quelques particuliers commençaient cependant à bâtir en pierre, à Berne, à Bâle, à Zurich et dans plusieurs villes. Mais ce ne fut guère qu'un siècle plus tard que ce mode de construction devint un peu général en Suisse. Les maisons des citoyens n'étaient ni spacieuses, ni élégantes, ni commodes. Les chambres étroites et basses laissaient à peine pénétrer le jour par de rares et petites fenêtres aux carreaux de toile, de canevas, de corne ou de papier huilé, en guise de vitres. La peinture sur verre avait commencé à cette époque. Les beaux vitraux de l'abbaye de Wettingen et ceux qui ornent la rosace de la cathédrale de Lausanne sont attribués au XIII*"® siècle '.

L'historien des beaux-arts en Suisse, M. Rahn, mentionne comme la plus ancienne éghse du style gothique primitif la cathédrale de Saint- Pierre à Genève. Celle de Lausanne, d'un effet plus grandiose, mais

^ Hisely, Cartuîaire de Hautcrest Avant-propos, v.

* Chambrier, Histoire de Neuchâtel^ 13.

' Rahn, Geschichte der bildenden Kûnste in der Schweis, 501 et 571.

d'un style gothique moins élégant, lui est postérieure en date. La bâtisse de cette église avait déjà commencé avant l'an 1191, mais fut interrompue pendant quelque temps, puis reprise au siècle suivant où cet édifice et sa magniGque rosace faisaient l'admiration du célèbre architecte voyageur Villard de Honnecourt *. Le chœur de l'église des Cordeliers à Lausanne, et l'église de Moudon, un des ornements de l'architecture suisse, datent à peu près du même temps ' et appartiennent au style gothique primitif comme l'église de Valère à Sion. L'architecture civile était encore dans l'enfance comparativement à celle de l'époque romaine; mais elle fait quelques progrès. La chronique de Justinger cite avec éloge le frère Humbert, supérieur des Dominicains à Berne, où il bâtit non -seulement des églises, mais un beau pont en pierre sur l'Aar'.

L'art architectural avait été longtemps entre les mains da clergé. Mais au XIII"^® siècle cet art se sécularise comme bien d'autres et donne naissance à la formation des corporations ou confréries laïques. Dès 1229, il est question à Genève de deux confréries, l'une vouée aux travaux de la cathédrale, l'autre à la construction des ponts *.

L'ameublement ordinaire était très-simple. Il consistait en une longue table pesante avec un banc fixé au mur, quelques escabelles et un bahut qui servait de garde-robe et de coffre-fort à la famille. Des lances et des hallebardes accrochées à la paroi complétaient le mobilier. Le luxe des lits était inconnu à nos bons aïeux du XIII"^ siècle. Us prenaient leur repos sur le plancher nu, sur une peau de mouton ou une paillasse grossière.

Le costume des confédérés à la fin du XIII""® et pendant toute la durée du XIV"« siècle n'était point ce pourpoint bariolé et tailladé avec lequel on se plaît à représenter Guillaume Tell et les trois Suisses. Une jaquette sans plis fermée par une ceinture et arrêtée sur la poitrine par une agrafe, des boutons et des aiguillettes, tel était le vêtement de nos ancêtres. Les manches ornées de broderies et une étoffe un peu plus fine distinguaient les personnes d'un rang supérieur. Un manteau de la longueur de l'habit et un chaperon achevaient la toilette du noble et des riches bourgeois.

Au combat, le noble s'avançait tout bardé de fer, c'est-à-dire revêtu

^ Album de YiHard de Honnecourt, Msc. éd. par Lassus et Darcel. Paris, 1858* ^ Rahn, Geschichte der bildenden Kûmte, 374.

« Rahn, 388.

* Rahn, 401..

de la cotte de mailles ou d'une armure qui le couvrait de la tête aux pieds. Les principales parties de Tarmure étaient le casque, le gorgerin, la cuirasse avec brassards, gantelets, cuissards, jambards et souliers pointus à la poulaine. Les armes étaient la lance avec le bouclier, la hache d'armes et diverses sortes de glaives. Quant aux confédérés des Waldst^tten et à leurs vaillants voisins de Glaris, ils se servaient déjà avec prédilection de la longue hallebarde et de ces terribles massues ironiquement dénommées morgenstem (étoile du matin), et qui étaient aussi l'arme favorite des Danois lorsqu'ils envahirent la Grande-Bretagne au X™® siècle *. La hallebarde est l'arme la plus commode pour combattre de près et dans une guerre de montagnes. C'était, avec la massue, l'arme favorite des Waldstaetten. La lance, au contraire, est l'arme de la plaine. Les Bernois l'employèrent avec succès à Laupen pour arrêter la cavalerie. C'est en partie à la combinaison habile de ces deux armes que les confédérés durent leurs succès militaires et la gloire de passer pour la meilleure infanterie de l'Europe.

L'esprit militaire semble s'être développé de bonne heure chez les peuplades des Alpes, et sans s'arrêter aux traditions du règne de Charlemagne dont nous avons parlé plus haut et à d'autres expéditions plus ou moins historiques des temps postérieurs, on j)eut en citer des exemples authentiques dans ces bandes guerrières de Schwyz et Uri que nous trouvons à la solde de l'abbé de Saint-Gall en 1253 et dans celles qui plus tard servaient sous les drapeaux du seigneur grisou de Vaz, en guerre avec le même prélat.

Le moyen âge, époque de contrastes s'il en fût, nous offre une bienfaisance et une charité admirables à côté des horreurs de la guerre et des raffinements de la barbarie et des supplices. Le XIII™® siècle voit s'élever plusieurs hôpitaux, entre autres celui du Saint-Esprit à Saint-Gall, dû à la générosité d'un simple bourgeois, Ulric Blarer et du troubadour Ulric de Singenberg, écuyer tranchant de l'abbé de Saint-Gall •. Les libéralités du noble poète s'étendirent aussi aux lépreux du Linsebûhl.

^ Augustin Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands^ I,

' Cet établissement était institué pour le soulagement des malades et la consolation des pauvres orphelins (1228). Von Arx Geschichten des Cantons Saint-Gàlleny I, 459.

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