ORIGINE DES LIGUES GRISONNES
joui d'une sorte d'unité politique, grâce aux armes redoutées de ce petit souverain, aussi favorable aux communes que terrible à se^ adversaires^ du clergé et de la noblesse. Mais, après sa mort, l'anarchie féodale reprit le dessus. Quatre seigneurs principaux, Sax, RbaezuBS, Werdenberg-Sargans et Montfort, disputèrent le pouvoir à Tévêque de Coire, qui ne pouvait oublier le temps où il commandait à toute la Rhétie, du haut de ses châteaux de Marsoil et Spinoil. Ce prélat avait aussi à tenir en bride les bourgeois de Coire, ardents à profiter de toutes les occasions d'accroître leurs privilèges. Non moins attentifs k étendre leur puissance, les ducs d'Autriche, devenus maîtres du Tyrol (depuis 1364), contraignirent l'évêque à devenir leur vassal (1392). L'évêque chercha un point d'appui dans l'union avec son peuple, et permit que ses sujets fissent alliance entre eux (12 octobre 1396), alliance renforcée quatre ans après par une ligue avec Claris, plus tard encore, par un traité analogue de 50 ans avec les Zuricois (1418). Telle fut l'origine de la Kgue Caddée (Casa Dei) ou Maison-Dieu, la première des trois fédérations grisonnes.
Dans la première partie du XV'"® siècle, l'histoire traditionnelle de la Rhétie offre une analogie frappante avec celle des Waldst^tten d&Ds le siècle précédent. Les mêmes attentats à la pudeur, à la propriété à la dignité humaine, y auraient eu pour résultats les mêmes actes de légitime défense, les mêmes conjurations, et, enfin, l'établissement de confédérations identiques pour le maintien des droits de tous et la résistance à la tyrannie. Mais tout cela avec les traits particuliers qui distinguent ce pays, le plus original et le moins connu de la Suisse actuelle. Peut-être aussi la tyrannie, en raison du nombre des nobles et de l'isolement des vallées, y fut-elle plus horrible que partout ailleurs. Enfin,. comme dit l'historien populaire des Grisons, Henri Zschokke :
Quand l'iniquité fut arrivée à son comble, il se trouva des hommes de cœur qui se levèrent pour défendre leurs droits éternels et ranimer le courage des montagnards abattus.
L'un de ces hommes fut Adam de Camogask, dont le seigneur du château de Gardovall convoitait la fille unique. Dites à votre maître que je la lui amènerai moimême demain, dit Adam aux bravi ou satellites envoyés par le tyranneau de la contrée. *
Le lendemain, le père tint parole et conduisit sa fille, parée comme une fiancée, au château de Gardovall. Mais quand le seigneur accourut au-devant d'elle pour
^ De ces scènes d'audace et de violence l'histoire authentique ne dit rien, et si nous les transcrivons d'après les chroniqueurs indigènes, Campell entre autres, c'est parce que nous croyons que les traditions grisonnes comme celles des Waldstœtten renferment un fond de vérité historique.
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Tembrasser sous les yeux de son père, celui-ci tira sou épée et la plongea dans le sein du tyran. Le nuîme jour, les paysans assemblés livrèrent aux llamnies le château de Gardovall.
Un autre nom célèbre dans les traditions grisonnes est celui de Jean Gaïdar ou ChialdiPrar, de Fardun. Voyant un jour son champ foulé par les chevaux que le sire du village avait fait lâcher dans les blés de ses serfs, il assomma ces animaux, de son poignet vigoureux. Mis aux fers et torturé pour celte action audacieuse, il dut attendre que les siens Teussent rachetée à force d'argent et de larmes.
Rendu à sa famille, il était un jour à table avec les siens, lorsque le seigneur de Fardun entra dans sa cabane. Tous le saluèrent respectueusement ; mais le tyran lança sur eux des regards de mépris, et cracha dans la bouillie qu'ils mangeaient. La colère de Ghialdaerar s'alluma comme la foudre : il le saisit <i la gorge, le serrant de ses deux mains, comme l'aigle des Alpes serre sa proie : « Mange la bouillie que tu as assaisonnée 1 » Il dit, enfonça la tête du misérable dans la nourriture brûlante et l'étrangla. Puis il courut hors de sa cabane. Des cris d'alarme retentirent. Le château de Fardun s'écroula dans le sang et les flammes.
Le désir de mettre fin aux maux dont souffrait la Rhétie, donna lieu aux mémorables réunions de Trons, entre Ilanz et Dissentis. Ces réunions étaient formées des députés de 21 communes allemandes et romanches, auxquels se joignirent les sires de Werdenberg, Sax, Raezuns et lé noble abbé de Dissentis, Pierre de Ponlaninga, que plusieurs auteurs grisons désignent comme le promoteur de l'alUance. Ce prélat était allié d'Uri depuis Tan 1407. Le 16 mars 1424, ces seigneurs de concert avec les députés des Communes de la Haute-Rhélie, beaux vieillards à barbes blanches, vêtus de sarraux gris, s'assemblèrent en plein air, sous l'érable de Trons, et jurèrent une alliance qui devait durer « aussi longtemps que le sol lui-même et les cimes escarpées (so lang Grund und Grath steht^).y^ Ainsi se forma la Haute Ligue (Obère Bund) ou Ugue Grise (Graue Bund). Le nom de Grisons s'étendit à toutes les peuplades d'alentour, même à une partie de celles qui vivaient sur les domaines du riche comte Frédéric VII de Toggenbourg, dont la domination s'étendait au loin dans le Vorarlberg et le Tyrol.
Peu de temps après, celui-ci mourut sans enfants, et, comme l'on craignait avec raison que sa succession ne fit naître des difficultés sérieuses, on tint une assemblée des députés des juridictions qui, dans les montagnes de la Rhétie, dépendaient de la maison de Toggenbourg. Il en vint de Davos, de Klosters, de Kastels, de Schiers, de Seewis, de Malans, de Mayenfeld, de Belfort, de Churwalden, de Schanfik. Ulric Bély, de Davos, fils de landamman, et landamman lui-même, présidait
^Segesser, eidgenôssische Abschiede^ de 1421 à 1477, 31. Voir le texte dans Tschoudi, 4, 153. Moor, Historisch-Chronolog, Wegweiser durch die Gesckichte Currdiiens. Chur, 1873, 27.
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l'assemblée. Ils dirent : « Pins(|iie la morl rlii comle de To;?{renbourL' nous ai-endii notre liberté, faisons dans celte parlie des monta jrnes ui»e ligue semblable à celle de la Maison-Dieu et à h ligue Grise; respectons les droits d'aulrui, mais défendons les nôtres; unissons-nous à la vieel il la mort. Nul ne pourra citer tm citoyen demntun tribunal étranger, ni former au dehors une alliance, ^ans le consenlementde tous. Quand on aura reconnu Thérilier du comte de Tojzgenbourg, nous lui remettrons son héritage, mais nous ne lui permettrons [Kii^de dissoudre notre liuue. » Ayant ainsi parlé, ils scellèrent leur alliance par un serment sf)lennel le 8 juin ou le vendredi aprns la Fôle-Dieude l'an 1436. Telle fit l'origine de la ligue des fJic juridictions ou des Dix droitures {Zehngerichtebund)*.
Les audacieux bourgeois de Coire profilèrent des circonstances pour abaisser le pouvoir de l'évéïpie, qui fut obligé de s'enfuir secrètement de la ville.
La fondation des trois ligues est la bise de la conféilération grisonne.
La lic/ue Ofw s'allia, en 1 425, avec lu lifjne de la Muson-Divu, Quatre ans après, les 1) x Juridictions conlrartaienl déjà une alliance du même genre*. Ces trois ligues élaienl encore indépendantes les une-i dis autres. Cliai|ue commune même agissait souvent [lour son con)|)te. Chacune des liguis avait sa diète, ses m igi^lrals, son sceau, ses archi- Vi>s et sa bannière. Elle levait ses (•ontribulions parliculières et nommait à tour de rôle les biiliis de^ pays sujets. Le bourgmestre de Coin» était Itî chtîf de la ligue de la Maison-Dieu, le land ainman de Davos, l' chef de la ligue de-i Dix Juridictions. Mais de la divursilé devait naître une union dos communes et des liguer pareille à celle des communes et ligues suisses. Depuis i\7\, les députés des trois ligues grisornies se réunissent ch:u]ue année au hauieau de Vazerol.
Malheuiwîîisiunenl pour la Hhétie, I extinction de la ilynastie de Tiïggenbourg et de celli? des barons de ll.TZuns prolita aussi à la mai- .«(»n d'Autriche, dont Itîs acipi silion-; successives ilans la li'jfif de-t Dix Droftitrt'.s el dans la liijttr (iris(''^ lavorisaieiit les visées ambitieuses dans ce pays.
' Sogf»ss(M-, il». lOJ. — W'erfivciser^ 27. — Conradht von MoUr, Cokx diiAornaticus^ I I, 51.
* Fer linand Mpyor, Schwaiz, Mii'ietim, II, 207.
^ Klostors, Davos, Belfort. ChurwaUlen, Schanfick et Langwies, le PnHtiuau ant« rioui, Oliersax. Tenna, Rteziins. Strie ilor, Lehrb. der Schw. (iesch., 2 Aiifl , 122.