EN VENANT DE STANZ
Hans Waldmann, de Zurich. Institué pour mettre un frein au désordre et à la licence des derniers temps, le pac^ de Stanz, ou Stanzer- Ver- A*ommnm,^renferme une foule de dispositions relatives aux rapports des cantons entre eux et à ceux des autorités cantonales {Obrigkeii) avec leurs ressortissants (Zugehœrigen). Par ce pacte, « il est défendu à chaque État delà Ligue d'intervenir dans les affaires d'un co-État*; il est, au contraire, enjoint à chaque État d'arrêter et de punir ceux de ses ressortissants qui se réuniraient pour envahir le territoire d'un État voisin* et y propager la rébellion'. Tous les États ensemble sont sommés de marcher contre quiconque enfreindra ces règles du droit commun des cantons. L'Élat attaqué a également le droit d'arrêter et de punir lui-même ceux qui envahissent son territoire*. » Mais le pacte de Stanz va plus loin encore. Il proscrit les associations, les réunions populaires, et interdit le droit de pétition, lorsque son exercice est de nature à faire craindre des désordres dans le pays. Si une insurrection éclate dans un canton, les gouvernements des dix États se réunissent pour la réprimer de concert.
Ces dernières dispositions ne plurent pas également à tous les cantons et choquèrent surtout le gouvernement démocratique de Schwyz. Mais il n'osa s'en plaindre que quelques années plus tard, après la mort de Waldmann. Dans une conférence tenue à Baden en juin 1489, il réclama l'abolition de ces articles, attentatoires au pacte et aux principes les plus sacrés de ^alliance. Mais l'opinion de Schwyz, combattue énergiquement par Berne et son banneret Nicolas Zurkinden, ne prévalut pas. Le pacte de Stanz resta et devint même avec la loi ecclésiastique de 1370 et la constitution militaire de 1393, la principale base du droit public fédéral. Chaque fois que les États suisses renouvelaient solennellement leurs alliances, ils faisaient lecture de ces trois actes fondamentaux de leur Confédération*.
* Comme Obwald Pavait fait dans la conjuration de l'EntHbouch. ^ Comme cela avait eu lieu dans Pescapade de la Bande joyeuse. ° Comme il était arrivé à Zoug en 1404.
* Lucerne a usé de ce droit envers les corps francs en 1845.
^ Le pacte de Stanz a été l'objet des plus vives critiques de la part de plusieurs écrivains démocrates, qui y ont vu le fondement de l'oligarchie en Suisse et de l'alliance des gouvernements contre le peuple. Ainsi Troxler, Henné, Delaharpe, Gloutz-Blotzheim lui-même, qui nomment Voîksbund le traité de 1291, et Herrenhund celui de 1481. Jean de Muller, au contraire, n'a vu dans ce pacte qu'une mesure de salut public temporaire et dictée par les circonstances (dos gemeine Wohî erfordert Ordnung). M. Segesser prouve que les députés des campagnes furent consultés plusieurs fois postérieurement à cette assurance mutuelle des gouvernants contre le peuple. Quoique grand ami de V ordre, M. Bluntschli trouve aussi la suppression du droit de pétition contraire au principe de la liberté poptdaire. Mais il
Il n'est point fait mention, dans le Stanzer- Verkommniss, de l'admission de Fribourg et Soleure. Cette alliance fut l'objet d'un traité particulier (BundeS'Bfief) qui accordait à ces deux villes des conditions plus favorables qu'àSaint-Gall et Appenzell, mais non cependant l'égalité complète avec les huit anciens cantons. Éclairés par l'expérience, ces derniers défendirent à Soleure et à Fribourg de contracter des alliances sans le consentement de leurs confédérés.
La diète de Stanz ne mit point fin aux luttes intérieures de la Suisse. En 1483, à la requête des Lcender, les huit États exclurent Soleure et Fribourg des délibérations de la diète qui ne regardaient pas directement ces deux cantons. Une partie des États renouvelèrent aussi leurs prétentions sur les conquêtes faites par Berne et Fribourg dans la dernière guerre. Choisi pour arbitre, Henri Gœldli, bourgmestre de Zurich et chef des Zuricois à la bataille de Grandson, décida la question en faveur de Berne et de Fribourg, moyennant le paiement de 20,000 florins aux autres États de la Ligue. Le même magistrat prononça entre Fribourg et Soleure, qui se disputaient la préséance aux diètes, et l'accorda à Fribourg, alors tout occupé à se dépouiller de ce qu'il avait d'idées et de mœurs françaises, pour s'assimiler aux neuf autres États tout allemands du corps helvétique*.
D'autres conflits surgirent parmi les Confédérés, d'abord au sujet de Constance, ancienne alliée des Suisses, que la médiation de Nicolas de Fliie sauva d'une nouvelle guerre. Ce fut ensuite l'affaire des monnaies, heureusement terminée par la sagesse de Waldmann, élu bourgmestre de Zurich à la place de Gœldli (1485). On cherchait déjà alors, mais en vain, à obtenir une centralisation des monnaies. Les tentatives de centralisation politique ne furent pas plus heureuses. On parvint cependant à s'entendre pour renouveler à Berne le setinent de l'alliance perpétuelle; ce qui eut lieu avec beaucoup de pompe en présence des
approuve l'interdiction des assemblées populaires, « inutiles et dangereuses, dit-il, dans des États où le peuple a ses assemblées annuelles et régulières.» Tout en louant les efforts des villes pour réprimer la démagogie et d'ignobles rancunes, M. Meyer de Frauenfeld trouve que les articles 2 et 3 du Convenant étaient des épées à deux tranchants dont on se servit plus tard pour comprimer t oute manifestation libre au sein du peuple. Gesch. des schweiz. Bundesrecktes, 1878, 1, 468.
^ L'introduction de la langue allemande comme langue diplomatique avait précédé l'admission de Fribourg dans la Confédération. Mais alors la germanisation va plus loin et se manifeste par la suppression des écoles françaises et l'appel de maîtres d'école et de greffiers allemands. Certaines familles avaient déjà germanisé leurs noms de famille. Les Faulcon étaient devenus Falk; Veillard, Alt; Mettraux, Amman; Praroman, Perromann, D'Avry, Daffery ou D'Affry; Lombard, Lumbart, etc.
bourgmestres et avoyers des États-villes, et des landamraans des États campagnards.
Dans rintérieur des cantons, Tunion ne régnait pas davantage entre les autorités et leurs ressortissants. A Berne, le gouvernement, serviteur trop docile de la France, fut obligé de déposer ses pouvoirs entre les mains de la bourgeoisie. Celle-ci les lui rendit ensuite, satisfaite d'avoir donné une leçon à Guillaume de Diesbach et à ses partisans.
Dans rUnderwald les gens de Tabbaye d'Engelberg, excités par la famille orgueilleuse de Schaderower, déclarèrent formellement ne plus vouloir reconnaître pour leur seigneur le prince- abbé Ulrich Stadier. 300 hommes des cantons protecteurs du couvent, Lucerne, Schwyz^t Underwald, sous les ordres de Pierre Russ, occupèrent la vallée, et le conseil de guerre condamna à mort le chef de la révolte, Jenni Schaderower. Mais le noble abbé refusa de signer la sentence. « A Dieu ne plaise, dit-il, que je ratifie une condamnation capitale de celte main qui bénit au nom d'un Dieu de miséricorde (4486)*.
Les rapports entre TÉglise et l'État, améliorés par le code ecclésiastique de 1370, n'en donnaient pas moins lieu à bien des querelles. Une grande cause de désordre était l'usage qui s'était introduit en cour de Rome d'accorder aux nombreux solliciteurs italiens ou suisses, des bénéfices non vacants pour être occupés après la mort du titulaire. Cet abus en entraîna un autre. Les papes donnaient quelquefois à ces solliciteurs ou courtisans, comme les appellent nos chroniques, des bénéfices dont la collation appartenait aux chapitres ou aux gouvernements suisses. Une double nomination de ce genre causa la guerre de Moùtier- Grandval, où les corps francs bernois soutinrent le prévôt de leur canton, nommé par le pape Innocent VIII, contre le prévôt lucernois, élu par le chapitre. Le traité de Courrendiin, en restituant à l'évêque de Bâie, souverain de ce pays, la propriété du territoire, en soumit les habitants aux Bernois à titre de protégés, combourgeois et auxiliaires perpétuels.
Berne profita de son crédit auprès du pape Innocent VIII pour obtenir la suppression de Tordre teutonique et le remplacer par un chapitre de chanoines. Mais les gouvernants bernois, si forts quand il s'agissait de dépouiller un ordre religieux et de s'enrichir à ses dépens, ne montrèrent aucune fermeté dans une affaire qui intéressait au plus
* Fassbind, GiscUchle von Schwyz, II, 134. — Businger, Geschichte von Unterwàlden, n'en dit mot.— Voir Liebenau, Blicîce in die Geschichte Engelbergs, 1876, 31. Le savant Lucernois se borne à dire que la grâce de Jenni Schaderower fut accordée à la suite de diverses sollicitations.
haut point Thonneur et la dignité de la république. Adrien de Boubenberg, appauvri par un grand train de maison et par ses coûteuses ambassades, était mort en 1479 sans payer certaine dette qu'un de ses parents par alliance avait contractée envers l'Italien Garriliati, un de ces prêtres sans prébende envoyés par la cour de Rome en Suisse. Garriliati eut le front de demander que le corps de l'illustre avoyer, du défenseur de Morat et de la patrie, fût exhumé et jeté à la voirie*, comme celui d'un insolvable. Pour empêcher ce scandale, Berne, qu'on menaçait d'interdit, dut envoyer une députation à Rome, pourvoir l'impudent Italien de la prévôté de Rûggisberg, d'un canonicat à la cathédrale de Lausanne et lui conférer la bourgeoisie de Berne.
C'étaient ces abus et d'autres pareils qu'avaient voulu faire disparaître les conciles de Constance et de Bâie. L'opposition de la cour de Rome avait paralysé ces grandes assemblées. Cependant, avant de se dissoudre, le concile de Bâle avait décidé qu'un concile général se réuniraU tous les dix ans. Or, comme trente ans s'étaient écoulés sans qu'une nouvelle réunion eût lieu, un cardinal, slave de nation, André de Crayna, entreprit de convoquer de son chef un nouveau concile et se rendit à Berne, puis à Bâle, où son projet fut d'abord bien accueilli (1482). Une espèce de concile s'assembla dans le chœur de la grande église. Les Médicis, de Florence, et Sforza, de Milan, ennemis du pape Sixte IV, envoyèrent leurs ambassadeurs. Mais le pape jeta l'interdit sur la ville et l'empereur Frédéric III se joignit au pape pour condamner la réforme projetée. Le malheureux Crayna, abandonné de tout le monde, et enfermé au Spalenthurm, se donna la mort dans son cachot (1484). Crayna, au dire de son propre secrétaire, Numagen, avait le cerveau malade*. Mais Tépoque même de cette tragédie voyait naître les deux réformateurs qui, plus heureux dans leurs efforts que leur infortuné devancier, devaient porter la hache à l'arbre et séparer de l'église romaine une grande partie de l'Allemagne et de la Suisse. Martin Luther était né en Saxe le 10 novembre 1483, et Ulric Zwingli avait vu le jour à Wildhaus, dans le Toggenbourg, le l®*" de l'an 1484.
Pendant que la question religieuse occupait quelques esprits aux bords du Rhin, le bruit des armes troublait les bords de l'Adda où
» A PEûgi-halde. Anselm, CfefontA;, II, 263. Geschichtsforscher, VII, 161-214. Voir la lettre du gouvernement de Berne au pape Sixte lY sous date du 28 janvier 1481. « In procerum militem A. de Bubenberg quondam scultetum nostrum adeo < sevierit ut eumdem religiosissime sepultum nunc denuo exbumandum et inter « canes procultandum censuerit. » — M. Hî Iber (Adrian von Bubenherçt 36) fait de Garriliati un légat du pape ; ce personnage ne figure pas dans la liste des nonces.
' Beitràge zur Vaterlànd. Geschkhte^ BaselSy 1854, 45.
Tévêque de Coire faisait la guerre au duc de Milan, l'allié du roi de Naples, eu lutte avec le pape Innocent VIII. Ëngadins et soldats de la ligue Grise se précipitèrent comme une avalanche sur la Valteline, brûlèrent Chiavenna et contraignirent les.Visconti à rendre à l'évêque la vallée de Poschiavo, ancienne dépendance de son siège, moyennant 14.000 florins. Poschiavo dès lors resta Grison et libre (1487).
Les Grisons et les Confédérés de plusieurs États prenaient pai^t aux guerres du duc Sigismond d'Autriche contre Venise, qui perdit 6,000 hommes et l'habile général San Severino dans une bataille livrée sur les rives de TAdige. Au même temps, 8,000 Confédérés combattaient pour le roi de France Charles VIII, fils et successeur do Louis XI, à la journée de Saint- Aubin le Cormier où 11,000 lansquenets tombèrent les armes à la main. Un capitaine saint-gallois, Spàting, y fit prisonnier le duc d'Orléans, l'allié de François II, duc de Bretagne (1 488).
Six ans auparavant Zurich avait déclaré la guerre à ses alliés et bons amis de Strasbourg pour un mauvais drôle nommé le chevalier de Hohenbourg, dont les richesses considérables faisaient à la fois le crime et le mérite. L'intervention des Confédérés arrêta les hostilités. Hohenbourg, abandonné de tout le monde, fut condamné à mort et exécuté à Zurich comme entaché du vice de Sodome.
Grâce k son patriotisme, l'évêque de Sion, Walther Supersax était redevenu le maître au temporel comme au spirituel du Haut-Vallais. On lui remit aussi l'administration du Bas-Vallais conquis sur la Savoie, et dont celle-ci avait dû faire abandon pour toujours. La noblesse du Bas- Vallais se vit supplantée par des fonctionnaires dévoués au prélat. Les pauvres, en revanche, y gagnèrent par la libération de toute autre charge que le service militaire. Plusieurs membres de la famille Asperling avaient marché avec les Savoyards ; la diète vallaisanne les déclara coupables de forfaiture, et séquestra leurs biens.
A la mort de l'évêque Supersax, ce fut le fameux Silinen, l'agent de Louis XI, qui fut élu par le chapitre. Ce Silinen, que son rôle dans les guerres de Bourgogne pourrait faire prendre pour Un intrigant vulgaire, se distingua par une administ]*ation éclairée et bienfaisante. Il releva la cathédrale de Sion, bâtit des châteaux, des ponts, des églises, institua des bains, fit exploiter les mines d'argent de la vallée de Bagnes.
Mais le cours des prospérités de cet épiscopat fut interrompu par une guerre avec le comte d'Arona, Vital Borromée, le protégé du duc de Milan et de Waldmann de Zurich. Le Vallais avait pour lui les Lucernois, combourgeois de Silinen. Les gens du comte d'Arona continuant à maltraiter ceux de l'évêque de Sion, ce dernier envoie son frère Albin
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de Siiinen avec des troupes au delà du Simplon. Mais ce fut pour y éprouver une terrible défaite près de Crévola où, selon les chroniques vallaisannes, 800 guerriers dont 500 Vallaisans et 300 Luc^rnois restèrent sur le carreau, le 28 avril 1487. Le nombre des morts est porté à 2,000 dans une inscrijjtion latine placée dans la chapelle érigée par ceux de Crévola. Cette journée néfaste fit pâlir l'étoile de Siiinen. Il est réduit à accepter la paix que négocièrent à Domo-d'Ossola les envoyés de Mathias Corvin, roi de Hongrie et le landamman Hurli du Hasii, qualifié de magnanime, habile et prudent dans les actes (23 juillet 4487).
Siiinen ne fut pas heureux non plus dans ses efforts pour rendre son diocèse indépendant de l'archevêque métropolitain de Tarentaise dont il relevait depuis le IX™® siècle*. Il fut cité à Rome et condamné à une amende de 70 écus a payer à la chambre apostolique.
Lés querelles continuant entre Vallaisans et Milanais, Siiinen songeait à reconquérir le val d'Ossola et leva des troupes dont il prit luimême le commandement. Mais parmi ses propres officiers se trouvait un traître, Georges Supersax ou Auf der Flue, châtelain d'Anniviers qui, gagné par l'or de Milan, paralysa son entreprise. Les troupes de Tévêque furent de nouveau battues près de Crévola. Non content d'avoir trahi son prince, Supersax tournait contre lui les Vallaisans et les Suisses, et levait la Mazze contre le prélat contraint à s'enfuir à Rome, où Supersax le poursuivait de ses accusations. Il lui reprochait entre autres d'être vendu au roi de France, en attendant qu'il se vendît lui-même à ce souverain. Inhumain et superstitieux, ce démagogue plein d'audace avait débuté dans sa Châtellenie par faire brûler vifs deux frères sous le soupçon de sorcellerie*.
4. Hans Waldmann» on essai de eentralisatlon politique et administratlTe h Zurich. — Oeeupation de Saint-Gall par les Confédérés. — Malaise général en Snisse (14M & 1494).
Depuis la guerre de Bourgogne, Zurich était redevenu le plus important des États de la Ligue, et comme le Vorort de la Confédération. C'était au gouvernement de cet État que les envoyés des puissances étrangères s'adressaient ordinairement à leur arrivée en Suisse, et remettaient leurs lettres de créance. Ce retour était dû à la grande influence qu'exerçait sur les atfaires fédérales le bourgmestre Hans Waldmann.
^ Gelpke, KirchengescJdchte, II, 558. Le Vallais eut successivement pour métropole religieuse Lyon , puis Vienne en Dauphiné, sous la primauté de laquelle il resta encore quelque temps, même alors qu'il avait pour supérieur immédiat l'archevêque de Tarentaise.
* Furrer, I, 235.
LE BOURGMESTRE WALDMANN. 381
Waldmann est la plus grande figure de Thistoire suisse au XV™* siècle. Cet homme célèbre était le fils d'un paysan de Blickenstorff au canton de Zoug, et avait acquis en 1452 le droit de bourgeoisie à Zurich pour la minime somme de 4 florins. Il avait débuté assez tristement, et s'était fait enfermer deux fois au Wellenberg pour inconduite et voies de fait. Tanneur de profession, puis marchand de fer, il quitta son atelier pour se faire condottiere et embaucher des mercenaires à la solde des princes d'Allemagne. Enrichi par un mariage, et anobli sous le nom de sire de Dubelstein, Waldmann mit un peu plus de décence dans sa conduite. Par ses talents et son éloquence, il gagna la confiance des membres de sa tribu. La guerre de Bourgogne porta au comble sa gloire et sa popularité. Le héros de Morat et de Nancy, créé chevalier sur le champ de bataille, se vit successivement élevé aux charges d'édile, de grand tribun (1473) et de bourgmestre (1483). Mais il ne parvint à franchir ce dernier échelon qu'en brisant la famille puissante des Gœldli, dont le chef, l'ancien bourgmestre et chevaUer Henri, se vit réduit par Waldmann au rang de simple conseiller; un second membre, Lazare Gœldli, destitué de ses emplois ; un troisième, banni du canton.
Élu chef de l'État avec Henri Roust, l'insignifiant collègue de Gœldli, Waldmann trône eu roi à Zurich, devient le directeur suprême des diètes et de la politique extérieure de la Confédération. C'est à lui qu'écrivent les princes, vers lui que se tournent les ambassadeurs des puissances, lorsqu'ils désirent obtenir des traités de paix, d'alliance ou une levée de mercenaires. Principal auteur du pacte de Stanz, Waldmann l'est aussi de l'Erb- Verein ou traité avec l'Autriche et du Capitulât de Milan, conclu en dépit des Yallaisans, en guerre avec le duc, et du renouvellement de l'alliance française à Lucerne (1483). Le duc de Lorraine lui devait son rétablissement au trône de ses pères et la triste fin de son puissant rival, le duc de Bourgogne.
Choyé par toutes les puissances, le successeur de Broun, selon une coutume dangereuse qui se répandait de pliis en plus parmi les magistrats suisses, recevait des pensions annuelles de chacune d'elles \ La France, à l'ambition de laquelle Waldmann avait si indignement sacrifié les intérêts de la nation suisse et les droits de ses alliés bourguignons, la France n'était pas restée en arrière et faisait au redoutable bourgmestre un traitement annuel de 600 livres touruois.
Ambitieux et vénal, cet homme d'État n'avait pas moins en adminis-
^ L'Autriche lui donnait 400 florins, le duc de Lorraine 100, la Savoie et Milan une somme dont on ne connaît pas exactement le chiffre. Bluntschli, Geschichte det Repuhlik Zurich, IT, 36.— Vôgeli, Vaierlandische Gesckichie, Zurich, 1872.
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tration et en politique des vues très élevées qu'il essaya de réaliser à l'aide d'un club politique, formé de 12 citoyens influents, parmi lesquels on comptait le savant chancelier Amman, le curé Helfenstein et le conseiller Gérold Edlibach, beau-fils de Waldmann. C'est dans ce cercle d'amis, appelé la société de VEscargot, du nom du lieu où elle s'assemblait, qu'il préparait les lois et ordonnances qui devaient changer la face du canton. En matière pénale, les peines corporelles et la peine capitale remplacèrent l'ancien droit de composition, d'après lequel on pouvait se racheter d'une peine par de l'argent. Les habitants de Regensberg perdirent le privilège dont ils étaient le plus jaloux, celui de pouvoir donner un soufflet pour 5 schillings. En fait de police, des mesures furent prises pour la salubrité des rues, la répression du vagabondage et de la mendicité, et pour assurer la bonne qualité des comestibles. Trouvant le mélange des métiers et de l'agriculture préjudiciable à ces deux grands arts, Waldmann obligea les artisans de la campagne à venir habiter avec les bourgeois. Les campagnards durent vendre leurs denrées et s'approvisionner au marché de la ville. La vente du sel devint un monopole des citadins. En revanche, la production agricole fut encouragée et la vaine pâture interdite. L'État de Zurich manquait d'un arsenal et d'autres étabhssements d'utilité publique. Pour se procurer l'argent nécessaire à la fondation de ces édifices, Waldmann établit un impôt foncier considérable, une capitation annuelle de trois schillings, et soumit à un droit de forage comme à Berne (Ohmgeld), l'importation des vins étrangers. Le luxe des repas fut restreint par des lois somptuaires.
D'autres ordonnances furent dirigées contre le service mercenaire \ Mais ceux qui faisaient ces lois avaient eux-mêmes donné le mauvais exemple ; les services mercenaires avaient passé dans les mœurs de la nation ; toutes les défenses demeurèrent infructueuses. Ne devait-on pas entendre en pleine diète, le premier magistrat de Schwyz, Rodolphe Reding, le chef de son peuple à Grandson et le petit-fils du grand landamman, justifier le Reislaufen, en disant : « Les Suisses ont besoin d'une issue* » (1492). Trois siècles et demi après, le mot de Rodolphe Reding était encore celui des enrôleurs.
Les rapports de l'État et du clergé attirèrent l'attention de Waldmann. Il fut défendu au clergé d'acquérir des immeubles et de recevoir
^ Le Reislaufen et les guerres de Bourgogne ont introduit des mœurs étrangères, l'orgueil, la paresse, le mépris des lois. Lois de Waldmann,
' « Die Schweizer mAssen ein Loch haben. » Anshelm, chroniqueur contemporain, II, 106.
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des legs sans le consentement des héritiers. Un aperçu des biens d'Église dut être soumis chaque année au gouvernement. On obligea les ordres religieux et les confréries à contribuer à l'embellissement du Grand- Moûtier. Waldmann saisit habilement ToccawSion du renouvellement de lalliance des Confédérés avec le pape Innocent VIII pour négocier un concordat, qui garantissait à l'Etat de Zurich la position qu'il avait prise à l'égard du clergé (1486).
La constitution cantonale subit aussi quelques changements. Contrairement à l'ordre de choses établi par Broun et modifié en 1393, mais d'accord avec les vœux émis à plusieurs reprises par les chefs des tribus S Waldmann réduisit à six les treize places occupées par les constables dans le petit conseil ; en même temps il excluait ces familles nobles des fonctions tribunitiennes et rendait ces dernières inamovibles.
Toutes ces réformes ne purent s'accomplir sans créer beaucoup d'ennemis à leur auteur au sein du clergé, de la noblesse et même parmi le peuple, dont le bourgmestre n'avait respecté ni les usages, ni les anciennes franchises. Ébloui par le pouvoir, Waldmann gouvernait plutôt avec l'orgueil d'un prince qu'avec la simplicité d'un magistrat républicain. Il s'entourait d'horamas déconsidérés, de femmes perdues, et punissait cruellement, de la mort même parfois, les paroles de blâme que faisait naître sa conduite déréglée et tyrannique. Une conjuration se forma contre le bourgmestre, dans les rangs de la noblesse. Aux Gœldli se joignirent un Schwend, un Escher, Jean Meyer de Knonau et son fils Gérold. Ces ennemis de Waldmann tenaient leurs conciliabules sous la voûte de la chapelle Saint-Nicolas, au cloître des Dominicains. Les conjurés s'engagèrent à employer tous les moyens pour exciter la jalousie des magistrats des autres cantons contre le bourgmestre, et à miner son crédit au dedans en le poussant à des actes impopulaires.
Un événement vint servir à souhait les projets des réactionnaires. Cet événement fut le supplice du héros de Giornico, Frischhans Theilig. A son retour de la campagne d'Italie, Theilig, qui avait sur le cœur la singulière retraite de Waldmann, avait lâché dans une auberge de Soleure ce propos imprudent: « Waldmann est un traître; grâce à lui, la bannière de Zurich n'est plus qu'une besace de mendiant. » Croyant ce propos oublié, ou l'ayant oublié lui-même, Theilig se rendit a Zurich pour son commerce de toiles. Aussitôt il y est arrêté et jeté au Wellenberg. Le gouvernement de Lucerne réel ime la mise en liberté de son grand citoyen, le vengeur de l'honneur national à Giornico. « Fût-il
^ y oir leB Extraits du Meisterhuch dans V Indicateur d'histoire suisse j 1855, p. 13.
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plus grand qu'une tour, répond aux envoyés lucernois le vindicatif bourgmestre, il faut qu'il tombe. » Quelques jours après, Tbeilig, condamné à mort parles deux conseils, réunissons la présidence de Waldmann, est conduit du Wellenberg sur le marché aux poissons, où il a la tête tranchée comme un malfaiteur (21 septembre 1487).
Tel était l'ascendant de Waldmann sur les Confédérés, que le gouvernement lucernois ne prit aucune mesure énergique pour venger la mort de son plus noble citoyen ; il se borna seulement à ne pas se faire représenter aux premières diètes qui se tinrent à Zurich. Il accepta assez facilement les excuses que le gouvernement zuricois lui fit offrir par quelques magistrats. La veuve de Theilig fut moins accommodante. Toutes les fois que la diète se réunissait à Lucerne, elle poursuivait de ses plaintes et de ses invectives les députés zuricois: « Rendez-moi mon mari, que vous avez assassiné contre toutes les lois de Dieu, de l'honneur et de la justice: » Le gouvernement lucernois eut beau sommer la veuve du héros de Giornico et ses parents de laisser en paix les Zuricois ; ils continuèrent leurs imprécations contre Waldmann et ses amis, en y ajoutant une chanson aussi injurieuse à ce dernier que glorieuse pour la victime \
Ébranlé dans la Confédération par cet acte inique et cruel, le crédit de Waldmann se perdit dans son propre canton par de nouvelles ordonnances, dont l'une défendait les réunions de plaisir de plusieurs paroisses à la campagne, et l'autre enjoignait de tuer les chiens de garde des fermes comme nuisibles à la chasse et à la culture de la vigne. Waldmann avait d'abord refusé son consentement à cette mesure impopulaire. Mais Henri Gœldli et ses partisans dans le conseil surent le lui arracher, en prenant le masque du bien pubUc et en faisant appuyer la proposition par quelques pétitions venues de la campagne. Mais lorsque les agents de Waldmann, le conseiller Jean Meyss à leur tête, se rendirent dans les communes pour présider à cette boucherie, un véritable désespoir s'empara des paysans zuricois. A Mettmenstetten, 550 pères de famille se réunirent en armes dans une prairie, tenant leurs chiens en laisse, prêts à tuer quiconque essaierait de leur enlever les fidèles gardiens de leurs demeures et de leurs propriétés. L'ordre du bourgmestre n'en finit pas moins par être exécuté dans tout le pays, excepté dans le bailliage de Knonau. Mais une sédition violente éclata sur les bords du lac. Conduits par un maître tisserand, Rellstab, de Meilen, et un paysan nommé Muggern, les insurgés cernèrent la ville (4 mars 1489) et dési-
^ Théodore de Liebenau, Frischhanz Teilîing und der Bichiebrief von Luzem rom 2à Juni 1489.
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gnèrent cinquante commissaires pour exposer leurs griefs. Plus soucieux de leur dignité que du vœu des campagnes, les gouvernants réclamèrent Tintervention des États confédérés, en s'appuyant sur le Convenant de Stanz. Une médiation eut lieu et un accommodement équitable fut conclu avec l'assentiment de Waldmann, qui se porta même avec son ami, le tribun Oehn, garant des concessions faites aux campagnards. Mais l'orgueil reprenant le dessus avec le retour delà tranquillité, Waldmann eut la mauvaise foi d altérer le texte de la convention signée avec les m'écontents; il y fit insérer « que c'était à l'humble prière des campagnards « et pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge que messeigneurs « avaient daigné révoquer ces lois. » Celafait, Waldmann, comme pour braver l'opinion, partit pour les eaux de Baden avec quelques compagnons de débauche.
Un nouveau soulèvement éclate alors plus terrible que le premier . Une partie de la bourgeoisie à laquelle les Gôidli et les moines ont réussi à persuader que le bourgmestre voulait livrer la ville à l'empereur, après le massacre préalable des 60 citoyens les plus dévoués à la Confédération, fait cause commune avec les insurgés (31 mars)*.
Accouru de Baden en toute hAte pour calmer l'effervescence populaire, Waldmann voit massacrer sous ses yeux son fidèle huissier Schneevogel, triste présage de son propre sort. Sans perdre courage cependant, et refusant de fuir comme le lui conseillaient ses amis, il se rend le lendemain, l^' avril, de tribu en tribu, les harangue, et déjà il avait regagné les trois tribus des Charpentiers, des Bateliers et des Tanneurs, lorsque la cloche du tocsin, mise en branle par ses ennemis, appelle le peuple à l'hôtel de ville. Waldmann y court aussitôt. Le conseil réuni aux députés des cantons, arrivés la veille de Schwyz, délibère sur le parti à prendre dans ces conjonctures. Mais une multitude furieuse cerne l'hôtel de ville, aux cris répétés de: A bas Waldmann et ses douze! A bas les scélérats! Une chose pouvait encore sauver Waldmann et ses partisans: l'intervention énergique des représentants fédéraux. Le pacte de Stanz faisait un devoir à ces derniers de menacer les rebelles d'une punition exemplaire et d'une occupation immédiate du canton par les troupes fédérales. Waldmann lui-même réclamait celle détermination au nom de Thonneur et des serments prêtés. Mais secrètement jaloux du bourgmestre, l'avoyer Louis Seiler, de Lucerne, magistrat d'ailleurs cupide et sans conscience, parla mollement au peuple et
1 Strickler, Lehrb. der Schweizergesch., zweite Ausgabe, Zurich (Orell undFûssli, 1874), 115. — LiébensLU,Niklaus Ring vonLuzern und Mélchior Buss, 18. Du même, TheiKng und der geschwome Brief von Luzem,
HJSTOIBS SUISSE. 25