Tableau de la clTllIsatlon an XT"*" siècle et dans les
premières années dn XTI"«.
Dans l'histoire de tous les pays, le XV"® siècle est un des plus intéressants à étudier. C'est une époque de vie, d'activité extraordinaire, de transformation et de création. Mœurs, politique, militaire, sciences, lettres et arts, tout reçoit une impulsion et une physionomie nouvelles. De grands progrès marquent à la fois la vie intellectuelle et matérielle des peuples.
La Confédération subit aussi cette loi générale de l'humanité en Europe. Le XV™** siècle est pour le peuple suisse le siècle du progrès, de l'éclat et de la puissance, mais aussi de la démoralisation. Démoralisation voilée, il est vrai, sous l'héroïsme, et rachetée par des traces assez nombreuses des anciennes vertus helvétiques. Le siècle, témoin de l'illustration douteuse ou criminelle des Reding, des Stûssi, des Diesbach,
* Les auteurs consultés sur cette époque si dramatique sont Pictet de Sergy ; Ghaponnîère, Notice sur Bonivard; Galiffe, père, Notices généalogiques ; Galiffe, fils, Bezanson Hugues, libérateur tie Genève; Berchtold, Fribourg ei Genève (185H) ; Amédée Roget, Les Suisses et Genèce (1864), et Histoire du peuple de Genèi>e; Jullien, Histoii-e de Genève (186^- iSSG). La lutte des Eiguenots a donné le jour encore à un poème * ational de M. Pictet de Sorgy, et à un roman historique de M. Olivet, intitulé : f^kiUbert Berihelier.
' Strickler, eidg. Mschiede de 1520 à 1525, 808; appendice, 1505.
des Waldmann, des Wolleb, des Stein et des Schinner, voit briller aussi la gloire sans tache des Boubeoberg et des Nicolas de Flûe.
La POLITIQUE SUISSE n'avait plus la simplicité du premier Age et pour but unique le maintien de V indépendance nationale. Avec les relations diplomatiques, les diètes se multiplient et ressemblent à des congrès européens, où les ambassadeurs des grandes puissances viennent s'asseoir à côté des magistrats des cantons et discuter avec eux le sort de Tltalie, de la Bourgogne et toutes les grandes questions de la politique générale.
Deux diètes entre autres présentent ce caractère : celle qui se réuni à Fribourg après la guerre de Bourgogne, et la grande diète de Baden qui suivit la délivrant de l'Italie en 1512. Dans cette dernière, à côté des Roist, des Falk, des Tschoudi, siégeaient les ambassadeurs du saintsiège, de l'empire, de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, de Venise, des ducs de Savoie, de Lorraine, du prince d'Orange.
Les six mois que dura la guerre de Souabe virent se réunir plus de trente diètes. Pendant Tannée 1513, il y en eut vingt, et l'année 1514, vingt-deux; l'année 1515 fut marquée par trente-quatre assemblées du corps helvétique.
Comme dans Tâge précédent, le lieu et l'époque de la réunion des diètes n'étaient pas fixes. On siégeait tantôt dans un endroits tantôt dans un autre. De Tan 1421 à 1477, il se tint 225 diètes et conférences dans la ville de Lucerne et 79 seulement dans la ville de Zurich. Les autres lieux de réunion des diètes sont Berne et Bàle, auxquels il faut ajouter la petite ville de Baden, dont la position centrale et la dépendance égale de tous les cantons faisaient une espèce de terrain neutre, très avantageux dans les luttes de parti qui désolèrent la Confédération au XVi"« siècle.
Les Recez ou procès- verbaux des diètes, qu'on commence à tenir régulièrement à Tépoque de la diète de Slanz (1481), nous font connaître un peu le mode suivi pour les délibérations, et qui s'est conservé à peu près tel quel jusqu'à nos jours. Les députés de chaque canton, ceux de Zurich en tète, émettaient à tour de rôle leur vote, d'après les instructions reçues du gouvernement de leur État. On votait par État et non par tête. Les petits États éi^ni souverains comme les grands, avaient le même droit que ces derniers. Si les députés d'un État manquaient des pouvoirs nécessaires, ils référaient à leur gouvernement {référendum) et demandaient qu'on gardât le protocole ouvert jusqu'à ce qu'ils eussent reçu les instructions désirées. Chaque canton avait le droit de convoquer une diète. La convocation s'en taisait cependant ordinairement par Zurich, sauf pendant la guerre de Bourgogne. Lorsque la Réformation
aura scindé les Suisses eu deux camps, Lucerne, le plus important des cantons catholiques, deviendra le canton dirigeant des États attachés à l'ancienne croyance. Bien que chaque canton s'envisageât comme maître chez lui et jouît d'une souveraineté de fait, le principe que la majorité des cantons faisait loi et que la minorité devait se soumettre, se trouve déjà posé dans les recez de la diète de Lucerne (18 octobre 1515) \
Un caractère honorable, une bravoure éprouvée, un sens droit et pénétrant suffisaient en général aux magistrats et aux héros du XIV""® siècle pour diriger les destinées d'un canton et remplir convenablement leurs places dans les conseils et sur les champs de bataille. La politique du XV"« siècle exige des connaissances et des vues plus étendues. Les têtes politiques et administratives ne sont pas rares à l'époque où vivent les Hofmeister, les Reding, les Diesbach, les Waldmann, les Schinner. Hommes d'État remarquables, la plupart de ces chefs suisses nourrissaient des pensées d'avenir et d'agrandissement pour leur patrie. Reding méditait, a-t-on dit, l'annexion du Tyrol et du Voralberg à la Confédération suisse. Berne, sous Hofmeister, conquit TArgovie. Ce canton eût volontiers reculé les frontières de la Suisse au nord par l'annexion de Constance et des villes de la Forêt-Noire, comme à l'ouest par la conquête du Pays de Vaud sur la Savoie, et par l'établissement d'un protectorat helvétique sur la Bourgogne.
Le pensionnaire des rois, Waldmann, tourna au contraire ses pensées vers l'organisation intérieure de son canton et de la Suisse. Il chercha à faire prédominer les tendances d'unité et de centralisation qui se manifestaient dans tous les États de l'Europe à la fin du XV*"® siècle. Dans sa carrière diplomatique et militaire, l'opiniâtre cardinal de Sion ne semble pas seulement avoir été tourmenté du grand dessein de chasser les Français de l'Italie, et de changer en principauté absolue la république vallaisanne; on peut, sans trop de hardiesse, lui prêter l'arrière-pensée de soumettre la Lombardie aux Confédérés et d'étendre ainsi leur domination dans la péninsule *.
L'homme le plus savant qu'ait produit la Suisse au XVHI"® siècle, Albert de Haller, signalait comme une grande faute de nos ancêtres la destruction du duché de Bourgogne, qui les défendait de la France.
^ SegesHer, eidg. Abschiede de 1500 à 1520, 926.
* Le grand publiciste florentin, Machiavel, prête lui-même cette pensée aux Suisses qui servaient sous les murs de Pise en 1500 : « Ils se comparaient, dit-il, aux Romains, se vantaient que la France leur devait toutes ses victoires et vonlaient enfin combattre pour leur propre compte. C'en est fait de toute l'ItaUe s'ils se mettent à l'envahir. > Lettre à Yettori (août 1513).
La destruclion du duché de Bourgogne eut encore un autre inconvénient: celui de diminuer le nombre des États secondaires et de préparer la formation de ces grandes puissances qui ont tant contribué k fonder le despotisme en Europe. Mais, absorbés par les périls du moment, les Suisses du XV""® siècle ne pouvaient avoir d'autre idée que de les écarter de leur patrie. Quant à la question de droit et de justice, notre récit des guerres de Bourgogne a suffisamment fait ressortir ce qu'il y a d'erroné et de peu équitable à faire des Confédérés de simples instruments de Louis XL II est regrettable que deux écrivains suisses d'un esprit aussi distingué et d'un caractère aussi honorable que Kopp, de Lucerne, et de Gingins de La Sarraz, égarés par l'esprit de système, se soient appliqués avec une persévérance digne d'une meilleure cause, l'un à idéaliser le droit de la Bourgogne, l'autre, le droit de l'Autriche, et à faire de leurs compatriotes des barbares et des rebelles.
Le XV™^ siècle, sans être précisément le berceau dupatriciat, contient cette institution en germe. Elle se développera au XVI™S et sera corn, plètement formée au XVII™^ siècle. Les institutions politiques durables sont l'œuvre du temps et non d'un jour. Dès les premières années du XV"® siècle on remarque, dans^ plusieurs Étals-villes de la Suisse, la tendance à concentrer dans les conseils et à enlever aux assemblées communales ou bourgeoises la discussion des affaires publiques. Les désordres de l'époque et certaines décisions passionnées et sanguinaires, échappées à ces réunions tumultueuses, vinrent favoriser cette tendance. A Zurich, par exemple, la cruelle persécution dirigée par la bourgeoisie contre les Juifs servit de motif ou de prétexte à la résolution du gouvernement, « de ne plus porter devant la commune que les affaires majeures, c'est-k-dire la paix, la guerre, les alliances et TélecliOn de certains fonctionnaires. » Maisk Zurich, comme ailleurs, on ne respecta pas k la lettre le droit qu'avait la commune de décider des affaires majeures, et la violation de ce droit populaire et traditionnel ne fut pas Tune des moindres causes de la sédition de 1513. Instruit par la leçon qu'il avait reçue en 1484. le gouvernement bernois revint k l'ancien usage de consulter les tribus de la ville et même les délégués des communes rurales dans les occasions critiques. Mais sous l'influence des services étrangers, de la vénalité croissante, et des habitudes de domination contractées par les chefs dans les camps et les cours des princes, il était bien difficile que V esprit républicain et démocratique ne fût pas étouffé petit k petit par l'introduction d'un nouveau système nobiliaire et aristocratique. On trouve un indice de ce système dans le titre fastueux de Messeigneurs , dont commencent k se décorer les membres du petit
conseil dans quelques cantons, et dans la répugnance qu'éprouvent certains nobles bernois à se laisser tutoyer dans les lettres officielles, comme cela avait toujours eu lieu auparavant sans qu'aucun noble s'en formalisât, fût-il un Hallwyl, un Miilinen ou un Reinach*. Les mésalliances, ou alliances entre les familles nobles et les familles bourgeoises, n'étaient cependant pas très rares. C'est ainsi que Winkeli. fils d'un sellier et grand sautier à Soleure, obtint la main d'Elisabeth de Hallwyl.
Dans les cantons campagnards ou lœnder, comme on les appelle en allemand, Uri, Schwyz, Nidwald, Obwald, Glaris, les deux Appenzell, Zoug (en partie), la landsgemeinde, composée de tous les hommes dès l'âge de 16 ou même de ^^ ans, resta le pouvoir suprême, votant les lois, l'impôt, jugeant les causes capitales et élisant les principaux fonctionnaires à commencer par le landamman, son lieutenant et le capi- Uiine du pays ; au landamman seul le droit de présider la landsgemeinde et le conseil, composé dans la règle de 60 membres. Ce que le landamman était dans les cantons campagnards et strictement populaires ou démocratiques, l'avoyer l'était dans les cantons-villes à tendances aristocratiques, Berne, Fribourg, Lucerne, Soleure, et le bourgmestre dans les villes plus industrielles où les corps de métier jouaient un rôle politique, Zurich, Bàle, Schaffhouse et St-Gall.
La LÉGISLATION fit de grands progrès au XV""® siècle, principalement la législation civile. Presque chaque canton nous offre une ou deux tentatives plus ou moins heureuses pour réunir les lois dans un ensemble et en former un corps ou code. Conçues précédemment dans un latin barbare, les lois et les ordonnances se rédigent dans la langue allemande, qui était celle de tous les Confédérés, sauf de Fribourg, où la tendance à tout germaniser n'alla pas jusqu'à abolir les coutumiers romans dans les bailliages. Les auteurs de ces lois, conseillei's ou chanceliers des ligues, eurent l'heureuse idée de comparer les dispositions de leurs recueils avec celles des divers codes dlta ie et d'Allemagne. Dans les cas difficiles, on n'hésitait pas a s'adresser aux jurisconsultes des villes voisines, dont la sagacité et le savoir présentaient plus de garanties que les légistes
* Un de ces nobles dédaigneux était Brandolphe de Stt^in, auquel le gouvernement de Soleure mandait ces paroles : « Tu trouves que nous t'écrivons grossièrement, parce que nous employons le toi {du) qu^)nt toujours employé nos ancêtres. Les d'Erlach, les Stein, les Diesbach, les Rci acli ne s'en sont jamais choqués, pas plus que tant d'autres nobles d'Alsace et des pays voisins, envers lesqupls nous avons coutume d'en user ainsi > (lettre du 12 mars 1491). L'usage du tutoiement, général chez les Suisses, leur avait fait donner le surnom de Tutoyeurs {JJutzer) par leurs voisins d'Allemagne. Goutz-Blotzheim, Histoire de la Confédération (traduct. Monnardj, 547.
indigènes. C'est ainsi que Zurich consulte le savant jurisconsulte Hageo, de Constance, sur la question de savoir «c si les lépreux étaient habiles à succéder? » « Pourquoi ne le seraient-ils pas, répondit sagement ce docteur. La maladie ne détruit pas le droit, et lorsqu'ils sont déjà si maltraités d'un côté, ces pauvres gens devraient-ils l'être encore de l'autre? » Les Zuricois devaient être un peuple humain, si Ton en juge par l'ordonnance qu'ils rendirent pendant l'hiver rigoureux de 1435 et qui prescrit aux habitants « de ne faire aucun mal aux oiseaux et d'émietter du pain sur le rebord des fenêtres pour ces petites créatures du bon Dieu. »
Il est difficile de concilier ces attentions délicates pour des animaux avec la législation pénale qui régissait alors la Suisse, l'empire et l'Europe en général. Cette législation était barbare et même ati'oce. Le nombre des supplices variait à l'infini, et l'on portait dans Tart de tourmenter les malheureux un soin et un raffinement inouïs. On mutilait les petits voleurs et on pendait les autres, quelquefois la tête en bas. Les assassins étaient roués ou décapités par le glaive ou au moyen du taille-tête, hideux instrument assez semblable à la guillotine. On brûlait vifs les hérétiques, les incendiaires, les sacrilèges, les sorciers*. Les faux témoins et les faux-monnayeurs étaient bouillis dans une chaudière. On enterrait vive la malheureuse qui s'était rendue coupable d'un infanticide.
L'emploi de la torture, pour obtenir l'aveu des accusés, était extrêmement fréquent; les instruments destinés à cet usage, très nombreux et de formes très diverses. Il y avait des appareils à serrer les pieds, les mains et le col, das chevalets et des poulies à distendre le corps du patient; des tenailles à lui pincer et à lui brûler certaines parties sensibles. On lui versait une quantité d'eau dans la bouche qu'on le contraignait de tenir ouverte en lui serrant fortement les narines ; on le pressait dans un tonneau à double fond garni de pointes de fer.
Ces horreurs révoltaient cependant déjà au XV""® siècle bien des âmes élevées et sensibles. Parmi les hommes influents qu'indignait la jurisprudence cruelle de l'époque, figure l'avoyer bernois Rodolphe Hofmeister. Cet illustre magistrat, dont la présidence de vingt-six années (1420- 1 446) vit s'accomplir tant de choses importantes, fit entendre au sein des conseils de courageuses protestations contre le danger de la torture.
^ Le premier bûcher qui consuma une sorcière s'aUuma à Lncerne, dix ans avant la fin du XY"** siècle. La victime était accusée d'avoir fait la grêle et de s'être donnée au démon. Mais précédemment déjà, une femme d'Uri avait été décapitée pour le fait de sorcellerie. Henné (Otto), Geschichte des Schwcizervolkes, I, 564.
« MesseigDeurs, avait-il l'habitude de dire à ses collègues, la justice « et la religion nous ordonnent de laisser échapper dix coupables plutôt € que de nous exposer à faire périr un innocent. »
Mais ces nobles et chrétiennes paroles trouvèrent si peu d'écho parmi les contemporains du grand avoyer, qu'elles pa^^sèrent en proverbe pour désigner une opinion déraisonnable et ridicule. L'exécution d'un innocent qui eut lieu à Neuchâtel en 1520, à la suite d'aveux extorqués par les tourments de la question, ne fut pas capable d'ouvrir les yeux aux contemporains; elle n'ébranla en rien le crédit d'une institution qui était enracinée dans les mœurs et qui reposait sur les préjugés et sur une fausse interprétation de l'ancien testament*.
A la fin du XV"® siècle, les plaintes que faisait naître la cruauté de la législation étant devenues plus fortes et plus générales, l'empereur Maximilien et la diète impériale réunis à Fribourg en Brisgau décrétèrent la rédaction d'un nouveau code pénal (1484). Mais ce code ne fut publié qu'un demi-siècle après, à la diète de Ratisbonne (1532), sous le règne de Charles V, petit-fils et successeur de Maximilien. La Caroline (c'est le nom que Ton donna a ce code) fut aussi adoptée en Suisse. Elle mitigea beaucoup les peines sans cependant faire disparaître tout ce qu'avait d'odieux, d'arbitraire et de désolant pour l'humanité, la législation antérieure.
On y voit encore figurer la roue, le bûcher, les chaudières d'eau bouillante et l'horrible coutume d'enterrer vifs certains criminels.
Le servage, quoique fort amoindri, n'avait pas disparu. Il se fait encore des ventes de serfs au milieu du XV™® siècle, témoin les trois pauvres hères que vendit Jean de Falkenstein en 1 450, avec femmes et enfants pour la somme de 47 florins; témoin encore la femme serve dont, en 1 465, le gouvernement de Soleure fit cadeau à Thuring Frickard, l'habile et influent chancelier de Berne.
Les changements qu'avait subis Tart militaire en Europe depuis l'introduction des armes à feu et de l'artillerie avaient enfin obligé les
^ Yoici le fait dont il s'agit. Sons le régime suisse et pendant le gonvernement du bailli Halter, d'Underwald, un sellier et un pelletier étaient aUés faire un Toyage ensemble. Le pelletier, étant revenu seul, fut soupçonné d'avoir tué son compagnon, et comme il se trouvait qu'il- portait sur le corps l'habit de l'autre, le soupçon prit de la consistance. Ou l'appliqua à la torture où il avoua être l'auteur du crime, et fut roué vif comme tel. Au bout de huit jours le soi-disant tué arriva à Neuchâtel où sa présence causa un émoi extraordinaire. On ensevelit honorablement le corps du condamné, on fit une pension à sa veuve et on censura le bailU pour la légèreté avec laquelle la torture avait été administrée. Les juges eurent un si grand chagrin de leur erreur qu'ils en moururent dans l'année. Boyve, AmuiUs de Neuchâtel et Valangin^ éditées par Gonzalve Petitpierre. 1854-55. II, 249.
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Suisses à joindre un corps d'artilleurs (arquebusiers et coulévriniers) aux piquiers et aux hallebardiers qui faisaient le nerf des armées helvétiques. Mais pendant bien longtemps ce corps resta numériquement fort inférieur aux autres. La défaite de Marignan, due en grande partie au manque d'artillerie, ne put détruire chez les compatriotes de Boubenberg leur attachement inné aux anciennes armes nationales. Autant ils maniaient avec plaisir et dextérité la pique de dix-huit pieds ou l'épée à deux mains de leurs ancêtres, autant ils montraient peu d'empressement et d'aptitude à mouvoir ces grossiers canons de fer, montés sur des affûts informes et dont le service lent et compliqué répondait si peu à leur ardeur téméraire. Car au temps de la guerre de Souabe, avec une pièce d'artillerie, quelque bien servie qu'elle fût, on ne pouvait encore tirer que trente coups par jour. Aussi les Confédérés prirent-ils l'habitude de se coucher par terre pour éviter la première décharge et de fondre sur Fenneini dans l'intervalle de la première à la seconde. Les perfectionnements apportés à la fabrication des armes à feu par un maître artilleur habile, Jean Tillier, de Berne, ne paraissent pas avoir réussi à mettre en honneur cet art dans les autres cantons. La cavalerie était peu nombreuse et formée uniquement des nobles et patriciens des villes. Dans les sièges, qui ne furent jamais la partie brillante des Suisses, on se servait de toute sorte d'engins et de machines.
Une des causes de la, supériorité militaire des Suisses était Tordre et la discipline qu'ils savaient observer dans leurs guerres. Rangés sous le drapeau de leur canton et de leur contrée, par tribus, par familles, ils marchaient d'un pas cadencé, au son d'une musique guerrière, formée de cors, de tambours et de fifres entremêlés. L'armée était divisée en escouades (Rotte) de 20 à 30 hommes. Chaque escouade avait son sergent (RoUmeister) élu par les chefs ou par les soldats eux-rnêmes. Après le capitaine et son lieutenant, les principaux officiers étaient les hommes et les conseillers de guerre. Un aumônier accompagnait la troupe. Les plus vaillants hommes des différentes armes composaient la garde de ia bannière principale. Outre la pique ou la hallebarde, chaque soldat était autorisé à porter une épée, un couteau-poignard ou une hache d'armes. La croix blanche ou da^ clefs de la même couleur, cousues sur un fond rouge, étaient le seul signe distinclif des soldats suisses. Des chiens précédaient l'armée et faisaient l'office d'éclaireurs. Comme les soldats s'armaient et se nourrissaient à leurs frais, et que les pauvres seuls étaient entretenus par les communes, cela donnait lieu à beaucoup de désordres et à la coutume peu généreuse de faire payer des rançons exorbitantes aux prisonniers de guerre. Berne, le premier d'entre les
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cantons, donna Texemple d'une solde régulière, et leva un impôt pour couvrir cette dépense. Peu prodigues de récompenses et de distinctions honorifiques, les Suisses cependant en accordaient quelquefois à des actes de valeur extraordinaire ou à des traits d'héroïsme dictés par la fidélité aux pieuses dispositions du code de Sempach. Une médaille d'or aurait été décernée à Nicolas de Flûe pour sa belle conduite dans la guerre de Thurgovie ; une autre au Neuchitelois Baillod qui avait défendu seul le pont de la Thièle contre les Bourguignons'.
La pensée de venir en aide aux familles, dont les soutiens avaient péri à la guerre, appartient au XV"*® siècle. C'est un magistrat lucernois, le chancelier Melchior Russ, qui proposa de prendre sous la protection de l'Étal les enfants et les veuves de ceux qui étaient restés sur les champs de bataille. La proposition trouva de l'écho après la bataille de Morat et on en voit plusieurs exemples dans les cantons et villes de la Confédération ; à Fribourg, entre autres, où l'on vient en aide par dès subsides à la veuve et aux cinq petits enfants de Willi Thoos, occis à Graudson *.
Une institution favorable à la fois au maintien de l'esprit militaire de la nation et au développement de Tesprit fédéral, c'était celle des tirs. Ils ne se célébraient ni avec la même régularité, ni avec le même ensemble que les tirs fédéraux d'aujourd'hui. Chaque canton, chaque ville donnait son tir, auquel étaient conviés les Confédérés des cantons voisins. On ne se bornait pas à l'exercice de l'arbalète ou de l'arquebuse. Tous les jeux étaient réunis ; on y discourait, chantait, lisait des poèmes. C'était, œmme dans l'ancienne Grèce, de véritables fêtes pour le corps, l'esprit et le cœur. Plusieurs de ces tirs eurent une importance nationale au XV°^e siècle. L'un des plus remarquables fut celui que donna Zurich aux Confédérés, après la guerre civile. Il dura trois semaines et réunit des représentants de plus de 54 villes de Suisse et d'Allemagne. L'hospitalité zuricoise n'ayant pas réussi à loger tous ces hôtes dans les maisons bourgeoises, on fut obligé de dresser des tentes sur la plac« des exercices. Uri invita à son tour ses amis de Zurich à venir passer à Âltorf la dédicace et régala pendant trois jours le bourgmestre, les conseillers, les chanoines et les bourgeois qui arrivèrent, de viandes de chamois et de
^ Chambrier, Histoire de Neuchâteî, 187, qui cite HaUer, Médailles suisses^ I, 2. Cette médaille représente un porc-épic avec ces mots : Vires agminis unus hàbet. Halier cite à son tour Leu, Helveiisches Lexikon, lY, 467. Des doutes sérieux se sont élevés sur ce fait qui ne se trouve pas mentionné dans la chronique des chanoines, assez disposés cependant à recueillir tous les faits et gestes glorieux de leurs compatriotes.
* Girard (François), Msc, extraits des Archives de Fribourg.
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sanglier délicatement apprêtées et arrosées de vin de Malvoisie, de Valteline et d'Alsace. Au retour, un accueil non moins cordial attendait les Zuricois chez leurs anciens ennemis de Schwyz. On se sépara les larmes aux yeux en se jurant éternelle amitié confédérale. La réconciliation des partis et le rapprochement des cœurs suisses sont le. plus beau triomphe et la véritable utilité des réunions populaires.
Les MÉTIERS et Tindustrie atteignirent un haut degré de prospérité dans la première moitié du XV°»® siècle. A aucune époque les relations commerciales avec l'Allemagne et l'Italie ne furent aussi nombreuses. La position élevée qu'occupaient dans l'État beaucoup de marchands et d'hommes de métiers montre le ras qu'on faisait du négoce et de l'industrie. Pendant qu'un orfèvre^ représentait Lucerne aux diètes, un bùucher et un pelletier se disputaient la prééminence dans les conseils de l'État bernois, et un marchand de fer tenait dans ses mains toutes-puissantes les destinées de la république zuricoise. Le commerce avait enrichi les Diesbach, à Berne, les Praroman, à Fribourg, les Hus, les Fechter et les Zollikofer, à St-Gall. Les Ringoltingen, à Berne, étaient dans l'origine de simples teinturiers, les Techtermann, de Fribourg, des tanneurs. Les toiles de St-Gall gagnèrent beaucoup à la chiite de cette industrie à Constance, suite de la grande réunion de nobles et de prélats qu'y attira le concile en 1411.
Fribourg était un des centres indmtriels les plus importants de la Suisse au XV"® siècle. L'industrie seule des cuirs y occupait 700 compagnons. Le drap gris de Fribourg était si renommé que le roi de France, Henri II, voulut, dit-on, avoir un habit de ce drap le jour de ses noces. C'est d'une pièce de ce même drap que l'Étal de Fribourg fit cadeau au saint anachorète qui avait tant contribué à le faire recevoir dans l'alliance. On y ajouta une pièce de drap brun pour son domestique. Fribourg avait des relations commerciales avec Strasbourg, Mulhouse et les villes de la hanse germanique, Ulm, Cologne; avec plusieurs cités de la France méridionale, Carcassonne, Arles; avec Barcelone et les républiques italiennes. Gênes et Venise, alors les grands entrepôts de tout le commerce de l'Orient. Une halle intermédiaire s'éleva à Genève, une autre à Zurzach, grand marché de cuirs, où se rendait par la Sarine et l'Aar une flottille fribourgeoise. 20 à 30,000 pièces de drap sortaient chaque année des manufactures de l'Uechlland. Chaque pièce était munie du sceau de l'État, par les prud'hommes ou juges de l'industrie, ce qui empêchait la contrefaçon et garantissait la
^ Le conseiller Annbrust.
soiidilé et le fini du travail. Une activité prodigieuse, une probité sévère, l'esprit de suite et de persévérance distinguaient la classe ouvrière et marchande de la ville de Berthold IV. Prolecteur éclairé et plein de sollicitude, le gouvernement achetait lui-même la laine en grand et la revendait aux fabricants pour éloigner les accapareurs.
Cet état de prospérité commerciale se soutint jusqu'à Tépoque des guerres de Bourgogne. Il subit un premier échec .lorsque Louis XI, mécontent des Genevois qui avaient pris le parti du fils du duc de Savoie contre son père, eut défendu à ses sujets de fréquenter leurs foires (1460). L'expulsion des Juifs en 1490 (dans le même temps où on les chassait de l'Espagne) ne fut pas non plus favorable au commerce suisse. Mais le coup de mort lui fut porté par la fureur croissante des services étrangers, qui devint telle, qu'au moment où s'ouvrit la guerre de Souabe, dans plusieurs villages du canton de Soleure, on manquait des hommes nécessaires pour sonner les cloches et porter les morts en teri'e. La chute de l'industrie genevoise et fribourgeoise coïncide avec celle des laines à Zurich, où la culture de la vigne prend, en revanche, une extension nouvelle. L'agriculture souffrait beaucoup des exigences des propriétaires fonciers qui croissaient en proportion de la valeur des terres. Le mauvais état des routes, le peu de sécurité des communications et les lois prohibitives étaient d'autres entraves au développement de la culture. Le service militaire, l'impôt, les amendes et les frais de justice achevaient d'apauvrir le paysan. En revanche, la grande quantité de terres communales consistant en forêts de chênoi ou de hêtres et en prairies, favorisait l'entretien des troupeaux et, en particulier, celui de la race porcine. Afin de ménager les terres, chaque année on changeait de culture; la troisième année le champ était laissé en jachère pour lui laisser le temps de reprendre des forces. La nourriture des gens de la campagne était simple et même grossière, le lait en faisait la base avec le pain et la bouillie. Les maisons du XV"'' siècle étaient encore en bois, à un seul étage, couvertes en chaume, en bardeaux ou de planches maintenues par de grosses pierres; les carreaux de vitre étaient encore une rareté et ne se voyaient qu'aux maisons des riches.
Le grand mouvement intellectuel qui s'accomplit en Europe à la fin du XV™® siècle, l'a fait appeler le siècle de la Renaissance. Renaissance des lettres, des arts, et de la pensée hunaaine, affranchie de certains préjugés nuisibles aux progrès des sciences, des sciences physiques et naturelles particulièrement.
Les LETTRES, proprement dites, n'avaient jamais totalement péri en
Suisse. Les moines de Saint-Gall, aux IX™« et X"« siècles; les Minfiemger ou chevaliers-poètes, dans les siècles qui suivirent ; les chantres et les chroniqueurs delà liberté naissante et de la bourgeoisie victorieuse, au XIV"^ avaient empêché le feu sacré de s'étein4re sur le sol helvétique. La petite littérature nationale, créée par ces derniers, prit uo nouveau et remarquable élan chez leurs descendants du XV"® siècle. Les écrits historiques et les poèmes guerriers, peu nombreux jusque-là, pullulent en Suisse. Chaque événement, chaque localité importante trouve un annaliste plus ou moins exact; chaque action d'éclat, un on »plusieurs chantres plus ou moins inspirés.
Beaucoup de productions de cette époque se sont perdues. Avec celles qui restent on remplirait cependant encore d'immenses in-folio. L'histoire littéraire ne mentionne guère qu'un seul exemple d'une pareille fécondité dans la vie intellectuelle d'un peuple. C'est chez le peuple espagnol, dont la croisade contre les Maures avait exalté au suprême degré le zèle religieux et national, comme la lutte pour l'indépendance avait éveillé toutes les forces vives de la nation suisse.
Parmi les chroniqueurs de langue allemande figurent au premier rang Conrad Justinger et Diebold Schilling, de Soleure, secrétaire d'État à Berne; les deux magistrats bernois Frickard et Valère Anshelm, et un second Schilling, nommé aussi Diebold comme le précédent, chapelain et organiste à Lucerne. Le Solevrois Diebold Schilling a décrit avec intérêt la guerre de Bourgogne. On doit à Valérius Anshelm, historiographe pensionné de la république bernoise, une chronique très étendue et curieuse des affaires de ce canton depuis les temps de la guerre de Bourgogne jusqu'à ceux de la Réformation. C'était un écrivain grave, consciencieux, grand ennemi des pensions et des services étrangers*. Le docteur en droit et chancelier Frickard montre moins d'indépendance. Il s'est borné d'ailleurs à la relation d'un seul événement, la querelle des seigneurs féodaux avec la bourgeoisie de Berne, Mais ses piquantes esquisses des éloquents et nombreux discours prononcés par les chefs de parti au sein du grand conseil, nous prouvent que Berne avait déjà alors une sorte de tribune politique et que les luttes parlemen-
* Toas ces ouvrages ont été imprimés. Le manuscrit original de la chronique de Diebold Schilling, de Lucerne, est conservé à la bibliothèque publique de cette ville, où elle excite la curiosité des savants et des artistes par son texte intéressant, orné de 445 vignettes représentant les principales scènes de l'histoire nationale. On a également publié les chroniques bernoises de Tschachtlan et de Justinger, ainsi que la chronique zuricoise d'Edlibach, beau-fils deWaldmann, et celle dn Lucemois Russ auquel on doit le premier récit un peu circonstancié des aventures héroïques de Guillaume Tell.
taires étaient connues et pratiquées en Suisse, dès le XV°^® siècle. Lorsque Kistler, devenu avoyer, contestait à la noblesse ses droits seigneuriaux, Adrien de Boubenberg se leva et parla ainsi:
Des hommes nouveaux se sont élevés depuis quelque temps, hommes ignorés auparavant, simples gens de métiers, qui veulent inaintenant devenir des seigneurs. T«l qu'on appelait jadis maître Pierre, maître Rodolphe, il faut aujourd'hui, si Ton ne veut avoir maille à partir avec lui, le saluer de loin, tête nue, du nom respectueux de (( Gracieux sire... »
On prétend que nous sommes à charge au peuple? En quoi, s'il vous plaît? Serait-ce aux habitants, de la ville, parce que nous y dépensons nos rentes ou parce que nous y vendons notre blé deux plapparts de moins que les campagnards, et notre vin à un prix très modéré, malgré les droits considérables que nous payons à l'État et dont nous serions quittes si, au lieu de vendre notre vin en ville, pour la commodité des bourgeois, nous le buvions nous-mêmes ou le vendions hors de la ville?
Mais serait-ce aux campagnards que nous sommes à charge? Qu'on nous montre une seule personne maltraitée par nous, à moins que ce ne soit quelque misérable et cela après procédure régulière et ensuite d'un jugement rendu suivant le droit et la justice. Qu'il se montre celui qui peut nous jeter la pierre comme lui ayant pris son bien ou ayant porté le trouble et le déshonneur dans ssr famille? Si, comme on le prétend, nous étions à charge au peuple, nos sujets ne nous conjureraient pas, comme ils le font, de ne pas vendre nos seigneuries.
A ce défi, Kistler répondait : ce Tel bourgeois de trois jours, dont on se moque, a plus fait pour la ville que ces nobles qui se vantent tant aujourd'hui de leurs bienfaits d'autrefois. J'accorde cependant que Berne a des obligations à leurs ancêtres. Mais ce qu'ils lui ont donné jadis, ils savent bien le lui reprendre, et, de crainte de voir amoindrir leur splendeur, ne sont-ils pas prêts à amoindrir les droits et les libertés de la ville? D'ailleurs ce qu'ils ont fait est-ce bien uniquement par amour pour Berne, ou ne serait-ce pas, que se voyant mal protégés par les grands, ils ont cherché un refuge parmi nous et qu'ils ont trouvé ainsi un moyen de rester seigneurs au dehors, en le devenant encore au dedans ?
Longtemps on n'osait les attaquer sur ce point. Et parce qu'il se rencontre maintenant au sein de la magistrature bernoise un homme qui a le courage de faire son devoir et que cet homme trouve de l'écho dans les conseils, ces seigneurs s'irritent et font entendre des menaces. Mais vous avez beau faire. J'ai agi en conformité de mon serment, pour l'intérêt et l'honneur de la ville, et je persisterai jusqu'à la mort.
Dans l'un de ses discours, Kistler avait cherché à jeter du louche sur le caractère de Fraenkli qui, de maître pelletier, s'était élevé aux fonctions de trésorier de la république. Ce dernier prit la parole et fit un narré louchant de son humble origine et de ses tours de pays en Allemagne, en France, etc. : « Combien j'éprouvai de gêne, poursuivit Fraenkli, « lorsque messeigneurs me firent entrer au petit conseil, et que je me « trouvai, moi jeune et nouveau aux affaires, au milieu de ces hommes « distingués et riches d'expérience. Mais ce fut bien autre chose, lors-
440 l\ civilisation au xv""* siècle.
« qu'ils m'envoyèrent aux diètes, et que les députés des autres cantons « voulurent me monseigneumer. Alors je devins pourpre de honte et je « ne pus m'empêcher de leur dire que je n'étais qu'un simple pelletier ; « ce qui les mit dans le plus grand étoonement. En gardant mon état, « j'eusse certainement gagné davantage. Mais je me laissai persuader « par les hommes instruits dont j'ai toujours aimé à faire ma Compact gnie, que je faisais une œuvre agréable à Dieu en obéissant à mon « gouvernement et en servant la patrie*. ^ Les seigneurs se voyant menacés de perdre leur cause devant les Deux-Cents, avaient annoncé le dessein d'en appeler au Tribunal impérial. Fraenkli en lira un nouvel argument contre le système de Kistler : « Vous ne pouvez refuser de « vous soumettre au tribunal impérial puisque c'est de l'empereur que « notre avoyer tient les fiefs réunis à l'État. Mais comment serez-vous « reçus par un empereur dont nous, les Suisses, nous avons, comme « l'on dit, tué l'aieul? »
Un historien d'une certaine importance, est Albert de Bonstetten, doyen de l'abbaye d'Einsiedeln, qui a laissé divers ouvrages en latin et en allemand, entre autres une description de la Suisse, dont l'original est à Paris, et un récit des guerres de Charles le Téméraire en latin, dédié aux ducs d'Autriche et de Lorraine. On a aussi de lui le récit en latin et en allemand d*une visite faite à Nicolas de Flûe en 1485.
Au quinzième siècle appartenaient aussi ces chroniqueurs qui, pour embellir le berceau de leur peuple, imaginèrent sur les origines des Suisses toutes sortes de récits où l'imagination joue un plus grand rôle que la réalité historique. Ainsi pendant que Pûntiner, d'Uri, dans un écrit de l'an 1414, qui n'est pas venu jusqu'à nous, prêtait une origine gothique aux habitauts des valléas forestières, le Lucernois Jean Frùnd, greffier d'État et chancelier à Schwyz, faisait venir les Suisses de la Suède et de la Frise, et l'ennemi des Suisses, le Zuricois Haemmerlein, répondait à ces fantaisies ethnographiques par une autre en donnant pour ancêtres aux Confédérés une colonie de prisonniers saxons transplantés dans les Alpes par Charlemagne.
A la même catégorie d'écrivains se rattachent l'auteur anonyme du Livre blanc de Sarnen, Melchior Russ et Pétermann Etterlin, de Lucerne (1 507), connus tous trois par leurs récits plus ou moins détaillés, plus ou moins légendaires des aventures de Guillaume Tell.
Le goût des choses historiques, si vif parmi les Suisses allemands, ne l'était pas moins chez leurs voisins et alliés de la Suisse romande. Un
^ Voir Rodt, Twingherrenstreit, 186 et suiv.
LA CIVILISATION AU XV" SIÈGLIi:. 441
moDument curieux de cette commuDauté d'esprit eotre les deux pays, c'est le journal rédigé par les chanoines de Neuchâtel, depuis le XII°^® siècle jusqu'au temps de la réforme. Treize chroniqueurs, tous membres du chapitre, se transmirent une plume érudite, judicieuse, naïve et parfois vivement colorée. Les trois premiers écrivaient en latin et dans un sens plus favorable au comte qu'aux bourgeois de Neuchàtel, et aux ducs d'Autriche qu'aux alliances de la Haute- Allemagne. Ceux qui suivirent, au contraire, employèrent tous le vieux français ou langue d oïl, et se montrèrent grands partisans des ligues et de la liberté neuchàteioise.
Dans cette mémorable famille de chanoines chroniqueurs, trois noms méritent une mention particulière, ce sont ceux de Pierre Marcquis, Pury de Rive et Hugues de Pierre.
Pierre Marcquis écrivait vers 1440. C'était une tête politique remarquable pour son temps. Il fait voir beaucoup de sagacité dans l'appréciation du parti que pouvait tirer des victoires des Suisses le comte de Neuchàtel pour se rendre indépendant de l'empereur d'Allemagne et des princes de Châlons, et dire comme messieurs des ligues : € Dieu est
NOTRE SEIGNEURIE. i>
Pury de Rive, sans être aussi profond, avait des vues saines en politique, et les exprimait avec bonhomie. On lui doit de piquants détails sur la bataille de St-Jacques et la connaissance du mot sublime d'un chef bernois : « Nous baillerons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armagnacs. »
Hugues de Pierre est le plus intéressant des annalistes du chapitre. Ce chanoine était presque un historien à la manière de Philippe de Commines, pittoresque, énergique, plein de sel et de pénétration. Ses descriptions des batailles de Grandson et de Morat ont été citées, louées par les meilleurs historiens. Le récit de l'apparition du duc de Rourgogne a déjà quelque chose de dramatique: oc A grandes chevauchées € venait le duc Charles avecque mouH gens d'armes de pied et de cheval, c espandant la terreur au loin par son ost (armée) innumérableV »
Après avoir narré l'arrivée à Neuchàtel des 20,000 Suisses, qui marchaient sur Grandson, « tous hommes de martial corsage, faisant peur et pourtant plaisir à voir, ^ le chroniqueur conte ainsi la bataille à laquelle avaient pris part 300 de ses concitoyens neuchàtelois, de la bouche desquels il avait recueilli les détails de son récit :
Tost apparaissent devant les batailles des ligues, les gens d'armes bourguignons superbement accoutrés ; là se trouve le duc avec ses plus armés chevaliers ; tost
^ Chronique des chanoines de Neuchàtel^ 124. Michaud, 1889, 25.
font charge; tost sont frottés et déjettés dessus les chartreux de la Lance; en après de ce coup, les ligues descrovant toute la formilière des Bourguignons proche Concise, font planter en terre piques et bandières, et par commun accord requièrent fabveur du Dieu fort. Le duc voyant ce jeu jure disant : par saint Georges ces vilains crient mard. Gens des canons, feu sur ces vilains. Toutes et telles paroles ne lui servent de rien ; les ligues comme grêle se ruent dessus les siens, taillant, dépiéçant de ça, de là, tous ces beaux galants. Tant et si bien sont déconfits en vaux déroutte ces pauvres Boui^uignons, que semblent-ils fiimée, épandue par vent de bise.
Des nombreux bardes q,ue vit éclore Tépoque des guerres de Bourgogne, de Souabe et d'Italie, vingt environ ont signé leurs pièces. Lucerne, lieu natal du chantre épique de Sempach, Halbsuter, est aussi le berceau de Hans Ov^^er, le chantre de Ragaz, et de Hans Viol, l'un des trois ménestrels qui célébrèrent la journée de Morat après y avoir glorieusement manié la lance ou la hallebarde.
Fribourg avait vu naître Lenz, auteur d'une chronique en rimes allemandes de la guerre de Souabe, et maître d'école dans cette ville.
Le plus fameux chantre des guerres suisses, le chef inspiré de la pléiade qui tenait le luth d'une main et le glaive patriotique de l'autre, c'est Veit Weber. Né sur les confins des ligues, dans cette Forêt-Noire peuplée d'hommes vaillants et sympathiques aux Confédérés, il s'était épris d'enthousiasme pour ce peuple dans la guerre de Bourgogne, où les fils de l'Alsace, du Brisgau et de la Suisse combattaient confondus sous le drapeau de l'Union héréditaire. Veit Weber, après avoir paru en brave à Héricourt, à Grandson, à Morat, célébra en vers sanglants la triple défaite des Welsches. Le chant de Morat est le triomphe de Veit Weber et le chef-d'œuvre de la poésie guerrière. C'est un hymne sauvage et cruel, mais étincelant d'audace et d'héroïsme. Ainsi chantait l'Athénien Tyrtée lorsqu'il conduisait les Spartiates électrisés à la victoire. Dans le rayonnant tableau qu'un grand ami de notre pays, M. Xavier Marmier, de Pontarlier, aujourd'hui membre de l'Académie française, a tracé des chants de guerre de la Suisse pour la Revue des Deux Mondes, Veit Weber est appelé le Taille fer de la Suisse \ Mais Taillefer ne faisait que chanter les vers de son compatriote et devancier Turold ; Veit Weber, le soldat qui se fait poète pour chanter le chant des combats est à la fois le Taillefer et le Turold de la Confédération. Une chose donne un charme particulier aux tableaux de bataille de Veit
^ Taillefer, le chantre de la bataille de Hastîngs (1066), qui allait à cheval en chantant devant Guillaume le Conquérant, € de Earlemagne et de Boland, et d*OU- € Tier et des vassaux qui moururent à Roncevaux. » Bévue des Deux Mondes du 15 janvier 1836.
Weber, ce sont les descriptions de la nature dont il entremêle ou fait précéder ses récils. Une riante peinture du printemps ouvre son poème sur la prise de Pontarlier qui suivit la bataille d'Héricourt:
L'hiver a été bien long au gré des oisillons en souffrance. Mais aujourd'hui quels joyeux ramages ils font entendre sur les rameaux de la forêt. Les rameaux sont verts ; la campagne a refleuri au loin. Maints braves se mettent en campagne et vont venger dans les larmes du duc de Bourgogne le cruel outrage fait à leur honneur.
L'ouverture du poème de Morat est une effusion naïve des sentiments d'un soldat victorieux :
Mon cœur déborde d'allégresse ^ ; je puis de nouveau chanter et faire des vers. Il est vengé enfin Taffront cruel dont le souvenir ne me laissait de trêve ni nuit ni jour.
Vient la peinture animée de la bataille, de la déroute des Bourguignons et du carnage affreux qui suivit. Dans ce récit, composé sans doute sur le champ de bataille et dans le délire de la victoire > une exaltation farouche s'empare du poète; sa plume se colore d'une teinte de feu et de sang dont l'expression a quelque chose d'étrange et de prej^que intraduisible dans notre langue :
On les voit fuir deçà, de là, en haut, en bas, dans les champs cultivés et dans les vignes; tel se dérobe dans le taillis qui n'est pas cerf; tel s'élance dans le lac qui n'est pas poisson et n'a aucune envie de boire. Il s'y enfonce jusqu'au menton.
On tire sur eux comme s'ils eussent été des canards sauvages. On leur donne la chasse dans des barques... Les eaux du lac sont rouges de sang... rouges les barques des chasseurs.
D'autres ont grimpé sur les arbres; mais ces pauvres oiseaux n'ont pas d'ailes, on les abat comme des corbeaux. A grands coups de lance on les fait dévaler, sans crainte de gâter leur plumage ou de voir leurs ailes s'enfler au vent.
Deux lieues au loin ce n'était qu'une même bataille. Deux lieues au loin gisait foulée et broyée la puissance du Bourguignon. Deux lieues de sang répandu vengèrent le trépas de nos frères iniquement égorgés à Grandson*.
De tels chants devaient plaire à une nation belliqueuse. Aussi étaient-ils extrêmement populaires. Les camps, les tirs, les dédicaces retentissaient des mâles accents de Veit Weber et des autres bardes helvétiques. Vieillards, enfants, femmes se faisaient les échos de cette poésie et s'en allaient, chantres ambulants, les colporter de ville en ville, en s'accompagnant du violon et de la guitare. Populaires par leur contenu, ces
' « Min herz ist aller frôden voll. »
' € Zwei Meilen lang war eine Schlacht. »
chants Tétaient aussi par la manière dont ils avaient pris naissance. Ils n'étaient point le fruit d'un travail opiniâtre, ni éclos dans le silence du cabinet. La tente du soldat, le foyer rustique, le coin du poêle, voilà les lieux qui les avaient vus naître. Les chantres eux-mêmes, gens peu lettrés pour la plupart, étaient des artisans, des pâtres et des laboureurs. C'est ce que nous apprennent leurs poèmes, dont la dernière strophe est ordinairement consacrée à révéler le nom de l'auteur, sa patrie, ses inclinations et jusqu'à sou arme favorite. Une invocation pieuse termine parfois l'hymne guerrière* :
Celui qui composa cette chanson a nom Mathys Zoller. Il brandit fièrement sa lame d'acier à Berne en Uechtland. Dieu et la Vierge viennent en aide à la chrétienté !
La Suisse avait d'autres poètes composant en latin ou dans la langue vulgaire, des ouvrages savants ou satyriques. Le latin avait cessé d'être la langue de l'État, mais il était encore celle de l'Église et de la science. Le meilleur poète du temps est le Glaronnais Henri Loriti, surnommé Gbréan, de son lieu d'origine (1488-1563). Son bel éloge des Xin cantons de l'Helvétie : Descriptio Helvetiœ nec non Panegyricon, publié en 1514, était dans toutes les bouches et s'apprenait par cœur dans les écoles^. A Cologne, l'empereur Maximilien avait voulu poser luimême la couronne du poète lauréat sur sa tête (1512). Versé dans les langues, les mathématiques et la géographie, Glaréan mérita encore, comme éducateur, l'estime et la reconnaissance de ses contemporains.
Il ouvrit, en faveur des étudiants glaronnais et des autres cantons qui fréquentaient l'université de Bâle, un pensionnat remarquable qu'il transporta à Paris lorsque ceux-ci s'y rendirent pour y compléter leurs études. L'excellence de sa doctrine et de son enseignement, les soins paternels qu'il prenait de ses élèves, lui firent de chacun d'eux un ami. Tout ce que la Suisse possédait alors d'hommes éminents, Zwingli, Watt« Érasme, s'honoraient d'entretenir des relations avec Glaréan. Pendant le séjour de cinq ans qu'il' fit à Paris, cet humaniste distingué fut jugé
^ ZoIIer n'était cependant pas Bernois, mais originaire de Lauffenboorg, une des YiUes forestières alliées des Suisses dans les guerres de Bourgogne. Meyer de Knonau, Indicateur d* histoire suiase, 1873, 318.
* Par quelques beaux vers, où Guillaume Tell est célébré comme le Brutus de la Suisse, Glaréan a beaucoup contribué à accréditer l'idée que la Confédération avait eu en lui un père et la liberté primitive un vengeur. Le commentaire dont Myconius, l'ami de Glaréan, a accompagné le poème national de ce dernier, est tout aussi fidèle à la tradition qu'ils tenaient l'un et l'autre du chroniqueur Etteriin et qu'Ëtterlin lui-même avait empruntée à Pûntiner et Friind.
digne par ses leçons sur César et Tite-Live d'occuper la première chaire de belles-lettres qui ait existé au collège de France \ Attaché ensuite, comme professeur, à l'université de Bâie, il contribua à en faire l'un des premiers centres intellectuels de l'Europe.
La fondation de l'université de Bâle marque comme l'un des événements les plus importants de notre histoire littéraire. Ce fut l'un des henreux fruits du concile de Bàle et du pontificat éclairé de Pie II, qui avait été secrétaire de ce concile. Apprenant l'avènement au saint-siège de Thomme éminent qui avait longtemps séjourné parmi eux et dont les écrits, rendus publics par la pressé nouvellement inventée, témoignaient d'une haute estime pour les Suisses en général et pour Bàle en particulier, l'évêque Jean de Venningen et les magistrats de cette ville s'adressèrent au nouveau pape. Ils sollicitèrent, en 1 459, non des indulgences ou une image miraculeuse, mais la création d'une de ces hantes écoles comme l'Italie en avait à Bologne, la France à Paris, et comme l'Allemagne venait d'en fonder à Vienne, Heidelberg, Erfurt, Cologne, Leipzig, et plus récemment presqu'aux portes de BâIe, à Fribourg en Brisgau (1457). Deux des principaux magistrats bàlois, l'ancien bourgmestre Hans von Flachsiand et le chancelier KûnUn, se rendirent à plusieurs reprises auprès de Pie II alors à Mantoue pour en obtenir les mêmes privilèges universitaires que Bologne (en Italie) et l'incamération d'un certain nombre de prébendes et de bénéfices ecclésiastiques au proGt de l'institution nouvelle. La réponse du pape ne se Gt pas attendre et la bulle que promulgua Pie II à cette occasion est un monument de la sagesse des pontifes de ce temps et de la protection accordée aux lettres par ces précurseurs de Léon X ; car les paroles de Pie II ne sont que la reproduction de celles de son prédécesseur Calixte III dans la bulle d'érection de l'université de Greiffswald (1456).
« Rien de plus précieux que la perle de la science, dit Pie II dans cette « bulle. Par elle, le fils du pauvre se rend nécessaire au monarque. Elle « tire de la poussière l'esprit immortel, infini. C'est le seul trésor qui « s'agrandisse en se disséminant. Comment le saint-siège apostohque, « dastiné à l'avancement du bien, n'exaucerait-il pas une telle prière! <E Oui, au nom de Dieu (et que ce soit au plus grand avantage de la foi, « de la justice et de toute culture intellectuelle), le bourgmestre, les « conseils et les bourgeois de la belle et salubreiFille de BâIe, reçoivent
^ Biographie universeUe. — Biographie de Glaréan, par Hanhart et Schreiber, de Friboarg en Brisgau, 1837. — Yischer, Gesch. der Universitàt Basel, 1860. — Freuler, Dos Leben und Wirken GUureane. Jahrh» des hist. Vezeins des Kantona Ghrus, heft Xn, 5 et XUI, 10.
446 Lk CIVU.ISATION AU XV™* SIÈCLE.
« par les présentes et pour toujours une université, où s'enseignera « toute science permise, divine él humaine. Notre vénérable frère, ff révêque de Bâle, et après lui chacun de ses successeurs, sera cban- « celier de l'institution nouvelle » (12 nov; 1459).
Le 4 avril 1460, l'université de Bâle fut inaugurée avec pompe el organisée, comme celle de Bologne, en quatre facultés: celles de théologie, de médecine, de droit et des arts libéraux. Un recteur magnifique, Georges d'Andlau, avec le sceptre d'argent pour symbole de sa dignité , fut mis à la tête du corps académique. Pour peupler la nouvelle école, on lui accorda de grands privilèges, comme celui d'être jugé par le corps universitaire lui-même. En 1477, l'évêque-chancelier ayant voulu faire saisir et juger devant son tribunal un étudiant convaincu de voies de fait sur la personne d'un prêtre de ses amis, le corps des étudiants réclama contre la violation de ses privilèges auprès des chefs suisses, qui revenaient victorieux de Nancy. Ceux-ci prirent avec ardeur la cause des étudiants, et Tévêque fut obligé de respecter une indépendance qui n'était ni sans abus, ni sans danger.
Sous les auspices des Confédérés, qui la considéraient comme le joyau et l'orgueil de leur patrie, l'université de Bàle prospéra. Les magistrats, les hommes influents de presque tous les cantons y envoyèrent leurs fils. Nicolas de Flûe, dont le patriotique génie, pour être sans culture, n'en comprenait que mieux le prix de l'instruction, y plaça Jean, l'aîné de ses dix enfants*. De savants professeurs venus de Strasbourg, de Paris, de Cologne, de Constantinople même, y enseignèrent avec éclat les différentes branches. Mais la grande illustration de Bâle depuis 1521 était le Hollandais Érasme, l'esprit le plus élégant, le plus étendu, le plus aimable et le plus railleur aussi du XVl"^ siècle; celui dont les papes, les rois, les savants de tous les pays captaient la faveur et recherchaient la correspondance, et qui écrivit la spirituelle satire intitulée: Èbge de la folie. Lb, satire était l'arme dont se servaient les lettrés de l'époque pour flageller les imposteurs et les charlatans qui déshonoraient l'école et l'Éghse.
L'un de ces derniers était l'alchimiste Paracelse, d'EinsiedeIn, plus tard professeur à Bâle, qui prétendait posséder la pierre philosophale, c'est-à-dire l'art de prolonger la vie et de changer tous les métaux en or.
On doit cependant à Paracelse des découvertes importantes dans les
^ Le nom du fils de Nicolas de Flûe ne se trouve pas porté sur le livre matricule de rUniversité, mais se trouve en revanche mentionné dans les comptes de l'État où il est question d'une gratification de 8 livres accordée à l'aîné des cinq fils dd Bruder Glaus, Jean de Flûe.
sciences naturelles. Il fit, le premier, l'application de la chimie à la médecine, et montra les propriétés de Tantimoine, du mercure, du laudanum et de plusieurs autres corps. La philosophie religieuse lui est aussi redevable de belles et graves pensées sur Dieu, le monde et la nature humaine. S'ennuyant à Bàle, il se mit à parcourir les grandes villes de l'Europe, vêtu d'un costume écarlate pour faire plus d'effet, et n'en mourut pas moins de misère à l'hôpital de Salzbourg en 1540.
Un esprit de la même trempe était Corneille Agrippa, de Cologne, qui exerça successivement les fonctions de médecin de ville à Genève (1521 à 1523), à Fribourg (1523-1524) et à Bâie. Fait prisonnier par les Suisses à la conquête de Pavie, en 1512, il avait reçu un tel accueil au miUeu d'eux, qu'il les suivit dans leur paj's où il eût trouvé une seconde patrie, s'il avait su fixer quelque part sa course vagabonde. Le séjour de Fribour^r, en particulier, parut peu lui sourire. Dans un moment d'humeur, il datait une de ses lettres de Fribourg, ville dépourvue de toute espèce de science et de littérature^. Cette boutade ne l'empêchait pas de dire dans uneépîlre postérieure: J'ai laissé à Fribourg € des amis pour b vie, »
A côté de ces savants bizarres et pédantesques, l'université de Bâie comptait des hommes d'un vrai mérite, comme Geiler, de Kaysersberg, près de Schaffhouse, prédicateur et écrivain célèbre dans le genre humoristique, \Loms Baer, professeur de théologie, fort estimé d'Érasme, qui lui légua sa montre d'or; Jean de Stein (Johannes à Lapide), que son origine suisse n'empêcha pas d'être promu à la dignité de recteur de l'université de Paris, où il fut mêlé aux querelles philosophiques des réalistes et des nominalistes qui troublèrent cette institution pendant plusieurs siècles. A Bàle il brillait surtout comme prédicateur et a laissé cinq volumes de sermons manuscrits qui sont conservés à la bibliothèque. On le trouve plus tard installé comme prédicateur k Berne, où il avait pour ami l'historiographe Anshelm, et il marqua, comme à Bàle, par l'ascendant qu*it exerçait sur les esprits et par son influence réformatrice '.
C'est au Bàlois de Stein et à son ingénieux compatriote, Llie de Lauffen, que revient l'honneur d'avoir doté la Suisse de la première imprimerie, et d'avoir naturalisé ensuite cet art naissant dans la capitale de la France (1470). Le berceau de la typographie en Suisse fut la petite ville de Miinster, dans le canton de Lucerne. Élie de Lauffen y
^ A. Daguet, Cornélius Agrippa chez les Suisses. Arch. de la Soc, d^histoire du canton de Fribourg^ 1856.
* Wilhelm Vischer, Chschichte der Universiiat Basel, 159.
était chanoine et y avait formé un aide intelligent dans Ulrich Gering' natif de la même ville et maître es arts de l'université de Bâle. Appelé par Stein à Paris, Gering fut l'un des trois premiers introducteurs de l'imprimerie dans cette grande ville. Il y acquit une belle fortune qu'il légua à la Sorbonne et aux autres établissements d'instruction de cette capitale.
L'art typographique, étabh à Bâle à la même époque, s'y éleva à une hauteur extraordinaire par les soins des Amerbach et des Froben, savants éditeurs des œuvres d'Érasme, et comparables aux Étiennes et aux Aides, c'est-à-dire aux imprimeurs les plus éminents de Paris et de Venise \ Aussi un vif enthousiasme pour l'essor intellectuel de la cité du Rhin respire-t-il dans certaines lettres du célèbre humaniste de Rotterdam*. Le Grec Jean Lascaris, l'un des beaux génies réfugiés de Bysance, partageait cet enthousiasme.
L'université de Bile n'absorbait pas tous les talents indigènes. Zurich, l'ancien foyer des muses, voyait fleurir Zwingli, non seulement comme orateur sacré, mais comme chroniqueur et poète. Cet ami de Schinner, qui avait fait avec lui la campagne d'ItaUe en 1512, en quahté d'aumônier, composa une relation de cette expédition^ respirant le plus vif enthousiasme pour ce prélat et les exploits de ses compatriotes au service du pape Jules IL Plus tard, à la vue des plaies cruelles que la vénalité fait à l'indépendance et aux vertus helvétiques, l'indignation s'empare du prêtre patriote et lui dicte ces beaux vers :
Quand Tâme avide et grossière Se prend au vil appât de Tor, Elle trahit la foi jurée, Elle se vend déshonorée, Et perd la Uberté sacrée, Notre plus précieux trésor.
La liberté n*a de soutien Que dans les vertus héroïques.
^ Parmi les imprimeurs de Bâle se signalèrent encore les Pétri, les Bischoff, les Oporin, Herwagen, Cratander, etc.
* « n me semble, disait le grand Érasme, vivre dans le Musée le pins délicieux. < Combien de savants distingués j'ai appris à connaître ici. Tout le monde com- « prend le grec, le latin. Plusieurs y ajoutent l'hébreu. L'un excelle dans l'his- € toire, l'autre dans la théologie; plus loin on trouve un mathématicien profond, « ou un ami des lettres classiques, ou bien encore un jurisconsulte consommé. Ren- « contre unique. Du moins n'ai-je rien vu de pareil ailleurs. Puis, science à part, « que d'union, d'aménité, de cordialité; on dirait le môme cœur. » Épltres d'Erasme, I, 35, cité par Hottinger, Histoire de la ConfèdéraHon (traduction de M. Yulliemin^ 166).
Dans le portrait que les contemporains tracent de Zwingli, le curé de Zurich nous est représenté comme un homme plein de gaité, jouant du luth et de la flûte à ravir, affable envers chacun, admettant les paysans à sa table avec les grands, assez épris des sages de l'antiquité pour leur donner une place dans le paradis à côté des plus saints patriarches.
Érasme, dont Zwingli était alors l'ami et l'admirateur, écrivait: « Je félicite la nation helvétique d'avoir un homme qui travaille, par « ses études, à l'ennoblir et à polir ses mœurs. » Un autre ami de Zwingli, l'avoyer fribourgeois Falk lui offrait en 1515 la jouissance de la belle maison qu'il avait acquise à Pavie et de la campagne qu'il avait à douze milles de cette ville. Falk était un grand ami des livres et des savants. Mais de ses relations avec Zwingli on ne saurait conclure^ avec quelques auteurs, J. J. Hottinger, par exemple, qu'il eût abondé dans le sens de ses doctrines, s'il eût encore vécu quand le réformateur rompit avec Rome. Falk mourut dans l'île de Rhodes en 1519, au beau milieu du second pèlerinage qu'il avait entrepris à la Terre-Sainte, en expiation de ses péchés dont le plus mince n'était pas la part qu'il avait prise au meurtre judiciaire de l'avoyer d'Arsent.
A Berne brillait le chanoine Wœiflin, professeur de Schinner et de Zwingli, auteur d'une vie de Nicolas de Flue en latin, dédiée au cardinal de Sion, éditée en 1 508 ; k Lucerne, le cordelier Myconius, auteur d'un commentaire instructif sur VEloge de fHelvétie de Glaréan. Saint- Gall, sous son abbé Ulric VIII, redevenait le sanctuaire des muses (histoire, éloquence, poésie, calligraphie). Saint-Gall était aussi la patrie de ce Watt ou Vadian, poêle et orateur, couronné par l'empereur MaximiKen P^ et autour duquel se pressaient à Vienne des auditeurs de toutes nations.
Genève, ville politique et guerrière plus que littéraire et scientifique, n'était cependant pas dépourvue d'hommes desavoir et de talent, comme ce Jean Alarmet de Brogny, natif de Savoie, qui y devint évêque-cardinal, et fut l'un des vice-présidents du concile de Constance. Brogny voulut fonder une université à Genève, mais ne trouva pas le concours nécessaire parmi les citoyens *. Cependant une preuve que la culture de l'esprit n'était pas aussi dédaignée dans cette ville qu'ont voulu le dire certains historiens de la réforme religieuse, c'est l'existence d'une imprimerie en 1478, c'est-à-dire un quart de siècle avant l'introduction de cet art à Zurich, en 1 504.
^ Senebier, Hist. Uttéraire de Genève, Brogny mourut à Rome en 1426, mais il est inhumé dans la chapelle des Macchabées, à Genève.
Un fait curieux et qui n'a pas été assez relevé, montre le prix que les Confédérés mettaient aux choses de l'esprit. C'est le soin qu'ils prenaient dans leurs traités avec la France et les autres pays, de stipuler en faveur de leurs jeunes gens la création de bourses universitaires. D'après le traité signé avec François ^^ en 1516, chaque canton avait droit pour un de ses étudiants à une bourse de 100 écus à l'université de Paris. En 1521, parle traité de Lucerne, le chiffre de 100 écus fut porté à 120. La diète suisse se faisait également un devoir de protéger ceux de ses concitoyens qui honoraient le pays par leurs talents. En 1514, lorsque parut h Description de V Helvétiey lai diète, k laquelle ce livre était dédié, avait accordé à l'auteur, le poète Glaréan, une gratiflcation de 20 florins du Rhin. Elle lui procura, en outre, une pension annuelle de 100 florins du duc de Milan pour le cas où il se rendrait à l'université de Pavie comme il en avait alors le projet. Lorsqu'il se fut décidé, au contraire, pour celle de Paris, la diète lui obtint une pension et un accueil favorable (1517). Quand le poète eut quitté Paris pour retourner à BîUe, les cantons suisses, à la demande des Glaronnais, intervenaient encore auprès de François P' pour que ce prince daignât' lui conserver sa pension. Le roi consentit à lui payer 120 écus par an, en se déclarant prêt à lui maintenir tous ses avantages précédents, s'il consentait à retourner à Paris et à reprendre la chaire qu'il avait au Collège de France*.
Les Beaux-Arts, favorisés par les richesses et le luxe, héritage de Grandson et des guerres mercenaires, suivirent le progrès des sciences et des lettres. Le XV™® siècle voit s'élever une foule de temples, d'hôtels de ville, de clochers, de statues, de ponts, de fontaines et d'édifices publics et privés de tous genres. La collégiale de Saint- Vincent, à Berne, et la tour de Saint-Nicolas, à Fribourg, sont les produits les plus remarquables de l'art religieux à cette époque. Les hôtels de ville de Bâie, de Lucerne, de Berne, de Fribourg, de Sursée et de Zoug datent également des premières années du XVI*"® siècle comprises dans la période de la renaissance.
Les artistes qui ont travaillé à ces édifices, architectes et sculpteurs, étaient des penseurs hardis, dont le ciseau satirique sculptait sur la pierre ou le bois des scènes allégoriques et des figures grotesques, peu flatteuses pour les grands et le clergé du temps, dans le genre de celle de certain cardinal dans le Jugement dernier de Michel- Ange à Borne. Grande était alors la liberté de l'art. Les artistes suisses appai*tenaient
^ Segesser, eidg. Abschiede, de 1500 à 1520. 1051.
LA 'civilisation AU XV*" SIÈCLE. 451
à la vaste association des Francs-maçons ou Tailleurs de pierre (Steinmelzen) très répandue en Allemagne et dont les principaux centres étaient Strasbourg, Vienne, Cologne et Zurich. A la loge maîtresse de Zurich étaient subordonnées celles de Berne, Lucerne et BAle. Pour devenir associé, il fallait connaître son art, avoir de bonnes mœurs et remplir les devoirs de sa religion et de son état. On cite parmi les meilleurs architectes du XV"*® siècle, Mathias Œnsinger, connu par sa coopération à la bâtisse de Saint- Vincent de Berne et Georges du Jordel, qui a travaillé à la tour de Saint-Nicolas de Fribourg. Un architecte bernois, Stéphan Hurder, jouissait d'un grand crédit dans l'association maçonnique.
L'architecture militaire luttait de hardiesse et de majesté avec l'architecture religieuse et civile. On peut s'en faire une idée en contemplant ces remparts qui courent sur les rochers de Fribourg, descendent dans les abîmes et en remontent à tire d'ailes, entourant la ville de Berthold IV de Zaehringen d'un triple rang de murailles que flanquaient alors seize tours à l'épreuve de l'artillerie du siècle. Les étrangers s'extasiaient devant ces prodiges de l'art comme on s'extasie aujourd'hui devant Torgue de Mooser, et le Tyrtée des batailles suisses, le Souabe Veit Weber, saluait d'un hymne radieux la cité fortifiée et imprenable qui allait servir de clé et de boulevard à la Confédération du côté de la France :
Allégresse! Fribourg est pleine de braves! de braves fermes comme des lions. Donnez-vous Tassant quelque pai*t, vite, vous voyez courir à Tenvi les fiers gars de Fribourg.
Ah ! solides sont tes murailles et bien doublées de tours ! tu ne laisses pas chômer ton or et tu bâtis sans cesse nouveaux bastions et remparts. Bourgogne ne pourra te nuire.
Les maisons particulières rivalisaient à Fribourg avec les édifices publics. Quelques-unes de ces maisons existent encore au quartier de la Neuveville et attiraient récemment l'attention du savant auteur des arts plastiques en Suisse par leurs façades gothiques artistement ornées \
^ Rahn, 427. Les constructions gothiques les plus importantes et les mieux conservées de la Suisse romande se voient à Genève dans la Cité» à Romont (Pauberge du Cerf et la maison Pugin), à Moadon (l'hôtel de la Poste) et à Sion la maison Sapersax. M. Rahn cite encore l'Hôtel de ville à Bienne, les maisons de la rue du Château à Cerlier, à Berne même l'Hôtel de ville avant la déplorable restauration dont il a été l'objet, et la maison des Boubenberg avec son arcade aux voûtes étoilées.
La peinture à Thuile, cultivée à Bâie, à Berne, à Lucerne, à Friboarg, avait pour représentant le plus illustre, Hans Holbein, auteur plein de génie du Christ mourant, du portrait d'Érasme et de ceux des rois Charles-Quint et Henri VIII *. Ces monarques, à la cour desquels Holbein fit de fréquents séjours, traitaient cet artiste de génie comme un ami et un égal. Il régnait en effet par le talent comme eux par la naissance, et fut, avec Lucas Craiiach, le chef de l'école allemande. Antérieurement a Holbein, avait brillé le peintre fri bourgeois Hans Friess, auteur de tableaux remarquables, que leur coloris et certaine analogie de monogramme ont fait confondre avec les œuvres du grand maître de Técole allemande. La chronique des cordeliers de Fribourg appelle Friess « pictor celeberrimus totim Helvetiœ, L'ancienne danse des morts dont on découvre encore quelques vestiges sur la peinture plus récente qui la recouvre a été attribuée sans preuve à Hans Friess*.
D'autres artistes moins connus, mais inspirés par le patriotisme, décoraient les murailles des chapelles historiques, les galeries des ponts et la façade des maisons particulières, de peintures reproduisant les traits de la vie de Guillaume Tell et des héros de la Suisse primitive. C'est à quelque peintre ou poète du XV"® siècle qu'est due la touchante légende de Guillaume Tell donnant sa vie pour sauver celle d'un enfant qui se noyait dans le torrent du SchaBchen, et se dévouant ainsi pour un seul, après s'être dévoué pour tout un peuple. Cette légende, recueillie par Uhland, a fourni à ce grand poète contemporain le sujet de son admirable ballade intitulée « La mort de Guillaume Tell. »
Malgré les progrès de la culture intellectuelle, l'amour du merveilleux et les croyances superstitieuses faussaient les meilleurs esprits et étendaient leur empire jusque dans le domaine des sciences naturelles '. Mais grâce aux découvertes de véritables savants, la lumière ne devait pas tarder à poindre dans cette partie des sciences. Ici encore, le grand rénovateur sera l'un de nos compatriotes, l'illustre Conrad Gessner, dont les beaux travaux font même aujourd'hui l'admiration du monde scientifique.
^ On lui a attribué aussi uue Dame des Morts, peinture à la fresque beaucoup plus ancienne et qui date du milieu du XY"*® siècle. Les peintures murales abondaient dans les couvents de Bâle. Au XY'»'' siècle appartiennent aussi les belles stalles gothiques de Fribourg et de Hauterive.
' A. Daguet, Hans Friess, peintre fribourgeois des XY"*« et XVI"»« siècles dans l'Émulation, Bévue fribourgeoise, chez Schmid-Roth, Fribourg, 1855. Yoir aussi les articles de M. His-Heusler de Bâle, dans Zahn, Jahrbuchfûr Kunst, 1869.
' Le prévôt Hsemmerlein ajoutait foi aux enlèvements de personnes par le diable et à la vertu de la lettre N contre la peste. A la requête du gouvernement de Berne, Pévêque de Lausanne excommunia les hannetons»
Les MOEURS du peuple suisse offraient alors uu étonnant mélange de jovialité bouffonne et de sensualité raffinée, de bonhomie naïve et d'audace guerrière. La sobriété avait été longtemps une des vertus distinctives des Confédérés. Un proverbe expressif flétrissait Thomme intempérant, qui, au lait succulent des troupeaux et à Teau pure des fontaines et des sources, préférait les boissons fermentées et les jouissances dangereuses qu'elles procurent : « Beaucoup boire est d'un pourceau ou d'un lansquenet '. »
Mais les dernières guerres, celles d'Italie particulièrement, avaient bien modifié les idées et les habitudes à cet égard. Bientôt les Suisses n'eurent rien à reprocher aux lansquenets et un autre proverbe moins honorable pour notre nation se répandit en Europe*.
La frugalité des repas, la simplicité dans l'habillement et la manière de vivre, en général, furent atteintes du môme coup. Rien de plus commun dans la vieille Suisse, même au sein des maisons féodales, comme celle des barons d'Attinghausen, que de voir toute la famille, sans distinction de maîtres et de valets, s'asseoir à la même table, servie pour tous de légumes, parfois d'un plat de viande^ et boire à la ronde dans la même coupe. La place d'honneur appartenait aux cheveux blancs. Heureux et béni l'aïeul encore vert, autour duquel prenaient place des générations d'enfants et de petits-enfants! On dînait à 9 heures du matin; on prenait plus tard le pain de la vêprée (Vesperbrod). Chaque repas commençait par la bénèdictim et se terminait par les grâces que prononçait, recueilli et nu-tête, le patriarche de la famille.
Au XV™® siècle, plusieurs de ces touchants usages disparurent avec les progrès de l'immoralité et du luxe. Pour réprimer les abus, on prodigua en vain les lois somptuaires. Les pourpoints de soie aux agrafes d'argent, réservés jusque-là aux nobles, les chapeaux de feutre et les barettes rouges ornées de panaches devinrent d'un usage de plus en plus général. Le haut-de-chausses de toutes couleurs et à raies s'élargit indécemment; le pourpoint s'ouvrit pour laisser passer une chemise bouffante ornée de chaînettes d'argent. Les femmes surtout se firent remarquer par le raffinement et l'extravagance de leur toilette.
Les mauvais lieux se multiplièrent et jouirent d'une faveur révoltante dans des villes qui n'avaient pas même d'écoles pour les enfants. Le centre de la corruption étaient les bains de Baden, où affluaient des personnes de toutes les classes et de tous les pays, attirées par la
^ « Yiel trinken ist s&uisch, landskuechtisch. » * « Boire comme un Suisse. »
séduction du vice et Timpunilé la plus complète. L'inconduite engendra des maladies affreuses que tout l'art des charlatans et des juifs qui pratiquaient alors la médecine se montra impuissant à guérir.
Un peuple gai et loyal se fait pardonner bien des choses. Les étrangers qui parcouraient les cantons au XV"« siècle, louent tous la franchise des Suisses, la gaîté de leurs propos et de leurs fêtes. La joie générale éclatait avec le plus d'entrain dans les folies du cartMval, où la danse, la lutte, les cortèges ridicules alternaient avec des festins auxquels prenaient part toutes les classes de citoyens. Les plus gais des Suisses étaient les Lucernois. Leur bouffon Fritschi, le Triboukt de la Suisse, faisait par ses contorsions et ses saillies les délices de tous les cantons. Les Bâlois ayant enlevé Fritschi et refusant de le rendre aux Lucernois, ces derniers s'avisèrent d aller le chercher en grande pompe, les deux avoyers et tout le conseil en tête.
Vours figurait dans les écussons et les drapeaux de Berne> depuis que Berthold V (selon la légende) avait tué un de ces animaux sur l'emplacement même où s'éleva cette ville. A la fin du XV"® siècle, les Bernois voulurent avoir vivant leur animal symbolique, et construisirent la loge et la fosse que Ton voit aujourd'hui (Bcerengraben). Les premiers hôtes du Bœrengraben furent ou bien les petits ours qu'un vaillant guerrier bernois, Rodolphe Naegeli, père du célèbre avoyer de ce nom, avait pris au général français La Trémoille pendant la guerre de 15i2, ou le fameux ours apprivoisé qui suivait partout le duc René de Lorraine. Ce prince l'avait dressé à gratter à la porte de la salle où se tenait la diète, dans l'espoir, sans doute, de se rendre propices messeigneurs par cette gentillesse d'un nouveau genre.
L'originalité était dans les mœurs ; elle se retrouve dans la vie des hommes les plus cultivés de l'époque. La biographie du célèbre Glaréan en offre plus d'un exemple. Au commencement de son séjour à Bile, les professeurs qui étaient jaloux de son mérite ne lui ayant pas assigné une place convenable, un jour de thèse et de concours académique, il parut dans l'auditoire monté sur un âne, aucuns disent sur un cheval. Une autre fois, des touristes italiens (il s'en trouvait déjà à cette époque) ayant demandé à voir le célèbre Glaréan, il se montra à eux, assis dans un fauteuil de parade, revêtu des insignes du poète couronné, et les congédia sans avoir échangé avec eux une seule parole \
L'originalité ici n'est pas exempte d'affectation et d'orgueil. Noos aimons mieux le trait de Jean de Brogny qui, devenu évèque de Ge-
* Schreiber (Heinrich), Loriti Glareanus, Freiburg, 1878, 23.
LA aVILISATlON AU XV"* SIÈCLE. 455
nève et cardinal, ne rougissait point de rappeler dans une peinture de sa chapelle des Macchabées les pourceaux qu^il avait gardés dans son enfance. Un autre prélat, le fameux cardinal Schinner> mettait son originalité dans la reconnaissance. Dans sa jeunesse, lorsqu'il était encore pauvre étudiant, il avait reçu les secours d'une brave femme de Berne, presque aussi pauvre que lui. On rapporte que, passant dans cette ville un grand nombre d'années après, il se souvint delà pauvre veuve, fit servir dans sa mansarde un splendide festin, auquel il assista avec les personnes de sa suite, et laissa en cadeau à sa bienfaitrice toute l'argenterie qui avait paru sur la table*. On éprouverait quelque embarras à concilier ce trait de générosité avec ce que nous avons dit plus haut du cardinal de Sion, si on ne savait par Thistoire et la psychologie quel abime de contradictions peut receler le cœur humain.
^ Le père Furrer a fait, en passant, aUusion à cette anecdote qui se trouve rapportée dans les chroniques du temps et dans l'ouvrage curieux et rare du jésuite Angelinus Gazœus. Fia Hilaria. Dillingen, 1623.