CHAPITRE m
1* Coup d^œil sur la ciTilisation romaine.
Les Helvètes ont formé la première nationalité au sein des Alpes ; ils y ont établi une confédération plus importante que celle des peuplades vallésiennes et donné au pays son plus ancien nom, celui de Civitas'Helvetia, restreint toutefois, comme nous l'avons dit, aux quatre tribus, nommées plus haut.
La civilisation, au contraire, est un produit de la domination romaine et pénètre dans les Alpes avec la servitude. Rome, en ôtant aux Helvètes et aux peuples voisins la liberté politique, leur donna la vie intellectuelle, mais, hélas! avec ses raffinements et ses excès. Des cités florissantes prirent la place des bourgades primitives. La Suisse occidentale surtout voit s'élever successivement trois centres de la culture latine : Noviodunum (Nyon, la colonie ;Mfo>nn^) ; Raurica (Basel- Augst, la colonie auguste) ; Avenlicum, la colonie flavienne.
. Chaque colonie était une petite Rome ; elle avait, à Tinstar de la grande, son forum, ses temples, ses arcs-de-triomphe, ses aqueducs, ses thermes, ses portiques, des villas disséminées dans les campagnes environnantes et ornées de colonnes, statues, hypocaustes, pavés mosaïques.
Raurica devait son origine au général romain Munatius Plancus, que César avait fait proconsul de la Gaule chevelue. Une inscription trouvée k Gaëte, dans le royaume de Naples, nous fait connaître qu'il avail fondé également la colonie de Lugdunum (Lyon)\
Le Vallais avait aussi sa ville privilégiée, c'était Octodure, favorisée
^ La fondation doit remonter aux années 44 et 43, où Munacius gouvernait la Gaule. L'inscription de Gaëte parle d'une victoire remportée par lui sur les Rhètes et dont le butin aurait servi à la construction d'un temple de Saturne.
de rétablissement d'an tribunal par l'empereur Claude, et appelée 'dès lors Forum Claudii \
Outre ces quatre cités, la Suisse occidentale comptait encore un grand nombre de bourgs importants, quoique simples vici, c'est-à-dire ouverts et sans juridiction propre. Parmi ces localités, on cite Eburodunum (Yverdon), Lausonna, Vibiscus (Vevey), sur le Léman V
La Suisse orientale, quoique moins peuplée et moins florissante, renfermait cependant la riante bourgade d'Aquse (Bade), TAix helvétique, avec ses eaux thermales célébrées par Tacite; la forteresse de Vindonissa, quartier-général des troupes romaines'; la station de Turicura (Zurich), siège d'un péage, le quarantième de la Gaule, selon Tépitaphe de l'affranchi Unioqui y remplissait les fonctions de percepteur; Tenedo (probablement Zurzach), avec son fort démantelé, dont, grâce au voisinage des soldats romains, on avait pu, sans danger, confier la garde aux milices indigènes*. A l'extrême limite des Helvètes, là où le Rhin s'échappe du lac d'Untersee, se trouvait le village de Tascaetium (Burg- Eschenz) % avec un fortin surveillant le passage du fleuve. Cette locahté fut, dans le cours du 11™^ siècle, annexée à la Rhétie qui comprenait de nombreuses bourgades: Ad Fines (Pfyn), Arbor Félix (Arbon), sur le lac de Constance {lacus Brigantinus)^ et Ad Rhenum (Rheineck).
Les lettres et les sciences avaient suivi les colons romains dans leur nouvelle patrie. Aventicum, capitale des Helvètes romanisés, avait une académie où s'enseignaient le droit, la médecine, et un théâtre
* Le mot Forum, employé de cette façon, désdgnait à la fois le droit de foire, une place de délibération et un lieu de sacrifice. (Marquardt, rômisnhe Staats* cerwaltung.)
* l\ est à remarquer que Capua (Capoue), capitale de la Campanie et la seconde ville de l'Italie, n'était qu'un simple vicus.
^ Les légions cantonnées successivement à Yindonissa et dans les environs furent la XX[« (la Bapace) et la XI<* (la Fidèle). La4)remière y vint sous Claude et y resta jusque sous Domitien. Maïs après sa destruction dans la guerre contre les Germains, elle est remplacée par la XV> qui resta à Yindonissa jusque sous Trajan. La présence de ces légions est attestée par les nombreuses briques romaines qu'on a découvertes dans leurs cantonnements. Chaque légion avait son légat ou général, ses tribuns militaires qui en étaient comme les colonels, ses centurions ou capitaines, ses primipilaires ou lieutenants, ses porte-étendards de divers ordres, ses vétérans, son médecin, ses trompettes. (Voir Henri Meyer, Geschkhie der XI'^ und XXI* Légion. Miitheilungen de Zurich, 1853.)
* Voir, dans Keller, rômische Atisiedelungen, Miitheiltmgen de Zurich, XII* vol., p. 286. Les raisons sur lesquelles s'appuie ce savant pour prouver que la garnison helvétique était placée à Tenedo et noif à Aquœ. — Gisi, Queîlenbuch, 419.
* J.-J. Mûller, Indicateiir d^ antiquités suisses, 1875 n*» 2, 1876 n<> 2, et Ch.Morel, Cdstell und vicus Tasc€etium inBâiien, dans les Commentaiiones philoîogœ in honorem Th. Mommseni, p. 151 et suiv.
24 DOMINATION ROMAINC.
poirt- 8,000 spectateurs. On distingue encore très-bien les fondations de la scène et du pourtour * .
Raurica possédait un théâtre plus vaste encore; Noviodunum, un barreau ou collège d'avocats dont l'un des plus jeunes membres, Aurélius Repertus, mort à l'âge de 18 ans, jouissait du droit de cité dans la colonie julienne et à Forum Claudii, dans le Vallais*. Un riche pwsonnage de Minnodunum (Moudon), AeUus Aunus, prêtre d'Auguste ou sévir augustaks, légua 750 sesterces pour l'établissement de jeus gymnastiques dans cette ville, avec la clause expresse que si l'on n'était pas exact à "accomplir les volontés du donateur, le legs reviendrait aux habitants d'Aventicum '.
Mais les vices des Romains et ces sanglants plaisirs que le peuple-roi réclamait comme son pain quotidien, panem et circenses, avaient pénétré sur leurs pas dans leur patrie adoptive. Les bas-reliefs représentant des gladiateurs et des histrions ne sont pas rares dans les monuments de l'époque romaine, et des vestiges d'amphithéâtres ont été découverts dans plusieurs cités de l'Helvétie : à Aventicum, Raurica et Vindonissa, Octodurum, Aquœ *.
L'amphithéâtre de Vindonissa, destiné aux soldats, avait été construit par eux. Dans toutes les contrées où séjournaient des garnisons, c'étaient les soldats qui exécutaient les travaux publics : castels, retranchements, arsenaux, aqueducs, ponts. Les architectes de ces édifices appartenaient également aux légions. « Les légionnaires, » dit M. Rahn, « ont été les principaux représentants et propagateurs de la culture
« romaine. »
Avec leur littérature et leurs arts, les Romains introduisirent aussi leur religion. Aux rit^s barbares des Celtes, ils substituèrent un culte magnifique, emprunté aux Grecs et aux Étrusques. L'usage des temples, des sacrifices, des cérémonies, des processions, de Teau lustrale, des tableaux votifs ; plusieurs ordfes de prêtres des deux sexes, distincts par le rang et le costume, furent introduits chez les Helvètes avec une foule de divinités nouvelles. Chaque maison eut ses dieux pénates; chaque tribu, chaque locaUté, son génie tutélaire. Les empereurs eux-
1 Bursian, Aveniicwn. Mitiheilungen de Zurich.
• Mommsen, InscrijpUanea Ckmfoederaiionis helvetica^ Zurich, 1854. Gaspard d'Orelli en avait donné un premier Recueil qui a été complété et revu dans celui de son successeur. Des suppléments à ces Recueils ont paru par les soins de MM. Keller et Meyer.
• Mommsen, Imcriptianes,
• Rahn, Geschichie der bildenden Kûnste in der Schtodz. Zurich, Staub, 1873,
mêmes (Auguste^ par exemple), la maison impériale tout entière, furent placés sur les autels et adorés comme les dieux de TOlympe ^
L'industrie, l'agriculture et les arts mécaniques participèrent de la vie nouvelle qui s'ouvrit pour THelvétie. La charrue grossière des premiers temps fut quelque peu perfectionnée. Les vaches et le fromage des Alpes acquirent du renom. La vigne fut plantée sur les bords du Léman. On tira de Tltalie Thuile, le vin, des objets d'art et de toilette. On exportait en échange de la poix, de la cire, du miel et du bois.
Les grandes routes ou voies militaires, tracées par les Romains, servirent à écouler les produits agricoles, comme à établir des relations commerciales dans les pays voisins. La plus beWe, la plus large des chaussées romaines traversait le Vallais, longeait le Léman, conduisait à Aventicum, la capitale du pays, et de là à Salodurum par Petinesca (entre Nidau et Bienne). De Salodurum, la route se dirigeait vers Vindonissa et de là à Augusta. Une seconde route mettait en communication Gôme et les Grisons avec Augusta Rauracorum et Augusta Vindelicorum (Augsbourg). Le Jnlier, le Septimer dans les Grisons et le Simplon dans le Vallais furent rendus praticables comme le Saint- Bernard. Le Saint-Gothard n'était pas connu à celte époque. Les pierres milliaires mesuraient les distances '.
' Les anciennes divinités gauloises furent confondues avec les divinités romaines. Ainsi Tentâtes devint Mercure; Belenus, Apollon; Hésus, Mars. Jupiter était adoré sur le mont Pennin (Saint-Bernard) et près de Thoune ; Junon à Moudon ; Apollon à Avenches, Lausanne, Genève, Windisch (Vindonissa), Soleure; Mercure àSoleure, Baden (Aquse), Windisch ; Minerve à Genève, près de Soleure, à Lucens, Windisch ; Mare à Avenches, Yverdon, Cressier près Neuchàtel ; Neptmie à Avenches et près de Thoune; Bacchus à Sainte-Croix et à Cully (libero patri Cocliensi); Epona (déesse des haras), à Soleure; elle faisait partie des déesses mères, des déités champêtres comme Nària et Artioqne l'on représente tenant d'une main une patère, de l'autre des fruits sur son sein, avec une corbeille de fruits et un chêne. Les marbres helvéto-romains renferment beaucoup d'invocations aux dieux mânes, aux dieux sylvains, aux sylphes, aux dieux des chemins et des carrefours (Biviis, Triviis, etc.).
Le culte des divinités orientales s'alliait à celui de l'Olympe gréco-romain. L'adoration d'Isis, par exemple, est attestée par l'inscription d'un temple qu'avait érigé à cette déesse égyptienne un citoyen de Baden (Aqoœ), Anusius Magianus, de concert. avec sa femme Alpina Alpin ula. Le culte persan de Mithra a laissé égalemeat des traces à Augusta et à Genève.
Les vestiges de la mythologie indigène proprement dite sont malaisés à saisir dans cette invasion de religions étrangères. La déesse éponyme Aventia, patronne d' Aventicum, et les génies locaux des diverses tribus des habitants de la colonie helvétique sont les seules divinités auxquelles on a cru pouvoir attribuer un caractère indigène et national. Peut-être faut-il ajouter ces Lugoves, dont le nom est écrit en grandes lettres de bronze uni sur le chapiteau de marbre blanc d'un temple que les habitants d' Aventicum avaient érigé à ces divinités mystérieuses. — L'adoration des fleuves (celui du Rhin, par exemple) était probablement empruntée à la religion primitive. Voir Mommsen, Inecriptiones, — Gelpke, Kirchengeschichte,
* M. Mommsen compte cinq lignes de pierres milliaires conduisant de Sedunum
Les voies d'eau furent utilisées pour le commerce. Les flotteurs de la partie supérieure du lac Léman coupaient dans les forêts de Lausonna le bois nécessaire à la construction de leurs nacelles. Les bateliers de TAar avaient à Aventicum un portique élevé à leurs frais et consacré à la Maison impériale (in honorera doraus divinae). Les sapins, transportés à Eburodunum (Yverdon), étaient conduits de là par le lac de Neuchàtel, la Thielle, le lac de Bienne et TAar dans le Rhin, pour servir à la construction des navires. Les Helvètes primitifs ne connaissaient que les métiers les plus indispensables, ceux de charpentier, forgeron, potier, cordier,etc. Les Romains naturalisèrent chez ce peuple tous les arts connus aujourd'hui et leurs corps de métiers ou corporations d'artisans ressuscitées ensuite au moyen âge sous le nom de tribus ou abbayes.
La manière de vivre des Helvètes, leur vie privée et sociale était aussi complètement changée. Il en fut de même bientôt de la vie politique et nationale.
2. État social et politique des Helvètes et de leurs voisins BOUS la domination romaine.
Dans le traité conclu avec les Romains, les Helvètes, au témoignage de Cicéron, avaient poussé le souci de leur indépendance au point de réserver qu'aucun des leurs ne recevrait le droit de cité romaine \
Il ne paraît pas non plus que, dans le principe du moins, les Helvètes aient été tenus à d'autres servitudes qu'à Tacquittement d'un tribut annuel envers les Romains, à la surveillance des frontières du coté des Germains, et peut-être aussi à l'obligation de fournir des troupes auxiliaires ^
Le pays des Helvètes, diminué du territoire situé entre le Rhône, le lac Léman, l'Aubonne et le Jura, conserve pour chef-lieu Aventicum, qui prend le titre de Civitas Helvetiorum ; son surnom de fœderata indique qu'on lui avait laissé certains privilèges importants ^. Les anciens
à Aventicum, du Saint-Bernard par Octodure à Lausonna, le long de la rive méridionale du lac de Genève, dans les champs de Noviodunum, de Lausonna à Vindonissa et de là au Rhin et jusqu'au lac Brigantin. On n'a trouvé aucune pierrre milliaire autour d'Augusta Rauracorum, bien que de là trois routes conduisissent certainement à Argentoratum, Vindonissa et Salodurum (Inscriptiones, 63).
^ Cicero pro Balbo, 14. « Ne quis eorum a nobis civis recipiatur. » Walter, Bomische JRechtsgeschichte, Bonn, 1867, p. 97.
* Georges de Wyss, Ueber dos Bomische Heîvetien, Archiv fur die Schtoeieergeschichte, XII, 43.
^ Les civitatesfœderatœ conservaient en général une administration et une juridic-
pagi, qui subsislent comme subdivisions rurales, et les nombreux bourgs (vici) qui se relèvent peu à peu de leurs ruines, sont placés sous la juridiction et l'administration municipale du chef-lieu, siège des autorités et des archives*. La direction générale de l'administration appartient à deux syndics chargés également de rendre la justice (duoviri juri dicundo) ; deux autres magistraux portant le titre d'édiles sont préposés à la police et aux constructions. Un questeur remplissait les fonctions de trésorier. Le soin du culte principal de l'empire était confié à un prêtre ou flamine d'Auguste, choisi parmi les grands personnages de la cité. Toutes ces autorités étaient nommées (pour un an) el contrôlées par un sénat (ordo) de décurions siégeant dans la curia (hôtel de ville) ; le sénat désignait aussi; parmi les grands de Rome, un patron chargé de défendre les intérêts des Helvètes dans la capitale de l'empire. Plus tard ou institua en outre un curateur, qui devait exercer un contrôle spécial sur la situation financière de la ville.
Des corporations, des corps de métiers ne tardèrent pas à se former sur le modèle des corporations analogues d'Italie. La pins importante de ces associations était celle des Augustales, vouée au culte des lares de Rome et des empereurs, et qui comprenait, à côté de personnages de condition libre, de nombreux représentante de la classe des affranchis; leurs préposés, au nombre de six, portent le titre de sévirs augustaux et sont souvent mentionnés dans les inscriptions des moindres bourgades*.
Les pagi et les vici du territoire des Helvètes avaient pour préposés (les magislri, des préfets ou des curateurs, dont les attributions étaient restreintes aux nécessités locales les plus urgentes.
A Aventicum se réunissaient probablement aussi les membres du Conventus helveticus, qui ne serait point, comme on l'a cru, une assemblée politique, mais une association pour la protection des citoyens romains établis dans le pays*. A Aventicum résidait également un percepteur des impôts, comme ce Salvianus, affranchi de l'empereur Auguste, dont il est parlé dans une inscription *.
tion plus indépendantes que ceUes des autres cités; eHes étaient exemptes de l'impôt foncier et de logements militaires, pouvaient percevoir des droits de péages pour leur compte, battaient monnaie et avaient le droit d*asile, le plus bel apanage d'une ville libre. Voir Marquardt, Rômische Staaisœrwaltung, 1, p. 347 et suiv.
^ Tabidarium est le nom qui désigne les archives, Mommsen, Inscript, 195.
^ Sur toute cette organisation, voir Marquardt, Rômische Stoaiscerioaltung, I, p. 454 et suiv. et l'index des Inscript, de Mommsen.
^ Morel, dans les Mémoires et documents de la Soc. d'histoire de la Suisse rO' mande^ tome XXXIV, p. 181 et suiv.
* Mommsen, Jnscriptiones^ 7, 78.
28 DOMIiNATlON ROMAINE.
Augusta Rauracorum et Noviodunum, complètement indépendantes d'Aventicum et des Helvètes, avaient des institutions analogues * ; mais comme colonies de vétérans romains, elles étaient plus directement soumises à Rome, dont elles devaient observer toutes les lois. Les quatre peuplades du Vallais', les Sédunois, les Vibères, les Véragres et les Nantuates formaient une confédération à part dont le cbef-lieu des Véragres, Octodure, on Forum Claudii, était le centre administratif. A côté de cette ville on rencontrait chez les Vallésiens quelques bourgs importants tels que Tarnaia (Saint-Maurice) et Pennelocus (Villeneuve).
Quant à Genava, elle avait suivi le sort des Allobroges ; elle était devenue un viens dépendant de la colonie de Vienne en Dauphiné, mais vu son importance elle possédait des autorités de police, c'est-à-dire des édiles.
Sous Auguste, lorsque les mœurs et les institutions romaines commencèrent à se répandre parmi les indigènes, les divers pays qui forment aujourd'hui la Suisse furent englobés dans les grandes divisions administratives de l'empire, mais sans offrir plus d'unité qu'auparavant. Ainsi les Grisons, avec les bords des lacs de Constance et de Wallenstadl, faisaient partie de la province de Rhétie, dont Augsbourg (Augusta Vindelicorum) était la capitale ; le Tessin appartenait à la Gaule cisalpine ; le Vallais était réuni à la Rhétie. Genève et le pays des Allobroges étaient incorporés à la province de Narbonnaise (Provence) avec Narbonne pour centre. Le reste de la Suisse fit partie de la Gaule belgique dont le gouverneur résidait à Reims. Toutefois les troupes stationnées dans l'Helvétie furent placées sous les ordres du légat de la Germanie supérieure qui avait son quartier général k Mayence *.
On a vu les précautions prises par les Helvètes pour sauvegarder leur nationalité. Au bout d'un siècle, elle était déjà cependant forte-
^ On troave aussi à Noviodunam un prafeciita carcendia latrocimis, qui n*est point un magistrat permanent, mais un commandant chargé, dans une occasion donnée, de combattre le brigan lage aux environs de la ville (Mommsen, Inscripi.^ 119).
* Gvitates IIII vdlUs Pœnina, Mommsen, InscripU, 17. Cfioitas Vallinsaj ibid,
' Forum Claudii Vàllensium Octodurtim. Mommsen, In8cnpt,fil4, 315, 816, 317.
^ Il y a quelques contradictions et obscurités à cet égard. Pline et Ptolémée attribuent les villes de Cologne, Noviodunum et llaurica à la Gaule belgique, Strabon, au contraire, à la province lugdunaise. La plupart des savants modernes admettent que les Helvètes auraient dépendu pour le militaire de la Haute-Germanie dont le légat résidait à Mayence, et de la Gaule belgique, chef-lieu Reims, pour Padminidtration civile. Voir Mommsen, Die Sthweiz in rœnisciter Zeit^ 1856. MiWteilungeriy IX.
ment entamée par le contact des colons et des soldats romains répandus dans tout le pays. Les colonies romaines ne se composaient pas seulement d'une ou deux classes de personnes. On y voyait des hommes de tous les états et de toutes les conditions, flamines, prêtresses, affranchis, scribes, avocats, médecins, architectes, artisans, joueurs de flûte et comédiens, dont les spectacles étaient faits pour amollir les âmes et les façonner à la servitude.
Aussi, éblouis par le luxe et les jouissances qui les environnaient, les Helvètes eurent-ils promptement perdu, avec leur énergie sauvage, leur individualité et leur patriotisme. Les principaux de la nation donnèrent le mauvais exemple et allèrent jusiqu'à prendre des noms romains ou à mettre à leurs noms celtiques une désinence latine. <c Malheur au peuple, » dit l'historien ZsclK)kke, « qui oublie les tradi- « tions de ses pères. » Les Helvètes devaient payer cher les avantages trompeurs d*une culture extérieure sans dignité et sans indépendance *.
Peut-être faut-il voir un de ces Helvètes dénationalisés dans ce chef de clan, Camulus ou Gamillus, dont parle Appien, et qui mit à mort dans sa propre maison Tancien consul Décimus Brutus, le cousin et le complice du régicide, Tami pohtique de Gicéron et que César lui-même, qui l'appelait son premier ami, avait investi précédemment du gouvernement de la Gaule. Proscrit et réduit à s'enfuir chez les Helvètes, Brutus aurait demandé à être conduit à Aventicum devant Gamillus, son ami et protégé d'auU*efois. Ge dernier fit un accueil favorable au suppliant, mais prit les ordres de Marc-Antoine qui lui ordonna de le faire périr et de lui envoyer sa tête, ce qui valut à Gamillus les bonnes grâces du triumvir '.
Ge qui est certain, c'est que les Gamilli étaient une des plus grandes familles du pays, la principale même de la colonie flavienne à la fondation de laquelle ils avaient probablement contribué. On s'explique ainsi les honneurs inusités rendus à l'un d'eux, à Valérius Gamillus, par les Éduens et les Helvètes qui célébrèrent à frais communs ses funérailles. Ses compatriotes y ajoutèrent des statues érigées tant au nom de la civUas Helvetiorum que de chacun des pagi en particulier. La persistance de ces tribus ou clans sous la domination romaine est attestée par ces monuments*.
* Comparer MommRen, Inscriptiones, 192, avec Appien, Velleius Paterculiis et la dissertation de M. Zûndel dans Jahrhiicher des Vereins von Alterthumsfreunâen im Eheinlande, 39 et 40. Bonn, 1866.
* Appien, B, 0., III, 98. — Zundel, dissertation citée.
' Un antre Gamillus, Julius, fils de Caîus, grand prêtre d'Auguste, tribun mili-