Di¥lko et César. — Seconde émigration des Helvètes
(l'an 58 av. J-C).
La mort d'Orgétorix ne changea point les plans d'émigration des Helvètes. Au jour fixé, toute la nation s'ébranle et prend la résolution héroïque de ne rien laisser derrière elle qui puisse exciter ses regrets et lui laisser un espoir de retour. Les quatre tribus, dé concert et simultanément, mettent le feu à leurs 12 villes et 400 villages. Puis, à la lueur de ce vaste incendie, les Helvètes se dirigent vers Genève à la fin du mois de mars de l'an 58, dans le dessein d'y passer le Rhône. Ils sont rejoints en route par leurs auxiliaires des bords de la Birse, du Rhin, et de la Forêt-Noire. Le rôle des émigrants, dressé en lettres grecques par les Druides, portait leur chiffre total à 368,000, et celui des combattants à 92,000. Dans ce nombre, les Helvètes figurent pour 263,000, les Tulingiens pour 36,000, les Latobriges pour 14,000, les Rauraques pour 23,000 et les Boïens pour 32,000 \
A la nouvelle de l'entreprise des Helvètes, le sénat romain, craignant pour la Gaule, s'était hâté d'envoyer à Genève le fameux consul et général Jules César. Outre l'affront sanglant fait aux armes romaines, un demi-siècle auparavant, sur les bords de l'Atlantique, César avait à venger le ressentiment privé de son beau-père Pison dont l'aïeul, nommé Pison comme lui, était tombé dans cette même journée sous les coups des Tigorins.
Aussitôt arrivé à Genève, César fait rompre le pont qui communiquait avec la rive helvétique. Il fortifie les passages du Rhône au Jura et mande en bâte les légions stationnées dans la Gaule romaine \
un autre Orgétorix, par le motif qu'on n'a pas trouvé de monnaies de ce chef en Suisse. Mais en brfilant leurs 12 villes et leurs 400 villages, les Helvètes durent emporter tout ce qu'ils avaient de précieux et le numéraire par conséquent.
* César, I, 19. — La guerre des Helvètes *a fait l'objet d'un curieux et important mémoire de M. de Saulcy. Paris, 1860.
' lia légion romaine se composait, au temps de César, de 6,000 hommes. Ce général en avait quatre avec lui à Genève : la 7«, la 8", la 9« et la 19* ; en tout 24,000 hommes, plus le contingent des alliés.
Apprenant l'arrivée de César, les Helvètes lui députent des hommes distingués de leur nation, à leur tête Nammeius et Yerucloetius, dans le but de solliciter le passage*. César" feint d'être sans ordres., les amuse par de belles paroles et les renvoie au 13 avril. Dans l'intervalle, les renforts qu'il avait demandés arrivent et le passage des montagnes au lac est fermé d'une muraille de seize pieds de haut et de dix-neuf mille pas de longueur. Se voyant en force. César lève le masque et refuse le passage. Les Helvètes surpris tentent en vain de le forcer ; puis ils se détournent par le pas de l'Écluse, sur la rive droite du Rhône, vers la Séquanie (Franche-Comté), dont l'accès leur est ouvert par Dumnorix, gendre du malheureux Orgétorix. Ils pénètrent ainsi en Gaule, mais par des chemins étroits, le long de rochers escarpés au pied desquels le Rhône mugit dans ses abîmés. Arrivés sur les bords de la Saône, ils perdent vingt jours à construire des radeaux pour passer cette rivière, et n'avaient encore effectué qu'en partie leur traversée, lorsque César paraît tout à coup avec ses légions, fond sur l'arrière-garde, composée de Tigorins, et en tue un grand nombre".
Étonnés de ce revers, les Helvètes envoient à César leur ancien chef Diviko, le héros d'Agen, alors blanchi par les années, et qui avait échappé au carnage de sa tribu. « César, x» dit le vieux général, dont le consul romain a eu soin de rapporter les paroles dans ses Cammentaires, « César, laisse-nous nous établir en paix dans la Gaule. « Nous occuperons les cantonnements que tu voudras bien nous assi- <c gner. Mais avant de nous faire plus longtemps la guerre, n'oublie te pas le désastre que nous avons fait subir aux Romains, et ne te laisse «( pas éblouir par la facile victoire que tu as remportée par surprise « sur une seule de nos tribus à laquelle nous n'avons pas pu porter K secours. Nous sommes, d'ailleurs, plus accoutumés à combattre par <t la force que par la ruse, selon la tradition de nos ancêtres. Prends « garde, si tu nous refuses, que le lieu où tu combattras contre nous « ne devienne fameux par ta défaite et l'anéantissement de ton armée. » K — « Les dieux, répondit César, ne vous ont accordé une victoire (c que pour vous rendre la défaite plus sensible. Je vous laisserai ce- < pendant continuer votre route, sous une condition, c'est que vous « me donnerez des otages. » — « Des otages, s'écrie Diviko indigné, '( nos pères nous ont appris à en recevoir et non à en donner. Rome tc devrait le savoir ' ! »
^ César, de beîlo gaîîico. Les meUleurs éditions donnent ces noms sous cette forme. ^ Le 30 jnin, selon les calculs de M. de Saulcy, qui place la date de Tentrevue au 13 juin et celle de la bataille de Bibracte au 7 juillet. ^ César, de bello galîico, I.
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Là-dessns Diviko rompt brusquement l'entrevue et les Helvètes reprennent leur marche que le nombre et le bagage des émigrants rendaient lente et pénible. Les Romains les suivent pendant quinze jours en les harcelant par des escarmouches. La cavalerie de César, forte de 4,000 hommes, serrait de près les Helvètes. La cavalerie de ces derniers, composée seulement de 500 hommes, repousse l'ennemi et lui cause une perte considérable. Enhardie par ce succès, l'armée entière fait volte-face.
Une bataille générale s'engage près de Bibracte*. Les Helvètes, formés en phalange, attaquent l'ennemi avec leur bravoure ordinaire, et pendant toute l'action qui dura de la septième heure jusqu'au soir, on ne vit, au témoignage de César lui-même, aucun Helcéte tourner le dos^. Mais ils avaient commis la faute de ne pas occuper les hauteurs. Les Romains s'en emparent et font pleuvoir des grêles de javelots, longs de sept pieds, qui s'accrochent aux boucliers flexibles des Helvètes. Pendant que ceux-ci cherchent en vain à se dégager, les légionnaires se précipitent dans les rangs, l'épée à la main. Les Helvètes rompus sont contraints de se retirer en partie sur une montagne voisine, en partie vers les barricades de chariots, où ils avaient mis en sûreté leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors.
César les poursuit l'épée dans les reins. Là, un nouveau combat commence, combat désespéré auquel les femmes et les enfants même prirent part, selon Plutarque. Au milieu de la nuit. César parvient à forcer ce retranchement et massacre tout ce qu'il trouve sur son passage. On fit très-peu de prisonniers. Dans le nombre se trouvaient la fille et le fils du malheureux Orgétorix. Le gendre de ce dernier, Dumiiorix obtint grâce de la vie par égard pour les Éduens et sur la prière de son frère Divitiac, aussi dévoué à Rome que son frère lui était hostile. César n'a pas daigné nous faire connaître le sort du vieux Diviko; il eut sans doute une fin digne de son héroïsme.
Cependant le reste de l'armée helvète, forte de 1 30,000 hommes, avait réussi à s'échapper à la faveur des ténèbres vers le pays des Lingons (Langres et Troyes); mais traqués par les tribus gauloises, ils furent réduits à implorer la clémence du vainqueur. César exigea avant tout qu'on lui livrât les armes, les transfuges et les otages. 6,000 Ver-
* La ville de Bibracte serait celle d'Autun, selon plusieurs auteurs. Dans sa Vie (le César, Napoléon III, d'accord avec les savants qui ont collaboré à son œuvre, place Bibracte au Mont-Beuvray où l'on a exlmmé beaucoup d'objets celtiques. Mommsen partage cette opinion : Histoire romaine, YII, 46.
* « Aversum hostem videre nemo potuit. » I, 26.
bigènes, qui essayèrent de se soustraire à cet ordre et de s'enfuir vers le Rhin, furent traités en ennemis, passés au fil de l'épée ou vendus €omme esclaves. Puis, comme ce général Tavoue lui-même dans ses Commentaires, non point par générosité, mais pour, ne pas laisser envahir par les Germains les solitudes des Alpes, il enjoint aux Helvètes, aux Tulingiens et aux Latobriges, au nombre en tout de H 0,000, de rentrer dans leur patrie et de rebâtir leurs villes et leurs villages. Les Allobroges reçurent l'ordre de leur fournir le blé nécessaire. Les Boïes, par grâce spéciale, et à la prière des Eduens fidèles, obtinrent de pouvoir s'établir sur le territoire de ces derniers. César ne nous dit pas quel fut le sort des Rauraques.
Un traité formel (fœdus), dit Cicéron, qui fut conclu à cette occasion entre Rome et les Helvètes *, leur laissait le droit de se gouverner euxmêmes. Ce traité est le premier acte positif de droit international que mentionnent les annales de THelvétie.
7. Insarrection de» Gaulois. — SoumlAsion du Tallals et de la Rliétle. — (De 56 à 15 av. J.-C.)
Les Helvètes avaient cédé à la force, mais ils n'étaient pas devenus les amis des Romains. On le vit bien six années après, lorsque la Gaule s'insurgea sous le commandement d'un chef Arverne (Auvergnat), nommé Vercingétorix, et do)it le père, nommé Celtill, avait été condamné au feu pour un crime d'État semblable à celui d'Orgétorix. Les Helvètes ne furent pas des derniers à prendre les armes et fournirent à l'armée gauloise 8,000 hommes, c'est-à-dire un contingent aussi fort que le territoire de Lutèce. (Paris). Mais les Gaulois éprouvèrent une défaite totale, et César, atroce par calcul, comme il avait été clément, six ans auparavant, fit couper le poignet aux prisonniers pour épouvanter les vaincus et leur ôter l'envie de se soulever une seconde fois (52 av. J.-C). Convaincu de la nécessité de surveiller un peuple aussi entreprenant que les Helvètes, le général romain envoya la XII"»® légion camper à Noviodunum, sur les bords du Léman. Un peu plus tard les Romains établirent dans cette localité des vétérans, et l'ancien opp/de celtique se trouva transformé en colonie julienne équestre '.
Vainqueur des Gaulois, des Germains, des Bretons, des Helvètes, César eut encore la gloire de réduire le Vallais.
' Cicero, pro Balbo, 14.
' Mommsen^ Histoire romaine, VII, 47. — Gôler, Napoléon III. — Kœchly et Rustow, Introduction aux Commentaires de César, Gotha, 1857. — Gisi, 265.
Les peuplades de ce pays que traverse le Rhône, avant de se jeter dans le lac de Genève, étaient accoutumées à jouir d'une liberté sauvage et à rançonner les voyageurs. Dans le but d'établir la sécurité du passage et la libre corjwiiunic?ition avec l'Italie^ César envoya la XIl"^ légion et un corps de cavalerie, commandés par son lieutenant Galba. Après avoir livré plusieurs combats et pris plusieurs forts. Galba parvint à occuper le pays des Nantuates et Octodure (Martigny), chef-lieu des Véragres, où il prit ses quartiers d'hiver. Exaspérés par la présence de ces étrangers, les montagnards séduniens et véragres, au nombre de 30,000, fondent à coups de pierres et de javelots sur Galba et les. huit cohortes qui occupaient Octodure. Mais la tactique romaine l'emporte sur l'héroïsme des barbares. 10,000 Vallésiens sont taillés en pièces. Après six heures de combat, l'ennemi est mis en déroute.
Galba jugea cependant opportun de quitter le Vallais et de transporter ses quartiers d'hiver chez les Allobroges, après avoir incendié la ville d 'Octodure (de 58 à 52 ans av. J.-C).
Le Vallais n'en dut pas moins obéir aux Romains et consentir à TétabUssement d'une route au Saint-Bernard*.
Quarante ans environ après la défaite des Helvètes et celle des tribus vallésiennes, sous l'empereur Auguste, petit-neveu et successeur de Jules César, les Rhètes ou Rhétiens subirent, à leur tour, la loi des Romains. Peut-être eussent-ils conservé leur liberté, s'ils se fussent contentés de la vie paisible de celles de leurs peuplades qui échan* geaient avec les peuples voisins le fromage, le miel et le bitume contre les fruits de la terre. Mais une partie des Rhètes, pareils aux hordes du Vallais, se livraient au brigandage et portaient la terreur jusqu'aux portes de la ville de Côme détruite par eux (vers l'an 91 av. J.-C). Ils se croyaient hors d'atteinte derrière leurs glaciers et leurs hautes montagnes *.
Auguste envoya contre eux deux armées, dont l'une était commandée par son fils adoptif Drusus, et l'autre par Tibère, son gendre, qui lui succéda à l'empire. L'armée de Drusus passa les Alpes et descendit vers rinn ; l'armée de Tibère traversa le Grand-Lac. Une lutte acharnée s'engagea. Les eaux et les défilés des montagnes furent rougis du sang des défenseurs de la liberté rhétienne. Mais Rome demeura partout victorieuse.
Un sombre désespoir s'empara alors des intrépides et malheureux
^ Mommsen, Histoire romcUne, fixe à 57 ans àv. J.-C. la date de ces événements et attribue à César et à Auguste l'établissement de la route du Saint-Bernard. ^ Mommsen, ibid. II, 167. de la &^^ édition allemande. Berlin, 1874.
Rhétiens. Un grand nombre se dévouèrent à la mort, et les femmes, partageant l'héroïsme cruel de leurs maris, écrasèrent leurs enfants contre les armures de leurs ennemis (l'an 15 av. J.-C). Le théâtre du dernier combat livré pour l'indépendance rhétienne a reçu dans la langue romanche le nom de Colline des chevaux (tumba di chiavals).
La victoire remportée par Drusus et Tibère sur les Rhètes fut célébrée à Rome à l'égal des plus grandes victoires. Un des poètes de la cour d'Auguste, Horace, chanta les exploits de Drusus sur les Rhètes farouches et la destruction des imprenables forteresses perchées sur les Alpes *.
Rome, en revanche, ne tarda pas à munir les défilés alpestres de forts destinés à la fois à défendre et à contenir le pays conquis. On attribue du moins aux Romains la construction du château de Marsoil (Mars in oculis) à Curia (Coire), et celle de la tour de Valère (Valeria), à Sedunum (Sion). Des traces de fortifications romaines existent également sur le Lukmanier '.
* « Arces alpibus impositas tremendis dejecit. » Horace, Odes^ IV, 14.
* J.-G. Zellweger, dans le Oeschichtsforscher, IV, 13.