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CHAPITRE I

r>E L'ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFORME

A LA RESTAURATION CATHOLIQUE (de 1520 A 1564)

1. Ulrich Zwingli, ou la Réformation & Zurlcli. — Première lotte des deux confessions. — Troubles de l'anabaptisme en Allemagne et en Suisse. — (1518 h 1526.)

La Réformation est l'événement capital du XVI""® siècle, et Tun des faits les plus importants de l'histoire moderne. Elle changea non seulement la face de TÉglise chrétienne, mais la situation des États, leurs rapports, leurs alliances. Aucun pays plus que la Suisse n'a ressenti et ne ressent encore aujourd'hui les conséquences politiques et sociales de cette révolution religieuse.

La grande cause de la Réformation fut la dégénération de l'Église chrétienne. « Qui me donnera, disait au XII""« siècle le grand saint Bernard, de voir l'Eglise de Dieu comme aux premiers jours. » Le mot de réforme était dans la bouche de tous les pères des conciles de Constance et de Bâle. Il s'agissait, dans la pensée de ces docteurs catholiques, non de réformer les dogmes de TÉglise, qu'ils regardaient comme immuables, mais les abus que les malheurs des temps, les richesses excessives du clergé et la corruption qui en est la suite, avaient introduits dans la discipUne> le culte et dans les mœurs des ecclésiastiques. Mais cette réforme nécessaire, toujours [)romise et toujours différée, ne s'ac-

HISTOIBB SUISSE, TOME H. 1

complit pas. Les prêtres isolés qui tentèrent de la réaliser furent victimes de leur zèle, comme Tarchevéque de Crayna à Bâle^ et le dominicain Savonarola à Florence. La religion du cœur et de la conscience, qui avait eu en Nicolas de Flue et dans les Amis de Dieu au XIV'"® siècle de si nobles représentants, fut étouffée par les pratiques d'une dévotion machinale. Une partie du clergé resta plongée dans une ignorance profonde accompagnée d'une superstition et d'une immoralité inouïes.

Un effrayant exemple de la corruption des moines à cette époque, c'est la conduite des dominicains de Berne. Jaloux de la faveur dont les cordeliers jouissaient auprès du peuple, quelques-uns de ces religieux, k leur tête le sous-piieur Ueltschi, eurent recours pour les supplanter aux faux miracles, aux sacrilèges. Un pauvre garçon tailleur originaire de Zurzach et nommé Jetzer, entré comme frère lai dans le monastère, avait été choisi pour être à la fois l'instrument et la victime de leurs machinations criminelles. Il parvint à s'échapper et dénonça les coupables aux magistrats. Traduits pour ces faits devant un tribunal ecclésiastique composé de l'évêque de Sion, Matthieu Schinner et de deux autres prélats, l'évêque de Lausanne et le nonc-e du pape, Achille de Grassis, évèque de Castello, les accusés au nombre de quatre furent condamnés à être brûlés vifs. Ils subirent leur peine en présence de trente mille personnes dans une petite île formée par l'Aar et qu'on nomme la Schwelle-Matt (31 mai 1509)'.

Peu d'années après, la vente des indulgences causa un nouveau scandale. Le pape Léou X qui en destinait le produit à construire la superbe basilique de Saint-Pierre à Rome, en avait conGé la distribution pour la Suisse à Samson, cordelier milanais. Ce moine impudent enseignait, contrairement à la vraie doctrine catholique, que les indulgences effaçaient les plus grands crimes et il parcourait les cantons de Zoug,

^ Voir p. 378 du l" volume.

' Voir le récit au long de l'affaire Jetzer dans Anshelm, Chronik, III et IV. Jésus-Christ avait apparu selon la légende à St-François d'Assise, le fondateur des cordeliers, et lui avait imprimé la trace de ses plaies sur le corps (les cinq stigmates). Les dominicains de Berne, voulant faire de Jetzer un pendant de St-François, s'introduisaient la nuit dans la cellule de ce dernier, dans le costume que les peintres prêtent à la Vierge et aux saintes, après avoir au préalable troublé par des breuvages la raison du pauvre homme. Ils avaient commencé à opérer les incisions qui devaient figurer les stigmates. Mais un jour que Jetzer était plus lucide ou l'opérateur moins circonspect que de coutume, le premier reconnut son bourreau et le suivit dans le réfectoire où il le trouva attablé avec ses complices et des femmes de la ville. Se voyant découverts, les moines cherchèrent à se débarrasser par le poison du malheureux Jetzer, qui se fit alors leur accusateur, comme il a été dit plus haut.

Underwald, Lucerue, Berne, recueillant partout de grandes sommes d argent et les marques de respect dues à un envoyé du Saint-Siège et à un sauveur des âmes (1519). A Berne, un prêtre, qui était cependant un homme pieux, patriotique et savant, le chanoine Henri Wôlflin, le professeur de Zwingli, consentit à lui servir d'interprète. Un condottiere bernois, Jacques de Stein, en obtint, au prix d'un beau cheval gris, une indulgence plénière pour lui et les 500 gars qui avaient guen*oyé sous ses ordres et fait Dieu sait quoi en Italie.

Des bords de TAar, Samson comptait transporter en Argovie et k Zurich le siège de ses prédications lucratives. Il fut bien accueilli à Baden ; mais Lenzbourg et Bremgarten lui fermèrent leurs portes, et il trouva la même réception à Zurich où Zwingli avait été nommé curé l'année précédente. L'évêque de Constance, dont dépendaient la plupart des cantons de la Suisse orientale, et qui était alors Hugues de Landenberg, ne se montra pas plus favorable et signifia à Samson qu'il eût à évacuer le diocèse.

A cette époque, Ulrich Zwingli jouissait encore de toute la confiance de ses supérieurs ecclésiastiques. Le zèle qu'il déployait contre les abus, et dont il avait donné des preuves réitérées, soit ii Glaris, soit à Einsiedeln, dans un temps où le nom de Luther était encore ignoré en Allemagne, ne l'avait brouillé ni avec le nonce Ennius, ni avec le cardinal Schinner, qui proclamait encore Zwingli un soutien du Christ et de l'Evangile. Mais lorsque les écrits de Luther, imprimés à Bàle chez Adam Pétri, et plus encore les actipns hardies du réformateur saxon eurent provoqué une effervescence extrême dans les esprits, Zwingli s'étant vu désigné comme l'un des huit principaux adeptes du luthéranisme en Suisse, releva le gant avec ardeur, rejeta la tradition et toutes les doctrines dont il ne trouvait pas un clair énoncé dans l'évangile.

L'opposition du clergé fut très vive. Il s'y joignit celle de la noblesse, déjà blessée par les attaques de Zwingli contre le service étranger. Le réformateur avait en échange pour lui le bourgmestre Marc Roist, ancien capitaine des gardes du pape Jules II et qui avait commandé les Zuricois à Marignan, ainsi que la plupart des membres du conseil. Se sentant appuyé par le gouvernement, le réformateur s'entoure d'instituteurs habiles et prélude par l'amélioration des écoles à la propagation des doctrines nouvelles.

Ces doctrines commençaient à faire des progrès dans d'autres villes, à Berne entre autres, où elles avaient pour principal champion le chanoine Berthold Haller, et à Lucerne où elles comptaient un représentant dévoué dans la personne du cordelier Myconius (Geisshûsler),

chef de l'école latine. Mais les gouvernants et le public en général étaient opposés à toute innovation. La diète assemblée à Lucerne, le 27 mai 1 522, défendit au clergé toute prédication propre à troubler l'homme du peuple dans ses croyances'.

Sans se laisser intimider par cet édit, Zvvingli et dix prêtres* se réunirent à Einsiedein, et de ce sanctuaire des miracles et de la Vierge, envoyèrent une pétition tendant à obtenir la prédication du pur évangile avec labolition du céhbat ecclésiastique. La diète rejeta avec colère la pétition des onze et y répondit par Tordre aux baillis de dénoncer les prêtres qui attaquaient l'ancienne croyance, et par la défense d'imprimer des écrits luthériens (15 décembre) '."Le pape Adrien VI. pontife austère et zélé pour la réforme des abus, écrivait à Zwingli et le conjurait de rester fidèle k la chaire de Saint-Pierre. Dans un bref adressé aux XIII cantons pour leur recommander le nonce Ennius, il les louait de leur fidélité à l'Église et demandait leur appui contre les Turcs et les autres ennemis du Christ*.

Mais Zwingli était décidé de rompre avec une foi qui avait cessé d'être vraie à ses yeux. D'accord avec le gouvernement, il publie une thèse en 67 articles, où il se prononce successivement contre l'autorité (lu pape, r invocation des saints, le mérite des bonnes œuvres, la messe, le jeune et rabstinen<;e des viandes, les biens ecclésiastiques, les fêtes, les pèlerinages, le luxe des ornements, les images, les confréries, le célibat des prêtres, les vcetix perpétuels, les indulgences, le purgatoire, et le caractère divin dn .<t//c^doc^ considéré par lui comme une simple fonction \ Il niait aussi que ladime fût de droit divin, comme l'enseignait le clergé d'alors. Un collo- ([ue réuni à l'hôtel de ville et composé des magistrats et de tous les prêtres du canton au nombre de 600, se prononce en principe pour les thèses zwingliennes (29 janvier 1523). Le colloque fut suivi d'un édil du gouvernement qui permettait le mariage aux ecclésiastiques et défendait de prêcher autre chose que le pur évangile. Par un autre décret, la censure de tous les écrits était confiée à une commission de quatre membres, dont Zwingli était l'âme.

> Strickler, eidg. Ahschiede de 1521 à 1528, 193.

' Ces prêtres étaient Trachsel, curé d'Arth ; Léon Jud, curé d'Einsiedeln ; Kilchmeyer, chanoine de Lucerne; Werner Steiner, prêtre de Zoug; Érasme Schmid, chanoine de Zurich; Grossmann. prédicateur de l'hôpital, et Jean Schmid, chapelain dans la même ville; Stfthele, curé de Weiningen ; Pfister, curé d'Uster, et Stumpf, curé de Hôngg (canton de Zurich). Fassbind, Oesch. von Schwyz, IV, 10. — Blnntschli, G^esch. der Eep. Zurich^ II, 271.

' Strickler, eidg. Ahschiede^ 255.

^ Archivfur die schweiz, Brformationsgesch, II, 7.

* Blnntschli, Gesch, der Rep. Zurich, II, 277.

Huit mois après, un cordonnier exalté nommé Colas Hottinger, ayant détruit un crucifix aux portes de la ville, un second colloque, présidé par Vadian de Saint-Gall, déclare la messe et les images des institutions idolâtriques (du 26 au 28 octobre). Les images, dit Zwingli, sont contraires au décalogue : Tu ne feras point d'images taillées. — Pourquoi détruire les images, fit le chanoine Edlibach ? Les auteurs païens n'ont-iis pas reconnu eux-mêmes l'influence d'un beau tableau pour porter les âmes à la vertu et à Théroïsme? — L'idolâtrie est dans les cœurs, ajouta le commandeur Schmid de Kussnacht; c'est là qu'il faut la détruire avant de se porter à des actes de vandalisme qui rappellent les profanations des iconoclastes. — La Bible aussi est une image, dit à son tour Conrad Grébel, et de quel droit l'État impose-t-il la croyance ?

Mais l'élan était donné ; toutes les objections furent inutiles. Avant môme qu'une décision eût été prise par l'autorité, une bande de vandales, à leur tête le cordonnier Colas Hottinger, pénétrait dans les églises, brisait les crucifix, les autels, les orgues et toutes les œuvres d'art qui décoraient ces temples.

A rouîe de ces faits, une grande indignation se manifeste dans les cantons catholiques. Une parole du réformateur qui a dit que les confédérés vendent le sang du Christ et mangent sa chair, ajoute à l'irritation des esprits. La plupart des cantons donnent des ordres sévères pour le maintien de l'orthodoxie (1523). A la voix du vieil avoyer Herlenstein, le héros des guerres de Bourgogne, le cordelier Myconius est chassé de Lucerne et réduit à chercher un asile auprès de son ami et correspondant Zwingli à Zurich. Le greffier fribourgeois Giroud (en allemand Cyro) s'enfuit à Berne où il devait occuper le poste important de chanceher de la république*. Nombre de prêtres de la ville et de la campagne fribourgeoise et plusieurs chanoines de la collégiale sont expulsés du canton sous peine de la vie pour ceux qui chercheraient à y rentrer^. L*exil, la prison et l'amende atteignent aussi beaucoup de laïcs et certains membres du conseil ^ A Berne les partis se balançaient encore. Au carnaval de l'année précédente, les jeunes gens de cette nlle avaient joué sur la place pubhque les drames bouffons du bailli de Cer-

^ Giroud ou Girod, et non Giron, comme écrit M. Herminjard, Correspondance dis Béformateurs de langue française, III, 446 et suivantes.

* Les chanoines Félix Len, Jean Wannenmacher, l'organiste Jean Kother, le chapelain Kimo, le moine Augustin Gyrfalk, presque tous d'origine étrangère.

* Ullmann Tecbtermann, Rod. d'Erlach, un de Praroman, Schneuwli d'Elsvryl, un Fûlistorf, les capitaines Frisching et Guillaume d'Arsent, un des fils de l'avoyer de ce nom décapité en 1511.

lier, Nicolas Manuel, pleins d'allusions mordantes au pape, aux évéques, aux moines. Mais les vieux croyants ayant repris le dessus pour quelque temps, le principal des prédicants, Haller, eut à opter entre l'exil et le silence; Manuel fut confiné dans son bailliage et le savant médecin Anshelm, autre champion de la foi nouvelle, reçut l'ordre de se retirer à Rothwyl, son lieu d'origine. Le chef du parti catholique était un magistrat énergique, Gaspard de Mullinen. Dans une diète tenue à Berne, il dénonce las prédicants et Zwingli en particulier comme des fauteurs d'anarchie et de désordres tels que personne n'était plus en sûreté dans sa maison. L'ordre fut donné d'arrêter le réformateur s'il mettait le pied sur la frontière argovieane^ (7 juillet 15â3).

Les Zuricois cherchent en vain à justifier Zwingli par un long mémoire et en alléguant pour sa défense qu'on ne pouvait accuser de nouveauté celui qui s'en tenait à la lettre de la sainte Écriture. Dans une nouvelle diète tenue à Zurich même (le 16 juillet), les dix cantons, par l'organe du député de Berne, Sébastien de Stein, catholique prononcé comme Mullinen, font appel au patriotisme des Zuricois et les conjurent de renoncer à la secte et de revenir à l'ancienne union. Sur la réponse des Zuricois qu'ils n'avaient rien fait contre l'alliance éternelle, six cantons déclarent qu'ils excluront Zurich des diètes, s'il ne renonce pas formellement à la cause luthérienne. En même temps, la ville de Mulhouse était invitée à rester fidèle à l'ancienne foi, les Confédérés étant bien décidés à ne pas tolérer la foi nouvelle. L'évêque de Constance ne montrant pas assez d'énergie au gré des cantons catholiques, ceiixci réunis à Lucerne, le 26 janvier 1524, décident de mettre eux-mêmes la main à l'œuvre. Un bref du pape Clément VII les confirme dans cette résolution d'extirper l'hérésie (25 février) •.

L'irritation croissante des catholiques se manifesta peu après par un fait déplorable. Le cordonnier zuricois Colas Hottinger, exilé pour un an de sa ville natale, était tombé entre les mains des paysans des environs de Baden ; il fut conduit à Lucerne, où la diète lui fit t]*ancher la tête comme hérétique" (9 mars 1524). Au mois suivant (le 20 avril), au moment même où Zwingli venait de prendre pour femme la veuve du conseiller Jean Meyer de Knonau, la belle Anna Reinhart, âgée de 40 ans, la diète de Lucerne décidait à l'unanimité moins Zurich et SchafThouse d'en rester à l'ancienne foi, au célibat des prêtres, k l'abstinence des viandes etc. ^ Mécontente de l'attitude de SchafThouse, la

> Strie 1er, eidg. Absefuede de 1521 à 1528, 306.

* ArdUv fur die schweii. Eefonnationsgesch.y II, 10. » Strickler, ibid., 384.

* Strickler, ibid., 412, 418.

diète le sommait de se déclarer catégoriquement pour ou contre la secte bithérienne on zwinglienne, que dix cantons veulent absolument extirper, pendant que Zurich persiste à la soutenir. Heureux de l'énergie que déployaient les cantons catholiques, le pape Clément VII les en félicitait par un nouveau bref du 24 avril, sorti comme le précédent de la plume élégante de l'évêque de Carpentras, Sadolet, un des plus nobles et des plus beaux esprits du siècle de Léon X\ Le bailli de Thurgovie, Joseph Amberg de Schwyz, après s'être montré d'abord favorable à la Réforme, en était devenu le plus grand ennemi; il fit enlever de nuit le prédicant de Stein, nommé Œchsli, un ami de Zwingli. A cette nouvelle, 4,000 paysans thurgoviens et schaflfhousois prennent las armes, mais arrivés trop tard pour porter secours au malheureux pasteur, ils incendièrent la Chartreuse d'ittingen, le principal foyer du catholicisme dans la contrée (17 juillet 4524).

Cet événement porta au comble l'exaspération des neufs cantons demeurés fidèles à l'ancienne croyance. Effrayés par leurs menaces, les Zuricois livrèrent à la diète de Baden le sous-préfet Wirth, ses deux fils et un nommé Ruttimann, accusés d'avoir dirigé l'insurrection. Bien qu'il résultât du témoignage du prieur même de la Chartreuse que les quatre prévenus n'avaient pas pris part à la destruction du cloître, Wirth, son fils aîné et Ruttimann eurent la tête tranchée (28 septembre). Les députés de Zurich firent de vains efforts pour sauver leurs coreligionnaires, aux vertus privées desquels les juges eux-mêmes se plurent à rendre justice. « Pendant tout le temps que j'ai été bailli en « Thurgovie, dit Stocker d'Underwald, j'ai toujours trouvé en Wirth «t un homme honnête et bienveillant pour tout le monde. Sa maison « était un hospice pour les pauvres. Je serais le premier à lui tendre la

< main, s'il eût commis tout autre crime. xMais il a brûlé l'image de H Sainte-Anne, la mère de Notre-Dame ; la mort seule peut expier cet

< attentat. »

Le supplice de Wirth et de Hottinger, loin d'intimider les réformés, produisit une réaction violente à Zurich. Le Petit-Conseil comptait encore quelques membres tolérants ou secrètement opposés à la Réforme. La bourgeoisie ôta à ce corps la direction des affaires pour la remettre au Grand-Conseil, plus prononcé en faveur des doctrines zwin^ gliennes. Le bourgmestre Marc Roist et son collègue Schmid étant morts dans l'intervalle, on les remplaça par deux fervents zvvingliens, Henri Walder et Diethelm Roist, fils du précédent bourgmestre. Les

' Archdvfûr die schweiz, Reformatiomgesch., II, 12.

vingt couvents de la république furent convertis en écoles et en hospices. La messe qui se disait encore dans l'église de TEau fut proscrite par le Grand-Conseil à la requête de Zwingli et de Myconius, devenu l'un des seconds du réformateur (42 avril 1525). L'interdiction com- [)lète du culte catholique, même extra mnros, contraignit plusieurs familles attachées à ce culte de s'établir dans les canlons voisins. L'un des principaux antagonistes de Zwingli, qu'il avait combattu par la parole et par la plume notamment dans la question de l'eucharistie» le sous-secrétaire d'État et chevalier Joachim von Grùdt, alla finir ses jours à Rome^. Une branche de la famille Gôldli se fixa à Lucerne.

Déployant une activité extraordinaire, Zwingli prêchait dimanches et fêles, faisait cinq leçons par semaine sur l'ancien testament, dirigeait l'école de théologie organisée par lui au Carolinum, élaborait des règlements et trouvait encore moyen de composer des écrits d'édification ou de polémique et de correspondre avec les amis de la Réforme dans plusieurs pays. L ordonnance relative à la mendicité et l'organisation d'un tribunal de mœurs dans chaque commune sont dues également à l'initiative de l'infatigable réformateur*.

Zwingli ne fut pas étranger non plus à la suppression d'une foule de droits féodaux réclamée par les paysans, en proie à toutas sortes d'excitations poUtiques, sociales et religieuses. Car, à peine constituée, la Réformation se déchirait elle-même. La libre interprétation de la Bible accordée à chaque réformé fit naître des divergences et, entre autres, la secte anarchique des anabaptùtes, ainsi nommés parce que parodiant saint Jean -Baptiste, ils faisaient entrer leurs néophytes dans le Rhin ou le Danube pour les purifier de leurs souillures. Ces sectaires prêchaient l'égalité absolue, la C/ommunauté des femmes, l'abolition des impôts et des dîmes et l'extermination de tous ceux qui ne partageaient pas leurs doctrines subversives.

Combattues par Luther et les autres réformateurs, les doctrines des anabaptistes ii'en trouvèrent pas moins de l'écho parmi les paysans opprimés et les pauvres mineurs de TAIlemagne. Un soulèvement terrible eut lieu. Mais les anabaptistes, cernés par les troupes réunies des princes catholiques et protestants d'Allemagne, furent taillés en pièces à Frankenhausen et traqués partout comme des bêtes féroces (4525).

Pleine de compassion pour les fugitifs, la Suisse leur ouvrit ses portes. Elle inaugurait ainsi cette belle mission d'hospitalité qui a fait

^ Am Grat ou von GrQdt (ce nom s'écrit des deux manières) était maître d'école à Rapperschwyl, avant d'être appelé à Zurich en 1525. ' Môrikofer, Ulrich ZwingU. Leipzig, 1867, 69 ot passim.

du sol helvétique, pendant plusieurs siècles, Tasile des proscrits de toutes les nations et de tous les partis. Cette mission glorieuse, utile à la Suisse à plusieurs égards, n'est cependant pas sans danger pour elle. Si les réfugiés nous ont souvent apporté des idées et des industries nouvelles, souvent aussi leurs passions ardentes ont attisé sur notre sol le feu des haines civiles et religieuses.

Peu de temps après l'arrivée des anabaptistes allemands, leur doctrine fît des progrès alarmants dans plusieurs cantons de la Suisse orientale. Un club anabaptiste se forma à Zurich, dans le centre même du zwinglianisme. Conrad Grebel, que nous avons vu figurer au second colloque de Zurich et Félix Manz, fils d'un pasteur zuricois, étaient leurs chefs. Us s'associèrent le Grisou Blaurock et s'excitaient mutuellement par des discours où les saints noms de Dieu et du Sauveur des hommes étaient mêlés à des paroles de sang et de désolation. Ils passèrent bientôt des paroles aux actes. Des séditions éclatèrent. Les couvents de Rûti et de Bùbikon furent envahis par les paysans. 4000 sectaires, attroupés à Tœss, au bailliage de Kybourg, parlaient d'aller saccager le chef-lieu et de faire main-basse sur les magistrats. La présence d'esprit du bailli Lavater parvint à conjurer l'orage.

A Saint-Gall, l'un des foyers de l'anabaptisme et où Ton comptait 800 initiés, le fanatisme inspira un acte de férocité extraordinaire au sein d'une famille connue jusque-là par une conduite chrétienne et laborieuse. Thomas Schoucker, joueur de luth de profession et qui passait pour prophète, tua d'un coup de hache son frère Léonard, à la prière de ce dernier, jaloux d'imiter la résignation d'Isaac, et en présence de son vieux père et de ses autres frères et sœurs agenouillés pour conjurer le Seigneur d'envoyer l'ange qui avait arrêté le bras d'Abraham. Le lendemain , Schoucker alla se remettre tranquillement entre les mains du bourgmestre de Saint-Gall, et subit avec calme la peine réservée aux meurtriers.

Zwingli et les autres prédicants cherchèrent en vain à ramener les anabaptistes à des notions plus conformes à l'esprit de l'Évangile. Les chefs de la secte refusèrent absolument de se soumettre et continuèrent à dogmatiser. Le gouvernement les fit enfermer au Ketzer-Thurm (tour des hérétiques). Mais des amis leur en ayant ouvert les portes, ils prétendirent avoir été délivrés par des anges. Décidé d'en finir avec ces hérésiarques opiniâtres, le gouvernement les fît arrêter de nouveau et condamna Blaurock et Grebel à être frappés de verges et bannis, Manz à être noyé dans le lac. La fermeté de ces hommes ne se démentit point dans les supplices. Plus exaltée encore que son fils, la vieille mère de Manz Tac-

10 ÉTABLISSEMEiNT DE LA RÉFORME.

compagna au supplice et ne cessa de Texhorter au martyre (5 janvier 15^7).

Le gouvernement de Zurich avait aussi jugé à propos de sévir contre les pensionnaires secrets des princes et les partisans des services mercenaires. L'un des principaux, homme considéré et influent, le conseiller Jacques Grebel, le père de l'infortuné Conrad, eut la tête tranchée (le 30 octobre 1526) sur le marché au poisson. Au mois de mai précédent était déjà tombée sous la hache du bourreau la tête de Hans Buhlmann qui avait appelé Zwingli coquin, traître et meurtrier d'Ames. Mais le vrai crime du condamné aurait été, comme pour Grebel, la passion des services mercenaires. D'autres citoyens influents, le vaillant Hans Escher entre autres, un des héros de Marignan que le parti de Zwingli désignait sous le nom à^ Escher la souche (KIotz-Escher), prévenus du même crime, furent jetés au Wellenberg et exclus du conseil •. «Zwingli, dit un historien zuricois, ayant découvert certaines ma- <( chinations entre les amis des pensions de Zurich et ceux des cantons « catholiques, se crut dispensé de tout ménagement. A sa requête, une « nouvelle loi fut faite contre les pensions étrangères. » c Zwingli, dit « encore le même auteur, avait la haute main dans toutes les aflaires « majeures et s'attribuait de plus en plus le rôle de meneur de la poli- « tique zuricoise *. »

La diète suisse elle-même avait dû prendre des mesures contre les chefs de mercenaires, toujours prêts à épouser toutes les causes, voire les plus mauvaises. On ne peut appeler autrement celle du duc Ulric de Wurtemberg, le meurtrier de son chambellan et l'oppresseur de son peuple. Il avait été mis au ban de l'empire par l'empereur Charles V. Mais bien vu des Suisses avec lesquels il avait combattu sous les murs de Dijon en 1513, il lui fut aisé d'en enrôler 44,000 sous ses drapeaux et de reconquérir avec leur aide la ville de Stuttgart, sa capitale (1519). Lucerne où Ulric avait cherché un refuge, et Soleure dont ce prince était l'allié comme comte de Montbéliard, favorisaient ses armements. Bàle, au contraire, lui était hostile. Mais Ulric ne payant pas ses auxiliaires, ceux-ci l'abandonnèrent bien vite et Charles V disposa du Wurtemberg en faveur de son frère Ferdinand, le roi de Hongrie (1 522). Dans la situation critique où se trouvait le duc, il eut un moment l'idée de vendre son comté de Montbéliard aux villes de Berne,

^ Môrikofer, Ulrich Zwingli, II, 53.

' c In aUen wichtigen Angelegenheiten drang Zwingli durch ; er wurde mehr c und mehr der geistige Leiter des Staats. » Strickler, Lehrbucft der schweiz. Gesch., 2^« Aasgabe. Zurich, 1871, 250.

Soleure et Bàle. Plus tard Ulric, devenu vieux et instruit par le malheur, recouvra son duché*.

2m EflTorts des cantons eatholiqnes pour arrêter les progrès de la nouTelle doetrine* Colloque de Baden. — Établissement de la Réforme h Berne» St-Gall» Appenaell» Sehaffhonse et Bdle. Seissions dans d^antres eantons* (De 1526

Les excès des anabaptistes n'étaient pas faits pour accréditer les nouvelles doctrines. En 1526, malgré les partisans que la réforme comptait dans plusieurs cantons, à Schaiïhouse, Berne, Saint-Gall, Soleure et Glaris surtout, aucun das douze États de l'alliance ne s'était ouvertement détaché du catholicisme. Loin de se montrer favorable à la réforme, Bàle, séjour d'Érasme, la ville la plus riche et la plus éclairée de la Confédération, faisait une opposition acharnée aux idées nouvelles que cherchait à y introduire sans bruit et tout en continuant à dire la messe le prudent Œcolampade. Erasme lui-même, assez favorable dans le principe à la Réforme, dont on a dit qu'il avait pondu l'œvf, s'était tourné contre elle quand il l'avait vue prendre une tournure révolutionnaire. Le fameux chevalier Ulric de Hutten avait été mis au ban de l'empire et de l'Église pour ses pamphlets religieux et politiques; Il frappa en vain à la porte de cet ancien ami. Il trouva en revanche aide et protection auprès de Zwingli qui lui procura une retraite dans Tile d'Uffnau, où le fameux pamphlétaire termina son orageuse existence en 1523.

Les professeurs de l'université de Bâie, à leur tète le recteur magni- (ique Bar, le jurisconsulte Boniface Amerbach et Glaréan, l'ancien ami de Zwingli, avaient suivi l'exemple d'Érasme et se montraient hostiles à la nouvelle croyance. Aussi une tentative du réformateur dauphinois, Guillaume Farel, pour implanter le pur évangile à Bàle échoua-t-elle complètement en dépit de la protection du bourgmestre Adôlberg Meyer. Au bout de trois prédications, Farel reçut l'ordre de quitter la ville V

Quelques symptômes de réforme s'étaient montrés dans le canton de Schwyz k la suite du séjour que Zwingli avait fait comme curé a Einsiedeln. Mais le landammann Gilg Rychmouth, élu en 1523, avait réprimé ces tendances. Dès lors les Schwyzois, unis aux deux autres WaldstâDtten, devinrent les plus fermas partisans de l'ancienne croyance.

* Menze], Gesch. der Deutschen, II, 277-331.

' Herminjarâ, Correspondance des BéformaleurSj II, 860.

iâ ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFORME.

Les écrivains de la Réforme expliquent le peu d'accès que trouva la nouvelle croyance dans ces montagnes par la grande simplicité des mœurs des habitants et la pureté de vie des ecclésiastiques qui leur distribuaient le pain de la parole. « Nous ne pouvons pas nous vanter « d'avoir parmi nous des savants remarquables, écrivait le gouverne- <c ment d'Obwald à celui de Zurich (en 1523), mais bien des prêtres « pieux, charitables et qui nous prêchent TÉvangile par leur exemple « comme par leurs préceptes. »

Convaincus que le meilleur moyen d'arrêter les progrès de la Réforme était de faire cesser les abus, les gouvernements des cantons catholiques s'étaient adressés au saint-siège pour obtenir une réforme canonique des mœurs el de la discipline ecclésiastique. Ne recevant point de réponse, ils résolurent de procéder provisoirement à cette œuvre, en attendant la convocation d'un concile général qu'on réclamait de toutes parts, pour remédier aux maux de TÉgUse. A cet effet, les députés des États catholiques d'Uri, Schwyz, Underwald, Lucerne, Zoug, Rerne, Fribourg, Soleure, Glaris, auxquels se joignirent les délégués de la république du Vallais, se réunirent à Lucerne et y rédigèrent en commun (le 27 janvier 1524) un projet de Mandai ou ordonnance de la teneur suivante : « Considérant que les pasteurs des âmes se taisent et dorment, que le « chef de l'ÉgUse garde un silence inquiétant pour le maintien de la « doctrine catholique, nous députés des États attachés à la foi ortho- « doxe de nos pères et à la Parole de Dieu telle qu'elle a été enseignée « depuis 1 400 ans, nous avons résolu de maintenir les sacrements au « nombre de sept, la célébration de la messe et de la Fête-Dieu, le <( jeûne, l'abstinence, les pèlerinages, les processions, les offrandes, le <c célibat ecclésiastique. Nous continuerons comme nos pères à croire a à l'existence du purgatoire et à Tefficacité de la prière pour les morts. « Nous ne souffrirons aucune innovation luthérienne ou zwinglienne « parmi nous. Nous ne souffrirons pas non plus que nos croyances <r en la sainte Vierge et saint Antoine soient un objet de dérision « dans les cabarets, ni qu'on insulte en aucune manière aux images des « saints exposées à la vénération des fidèles dans les églises, aux coins <( des rues ou sur les chemins. »

c Mais nous avons pareillement décidé de tenir fermement aux droits « de l'État envers et contre tous. Nous n'entendons point que les prê- « très s'abritent derrière les immunités ecclésiastiques pour refuser l'im- « pôt, pour s'exempter des tribunaux civils et réclamer le for de leur « évèque, qui souvent ne les punit pas selon la gravité de leurs délits « et crimes. Nous ne voulons pas davantage que sous prétexte de reli-

« gion on puisse trafiquer des indulgences el de Tadministration des « sacrements, cumuler des bénéfices, acquérir des immeubles par une « voie clandestine, ou extorquer aux moribonds des donations testait mentaires. Lorsqu'un de nos ressortissants comparaîtra devant un « tribunal ecclésiastique, ce ne sera que pour affaires matrimoniales et < tout s'y traitera en langue allemande V »

Une ordonnance à peu près semblable avait élé rendue par les trois ligues grisonnes dans une diète commune tenue à Ilanz, le 4 avril 1524. Mais les articles d^ Ilanz furent plus exactement observés que les 38 points de Luceme qui, adoptés par quelques cantons et rejetés par d'autres, tombèrent promptement en désuétude/

Les efforts des cantons catholiques ne purent empêcher que l'esprit nouveau ne pénétrât chez leurs confédérés de Claris, Soleure et Appenzell. Il menaçait même de faire le tour des bailliages communs de TArgovie et de la Thurgovie, et de compromettre les droits de corégence que les cantons attachés à l'ancienne croyance possédaient sur ces contrées. Pour prévenir ces dangers, on ne trouva rien de mieux que d'ouvrir, à Baden en Argovie, un colloque dans le genre de celui que les catholiques avaient opposé sept ans auparavant aux doctrines de Luther à Leipzig.

Le docteur bavarois Eck, qui avait brillé dans ce tournoi théologique, consentit à se rendre à Baden où il parut accompagné du grand-vicaire de l'évêque de Constance, Jean Faber, et du cordelier strasbourgeois, Thomas Mourner, curé de Lucerne, l'écrivain le plus mordant du parti catholique. Zwingli, invité également et muni même d'un sauf-conduit par les vieux croyants, déclina l'invitation, alléguant le sort de Jean Huss et la conduite des Lucernois qui l'avaient brûlé en effigie. Il se fit représenter par les ministres Œcolampade, de Bâie, et Berthold Hal- 1er, de Berne.

Le colloque s'ouvrit avec pompe dans l'église principale de Baden (le 2i mai 1526) et roula principalement sur le dogme de l'eucharistie. Le dixième jour, les thèses soutenues par (Dcolampade furent souscrites par 10 personnes seulement, celles d'Eck par 82 des personnes présentes au colloque. Pour rendre la victoire du parti catholique plus saillante, Mourner afficha à la porte de l'église de Baden 40 propositions en réponse aux 67 articles où Zwingli avait résumé sa doctrine. Ce dernier ayant pris la plume pour réfuter Mourner, celui-ci lance un

* Voir ponr ces articles au long, avec les Tarîantes, Strickler, eidg. Ahsckiede de 1521 à 1528, Ô73.

pamphlet où les noms des saints étaient ironiquement remplacés par ceux des réformateurs.

Dans l'ivresse de leur succès, les cantons catholiques refusent aux Ziiricois et aux Bâiois le renouvellement de l'alliance fédérale. Berne et les cantons d'une fidélité douteuse ne l'obtiennent qu'à la condition expresse de proscrire le prêche et de jurer le maintien de l'ancienne croyance. Les deux conseils de Berne et les députés des campagnes réunis dans le chef-lieu, le 4 mai 4526, donnent aux envoyés des sept cantons catholiques l'assurance positive qu'ils resteront fidèles k la foi catholique. Mais si solennelle que fût cette déclaration forcée en quelque sorte, elle ne rassurait pas complètement les Fribourgeois qui, en leur qualité de proches voisins et d'alliés étroits de Berne, étaient plus au fait de la situation que les autres cantons catholiques. Les députés fribourgeois, Humbert de Praroman et Jean de Gouglenberg, restés à Berne après le départ de leurs collègues des autres Etats, supplièrent les magistrats de cette ville de ne pas se séparer d'eux, au nom de la combourgeoisie séculaire et des liens particuliers d'amitié qui unissaient les deux pays. Mais le refus des Confédérés de communiquer aux Bernois les actes du colloque de Baden, joint aux pamphlets de Mourner et consorts, provoquèrent à Berne un revirement poHtique et religieux qui aboutit au triomphe de la Réforme dans ce canton et par contre-coup dans la Suisse occidentale.

Depuis plusieurs années déjà, Berne en proie à d'étranges tiraillements, tantôt permettait la messe et le mariage des prêtres, tantôt les prohibait sous les peines les plus sévères. Bravant la défense, le prepier dignitaire du clergé, Nicolas de Wattenwyl, prévôt mitre de la collégiale, avait épousé une religieuse. Le chanoine Wôlflin en avait fait autant. Leur exemple trouva des imitateurs. Une absence prolongée de Gaspard de Mullinen, principal chef des vieux croyants, chargé d'une mission à la cour du roi de France, favorisa les progrès de la Réforme. Sur les seize tribus qui composaient la bourgeoise, treize abolirent leurs fondations et leurs ofTrandas annuelles. Enfin, à l'époque des élections pascales, juste un an après le colloque de Baden, un soulèvement populaire éclate et force le Grand-Conseil à attribuer aux Deux-Cents la nomination du Petit-Conseil, qui se faisait auparavant par les bannerets et les seiz«. Aussitôt les Deux-Cents usèrent du droit qui leur était conféré pour éliminer Gaspard de Mullinen, Sébastien de Stein et les autres membre hostiles aux nouvelles croyances. Cédant ensuite aux instances des prédicants, appuyés par les exhortations de Zwingli et du bourgmestre Diethelm Roist, venu en personne à Berne

pour cette affaire, les Deux-Cents présidés par Tavoyer Jean- Jacques d'Erlach, se disposent à introduire la Réforme.

Un colloque solennel devait, comme à Zurich, préparer les esprits. Tous les curés du canton furent sommés d'y assister sous peine de perdre leurs bénéfices. On convoqua également les quatre prélats de Lausanne, Genève, Constance et Bâie, dont la juridiction embrassait les diverses parties du territoire de la république. Un appel fut adressé en outre aux gouvernements et aux théologiens les plus marquants des cantons et des pays voisins. Parmi les catholiques, quelques-uns seulement répondirent à l'appel, de ce nombre, Treyer (Tornare), de Fribourg, homme instruit et provincial de Tordre des Augustins. En revanche, les réformateurs, qui se trouvaient plus à Taise à Berne que leurs adversaires, et qui avaient à cœur de réparer la défaite de Baden, y parurent presque tous. On y voyait Zvnngli, Œlcolampade, Bullinger, Capiton, Kolb, Bucer de Strasbourg et le Dauphinois Farel qui parait alors pour la seconde fois sur la scène. Zwingli avait traversé TArgovie hostile avec une escorte de 300 chevaux. Le colloque ouvert dans Téglise des Cordehers, dura du 6 au 25 janvier 1528 et fut la contre-partie de la dispute de Baden. Les réformateurs l'emportèrent sur tous les points.

Les théologiens avaient fini leur rôle ; les magistrats commencèrent le leur. Des décrets successifs des Deux-Cents abolirent la juridiction des quatre évêques diocésains, la messe, les images et la musique d'égHse. Les vieux croyants que ce spectacle révoltait firent entendre des menaces. L'un d'entre eux, membre du Grand-Conseil, Jean Zehnder, entra dans Téglise monté sur son âne et insulta aux démolisseurs.

< Elle esti)elle maintenant votre église, s'écria un autre vieux croyant,

< Pierre Thormann; les Oberlandais peuvent sans inconvénient en faire

< une écurie pour leurs chevaux, les jours de marché. » De fortes amendes et l'exclusion des charges publiques réduisirent les opposants au silence. Les dernières messes célébrées à Berne le furent à l'autel de la corporation des bouchers et à celui de la famille Diesbach.

L'abolition de l'ancienne croyance fut accompagnée du rappel de ceux qui avaient souffert pour la nouvelle. Nicolas Manuel, dont le talent dramatique avait frayé les voies de la Réforme, fut élevé à l'importante charge de banneret. Le savant Valerius Anshelm reprit ses doubles fonctions d'historiogi*aphe et de médecin de la ville.

De Berne, la Réformation s'étendit à tout le reste du canton. Bienne avait déjà embrassé la Réforme à la voix de son pasteur Wyttenbach, Ton des professeurs de Zwingli. Farel, dont le caractère impétueux s'était révélé à BAle et dans les derniers jours de la dispute à Berne,

répandit les nouvelles doctrines dans l'Erguel, où appuyé sur les armes bernoises, il brava l'autorité de Tévêque de Bâle, souverain de ce pays. Les armes bernoises lui aidèrent aussi k réformer les quatre bailliages ou Mandements d'Aigle, dans le pays de Vaud, conquis par Berne dans la guerre de Bourgogne. Lorsque l'ardent ministre y prêcha pour la première fois, il fut assailli dans le temple et les tambours couvrirent >a voix sur la place publique. Berne fit occuper les quatre Mandements par ses troupes aux ordres d'un vaillant capitaine, Hans Franz Naegeli. Ceux qui persistèrent dans l'ancienne croyance durent quitter le pays. Partout Berne faisait enlever ou briser les images et les statues de la Vierge et des saints. Une nouvelle démarche des Fribourgeois, tentée en octobre 1528, pour arrêter les Bernois sur la pente des nouvelles doctrines échoua comme les précédentes \

L'introduction de la Réforme avait rencontré peu d'obstacles dans rOberland bernois. Les habitants de ces vallées solitaires crurent que la révolution religieuse leur apportait la libération de tous les droits, lods et censés que levaient sur eux les monastères de Grindelwald et d'Interlaken. Quand ils virent qu'ils n'avaient fait que changer de maître et que l'État de Berne se montrait plus exigeant que les alliés et prieurs des monastères, beaucoup d'Oberlandais se prirent à regretter la messe et résolurent de former un canton indépendant. Forts de l'appui de leurs voisins d'Obwald et des petits cantons, alors réunis en diète à Beggenried, les chefs oberlandais, Lûthold et Henri Âl-planalp, Hansim-Sand et André de Béringen, convoquent en landsgemeinde les pâtres du Hasii, le 7 juin 4528. Malgré les efforts du parti gouvernemental, représenté entre autres par l'amman Augustin de Wissenflue et le banneret Brugger, le rétablissement de la messe est décidé par 151 voix contre 111. L'abbé d'Engelberg vient la dire en grande pompe à Interlaken. 3000 Oberlandais arborent la branche de sapin, signe de ralliement du parti catholique en Suisse, et prennent à la face db ciel l'engagement de mourir pour la défense de leur hberté religieuse et politique.

En vain l'avoyer Jean-Jacques d'Erlach se rend en personne à Unterseen et dans l'Obwald pour calmer les esprits. A peine d'Erlach avait-il quitté Sarnen, que 800 hommes, la branche de sapin au chapeau, faisaient leur entrée à Brienz avec la bannière d'Obwald portée par l'un des petits-fils de Nicolas de Flûe (29 octobre). 600 hommes d'Uri étaient en armes pour les rejoindre. Berne alors n'hésite plus et

* Tillier, Gesch. des FreUtaai's Bern, m, 268 et suiv.

envoie contre TOberland une armée de 5000 hommes, pourvue d'une forte artillerie et commandée par Tavoyer d'Erlach et le banneret Manuel CM octobre). La bonne contenance de ces troupes et rapproche de la mauvaise saison déconcertent les gens d'Obwald ; ils lâchent pied et vont se mettre en sûreté derrière le Brûnig. L'Oberland tout entier est occupé par les troupes bernoises; une foule de prisonniers sont transportés à Berne. Pour terrifier les rebelles, les chefs bernois léunissent le peuple à Interlaken (le 4 novembre), le font cerner par l'armée et après plusieurs salves d'artillerie répétées par les échos des hautes Alpes, les malheureux Oberlandais, tremblants et agenouillés, sont contraints d'implorer grâce, de livrer leurs chefs, leurs sceaux, leurs chartes et leurs bannières, ces joyaux du pays qui remontaient au temps des Hohenstaufen. Un chef des insurgés, Hans Im-Sand, avait réussi à s'échapper et s'était réfugié dans l'Obwald, avec 200 compagnons d'infortune. Ayant repassé la frontière pour visiter sa famille, il fut trahi, arrêté dans sa demeure et mis à mort. Sa tête fut plantée au haut d'une perche à la limite des deux pays du Hash et d'Underwald. La femme de ce malheureux dut payer le bourreau qui avait décapité son mari. Mais la tête d'Im-Sand ne resta pas longtemps exposée; elle fut enlevée de nuit et conservée, selon la tradition, comme celle d'un martyr à Sachseln dans l'Obwald.

Il était grand temps que Berne en eût fini avec l'Oberland. Car la réaction catholique agitait plusieurs parties du pays et avait encore à sa tête des membres des conseils, comme le banneret Willading, Antoine Bûtschelbach, et ce Pierre Thormann qui trouvait les temples semblables à des écuries. L'anarchie aussi faisait des progrès effrayants et se traduisait par la dévastation des monastères. La ville de Berne elle-même risquait d'être envahie: il fallut renvoyer la grande foire du 4 mai. Mais grâce à un mélange d'énergie et de prudence, grâce aussi aux secours de ses alliés Welsches de Neuveville, Lausanne, Payerne, Xeuchâtel, le gouvernement bernois triompha de tous ses ennemis \

L'abjuration de Berne fut un coup décisif en faveur de la Réforme. La même année, les bourgeois de Saint-Gall, convertis aux nouvelles doctrines par le riche et spirituel bourgmestre Vadian, et son protégé Jean Kessler, le sellier théologien, consomment leur défection par le renvoi des conventuels et l'expulsion des membres catholiques du conseil. On chargea 46 chars d'images et de reliques (23 févr. 4529).

* Tfllîer, Gesch, des Freistaates Bern, m, 268 et suiv. ; Stûrler, Urkunden ; Air clUvfûr die scfuoeis. Beformationsgeschichle^ II, 301.

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