‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 124 sur 127 · HUMAIN · texte numérisé non relu

HUMAIN

Si on laissait faire les centralistes à outrance, ils recommenceraient les errements de i798 et supprimeraient les cantons avec les landsgemeinden, cette institution si caractéristique de notre patrie. Les landsgemeinden, ces assemblées générales de tous les citoyens de T&ge de 18 ou 20 ans et formant l'autorité législative et suprême de leur canton respectif dans les limites tracées par la Constitution fédérale, ont été conservées dans six États : r^ sont les deux cantons d'Uri et de Glaris et les demi-cantons d'Obwald et du Nidwald, Appenzell, Rodes-Intérieures et Rodes-Extérieures. En revanche, le canton de Schwyz, dans sa constitution revisée de 1854 à 1855, a fait table rase de la démocratie pure et a supprimé soit ses landsgemeinden de district, soit sa landsgemeinde générale. Un Grand Conseil cantonal (Landrath) est chargé de l'élection des magistrats et de la sanction des lois réservée à la landsgemeinde dans les cantons de démocratie pure.

Le cérémonial qui régnait dans les landsgemeinden a perdu également de son importance, sans disparaître complètement. A Uri, où rassemblée se réunit à Schaddorf, à 40 minutes d'Altorf, les huissiers du canton, revêtus de leurs manteaux aux couleurs du pays, noire et jaune, continuent à porter le glaive de la loi et le bâton de justice devant les magistrats suprêmes. Mais les citoyens d'Appenzell seuls ont conservé l'usage de se rendre, l'épée ou le sabre en mains ou au côté, à la landsgemeinde qui se réunit tantôt à Trogen, tantôt à Hundwyl dans les Rodes-Extérieures. Dans tous les cantons populaires, les chefs de rÉtat sont tenus de rendre compte à la landsgemeinde de leur administration annuelle. Mais pendant qu'à Appenzell le dernier citoyen a le droit de faire une motion, à Uri le droit de demander un changement à la loi exige le concours de 12 citoyens appartenant à sept familles différentes. C'est ce qu'on appelle le Siebengeschlecht ^ « Toutes les landsgemeinden sans exception, dit un de nos premiers écrivains, qui

* Cette institution originale existe encore (Lettre de la Chancellerie d'Uri à Pauteur, en date du 4 novembre 1879).

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a fait une splendide description de ces assemblées nationales, commencent par une cérémonie religieuse \ »

C'est assurément un grand et émouvant spectacle que celui de quelques milliers d'hommes libres, délibérant k la face du ciel sur les intérêts de la patrie. On se figure aisément l'impression profonde que doit produire cette image vivante de la démocratie antique sur un esprit généreux, nourri des glorieux souvenirs de l'Agora et du Forum. Cette impression est telle que l'historien anglais, Freeman, n'hésite point à voir dans les landsgemeinden un spectacle unique, sans égal sur la terre \ On sait le jugement qu'en portait à la Consulta de i803, le premier consul Bonaparte ; et quand on voit comment l'admiration des héros de Plutarque se combinait avec les rêves d^ambition et d'égoïsme dans ce vaste et puissant génie, il est permis de croire que tout n'était pas calcul dans le vœu qu'il émettait de voir conserver ces gouvernements populaires.

L'intervention directe du peuple dans la législation et le gouvernement du pays a encore des partisans convaincus parmi les hommes d'État les plus honorables, témoin les belles paroles que le landamman Heer, de Claris, chef de son peuple pendant vingt ans et membre du Conseil fédéral de 1872 à 1875, adressait à la landsgemeinde de Claris, le 2 mai ^ 869 : < Toutes les formes que l'on pourra imaginer « ne seront jamais que des palliatifs pour remplacer l'institution que « nous possédons dans la landsgemeinde où nous pouvons parler les « uns après les autres, où toutes les propositions faites par l'autorité « sont débattues et molivées devant le peuple tout entier et où le « peuple assemblé, après une libre discussion, juge en dernier res- *^ sort. »

Mais après ce que nous savons et ce que nous avons raconté nousmême, dans ces pages, de la vie intérieure des landsgemeinden, il y aurait erreur et danger à trop idéaliser une forme de gouvernement qui s'est montréesi souvent vénale, hostile au progrès, et dont la domination à l'époque où ces assemblées étaient absolument souveraines, s'exerçait d'une façon plus écrasante pour leurs sujets que n'importe quelle aristocratie ombrageuse et oppressive des autres cantons. En supprimant sa landsgemeinde, le peuple progressiste de Schwyz a implicitement reconnu la supériorité de la forme représentative, reconnue également à

* Raxnbert (Eugène), Les ' Landsgemeinden de îa Suisse, Les Alpes suisses, Y. Genève 1875.

' Frcemann, The Landsgemeinden of Ury and AppeméU. Hisiorg of fédéral govemment, I. London 1863.

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Saint-Gall dans cette décisive année i831, où les hommes les plus avancés du parti libéral firent des efforts inouïs pour empêcher l'introduction de 8 landsgemeinden, réclamée par la fraction exaltée du parti démocratique.

Mais loin de tout vrai Suisse la pensée arbitraire et sacrilège en quelque sorte de porter atteinte aux institutions séculaires des cantons auxquels la Confédération doit son origine et son indépendance. Puisse à jamais être banni de notre libre patrie le temps néfaste où Ton imposait d'en haut une constitution à un peuple et où l'on arrachait à un autre les coutumes de ses pères et les lois de son affection. Loin de nous la manie d'unifier et d'uniformiser en toute chose qui a tant fait de mal à d'autres nations. L'unité dans la diversité, voilà le caractère propre de la nation suisse. Là est le secret de sa force et de son prestige aux yeux des autres peuples. Là est aussi la meilleure sauvegarde, le palladium de sa liberté.

Lorsque la Suisse ressemblera aux grand pays qui l'environnent, il n'y aura plus de raison pour qu'elle ne soit pas assimilée à Tun d'eux. « f.e Fédéralisme, disait en 1803 Napoléon avec une sagacité qu'admire le grand publiciste Tocqueville, l'auteur de la « Démocratie aux États- Unis, » le fédéralisme affaiblit les grands États en divisant leur^ forces, il augmente au contraire celles des petits en assurant à chacun son énergie naturelle. »

Le peuple suisse semble l'avoir compris et ne pas vouloir se jeter dans les bras d'un unitarisme qui nous perdrait infailliblement, en nous exposant à la tentation de vouloir jouer aux grandes Puissances, la mUitairomanie aidant. Les progrès vrais, sérieux, le peuple suisse a prouvé le 12 mai 1872 et le 19 avril 1874, qu'il les voulait, mais administrés à petites doses et en tenant plus de compte de ses habitudes que n'ont coutume de le faire les théoriciens tranchants et les hommes du tout ou rien, toujours prêts à crier à la bêtise du veto et à la niaiserie du référendum, quand le peuple ne fait pas tout ce que rêvent les absolutistes de la démocratie.

L'indépendance de nos ancêtres avait pour égide la croyance en Dieu ou la pensée religieuse, « et notre liberté, selon la belle expression du. « grand historien Monnard, mort sur la terre étrangère en 1865, se « confessait fille de Dieu. » Mais ce serait se faire illusion que de ne pas voir qu'elle a cessé de l'être aux yeux d'un certain nombre de nos concitoyens qui ne croient qu'à la terre et à eux-mêmes: EnVssicfft Deus, Mais la nation suisse, elle, heureusement, a conservé, en l'élargissant, la foi de ses pères. Elle identifie encore dans son cœur comme sur sa

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bannière, la aoix d'argent et le champ pourpre, la religion et le pairiotisme.

Tant qu'elle conservera ce signe, la nation sauvera le principe fondamental de son existence et triomphera de ses ennemis du dedans et du dehors.

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