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TROUBLES DU T0GGENB0UR

le Landrath lui-même vit ses attributions passer aux fonction nairas du prince-abbé. En même temps, il imposait aux paysans des corvées et des charges nouvelles (1700). Les sujets eurent beau réclamer, toutes leurs représentations furent inutiles et les réclamants, hommes honorables, punis d'une amende et de la prison. Les protestants surtout étaient l'objet des rigueurs du prince et de ses agents; le prosélytisme reçut des encouragements. Les Toggenbourgeois exaspérés se révoltèrent et demandèrent du secours à leurs combourgeois de Schwyz et de Glaris. Le prince-abbé, de son côté, invoqua le secours de ces mêmes cantons contre ses sujets insurgés, menaça du dernier supplice l'huissier du laudrath, Joseph Germann, homme influent qui parlait de secouer le joug et signa une alliance perpétuelle avec l'empereur Léopold ^^ au mépris des traités antérieurs. Les représentations des cantons n'eurent aucun effet, et le prince-abbé, sommé par eux de renoncer à cette alliance étrangère, ne tint aucun compte de la sommation.

Simple spectateur du débat en apparence, le gouvernement de Zurich attisait secrètement le feu. Son but caché était de réaliser l'ancien projet de Zwingli et d'amener le Toggenbourg sous sa dépendance religieuse et poHtique. La construction d'une route, celle du Humelwald, destinée à relier la principauté de St-Gall avec les Waldstaetten, et qui aurait eu pour conséquence d'amoindrir l'influence de Zurich dans la Suisse orientale, fournit à cet État l'occasion désirée d'intervenir. Poussé par Zurich, Glaris le premier se déclara en faveur du peuple toggenbourgeois contre le prince-abbé (1702).

La landsgemeinde de Schwyz se prononça dans le même sens à la voix éloquente de Joseph Stadier. Ce démagogue, aubergiste à la Tour- Rouge entre Schwyz et Einsiedein, était un ancien novice du couvent de St-Gall, d'où il s'était fait renvoyer pour une aventure peu édifiante. Très animé contre les moines, il n'était guère moins hostile aux <( perruques de Schwyz. » C'était ainsi qu'il appelait les magistrats de son canton. Quelques conseillers qui essayèrent de lutter contre lui furent punis de la destitution et de l'exil.

L'appui de Schwyz et de Glaris remplit de joie les Toggenbourgeois. Réunis en landsgemeinde, protestants et catholiques, au nombre de 5000, ils agirent comme s'ils eussent formé un canton souverain, constituèrent un gouvernement et firent rédiger un code civil par Germann (1707). Mais ils ne surent pas jouir longtemps en paix de leur liberté. Ils se divisèrent pour la religion et en vinrent aux mains jusque dans les églises. Les catholiques partisans de I abbé s'appelèrent les Doux, leurs adversaires, les Durs.

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Le peuple de Schwyz, voyant que les aflEadres prenaient une tournure religieuse et que les protestants opprimaient les catholiques^ se détacha des Toggenbourgeois. Stadler, accusé par ses ennemis d'être un protestant déguisé, perdit toute sa popularité. Les conseillers destitués rentrèrent au pouvoir et excitèrent le peuple contre le tribun jusque-là son idole. Un grand tumulte s'éleva à la landsgemeinde suivante. Stadla* fut saisi, jeté aux fers et exécuté à Schwyz sur le Weidhub, le 1 7 septembre 1708. Il mourut avec courage et dit au bourreau avant de recevoir le coup fatal : « Tiens-toi bien, tu exécutes aujourd'hui on honnête homme. »

Intimidés par le re\irement qui s'était opéré à Schwyz, les catholiques du Bas-Toggenbourg étaient rentrés dans Tobéissance. Que l'abbé eût montré quelque modération et se fût entendu avec le gouvernement schwyzois, tout le pays revenait à son prince. Mais il continua à persécuter les évangéliques dans ses États et donna ainsi à Zurich l'occasion de se montrer ouvertement en faveur de ses coreUgionnaires. Un aventurier zuricois, d'un esprit fin et délié, nommé Nabholz, fut envoyé pour diriger le mouvement et soutenir par la plume et Tépée les griefs du Toggenbourg. La diète cependant, désirant réconcilier les partis, se réunit plusieurs fois à Baden et nomma des arbitres. Mais Zurich et Berne, craignant que la sentence ne fût pas favorable aux protestants, rompirent l'arbitrage. Se sentant soutenus par les deux cantons les plus puissants de la Confédération, les Toggenbourgeois du haut pays s'emparèrent des châteaux fortifiés de leur contrée et en chassèrent les garnisons schwyzoises. « La guerre seule, s'écrièrent alors les petits cantons, peut nous délivrer de la tyrannie des vororts. » Le nonce Caraccioli, d'une famille princière, et l'envoyé impérial comte Traulmansdorf excitaient les Etats catholiques à la guerre.

Le clergé zuricois, à sa tête le fanatique antistès Klinger, le brûleur de sorcières, jouait le même rôle belliqueux dans le camp réformé ^

Les cantons catholiques étaient loin d'être unanimes. Stehwyz luimême avait dans son sein une opposition dangereuse: les sujets de la Marche extérieure paraissaient disposés à se joindre aux Zuricois. D'autres cantons, comme Fribourg, Lucerne, Soleure et Zoug étaient travaillés en sens divers. SolUcité par les deux partis, l'ambassadeur de France les trompait tous deux et jouait un rôle analogue à celui que son prédécesseur Labarde avait rempli dans la guerre des paysans. Aux cathoUques. le comte Du Luc promettait tout bas le secours de la France:

* Henoe (Otto), Geschichte des Schweizervoîkes^ II, 436.

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aux protestants il assurait qu'aucun soldat français ne passerait les finontières et laissait le fameux poète banni de France, Jean-Baptiste Rousseau, (\\x\ lui servait de secrétaire, adresser aux Suisses l'ode insolente qui commence ainsi :

Où courez-vous, cruels, quel démon parricide Arme vos sacrilèges bras!

et qui finit par les vers suivants :

Vos pères ont péché, vous en portez la peine,

Et Dieu sur votre nation Veut des profanateurs de sa loi souveraine

Expier la rébellion.

Les hostilités s'ouvrirent en avril, dans le Toggenbourg où Nabholz, aussi bon officier que rusé procureur, battit les Toggenbourgeois fidèles et les troupes de l'abbé de St-Gall. Il fut appuyé par un corps de 5000 Zuricois, Bernois et Thurgoviens, aux ordres de Henri Bodmer. Le bombardement de Wyl, les 21 et 22 mai 1712,rayant rendu maître de cette place et Rorschach ayant fait sa soumission ainsi que le Rheinthal, il marcha droit sur Saint-Gall et pilla Tabbaye, dont la belle sonnerie fut transportée à Zurich avec la riche bibliothèque du monastère.

Les petits cantons avaient aussi pris les armes avec leurs alliés du Vallais et de la Levantine. L.ucerne et Zoug se décidèrent à imiter leur exemple. Fribourg et Soleure au contraire gardèrent la neutralité, au grand regret des paysans de ces deux cantons qui demandaient à grands cris qu'on les menât combattre pour la religion avec leurs frères des cinq cantons. A Fribourg, le parti de la paix avait pour chef l'avoyer Fégely, et celui de la guerre le banneret Fiwaz. Le plus puissant des Etats réformés, Berne, inclinait à la politique de ses voisins; le petit conseil s'était prononcé pour la paix. Le parti de la guerre, à sa tête lavoyer Willading, le plus capable des magistrats bernois, dut recourir au grand conseil pour faire décréter la mise sur pied de toutes les troupes de la république.

Les forces de Berne et de Zurich réunies formaient un effectif de 64,000 hommes. A cette grande armée les cantons catholiques n'avaient à opposer que 20,000 guerriers, dont les Lucernois formaient le noyau au nombre de 12,000. Mais Berne et Zurich durent diviser leurs forces. Berne plaça quelques mille hommes sur la limite de Fribourg, où le parti de la guerre continuait à agiter les esprits, et d'autres corps d'observation sur les frontières du Vallais, de TUnderwald et de

Lucerne. L'armée bernoise, destinée aux opérations, se dirigea immédiatement sur TArgovie, qu'il s'agissait d'enlever aux cantons catholiques. Elle était forte de 20,000 hommes et se composait en grande partie de soldats vaudois. Les principaux chefs même, après Tscharner et Frisching, étaient vaudois. C'étaient le général Sacconay, les colonels Gingins et Monnier, excellents capitaines formés dans la guerre des Pays-Bas; c'était le major Davel, officier intrépide, d'une rare sobriété et qui, au dire des contemporains, n'avait qu'une passion : Dieu et la patrie. Genève, en qualité d'alliée de Berne, avait fourni son contingent.

La première action sérieuse s'engagea a Bremgarten (26 mai). Une division de l'armée bernoise, forte de 7000 hommes, fut assaillie à l'improviste et mise en complète déroute par les 3500 mousquetaires lucernois du colonel Conrad de Sonnenberg, cachés derrière des buissons. De là le nom de Combat des buissons que les chroniques donnent à cette affaire. Mais l'arrière-garde, commandée par Sacconay, Gingins et Fankhauser, de Berthoud, dont le petit cheval blanc est resté dans le souvenir populaire, rétablit le combat. Les catholiques furent battus et Bremgarten obligé de se soumettre avec tous les bailliages libres.

Les Bernois unis aux Zuricois allèrent ensuite mettre le siège devant la ville fédérale de Baden, dont la bourgeoisie s'était prononcée pour les cinq cantons. 10,000 hommes, y compris 500 Neuchàtelois alUés de Berne, cernèrent cette place défendue par de bons remparts et une garnison de mille hommes, sous Reding et Crivelli (30 mai). Cinquante bouches à feu bombardèrent la place et l'eussent anéantie en quelques heures, si Davel, toujours humain, n'eût persuadé aux habitants de se rendre. Moins généreux, les Zuricois abusèrent de leur victoire, rasèrent l'ancien château avec les fortifications de la ville et partagèrent avec les Bernois les cinquante pièces d'artillerie que renfermait l'arsenal de Baden (2 juin).

Les cantons neutres assemblés en diète à Olten, puis à Âarau sous la présidence du vieux bourgmestre Bourckhardt de Bàle, travaillaient avec zèle au rétablissement de la paix. Mais Berne et Zurich faisaient des conditions très dures, exigeant la cession de Baden, Klingnau, Kayserstouhl, Zourzach, Rheinau, des bailliages libres, et une part à l'administration de la Thurgovie, du Rheinthal et de Sargans dont ils avaient été exclus jusque-là. Néanmoins Uri et Lucerne acceptèrent ces conditions et signèrent la paix à Aarau le 18 juillet.

A cette nouvelle, une fermentation extraordinaire se répandit dans les cantons catholiques. « Ne voyez-vous pas que vos patriciens vous

trahissent et s'entendent avec Taristocratie des cantons, » dirent les paysans d'Underwald à ceux de Lucerne ; < levons le drapeau franc. » Les soldats des bailliages de Habsbourg et de Rothenbourg firent feu sur renvoyé du gouvernement qui s'appelait Doulliker, comme celui de la guerre des paysans.

Une landsgemeinde tumultueuse, dirigée par Petermann, aubergiste à Root, Lucas Wyss et Hildebrand, s'assembla à Rothenbourg, à quelques lieues de Lucerne. En même temps, le nonce Carracioli. impétueux prélat, réunissait le clergé à la Treib près du Grûtii et publiait une lettre du pape qui proclamait « la religion en danger. » Un jésuite et deux capucins prenaient place au conseil de guerre de Stanz. L'image vénérée de Nicolas de Flûe était arborée, non comme un symbole de paix, mais comme une provocation à la guerre. Le pape excitait Lucerne à prendre les armes par Toffre d'un envoi de blé de la valeur de 45,000 écus.

Les paysans surexcités prennent les armes et forcent messieurs de Lucerne et d'Uri à rompre le traité d'Aarau, et k marcher sur l'Argovie avec leurs coreligionnaires. L'avoyer Martin Schweizer et le colonel Sonnenberg commandaient les Lucernois. Le colonel Pfyffer fut choisi pour chef par les Waldstaetten. Mais à peine entrés en campagne, les soldats lucernois se mutinèrent contre leurs officiers et saisirent aux cheveux Tavoyer Schweizer qu'ils menacèrent de leurs armes. « Nos « magistrats, disaient les campagnards lucernois, sont des hérétiques « pires que ceux de Berne et de Zurich. Massacrons -les avec femmes « et enfants avant d'aller au combat. » Un prêtre loyal, le populaire chanoine Megglinger, aidé de quelques capucins, eut bien de la peine à empêcher le meurtre de Tavoyer Schweizer et des officiers lucernois *. Il était question de se séparer de Lucerne et de se réunir à rUnderwald d'où l'ancien bailli et capitaine Ackermann excitait les esprits, de concert avec le capitaine zougois Trinkler de Menzingen. De nouvelles assemblées avaient eu lieu à la Siisse Tanne ou Bon Sapin et dans d'autres Heux.

Impatients d'en venir aux mains, les vaillants gars des petits cantons se jetèrent sur les avant-postes bernois, stationnés à Sins, et prirent d'assaut le cimetière fortifié de ce village. Quelques cents Bernois, retranchés dans le temple et le clocher, périrent dans les flammes. Davel, qui s'y trouvait, parvint à se frayer un passage avec soixante hommes^ Le colonel Monnier, au contraire, tomba entre les mains des Under-

* Henné (Otto), H, 447.

waldiens et allait être immolé, lorsque Âckermann, le chef du parti de la guerre dans son canton, Tarracba aux baïonnettes de ses soldats irrités de la perte de deux de leurs chefs, Reding de Schwyz et le laodamman Mulier de Zoug. « J'ai donné ma parole, vous ne le tuerez « qu'après m'avoir percé le corps, » s'écria le généreux Ackermann.

Quatre jours après, les deux armées, de forces presque égales, se rencontrèrent de bon matin entre Wohien et Villmergen, près des eaux débordées de la Bunz. Les catholiques eurent d'abord l'avantage et leur choc impétueux brisa la résistance des troupes de Yaud et de Neuchâtel. Mais une fausse manœuvre de PfyfTer sépare Taile droite et l'aile gauche des catholiques. Saisissant l'occasion, Davel se précipite sur l'une avec ses dragons et lui enlève deux pièces de canon ; Sacconay fond sur l'autre et la rejette dans les eaux de la Bunz. Tout vaincus qu'ils sont, les catholiques reprennent l'offensive et engagent une mêlée terrible, où officiers et soldats confondus luttent corps à corps et renouvellent les traits d'héroïsme de leurs pères. Le drapeau d'Uri, arraché par un Bernois des mains mourantes de Bessier, est repris par Schorno. La bannière de Zoug, tachée du sang de ses défenseurs les capitaines Brandenberg et Weber, est sauvée comme à Arbedo par un Landwing. Sonnenberg est blessé au bras et a un cheval tué sous lui. Sacconay, l'épaule fracassée, est emporté du champ de bataille. Diesbach, atteint d'une grave blessure, allait recevoir le coup fatal, lorsque son adjudant Sturler reçoit le coup destiné à son général et le délivre des mains de ses ennemis.

Enfin, par des prodiges de valeur, les guerriers de Vaud, de Genève et ceux de Berne qu'enflamme le vieux banneret Frisching, parviennent à repousser les catholiques et assurent la victoire au parti protestant PfyfTer est au nombre des morts ainsi que le fils de l'avoyer Schweizer. « Jésus-Marie! » s'écrie douloureusement ce dernier en ralliant ses soldats, qui se fût attendu à une pareille résistance? — « Moi, répond Am- Rhyn; si l'on m'eût écouté plutôt que le nonce, tant de braves gens ne seraient pas morts ici. »

Il était trois heures de l'après-midi, et depuis cinq heures du matin on était en présence. Deux mille cadavres jonchaient le champ de bataille. « Les deux cors d'Uri, anciles de la république qui avaieut à « Nancy jeté répouvante dans le cœur du Téméraire et sonné tant de « victoires, se trouvèrent parmi le butin \ »

Selon leur habitude dans cette guerre, les Zuricois arrivèrent après

* Vulliemin, Histoire de la Confédération, XIII, 523.

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réTénement. Le lendemain de la bataille de Villmergen, Tavoyer Schweizer écrivit au général Diesbach ces paroles magnanimes : « Nous

< avons éprouvé la valeur de vos troupes, et j'espère que vous n'avez « rien k reprocher aux nôtres. Dieu a voulu nous humilier par cette « défaite; nous acceptons avec résignation ce qui nous vient de sa «c main. »

Les cantons catholiques, si belliqueux auparavant, étaient profondément découragés de la lutte. La paix fut signée le i 1 août à Âarau ; à peu près sur les bases du premier accommodement conclu en juillet avec Uri et Lucerne. Les cinq cantons catholiques durent renoncer au comté de Baden à Mellingen et Bremgarten. Les bailliages communs étaient divisés en deux territoires dont l'un, commun aux 7 cantons, l'autre exclusivement dépendant de Berne, Zurich et Glaris. Berne obtint en outre une part à lacorégencedela Thurgovie, du Bheinthaletde Sargans et partagea celle de Rapper$chwyl avec Zurich et Glaris. Le traité de i53i ayant été annulé comme humiliant pour les États réformés, les cantons catholiques furent obligés d'en remettre l'acte original à leurs vainqueurs. Ces cantons durent aussi prendre l'engagement de ne plus se mêler des affaires du Toggenbourg. Mais les habitants de cette contrée n'obtinrent point l'indépendance promise et restèrent sujets du princeabbé que l'empereur Charles VI, de Habsbourg, avait pris sous sa protection. L'avoyer bernois Willading, auquel leurs députés s'en plaignirent, répondit en ricanant, « qu'il n'était nulle part de mode de faire des seigneurs avec des paysans. x> « D'ailleurs, ajouta Willading, vous

< n'êtes pas en état de vous donner une constitution, bien moins encore

< de vous gouverner. » La conduite de Berne et de Zurich en cette circonstance prouve que la soif de dominer et non la religion était le mobile de la guerre injuste qu'ils avaient faite aux cinq cantons.

La bataille de Villmergen eut au reste les suites déplorables qu'auront toujours les guerres de Suisses à Suisses. Les années qui suivirent furent des années de malaise, de méfiance, de tiraillements intérieurs. La discorde troubla d'abord les cinq cantons, où le peuple et les magistrats s'imputaient réciproquement leur défaite, et ne s'entendaient que pour accuser le clergé de tous les maux de la dernière guerre. Lucerne sévit avec rigueur contre les auteurs et fauteurs de la prise d'armes. Il interdit le canton au jésuite Dillier d'Underwald, envoya aux galères Termite Wiltisberger, obtint le rappel du nonce Garracioli et condamna au dernier supplice les orateurs qui avaient entraîné le peuple dans l'assemblée de Rothenbourg\

^ Vulliemin, Histoire de la Confédération suisse, XIII, 535.

Une défaite s'oublie à la longue, mais non la perte d'un territoire et des intérêts matériels qui s'y rattachenL Les cinq cantons tirent comme Soleure après la guerre des paysans ; ils se rapprochèrent de la France avec l'aide de laquelle ils espéraient recouvrer leurs droits et leur territoire. Berne avait eu l'idée antipatriotique de conclure une alliance perpétuelle (Sonderbund) avec les Pays-Bas et l'Angleterre (ai juin i7i3). Les petits cantons en profitèrent pour conclure une alliance analogue avec la France c qui, selon l'expression d'un historien, ren- « dait la Suisse dépendante de la France plus qu'elle ne l'avait jamais « été jusqu'alors ^ » Le pape Clément XI, affligé de la défaite des catholiques, contribua à resserrer les liens de Louis XIV et des cantons catholiques en recommandant les intérêts de ces derniers au roi. Un envoyé de ces cantons, le landschreiber ou secrétaire d'Uri, nommé Bessier, eut une audience de Louis XIV et le harangua à genoux \

Un projet de démembrer la Suisse fut tramé à Versailles comme il l'avait été quelques années auparavant à Vienne et k Rome. Les Autrichiens se fussent emparés de Zurich et les Français de la Suisse occidentale. Égarés par la vengeance, les cinq cantons donnèrent les mains à ce projet parricide qui eût anéanti leur indépendance avec celle de Zurich et de Berne. Mais la crainte des armes de l'Angleterre et d'une nouvelle guerre européenne arrêta le vieux roi Louis XIV. Il se borna à conclure avec tous les cantons catholiques et le Vallais, réunis à Soleure, une alliance étroite par laquelle ce monarque s'engageait à faire restituer aux cinq cantons les terres conquises sur eux dans la dernière guerre (9 mai 1715). L'acte de restitution fut tenu secret et renfermé dans une petite boite de fer blanc, scellée aux armes de la France et des sept cantons contractants. Le mystère dont on cherchait à environner l'alliance française excita les plus vives alarmes parmi les États protestants. Pendant de longues années ils considérèrent le TrUckli-Bund (l'alliance de la Cassette) comme une épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes, et cette crainte, loin de les rendre plus tolérants pour les catholiques, ne fit qu'aigrir les esprits et envenimer les haines'.

^ Hennc (Otto), II, 461.

' Zellweger, GescMchte âer diplomatischen VerhcUtnisse der Schweiz mit Frank" reich, II, p. 390.

• Voir ce traité dans Fechter, eidg. Ahschiede de 1712 à 1743, p. 1378, avec le texte allemand en regard. Les députés des cantons catholiques signataires de cet acte étaient au nombre de 32, en tôte Fleckenstein, avoyer de Lucerne; suivaient un Balthasar et un Keller du même État, un Puntiner, un Schmid et un Bessier d'Uri, un Schorno de Schwyz, un von Flûe d'Underwald, un Zurlauben de Zoug, un GaUati de Glaris, Boccard, Vonderweid et Fégely de Fribourg, deux Roll, un Gloutz, un

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Mais les craintes qu'avait fait naître l'alliance secrète ne furent pas de longue durée. Car Tannée môme du Triickli-Bund (septembre 1715), expirait à Versailles le fameux monarque dont le règne redoutable avait fondé en Europe la suprématie de la France et menacé à plusieurs reprises l'indépendance et l'intégrité du territoire helvétique.

Les empereurs d'Allemagne n'étaient guère plus favorables à l'indépendance de la Suisse et n'avaient pas renoncé à l'a^poir de recouvrer ce berceau de leur maison, comme l'appelait dans son testament politique Paul de Hocher, le chancelier de l'empereur Léopold ^^ Cet homme d'État, en mourant, conseillait au monarque, comme la meilleure politique à suivre, de simuler l'agneau en attendant qu'il pût montrer le lion.

Au moment de la guerre de Yillmergen, en 1712, l'empereur Charles VI croyant le jour venu de montrer le lion avait proposé aux États de l'empire d'incorporer au. corps germanique, « la Suisse, le berceau de sa dynastie. » Ce projet avait échoué devant l'opposition du premier roi de Prusse, prince de Neuchâtel, qui ne se souciait pas de cette extension nouvelle donnée à la maison d'Autriche. Deux ans après, au congrès des cabinets de l'Europe, ouvert sur terre suisse à Baden, les ambassadeurs des deux puissances, les comtes de Trautmansdorf et Du Luc faisaient revivre les projets de la diplomatie contre Berne en les étendant à d'autres parties de la Suisse. En même temps qu'on eût enlevé Vaud à Berne, pour en faire un canton à part ou peut-être une annexe de la France ou de la Savoie, dont le souverain, devenu roi de Sicile, avait repris sans façon le titre de comte de Genève et de baron de Vaud, on eût restitué à l'Autriche le comté de Kybourg acheté par les Zuricois environ trois siècles auparavant, mais sur lequel cette puissance avait conservé, selon le comte Du Luc, fin droit de rachat incontestable. La Thurgovie eût été exclusivement soumise aux cantons catholiques ; Neuchàtel donné au prince de Conti, les principautés ecclésiastiques de Genève, Bâie, Lausanne, Saint-Gall reconstituées au profit des titulaires de ces évêchés. Heureusement pour le corps helvétique, ces propositions que dictaient non l'amour des peuples, mais la haine des cantons évangéliques et les vues intéressées de diplomates sans bonne foi, ne trouvèrent pas faveur auprès des deux grands capitaines auxquels appartenait la solution des questions réservées par le traité d'Utrecht, savoir le prince Eugène de Savoie, le généralissime

Sury, un Besenval de Soleure, un Geiger et un Souter d'Appeuzell catholique, Bourgener et Courten du Yallais, etc.

192 COUP d'oeil sur lc xviii"* siècle.

des armées impériales el le maréchal et duc de Villars qui représentait Louis XIV \

s. Coup di*«eU sur le XTIII»* siècle. — liiittes emtre PÉtet et l'Église.— Opposition «outre les Jésuites k Frlbonrg et diuis les antres eniitons (1712 h 1774).

« II est un mal plus funeste que la guerre, c'est l'avilissement des peuples. Les plaies de la guerre se réparent, la dégradation morale conduit les peuples au tombeau. Pendant la paix qui suit la bataille de Villmergen jusqu^à la révolution française, la Suisse endura plus de calamités que dans toutes ses guerres contre la Bourgogne et T Autriche. Car pendant les quatre-vingts années de repos où se rouillèrent les épées des Winckelried, des Fontana, des Hallwyl et das Erlacb, la rouille de Tégoîsme et de l'orgueil acheva de ronger les tables sur lesquelles était gravée la loyale alliance des anciens Suisses, et la vieille Confédération se décomposa comme un cadavre. En vain les fils dégénérés décorèrent pompeusement le cadavre des armoiries de leurs aïeux afin que l'on ne s'aperçût pas que l'esprit qui l'animait autrefois l'avait abandonné. »

Ces éloquentes paroles de l'historien Zschokke ne résument que trop bien la situation morale et politique de la Confédération pendant le Xvni°'« siècle. Le célèbre écrivain a seulement eu tort d'en méconnaître par trop le côté glorieux et les efforts de la Suisse de cet âge pour l'émancipation intellectuelle et même pour la régénération morale du pays. Car les plus grands progrès de la civilisation et de la science datent de cette époque mémorable. Le XYIII""® siècle éclipse, à ce point de vue, tous les précédents et voit briller les plus grands hommes qui aient honoré la patrie et l'humanité au sein des Alpes.

A côté de cela, sans doute, des intrigues, des conflits, des troubles de tous genres. Le XVIII"* siècle est pour la Suisse l'ère des révolutions politiques et des chicanes mesquines entre cantons. En revanche, à partir de i718, les grandes luttes des deux confessions ont cessé; elles ne s'agitent plus, du moins, sur les champs de bataille comme dans la période précédente, mais du haut des chaires et dans les salles des conseils. La lutte aussi est moins entre catholiques et protestants qu'au sein de ces confessions elles-mêmes.

^ Le prince Eugène voyait avec regret des cantons catholiques se cramponner de plus en plus à la chaîne d'or qui les attachait au despotisme de Louis XIV. II répète daÂs sa correspondance un mot de Sinkendorf, le plénipotentiaire de l'empereur au Congrès d'Utrecht : < Les Suisses ont mis de côté et réservé pour d'autres temps leur esprit d'indépendance. — Prinz Eagen, Brieftoechaely Stuttgart, I, 4, p. 64.

COUP D*OBIL SUR LE XVUl"* SIÈCLE. 193

Âiosi, révolutions politiques, conflits religieux et progrès intellecloels, ces trois sortes de faits remplissent le XVIII"^ siècle et préludent à la grande catastrophe qui, deux années avant sa lin, renversera Tédifîce de l'ancienne Confédération.

Les luttes religieuses occupent presque toute la première moitié du siècle. Les Etats protestants se montrent alors fort occupés à réprimer toute dissidence et à extirper les sectes qui naissent ou se renouvellent sur leur territoire. A Berne« Bàle, Lausanne, une orthodoxie sèche, étroite et ombrageuse poursuit à la fois les ^anabaptistes, les sociniens, les piétistes, et une secte impure dont la hache du bourreau ne parvient pas à extirper les germes. Un théologien illustre et arrière-petit-fils du grand bourgmtôtre de ce nom, Jean-Jacques Wettstein est chassé de Bâie comme hérétique et va finir ses jours à Amsterdam. On l'accusait au sein du conseil des XIII de prêcher d'une façon peu orthodoxe et d'avoir fait imprimer un nouveau testament en grec. De pieux ministres et de savants professeurs sont destitués à Lausanne parce qu'ils refusent de jurer le Consensus, formule de croyance imposée par Leurs Excellences de Berne. Cette guerre des ministres, comme le peuple rappelle, est le second acte de la lutte engagée entre l'État et l'Église dans le Pays de Vaud; il ne sera pas le dernier.

L'épisode le plus saillant de la lutte des deux autorités dans les cantons catholiques est l'affaire d'Udligenschwyl au canton de Lucerne. Le curé de ce village avait défendu la danse un jour de dédicace où le bailU lavait autorisée, et voulut ensuite soumettre les jeunes gens qui avaient dansé à une peine humiliante (1725). Le gouvernement, informé du fait, cita à sa barre le curé, qui refusa de paraître, alléguant les libertés ecclésiastiques. Ces immunités n'étaient pas reconnues en Suisse. Le gouvernement destitua et bannit le curé réfractaire et en fit nommer un autre par la commune qui jouissait du droit de collation ^ L'évéque de Constance, en qualité de chef du diocèse, et le nonce Passionnel, archevêque d'Éphëse m parlibus et qui représentait le Saint-Siège en Suisse de 1721 à 1730, protestèrent inutilement. A la fin. Passionnel quitta Lucerne, transporta à Altorf le siège de la nonciature et pria le pape de sévir contre un gouvernement qu'il accusait de schisme. Benoit XIIl occupait le trône pontifical. Il menaça d'interdit le sénat de Lucerne, s'il persistait à méconnaître les droits de l'Eglise. Le sénat répondit avec beaucoup de respect, comme avec beaucoup de fermeté au saint-père, que l'État avait aussi ses droits et que ces droits ne lui

' L'expression de coUature, usitée en Suisse, est un germanisme.

BI8TOIU SUIBSB, Tom n. 13

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