COUP D*CB1L SUR LB XVIU"* SIÈCLE
permettaient pas de revenir de sa décision. Ce langage énergique fut approuvé parle Grand conseil, la bourgeoisie de Luceme et les délégués des campagnes (29 mars 4726). L'anathème allait être lancé, lorsque les cantons catholiques, la France, par l'entremise de son ministre à Rome, le cardinal de Polignac, l'empereur Charles VI, par I organe du cardinal Cienfugos, et le nonce Passionnéi lui-même intervinrent. Le pape mieux informé consentit à un accommodement (1727).
Ainsi finit» après quelques années d'excitation, un conflit qui avait mis en émoi toute la Suisse catholique. Le célèbre écrivain bavarois Gœrres a raconté les phases de cet événement dans un sens très favorable à l'Église, mais il n'a pu s'empêcher de rendre hommage à la fermeté avec laquelle un petit État sut défendre ses droits souverains, « exemple unique, ajoute- t-il, dans les fastes de l'Allemagne à cette « époque. »
Une solution moins pacifique avait été donnée, à la fin du siècle précédent, aux conflits qui s'étaient élevés entre le gouvernement de Fribourg et l'évêque de Lausanne. Ce prélat, piémontais d'origine, fut exilé du chef-lieu par le gouvernement des familles patriciennes, à la tête duquel se trouvait alors l'avoyer Gottrau de Pensier, Mgr Slrambino, c'est le nom de ce prélat, mourut hors de son diocèse (1684) *. La menace d'excommunication n'eut pas le pouvoir de faire fléchir l'aristocratie fribourgeoise. Pieux et allant tous les jours à la messe, le bréviaire sous le bras, les avoyers de ce canton semblables aux magistrats vénitiens ne s'en montraient que plus courageux dans la défense des droits de l'État. Ils obtinrent du pape que le choix des évêques de Lausanne se fit exclusivement parmi les indigènes du canton et ne tombât plus comme auparavant sur des gens étrangers au pays et à ses mœurs. Grâce à cette attitude énergique, l'évêque de Lausanne, Mgr Duding se vit contraint de renoncer formellement au concile de Trente par une déclaration expresse qu'il remit à l'avoyer régnant d'Alt en 1742*.
La conduite des jésuites de Fribourg pendant le conflit de TÉtat avec l'évêque est digne de remarque. Ils gardèrent une prudente neutraUté, de même que pendant les deux guerres religieuses de Villmergen, en 1656 et i7i2. Ils ne sortirent de leur inaction que pour faire condamner à Rome un livre où un ecclésiastique revenu de la Cochinchioe, M. l'abbé Favre, d'Ëchallens, attaquait leurs«doctrines. L'ouvrage fut
^ Kaenlin (Franz), Der Bisckcf Stramhino su Fnffhurg in der Schweis, Sarsee, 1833. Ce prélat disait : c Quanti Gottrauni, tanti coioni. »
* BaihsmanHàl de Fribourg, p. 212, où la déclaration d'exil est libellée dans tout son contenu.
brûlé sur la place publique de Fribourg par la main du bourreau (1746). M. Favre rentra cependant en grâce sous les évoques postérieurs, devint curé d'Assens^ et par ses relations avec le célèbre médecin Tissot et les étrangers de distinction qui séjournaient à Lausanne, prépara doucement le rétablissement du culte catholique dans cette ville.
La manière dont on fermait la bouche aux antagonistes des jésuites à Fribourg n'empêcha pas l'opposition de se produire plus d'une fois encore dans les rangs du clergé. Cette opposition se manifestait aussi à Soleare, à Porrentruy, dans le Vallais et à Lucerne, dont les magistrats étaient sans cesse en guerre avec ces religieux pour les frais d'entretien ou pour la méthode d'enseignement. Le vice-landamman Augustin de Rediog n'en essaya pas moins de les faire recevoir à Schwyz. Mais il offrit vainement un écu par votant à la landsgemeinde pour l'engager à autoriser rétablissement d'un collège de jésuites (1758).
Les capucins, prêtres démocrates et cbers aux montagnards firent échouer ce projet, combattu également par quelques familles puissantes. Peu d'années après, un pape, ami des lumières et de la tolérance. Clément XIY supprimait les jésuites (1773)^ à la demande des rois de la maison de Bourbon et même d'une partie du clergé catholique ^
s. FacUobs an XTIII»* siècle. -^ Factions des Rndes et des Donx dans les cantons démoeratiqnes de Zong, de Sehwys et des deux Appensell. — Factions aristocratiques h Fribourg et h liuceme (1712 k 1790).
Les luttes politiques du XVIII"'' siècle présentent deux caractères bien différents. Les unes sont de véritables insurrections, des insurrections de droits et de liberté; les autres ressemblent plutôt à des factions et sont des luttes d'intérêts et de pouvoir, fomentées par les familles régnantes ou par quelques ambitieux qui aspirent à la domination.
Parmi ces dernières, les factions des Budes appelés aussi « Durs » et des Doux jouent le principal rôle. Ces noms de partis avaient déjà été employés pendant la guerre des paysans et dans celle du Toggenbourg; ils continuèrent à désigner dans plusieurs cantons les antagonistes et les partisans des gouvernements. Quatre États démocratiques, Zoug, Schwyz et les deux Appenzell furent troublés par. les querelles des Rudes et des Doux. Des factions d'un autre genre mirent en péril à
^ Theiner, Bistaire du Pontificat et de la vie de Clènmt XIV, trad. par de Geslm. Pvis, 1852. Lasappression des jésuites avait été demandée aa pape par 34 évoques espagnols qu'il est impossible de faire passer pour des philosophes, des francs-maçons «t des voltairiens. Deux seuls s'étaient prononcés en leur faveur. I, 87 et 545.
la même époque les deux aristocraties de Fribourg et de Lucerne. De nouveaux troubles agitèrent aussi les Grisons, cette terre classique de la démagogie et des rivalités de familles. Quelques détails sur ces événements sont nécessaires pour faire comprendre la vie politique de la Confédération à cette époque de transition.
Le petit État de Zoug, avec quelques mille habitants, répartis sur di\ lieues carrées, avait déjà donné au XV"* siècle le signal des révolution.^ politiques. En 4702, les communes rurales de Baar, Menzingen et Aegeri se soulevèrent de nouveau et cherchèrent à former un Etat indépendant. L'envoi de représentants fédéraux réprima ces menées séparatistes. Mais, un quart de siècle plus tard, des troubles plus sérieux éclatent à l'occasion de la famille Zourlauben, dont les richesses et l'ambition excitaient Tenvie. L'amman Béat Jacob Zourlauben, mort en 1717, avait été justement honoré comme le père de la patrie. Son frère cadet. Fidèle, devenu, à son tour, premier magistrat ou amman,en 1722, était, au contraire, un homme injuste, vénal, adonné au vin et qui gouvernait par la corruption.
Distributeur de l'argent et du sel de la France, il avait soin de s'en faire donner la majeure partie. Un parti se forma contre lui, ayant à sa tête le conseiller Schonmacher, dont la grand'mère avait été brûlée comme sorcière sous le gouvernement d'un Zourlauben. Le parti des Durs ou mécontents demanda que les pensions de France fussent distribuées à tous les citoyens. Le refus de l'ambassadeur de France provoqua un soulèvement. Fidèle Zourlauben, contraint de s'enfuir à Lucerne, fut banni pour 101 ans et mourut dans cette ville (1731). Les biens de la famille s'élevant à 16,175 florins, furent distribués au peuple. Schicker, un des chefs des Durs, avait été élu amman en 1 729. Il fait place deux ans après à Schonmacher, qui règne par la terreur et remplit les prisons des partisans des Zourlauben, les privant de leurs droits civiques, les frappant d'amendes exorbitantes ou d'un exil perpétuel. De trente-six membres du conseil, quatre seulement avaient été conservés par le dictateur. La plupart d'entre eux sont réduits à chercher un asile sur un sol neutre, à Cressier, dans le pays de Neuchâtel. Non content de les avoir chassés de leurs foyers et comme pour justifier leur expulsion, Schonmacher les dénonçait à la diète dans ud pamphlet habilement conçu. Les exilés y répondaient par rexposê des événements. En attendant, leurs biens qui avaient été mis sous séquestre étaient vendus, et l'argent distribué au peuple ou employé à fortifier la ville contre un coup de main du parti contraire. Dans les assemblées publiques, la moindre velléité de résistance était punie de
peines infamantes et les opposants couraient risque de la vie. Complètement dominée par les Durs, l'assemblée finit par rompre toute relation avec la France., au mépris du traité conclu par tous les cantons. Mais une réaction violente provoquée par les excès de Schoumacher et par l'or de la France, éclate dans la ville de Zoug. Le dictateur, saisi en plein conseil par douze soldats, est conduit au gibet où il a fait clouer les efiigies de ses adversaires, et se voit contraint par le bourreau à les porter sur ses épaules à l'hôtel de ville (13 février 1735). Excités par Tambassadeur de France, les bourgeois de Zoug demandaient la tête de cet homme. L'échafaud fut dressé devant sa demeure. Mais à la prière du clergé, la peine capitale fut commuée en une détention perpétuelle sur les galères sardes. Schoumacher, brisé par la souffrance, ne survécut pas à ses tourments. Arrivé à Turin où il était confondu avec les criminels et enchaîné avec l'un d'eux, il y mourut d'un accès de fièvre chaude. La chute de Schoumacher entraîna celle de ses amis et le rétablissement de l'alUance française ainsi que des Zourlauben, ses promoteurs (1736). Mais le courroux populaire ne s'apaisa tout à fait que lorsque la France eut consenti à partager entre tous les citoyens la pension de 6,000 francs, accordée à ce canton.
Schwyz eut des révolutions d'un genre analogue. Elles avaient pour cause la puissance de la famille Reding qui, aux honneurs du canton, joignait une haute position au service français et la distribution des pensions du roi. Un parti se forma à Schwyz contre las Reding, comme il s'en était formé un à Zoug contre les Zourlauben. Les noms des Durs et des Doux paraissent à Schwyz en 1764. C'était à l'occasion d'un nouveau règlement que le duc de Choiseul, premier ministre de Louis XV, avait imposé aux régiments contre le gré de la diète. Schwyz ayant défendu les enrôlements, la France punit ce canton en lui ôtant le sel de Rourgogne et en enlevant à trois de ses officiers les compagnies dont ils disposaient. Nazar de Reding, lieutenant général au service de France, avait gardé les siennes, et sa femme, une Reding <*omme lui, continuait les enrôlements, malgré les avertissements des magistrats. Citée devant le Landrath ou grand conseil, la générale se lira d'affaire par ses réponses habiles; elle reçut cependant de nouveau la défense d'enrôler. Mais comme elle continuait de le faire au mépris delà défense, elle fut citée en landsgemeinde et essaya encore une fois de son talent de séduction pour calmer le peuple. Les paysans irrités lui présentèrent alors la pointe de leurs piques en disant : Elisabeth, tais'toi, ou malheur à toi! et la condamnèrent à payer un écu de trente batz à chacun des 6000 citoyens de la landsgemeinde. Les Durs ou
ennemis des Reding et de la France, avaient pour meneurs l'aubergiste Pfeil et le tailleur Staedeli. Les magistrats favorables à la France ou mal disposés pour le nouveau système furent e^^clus des affaires publiques.
Le général Nazar de Reding, étant arrivé lui-même de Paris pour répondre à une citation de ses compatriotes, il y eut un affreux tumulte dans lequel on entendait les cris de < voici le traître, mettons-le en prison, à la torture, pendons-le à ce tilleul. » La contenance noble du général lui sauva la vie. c Je ne crains pas la mort, dit-il, je Tai vue « de trop près sur le champ de bataille. Mais je n'ai rien fait pour la c mériter. » Il dut quand même promettre au peuple de payer un écu à chaque citoyen et de lui faire rendre par la France le sel de Bourgogne. Mais à la nouvelle que le roi de France renvoyait de France non seulement tous les Schwyzois qui étaient dans ses armées, mais encore ceux qui occupaient les emplois de concierges ou de jardiniers dans les châteaux royaux, les troubles recommencèrent. Le général Reding s'était mis en sûreté au couvent de Seedorf, dans le canton d'Uri. La colère du peuple se tourna contre le landamman Reding, un cousin du général et qui présidait la landsgemeinde. Assailli par des forcenés, il fut maltraité d'une manière indigne et n'échappa qu'avec peine à la mort. Le banneret Jûtz ne dut la vie qu'à l'intervention des capucins et à la rapidité de son cheval. Ces deux magistrats furent exclus à jamais des fonctions publiques et condamnés à payer un demi-écu à chaque citoyen. En même temps, on leur donnait cinquante garnisaires, avec ordre de les garder à vue et qu'ils étaient chargés de nourrir. L'amende à payer par ces deux magistrats s'élevait à plus de 80,000 florins. La vengeance populaire n'avait pas épargné leurs fils; ils obtinrent à grand peine de n'être pas punis pour des actes auxquels ils étaient étrangers. Le landamman Reding, exilé de son pays et sans ressources, n'y revint que pour y fermer les yeux, épuisé de chagrin (1775). Plus heureux, le général Reding recouvra la faveur populaire et fut même élu landamman après la chute des démagogues Pfeil et Slsedeli, causée principalement par la lutte de ce dernier avec l'abbaye d'Einsiedeln.
La landsgemeinde du 20 mai 1765 (c'était la 38"" depuis deux •ans) avait déposé Pfeil de toutes ses charges et lui interdit de se mêler des affaires pubhques. Les dénominations des partis avaient été également défendues. Les conseils reprirent leurs anciennes attributions \
^ Schilter, Genhichte der Harien und der Linden dans le Geschichtsfreund XXI. — Monnard, Histoire de la Confédération suisse, XY, 165.
Le même caract^e de démagogie brutale, mais sans la soif d'argent, qui l'accompagnait à Schwyz, < se montre dans les troubles qui éclatèrent au sein des Rodes-Extérieures. C'était à la suite du traité de Rorschacb, conclu par les magistrats d'Appenzell avec l'abbé de Saint- Gall. Ce traité portait que les contestations qui s'élèveraient à l'avenir BDtre les ressortissants des deux pays, seraient vidées par des arbitres fédéraux et non plus par la violence. Ce traité avait reçu l'approbation desprépc^és de toutes les communes. Mais quand le peuple appenzellois vit qu'il ne pouvait plus vider ses différends selon l'usage traditionnel, à coups de poings ou de bâton, il s'emporta contre ses gouvernants, à la tète desquels figuraient depuis des siècles les Zellweger, de Trogen, famille enrichie par le commerce et honorée pour les services rendus. Un membre de cette famille^ Conrad Zellweger, homme considéré, mais timide, remplissait alors les fonctions de landamman. Il avait pour statthalter ou lieutenant Jean Tobler, issu également d'une famille qui marquait dans l'industrie, les armes et la science.
Les Wetter d'Hérisau, hommes nouveaux, ambitionnaient le pouvoir ; ils exploitèrent habilement le mécontentement populaire, bien qu'ils eussent eux-mêmes ratifié le traité de Rorschach. < Des deux partis, dit
< MoDuard, l'un des continuateurs de Jean de MuUer, celui des Wetter « s'appelait le grand parti, celui des Zellweger était le petit. En réalité,
< c'était l'inverse ; mais dans les assemblées populaires et ailleurs en-
< ocre, un homme qui crie en vaut deux. Les noms de Durs ou de « Rudes et de Doux ou de Modérés indiquaient les dispositions du
< peuple. Les communes situées derrière la Sittér étaient dévouées au
< grand parti, celles de devant presque toutes attachées au petit \ » Les Durs, non seulement criaient, mais frappaient plus fort que les
Doux, pénétraient de nuit dans leurs demeures, les rouaient de coups dans leurs lits, sans égard pour l'âge et le sexe (1732).
Âlalandsgemeinde de Teuffen, le docteur Laurent Zellweger, un des hommes les plus instruits et les plus éloquents de la Suisse, ayant voulu exposer la question au peuple, fut en butte aux outrages et aux mauvais traitements de ses adversaires. Présentant alors aux assaillants la garde de sonépée : « j'aime mieux mourir, dit-il, que de vivre en esclave au
< sein d'un peuple qui se dit libre. » Un autre magistrat, octogénaire, eut la barbe et les cheveux arrachés. Le landamman Conrad Zellweger fnt expulsé de la tribune et remplacé par l'un des Wetter. 4000 Doux, ayant pris les armes à Trogen pour défendre le gouvernement, le
> Moimtrd, Histoire de la ConftdéraUon suisse, XIY, 184.
SOO FACTIONS DÊMOGRAnQUES.
28 décembre, les chefs mêmes de ce parti craignant l'effusion du sang, les engagèrent à se soumettre aux décisions de Teuffen. La diète intervint et envoya quelques-uns de ses membres dans l'Appenzell. Mais l'intervention de la diète fit plus de mal que de bien, parce que les députés qu'elle envoya se laissèrent intimider par l'attitude hostile des paysans. «Nous ne voulons pas, disaient ces derniers, qu'on nous fasse c la loi. L'amnistie qu'on nous propose, la voici, et ils montraient deux < cordfes. » Quelque temps après, une rixe sanglante s'engageait à Gais, où beaucoup d'hommes des deux partis perdirent, qui un œil, qui l'ouïe, mais où il n'y eut, chose étonnante, ni bras, ni jambes cassés , « gi*âce (dit un témoin oculaire, ce même Laurent Zellweger, dont nous parlions tout à l'heure), à la providence ou à la solidité des os des habitants du pays. » Les pasteurs eux-mêmes jouaient un rôle dans ces scènes de sauvagerie. Mais pendant que le digne ministre Staehelin allait d'un camp à Tautre porter des paroles de paix, l'odieux Zuberbûhler, feignant la conciliation, persuadait aux Modérés, en invoquant un Dieu de miséricorde, de poser leurs armes et tombait ensuite sur eux avec les Durs qui s'étaient renforcés dans l'intervalle. Bon nombre de combattants furent relevés comme morts du champ de bataille.
La landsgemeinde de Hundwyl, présidée par Wetter père, alors octogénaire, le 29 mai 1 733, loin de mettre un terme au désordre, lui donna un caractère officiel. Wetter fils, homme éloquent et délié, qui fut élu landamman, fit condamner les Zellweger et les Tobler k la fustigation, à l'amende, à la privation des droits civiques. Les cantons suisses, qui auraient dû arrêter ces excès, les favorisaient par leur propre désunion, Berne et Zurich soutenant les Doux, pendant que Glaris et Schaffhouse appuyaient les Durs.
Un nouveau brandon de discorde, la question de l'enrôlement pour le service de France, vint diviser tout le pays en deux nouvelles factions, les Français et les Autrichiens. Le parti français ayant pour lui les Wetter, décida à la landsgemeinde qu'on chasserait comme mauvais patriotes tous les amis de l'Autriche (avril 4735). Mais Wetter fils, que l'exercice du pouvoir et l'expérience des affaires avaient enfin ramené à des sentiments plus modérés, fit ajourner d'tifu^ petite année (Jàhrlein), l'exécution de la sentence. Dans l'intervalle, les esprits se calmèrent et il ne fut plus question de cette expulsion arbitraire et inique. Le terrible pasteur Zuberbiihler, lui-même, se repentit du mal qu'il avait fait et en demanda pardon en pleurant à ses ouailles. Le peuple entier revenu de ses préventions, voulut porter au pouvoir ce même docteur Zellweger qu'il avait faiUi égorger deux ans auparavant. Mais il eut le bon esprit de refuser ce périlleux honneur.
Les Rodes-Intérieures ne profitèrent point des leçons qu'avaient reçues leurs voisins des Rodes-Extérieures. Dans ce demi-canton, peuplé de pitres et très attaché à la religion catholique, une rivalité pareille à celle qui avait divisé les Zellweger et les Wetter existait entre Jacques Geiger, ancien landamman du pays et Joseph Souter, aubergiste à Gonten. Le peuple qui s'était épris d'une belle passion pour l'humeur joviale et les saillies spirituelles de son cher Seppli S l'éleva, malgré son peu de culture, au poste lucratif de bailli du Rheinthal et bientôt après à la première magistrature de ce demi-canton.
Mais le landamman Souter s'était attiré la haine des capucins par ses épigrammes, et celle des riches par son opposition à la loi qui dans les faillites donnait la préférence aux créanciers du pays sur ceux du dehors. « Cette loi, dit Souter à la landsgemeinde, nous enlève la con- « fiance de nos voisins qui ne voudront plus prêter d'argent à nos con- < citoyens pauvres, i^ Les riches répondirent en accusant le landamman régnant de favoriser les étrangers au détriment des indigènes. Souter donna une nouvelle prise à ses ennemis en rachetant pour son compte une partie des pâturages du Sentis vendus à la commune d'Oberriet, dans le Rheinthal, et en se mettant en possession de l'alpe entière, avant que les huit cantons suisses, corégents de la contrée, eussent prononcé sur la question de droit soulevée par les gens d'Oberriet. Les cantons ayant pris fait et cause pour ces derniers et réclamé des dommages-intérêts pour la commune, le Landrath ou grand conseil des Rodes-Intérieures rejeta toute la faute sur le landamman qu'il avait soutenu jusque alors. Ce dernier eut beau dire en conseil qu'il prenait tous les frais du procès à sa charge; ses ennemis répandirent le bruit qu'il avait trompé ses collègues et compromis l'honneur des Rodes-Intérieures. Le Landrath lui enleva les sceaux, les rendit à Geiger et le dégrada de tous ses droits civiques. Souter en appela à la landsgemeinde, et une troupe de paysans qui lui étaient dévoués pénétrèrent de vive force dans Thôtel de ville, menaçant les conseillers de les jeter par la fenêtre. Mais à la landsgemeinde suivante, le parti Geiger l'emporta sur le sien ; Souter fut arraché du siège de landamman et traduit en justice sous le poids d'accusations mystérieuses. Il espérait encore apaiser l'orage par un pèlerinage qu'il fit à Einsiedein dans une attitude suppliante. Mais on profita, au contraire, de son absence pour le bannir à perpétuité du sol suisse, et attacher son nom à la potence comme celui d'un ennemi de la religion et de la liberté.
' Diminutif de Joseph daos le dialecte du pays.
Courbé par le chagrin, Souter se retira k Constance. Il lui restait toutefois des partisans dans rAppenzell, et lorsque le malheureux vieillard demanda la révision de son procès après quelques années d'exil, soixante-dix hommes courageux appuyèrent sa demande et lui servirent d'escorte. Mais le tribunal, présidé par Geiger, écarta la pétition et punit d'une fustigation cruelle les pétitionnaires. La fureur de ses ennemis n'était point encore assouvie. On répandit le bruit que Souter méditait d'envahir les Rodes-Intérieures avec des corps francs des Rodes voisines. En même temps un membre du conseil, nommé Mathias Buff, feignant pour le vieillard une amitié perfide, engagea sa fille à lui écrire de se trouver à tel jour dans un village des Rodes-Extérieures pour y traiter une affaire importante. Souter donna dans le piège, se laissa attirer sur le territoire des Rodes-Intérieures, fut saisi, garrotté, jeté sur un traîneau découvert et transporté à Appenzell au mois de février par une neige battante. Appliqué trois fois à la torture, il n'avoua aucun crime. Il n'en fut pas moins condamné à mort et exécuté le même jour, un mois après son arrestation (9 mars 1784). Vingt juges refusèrent d'adhérer à la sentence et firent insérer leur protestation au protocole. L'infortuné Souter mourut avec courage, léguant à ses bourreaux d'affreux remords. L'un d'eux, qui se trouvait à la diète de Frauenfeld quelques années après, ayant entendu prononcer le nom de Seppli, entra dans un accès de frénésie et se précipita d'un second étage. Le sentiment de l'injustice de celte condamnation était au fond de toutes les âmes. Le traître Mathias Buff, déposé de sa charge, traîna une existence déshonorée. Un demi-siècle cependant s'écoula avant que le procès de Souter pût être revisé et son innocence reconnue. Ce n'est qu'en 1824 que sa mémoire fut réhabilitée par un décret du landrath et ses restes inhumés dans le cimetière commun.
Un sort un peu moins cruel avait atteint quelques années auparavant le général Travers d'Ortenstein, chef d*une des nombreuses factions qui déchiraient les Grisons.
Irrité de se voir supplanté à la cour de France par Ulysse de Salis Marschlins, le général et baron Jean Victor de Travers s'était retiré dans son château de Paspels ou Ortenstein, chef-Ueu de la juridiction de ce nom dans la ligue de la Maison-Dieu. Mais, là encore, son influence portait ombrage aux Salis, jaloux de tout pouvoir qui n'était pas le leur. Le rival de Travers, Ulysse de Salis-Marschlins, avait feint de se rapprocher de Venise et offert au Sénat des facilités de communication commerciale, uniquement dans le but de piquer l'Autriche au jeu et de l'amener à la conclusion d'un nouveau capitulât avec les Grisons. La
FACTIONS DÉMOGRATIQUES. 203
république de Venise donna dans le panneau. L'Autriche alors, comme rayait prévu Salis, se hâta de renouveler le capitulât (le 23 février 1 763). Par ce traité, qui était le troisième du même genre, T Au triche assurait aux Grisons la possession jusque-là contestée du petit lac de Chiavenne^ souscrivait à la restriction de la mainmorte dans la Valteline, c'est-àdire du droit qu'avait le clergé de la contrée d'acquérir des biens exempts d'impôt et enfin accordait l'exercice du culte évangélique aux Salis et à quelques familles influentes qui avaient des propriétés dans cette province. Mais pendant que la suppression de la mainmorte et la tolérance même restreinte du culte évangélique irritaient le clergé romain, le privilège accordé aux Salis et consorts blessait les familles moins favorisées. Les Vénitiens, de leur côté, pour se venger de l'affront que leur avait fait Salis Marschlins, expulsaient de leurs tenues tous les Grisons qui y étaient établis au nombre de mille. Une partie de ces proscrits rentrèrent dans le pays pour maudire les auteurs de leur triste destinée; d'autres se fixèrent dans différents pays de l'Europe, donnant l'exemple de ces émigrations si familières aujourd'hui aux Grisons et qui ont peuplé toutes les villes du monde de cafetiers et de confiseurs de ce canton. Il y eut une réaction contre les Salis. Le général Travers était à la tête de la coalition. Pour se maintenir contre ce dernier, les Salis exploitèrent un ancien conflit qui divisait les gens de la montagne et de la plaine dans la juridiction d'Ortenstein. Des montagnards avinés se portent sur Tumils et assaillent de pierres le général Travers et ses gens ; ceux-ci ripostent par des coups de feu qui luent un homme sur place et en blessent trois plus ou moins grièvement (1766). Effrayé des conséquences de cette escarmouche. Travers s'enfuit àCoire. Mais là encore il trouvait un ennemi dans un ancien bourgmestre de cette ville qui l'accusait de meurtre et l'obligeait à chercher un refuge à Feldkirch sur terre autrichienne. Les SaUs profitèrent de cet événement pour reprendre leur prépondérance et la garder pendant vingt-huit ans. La fuite du général Travers, suivie d'une condamnation à l'amende de 1,500 florins, n'avait pas mis fin aux conflits relatifs à la juridiction d'Ortenstein. Il y eut de nouvelles scènes de violence et la lutte ne cessa que lorsqu'on eut décidé la séparation de cette contrée en deux juridictions : celle de la plaine et celle de la montagne ^
A la vue de ce courroux et de ces caprices du peuple souverain, des rapines, des violences et des actes de cruauté dont nous venons de re-
' Rôder et Tscharner, der Kanton Oraubûnden, — Moor, Wegweiser durck dos CurrôHen 1873, p. 158.
204 LE LANDAMMAN ZURGHER.
tracer TafOigeant lableau, un lecteur superficiel pourrait être tenté de condamner le gouvernement populaire. Mais que sont ces amendes, ces condamnations à l'exil, ce petit nombre d'hommes morts ou meurtris à côté des massacres ordonnés par les princes et inspirés par la raison d'État ou par le fanatisme, c Faisons un calcul, dit l'historien de la Con-
< fédération au XVIII"^' siècle, en parlant des troubles d'Âppenzell :
< deux ou trois hommes morts, un petit nombre d'estropiés, quelques « coups de couteau, d'honorables magistrats destitués; voilà jusqu'où c s'égare la démocratie en démence pendant vingt et un mois. Que « sont ces jeux d'enfants auprès de ce que sait faire la hache du despoc tisme dans les mains de Richelieu, auprès d'un seul ordre de
< Louis XIV fanatisé, auprès d'une matinée de Napoléon sur un champ
< de bataille ^ ? »
D'ailleurs, si la démocratie suisse avait ses démagogues et des chefs indignes qui sacrifiaient à leur intérêt privé les lois éternelles de la justice, elle avait aussi des orateurs et des magistrats magnanimes qui savaient conserver leur dignité et rester fidèles aux Icris de la raison et de la conscience, c ÂppenzelNExtérieur nous offre en 1747 le type du
< magistrat démocrate dans sou landamman Gebhard Zûrcher, qui « occupa la première magistrature pendant un demi-siècle (de 1747 à
< 1781). » Charpentier au village de Teuffen où il était né en 1701, et sans autre fortune qu'un petit fonds de terre, il le cultivait de ses mains. Un jour qu'il travaillait devant sa porte, un personnage considérable vint k cheval auprès de lui et demanda un entretien. Zûrcher le conduisit à sa maison. L'arrivant lui exposa une affaire juridique, la tête couverte, et jouant nonchalamment avec sa cravache. Zûrcher lui demanda : « A qui parlez-vous, est-ce à Gebhard Zûrcher le charpentier, ou au landamman ? — Au landamman. — En ce cas, faites votre devoir; rendez honneur, non à ma personne, mais à mon office. » L'interlocuteur ôta son chapeau, posa sa cravache et répéta son exposé. L'amabilité du magistrat égala la sévérité de ses premières paroles : celui qu'il rappela aux convenances raconta luimême ce trait avec respect.
Un procès divisait les habitants de Hundwyl. Une des parties se rendit à Hérisau pour demander l'autorisation de faire à l'autre une intimation juridique. Le landamman Wetter ne voulait l'accorder qu'avec le consentement de son collègue. Les paysans, au nombre d'environ cinq cents, se rendirent à Thabitation de Zûrcher, distante d'une demi-
' Monnard, Hist. de la Confédération, XIV, 219.
Le LANDAMMAN ZURCHER. 205
lieae de Teuffen. Occupé à réparer le faite de sa maison, ce chef de la république les vit Tenir et resta tranquillement sur son toit, attendant que les habitants de son village s'approchassent. Deux députés de la multitude montèrent par l'échelle et lui demandèrent respectueusement audience. Lorsqu'il vit assez de gens de sa paroisse arrivés pour empêcher toute violence, il descendit dans sa maison, et s'adressant aux députés : « Vous avez amené vers moi, dit-il, contre votre serment et votre devoir, cette foule pour m'extorquer une autorisation illégale. Je vous ordonne, au nom du serment que vous avez prêté à votre pays, de calmer ces gens et de les ramener dans leurs foyers. » — Un de ses fils encourut une peine grave. Par égard pour un père universellement chéri et vénéré, le Landrath ou grand conseil voulut mitiger la sentence. Zûreher se leva de son siège : « Mon fils, dit-il, est sous l'empire de la loi comme tout autre citoyen ; votre bienveillance me touche, mais en considération des suites, j'exige l'application complète de la loi. » Voilà dit un noble historien, le magistrat républicain de quelques villages : l'âme et non le théâtre fait la vertu ou le héros *. »
Glaris eut en 1765 son Démosthène dans un pasteur de village. Témoin des mouvements^ tumultueux de la landsgemeinde et des menées de quelques démagogues jaloux de pousser le peuple dans la voie où s'étaient égarées les démocraties voisines, SteinmuUer, ministre à Matt, composa de verve un discours contre ces hommes qui possèdent tout juste assez d'esprit pour semer le désordre et pour rendre suspects au peuple ceux qui l'éclairent et le gouvernent, c Vous êtes libres, hommes de Glaris, s'écriait le généreux SteinmuUer; mais vous ne l'êtes pas à la façon des bêtes fauves qui errent dans les forêts. Vous obéissez aux lois qu'ont dictées la raison et la justice^ aux lois que vous vous êtes données vous-mêmes à la majorité des suffrages. Or, quand vous imposez sileuce aux autres, que vous étouffez les opinions contraires, que vous éclatez en transports contre un magistrat qui prononce au plus près de sa conscience et non selon votre fantaisie, est-ce là de la liberté? Non, c'est l'oppression, c'est la ruine de notre constitution républicaine. Vraiment le peuple est comme un prince imbécile qui ne sait pas distinguer ses vrais amis des égoïstes qui le flattent et usurpent le nom d'amis. Votre conduite n'est pas faite pour encourager qui que ce soit à se consacrer au service de la patrie. j> Ce mâle et véridique langage blessa le peuple de Glaris. L'auteur ne s'était pas nommé, pensant faire plus d'impression sur l'esprit de ses
^ Monnard, Hisi, de la Confédération^ XIV, 512-514.
concitoyens. Mais , sachant qu'on s'en prenait à des innocents et qu'on pouvait leur faire un mauvais parti, Steinmiiller n'hésite plus, il se dénonce lui-même, comparait devant la landsgemeinde, et à peine a-t-il commencé à parler qu'il est absous par des acclamations una-
nimes \
Cette journée fut, pour la démocratie glaronnaise, plus glorieuse que celle de NsBfels; à Naefels, elle n'avait vaincu que les Autrichiens; ce jour-là, elle se vainquit elle-même.
La virile éloquence du pasteur glaronnais n'eût pas trouvé grâce devant les aristocraties de Fribourg et de Lucerne, trop mesquines et trop ombrageuses pour supporter la moindre critique. Elles virent cependant s'élever dans leur sein des factions dangereuses. A Fribourg, un patricien ruiné et de mauvaises mœurs, Gottrau-Treyfaye, seigneur de Villariaz et ex-colonel au service d'Autriche, forma, sous le couvert de la maçonnerie, une société de bourgeois et de jeunes patriciens, dans le but d'accroître son pouvoir et de se faire nommer avoyer par la bourgeoisie. Ce CatiUna fribourgeois fut banni à perpétuité, ou selon la formule en usage, pour cent et un an, du sol helvétique et (comme mme Perregaux-Wattenwyl à Berne) n'échappa à la mort que grâce aux supplications de ses parents qui, au nombre de vingt huit, siégeaient dans les Deux-Cents (1 763) \
L'aristocratie fribourgeoise se distinguait au moins, en général, par une sévère probité. Il n'en était pas ainsi à Lucerne, où le pécuku ou vol des deniers publics était la maladie héréditaire des familles régnantes. Dès 1 729, un trésorier du nom de Meyer de Schauensee avait laissé un déficit de 44,000 florins dans les caisses de TÉtat. En considération de son âge avancé, et par le motif qu'il avait manqué par négligence plus que par infidéUté, on se borna à le déposer et à exiger la restitution totale de la somme. Mais treize ans après, lorsqu'un parent de ce magistrat et lui-même un des premiers employés de la répubUque, Léodegar Meyer, eut détourné des fonds considérables pour couvrir les dépenses d'un luxe effréné, on fut moins indulgent, et la sentence d'un exil perpétuel fut prononcée contre lui (1742).
Aucun des magistrats lucernois ne s'était montré plus acharné à la perte de Meyer que Jost Schoumacher, chef d'une des premières familles de la république. Cela ne l'empêcha pas de suivre son exemple, et de dissiper en prodigalités et en débauches une somme de 19,000 florins,
^ Scholer, Oeachidite des Landes Glarus^ 301.
' A. Daguet, Gottrau-Treyfaye ou les IVancs-Maçons fribcwrgeois (Albom de Im Suisse romande, Genève, 1848, p. 81).
qu'il feignit lui avoir été enlevée par des inconnus qui avaient pénétré de nuit dans sa demeure. Les amis de Schoumacher cherchèrent à pallier le crime et à le maintenir aux affaires. L'un d'eux, nommé Heidegger, plus tard avoyar, alla jusqu'à soutenir la thèse que le trésor public était le bien commun des patriciens, et qu'on ne devait pas punir un magistrat du premier rang comme un homme du commun. Schoumacher avait un ennemi redoutable dans un membre du Grand conseil, Valentin Meyer, fils de ce Léodegar Meyer, que ses malversations avaient Tait exiler à perpétuité quelques années auparavant. Cet homme, tout jeune encore, avait acquis la réputation d'un homme d'État distingué, et brillait surtout par son éloquence. Il mit une passion extraordinaire à la poursuite de cette affaire et parvint à administrer la preuve matérielleque Schoumacher avait volé l'Etat. Le 29 mars 1762, un jugement rendu contre le trésorier infidèle le condamna à la restitution des sommes enlevées et à la même peine d'exil perpétuel qui avait atteint, vingt ans auparavant, le père de Valentin Meyer. Un autre membre de la même famille, Léodegard Schoumacher, directeur de l'arsenal (Oberzeugherr) qui avait fait perdre k l'État quelques années auparavant une somme de 1500 florins fut condamné à en payer 6000, destitué de son emploi et privé de ses droits civiques. Ébranlé par ces deux sentences, le crédit de la famille Schoumacher croula complètement, lorsque par une troisième. Placide Schoumacher, le fils du trésorier infidèle, jeune homme plein de talent, eût été condamné à mort et exécuté le 6 juin 1764, au milieu de la stupeur générale. Son crime était de s'être entouré de -tous les mécontents de Lucerne et d'avoir noué des relations avec les hommes influents des petits cantons, dans le but, dit rhistorien avoyer d'Alt, « de culbuter les gouvernements aristocratiques de la Suisse*. »
Valentin Meyer était devenu le membre le plus influent des conseils, il primait dans la répubUque comme jadis Louis Pfyffer, le roi des Smses, Mais ce pouvoir môme et les réformes qu'il introduisit lui firent des ennemis. La faction abattue releva la tête et trouva un auxiliaire puissant dans le parti de la France que dirigeait le général Louis Pfyffer. On chercha l'occasion de perdre le dictateur et on la trouva bientôt à propos d'un écrit anonyme publié à Zurich et où l'on invitait les États catholiques à supprimer ou à restreindre les ordres monastiques. Meyer fut désigné du haut de la chaire comme l'auteur de l'opuscule anonyme. Sa participation à la société helvétique de Schinznach lui fut
* L'historien, avoyer d'Att, de Fribourg, dans ses Mémoires inédits o\i Hors-éPœuvre,
également imputée à cripie Une convocation extraordinaire du grand conseil eut lieu sur la demande de 23 membres. Bien que défendu par dix orateurs et qu'un seul, le conseiller Dûrler, eût osé l'attaquer avec vigueur, Meyer vit une majorité se former contre lui. « Le peuple, dit le c conseiller Antoine Schoumacher, veut savoir s'il obéit à des magis- « trats catholiques ou luthériens. » L'opuscule anonyme fut brûlé par la main du bourreau et Meyer, jeté en prison, courait risque de la vie, lorsqu'un ami de ce dernier, le conseiller Krouss, réussit a conclure un compromis qui renfermait l'étrange clause que voici : « Meyer est banni
< pour 1 5 ans, mais conservera sa place qu'il viendra reprendre au bout
< de ce temps » (1770). La convention votée par 44 membres contre 31, fut scrupuleusement observée. Meyer vécut 15 ans hors du canton et revint après ces années d'exil occuper la place de membre du petit conseil qu'il garda jusqu'à la révolution helvétique (1785-1798).
Le départ de Meyer rendit la paix à l'aristocratie lucernoise, mais une paix honteuse, marquée du sceau de la cupidité et de l'injustice. Quelques jours après, messeigneurs, dans une ordonnance secrète, décorée du nom de constitution, décrétèrent que € les employés infime dèles seraient tenus à restitution, mais sans que leur honneur en c souffrit et qu'on pût les rechercher pour ce fait. » Telle était la corruption d'un gouvernement qui comptait pourtant dans son sein des hommes éclairés et vertueux. L'histoire lucernoise et suisse a placé avec raison à leur tête ce noble avoyer Ours Balthasar, dans lequel la prudence de l'homme d'État et l'érudition du savant s'unissaient au cœui* brûlant du patriote et dont la bouche d'oc dictait à son fils ces instructions touchantes :
< Aime Dieu par-dessus tout. Mais, après Dieu, que rien ne te soit plus cher que la patrie. Ne l'aime point comme tant d'autres par inté* rêt, mais par un noble orgueil et un filial attachement. Celui que fait agir l'ambition ne connaît pas la véritable grandeur de l'âme, de la droiture et du patriotisme. Repousse les dons de l'étranger ; ils engendrent le dédain et la mollesse. Mets ton bonheur dans les joies de la famille et dans l'exercice de la bienfaisance. »
Enlevé à ses concitoyens en 1761, l'avoyer Balthasar eut le bonheur de n'être pas témoin des tristes scènes qui jetèrent un voile de deuil sur les annales de son canton. Héritier de ses talents et de ses vertus, son fils Félix Balthasar, alors membre des Deux-Cents et depuis trésorier de la république, lutta en vain pour les empêcher et se montra., en mainte occasion, le champion de la vérité et de la justice. Auteur d'excellents ouvrages historiques, F. Balthasar l'est aussi d'un traité
MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES DU X\nV^* SIÈCLE. 209
faiblemeDt écrit sur les Libertés de V Église helvétique, qui a cependant plas d'une fois servi de guide aux gouvernements des cantons catholiques dans leurs conflits avec TÉglise \ Le livre de Balthasar fut mis à Tindex en même temps que le fameux traité du prélat allemand Hontheim, de Trêves qui, sous le pseudonyme de Fébronius, rappelait TÉglise catholique à ses origines et à sa constitution représentative. Les idées fébroniennes ou joséphistes (comme on les appellera plus tard) de certains patriciens lucernois, ne les empêchèrent pas d'être intolérants et même cruels envers une secte piétiste qui s'était formée dans ce canton et avait pour chef un postillon exalté nommé Jacob SchmidliD. Le nonce Âcciajuoli évoqua en vain le jugement de l'afTaire. Le grand conseil de Lucerne tenait à honneur de se montrer aussi bon catholique que le nonce et voulut punir lui-même les sectaires. Schmidiin fut mis à mort, trois de ses^ acolytes furent condamnés aux galères et le reste de la congrégation composée de 71 personnes, hommes, femmes et enfants, bannis pour 101 ans de la Confédération (1747). On voit avec peine l'auteur des Droits de l*Èrat, l'honorable Félix Balthasar, jouer en cette circonstance le rôle d'apologiste de la persécution.
4. noilTemeiits réTolotioniiaires dans plnslears États de* la Confédération*— Davel. — IHIohélI Du Crest*— HImly et Petit mattre. — Petiin»*^* — Hensl. — I^es ehefli levantins : Forno* Sartori et Orso (1712 à, 1760).
Tandis qu'une partie des États suisses étaient dévorés par de mesquines rivalités de familles et de personnes, de véritables mouvements révolutionnaires, des insurrections de droits et de liberté éclataient succès-
sivement dans d'autres cantons et dans plusieurs des Etats alliés du corps helvétique. Ces insurrections locales avaient une cause commune, la prépondérance excessive d'une ville ou d'un petit nombre de familles. Le but que se proposaient les insurgés dans les divers cantons était loin, d ailleurs, d'être identique. Ici le peuple, fidèle aux traditions nationales, se contentait de revendiquer ses anciens droits, ses droits historiques : là, imbus de théories nouvelles, formulées avec la magie de l'éloquence par les philosophes du temps, les citoyens réclamaient l'égalité absolue et la souveraineté populaire, telle qu'on l'entend aujourd'hui. Même contraste parmi les chefs et les coryphées de ces tentatives de révo-
^ Casimir Pfyffer, 492. M. de Segesser, II, 131, appelle le traité de Balthasor nn écrit janséniste.
mSTOTHK SriSSE, TOME TI. 14