‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 43 sur 127 · BONAPARTE EN SUISSE · texte numérisé non relu

BONAPARTE EN SUISSE

c cher. » Cela ne Tempèchait pas de marquer oa de feindre de la surprise que Neuchâtel appartint au roi de Prusse ^

A Berne Je gouvernement se disposait à lui envoyer une députation. Mais il refusa de la recevoir et se borna à faire remercier Tavoyer d'Erlach par un de ses aides de camp, non sans y ajouter avec une intentention maligne qu'il était étonné d'apprendre que le premier magistrat d'une république pût se tenir pour honoré de porter sur sa toge le grand cordon de Taigle noire de la Prusse \

A Bâte, où Bonaparte quittait le territoire helvétique, Mengaud lui présenta le grand tribun, Pierre Ochs« qui s'était acquis des titras particuliers à la reconnaissance du gouvernement français, par la part qu'il avait prise à la paix de Bâle, signée dans sa maison, le 5 avril 1795. La position officielle de cet homme d'État qui en faisait l'un des premiers magistrats de la république après les deux bourgmestres, semblait devoir le rattacher au maintien de l'ordre de choses existant. Mais les principes cosmopolites qu'il avait puisés dans le milieu où il avait vécu et l'ambition de jouer un rôle sur un plus grand théâtre, firent de ce savant BAlois le principal promoteur de la révolution helvétique avec le Vaudois La Harpe. Dans les entretiens officiels de Bonaparte avec le grand tribun, il ne fut question que du Frickthal, enlevé à l'Autriche. Le Directoire français se montrait disposé à joindre une partie de ce pays au territoire bàlois et donnait à entendre qu'il lui serait agréable qu'on envoyât Ochs à Paris pour négocier cette affaire avec lui. Mais il résulte des communications de Mengaud à ses entours et de l'aveu qu'en fait Ochs lui-même dans son Histoire de Bdk, que l'affaire du Frickthal n'était qu'un prétexte. C'étaient des moyens de révolutionner la Suisse qu'il devait être question à Paris'.

Parmi les Suisses qui, à cette époque, se montraient le plus épris de la révolution helvétique, se trouvait l'historien national par excellence, Jean de MuUer, qui parcourait les cantons en qualité d'agent du ministre autrichien, baron de Thougoul. Un projet de constitution pour la Suisse rajeunie, fut même rédigé par MuUer et remis à Mengaud*.

^ Daguet, d^Affry, premier landamman de la Suisse sous V Acte de médiation. Ouvrage inédit.

• Archiv des hiatorischen Vereins Bem, tome III, 1 à 145, article de M. B. de Mulinen-Garowsky, 1855-59.

• Ochs, OeacMcJUe der Stadt und Landschajt Basel, VIII, 251 et 252. ^ * Sybcl, Geschichte der Eewlutionszeit, VII, 58 et 59. Sybel extrait les lignes sui-

^ijites de la correspondance que Muller entretint en frimaire ou décembre avec iher, le chargé d'affaires français, qui avait remplacé Pambassadeur Barthélémy :

Toul 36 préparait pour l'invasion. Quelques jours avant que Bonaparte eût fait son apparition en Suisse, calculée évidemment pour donner des encouragements aux nns et une fausse sécurité aux autres, La Harpe lançait de Paris un manifeste ofi, au nom de vingt-deux citoyens vaudois et fribourgeois, il réclamait l'annexion pure et simple de la Suisse à la République française ou l'érection en État mdépeadanl, sous l'égide de la France, de la Suisse française, fatiguée du joug que les Suisses allemands faisaient peser sur elle (âO novembre). L'idée d'une réunion pure et simple répugnait, au contraire, au patriotisme ou à l'ambition d'Ochs; il la combattit auprès des autorités françaises et obtint de Talleyrand, minisire des affaires étrangères, l'assurance qu'on n'y avait jamais songé. Les directeurs Rewbell et Merlin prétendirent même que l'annexion pure et simple était une invention des ennemis du Directoire ou do quelques Français des frontières.

En attendant, l'invasion était chose définitiTement arrêtée. Elle fut résolue dans l'entrevue du 8 décembre, à Paris, chez Rewbell. Ce directeur avait réuni à dîner chez lui, Ochs, Bonaparte, Berthier, Hurat et d'autres généraux français. Déjà pendant le repas, Bonaparte s'était exprimé en termes amers contre les aristocrates de la Suisse. Ils s'en repentiront, avait ajouté à voix basse Rewbell. Après le diner, et lorsque tout le monde se fût levé pour passer dans une autre pièce, Rewbell, prenant Ochs à part avec Bonaparte, ils s'assirent tous trois dans des fauteuils préparés d'avance pour s'entretenir de la grande question. Bonaparte demanda à Ochs si les patriotes ne pourraient pas entreprendre eux-mêmes la révolution. Ochs répondit que la chose n'était pas possible en présence de la vigilance des gouvernements, des baillis, des conseils secrets, de la solidarité des gouvernements et des supplices en usage. « Eh bien ! /î/ Retvbeli, il faudra tuer le bourreau '. »

«Oui,ajoutaBonaparte,il faut que cette révolution se fasse le plus t6t possible. 1 Ochs s'engagea à prendre l'initiative d'une révision de la con* stilution dans te sens démocratique à BAIe. Rewbell et Bonaparte d'accord, il ne fut pas difficile d'enb-ainer le Directoire.

' .l'ai lui! SL'iitir ans Soleuroîs le ridicule de leurs ftrmemeiita. J'ai montré la uéces-

• ehé (l'une consiitiition populaire. Ma correapondance des autres cantons me con-

• vaioc de la fiLi-iliii' de réaliser sans grande secousse les vœui de la République

• française et cla sans autre pression que celle de l'influence toute puissante du

• directoire rram.nis. Il y a plus : «vec les dispositions du peuple souabe, il lendt « aisé de l'oiider in Allemagne même une république qui irait de Bftle à Coire. »

' Voir In riTit de cette scène dans Ochs, Gachichte von Basel, VIII, 253, et la eorrospondanoe d^ Henie éditée par M. le chancelier de StQrler, Arch.Jûr «dtioeù. ■~ ' lie, 1858, XII, 239. Ochs appelle lui-même le 8 décembre le jour décisif.

DIETE d'aarau. 289

Ce dernier, craignant que l'invasion subite de la Suisse ne rencon* trit une trop forte résistance, commença par jeter sur ce pays divisé par les factions un réseau d'intrigues et de perfidies. Des agents français, en grand nombre, parcoururent ses vallées, semant l'or, les belles promesses, et faisant la plus brillante peinture du bonheur dont jouissait h grande nation à l'abri de ses nouvelles et libres institutions. Passant des intrigues aux actes, le Directoire faisait envahir le val de Montier et l'Erguel, sujets du prince-évéque de Bâie, mais alliés de Bern6^(13 déc. 1797). L'entrée des troupes françaises dans cette contrée constituait un attentat direct à la nationalité suisse.

En ce moment encore cependant, si l'on en croit un des graves historiens de notre patrie, la Suisse eût pu être préservée de l'invasion : ( Si Berne, dit Hottinger de Zurich, avait été assez magnanime pour

< émanciper le pays de Vaud, et Zurich assez sage pour accorder à ( temps une amnistie et consentira une constitution Ubérale; si l'on

< avait écouté les vœux légitimes des bailliages communs et recherché

< leur affection ; en un mot, si les chefs du pays s'étaient inspirés d'une

< foi généreuse dans leurs peuples, au lieu de recourir aux artifices

< d'une diplomatie méticuleuse, ils auraient commandé le respect au

< héros du siècle et sauvé la Confédération dans son existence, consa- « crée par cinq siècla^j \ »

Le parti modéré qui comprenait la situation eût fait volontiers les concessions nécessaires pour éviter les malheurs d'une invasion étrangère. Ce parti était représenté à Zurich par Conrad Escher, si justement célèbre depuis lors, sous le nom d'Escher de la Linth. A Berne, il avait pour chef le trésorier Albert Frisching, magistrat recommandable par TiotelUgence, l'élévation des sentiments et une rare éloquence. Mais ce dernier avait pour adversaire un homme non moins éminent que lui par les talents et le caractère, et qui unissait a ces qualités un amour des anciennes mœurs, une force d'âme que les infirmités de l'âge, ni les revers ne pouvaient abattre. L'avoyer Frédéric de Steiger (c'est le nom de cet homme illustre) semblait destiné, par son héroïsme, à être le PhUopémen de la vieille Suisse, dont César de La Harpe aspirait à être le régénérateur*. Dès le début de la révolution, Steiger avait cherché en ^aiu a former contre elle une coalition puissante avec la Sardaigne et l'Angleterre. Il ne réussit pas davantage à se faire donner à Berne les p\e\ns pouvoirs qu'il demandait pour combattre avec succès les progrès

* Hottinger, Vorleaungen ûber den Unterga$igderSchu)eii.Eidgeno88en8chaft^ 130. ^ %\«ig«t, lié k Berne en 1720, avoyer depuis 1787.

BJ8T0ISE 8CIB8E, TOMB H. 19

de la révolution. Le comte d'Ârtois> frère cadet de Louis XVI et le prince de Condé étaient venus sans succès, en personne, eu 1790, à Berne pour engager ce canton et les Suisses à faire cause commune avec euK et les souverains contre la France.

Dictateur, Steiger eût peut-être sauvé l'aristocratie et l'indépendance nationale. Investi de la même autorité^ Frisching fût parvenu probablement à trouver un passage à la démocratie, sans secousse et sans intervention d'une puissance étrangère. Mais, aux prises l'un avec l'autre dans le Grand Conseil de Berne, le parti de la paii et celui de la guerre se paralysèrent mutuellement et ôtèrent tout ensemble et toute énergie aux conseils de la république.

Les gouvernements crurent conjurer l'orage qui menaçait la patrie en convoquant une Diète générale à Âarau. La haute assemblée siégea du 27 décembre 1797 au l'*^ février suivant. Mais, circonvenus par les mielleuses paroles des agents français et du perfide Mengaud entre autres, quelques cantons, Claris par exemple, ne comprenaient pas l'importance de cette convocation. Trompés par les assurances pacifiques de ce personnage, les députés des cantons eux-mêmes ne prirent aucune mesure efficace pour la défense du pays et se bornèrent à renouveler avec pompe l'antique serment de vivre et de mourir pour la liberté helvétique. Une députation, envoyée par la Diète auprès du Directoire français pour réclamer la neutralité, ne fut pas reçue.

» Croyez-moi, disait l'avoyer Steiger, en présence du manque « d'énergie de la Diète, il n'y a plus ni Dieu, ni providence pour les < lâches qui n'ont pas le courage de faire leur devoir. »

A la faveur de cette faiblesse, les idées révolutionnaires firent des progrès extraordinaires dans les cantons de Bàle, de SchafThouse, du Vallais, de Berne et de Fribourg, dans les pays sujets d'Argovie et de Thurgovie où les agents de Mengaud soulevaient le peuple et la milice contre les gouvernants. La ville de Liestal que Bonaparte, dans un voyage à travers là Suisse, avait appelée la ville patriote, plantait le premier arbre de liberté qui ait surgi sur le sol de la Suisse allemande, et pour fêter leur émancipation une bande d'insensés ne trouvait rien de mieux que de mettre le feu aux châteaux de Waldenbourg, de Farnsbourg et de Hombourg, après avoir pris la précaution d'avertir les baillis qui habitaient ces manoirs et aidé à mettre en sûreté les objets les plus précieux. Conformément aux engagements qu'il avait pris, Ochs, quoique toujours à Paris, faisait voter par le Grand Conseil de B&le V Égalité des droits (20 janvier 1798) et recevait le beau nom de Père de la Patrie, L'exemple de Bâle était suivi dans plusieurs cantons. Les gouverne-

ments aristocratiques abdiquaient à Soleure et à Lucerne. Celui de Zurich, au contraire, rejetait encore le 17 janvier une motion de Conrad Escher, tendant à ouvrir les portes de leurs prisons à Bodmer et aux autres détenus de Stsefa. Mais les événements qui s'accomplissaient dans le pays de Vaud allaient modifier aussi les dispositions des gouvernants zuricois, ainsi que changer la face d'autres cantons.

En prenant sous sa protection, par son décret du 18 décembre, les mécontents de Vaud et Fribourg, le Directoire français avait joint les actes aux paroles. Douze mille hommes aux ordres du général Ménard avaient pris position dans le pays de Gex et sur les bords du Léman. Cette excitation à l'insurrection fut comprise. Des pétitions se signaient dans les villes vaudoises pour demander à leurs Excellences la convocation d'une assemblée des députés du pays. Les jeunes gens de Vevey s'emparaient, par surprise, le 5 janvier, du château de Chillon, cette Imtilk de la Suisse. Berne, cependant, avait bien des raisons de se croire assez fort pour dominer la situation et irettre le pays de Vaud à Tabri d'un coup de main des Français. Les milices vaudoises uj^'^.* été convoquées pour prêter serment, vingt-quatre bataillons sur trente se présentèrent et jurèrent fidélité au souverain. Mais au lieu de choisir un général capable d'organiser la résistance et de tirer parti des bonnes dispositions du peuple vaudois, Berne, influencé par le parti de la paix, avait fait choix du bailli de Moudon, l'ancien correspondant de Robespierre, homme dt esprit qui m voulait pas faire la guerre, selon l'expression de Napoléon à Sainte-Hélène. Le colonel de Weiss (c'était le nom de ce triste chef) s'imaginait pouvoir conjurer le danger à coups de proclamations et ne sut rien faire des vingt mille hommes qu'il avait sous ses ordres. Pendant ce temps-là, le Comité de réunion qui s'était formé à Lausanne, remplaçait les couleurs bernoises par la cocarde verle de la révolution et proclamait, dans la nuit du 23 au 24 janvier, la République lémanique, sur le plan envoyé de Paris par La Harpe et Alexandre Perdonnet de Vevey. Dans une proclamation datée de Paris, les habitants de l'Oberland étaient menacés par La Harpe de l'incendie de leurs demeures, s'ils osaient servir les fureurs des scélérats de Berne. Le général Debons de Lausanne était appelé au commandement des volontaires enrôlés sous les drapeaux de l'insurrection. A la prière du Comité de Lausanne, le général Ménard envoyait un de ses aides de camp, escorté de deux hussards français et de deux dragons vaudois, sommer Weiss, alors à Yverdon, de retirer ses troupes. Arrivés près de Thierrens, à dix heures du soir, le parlementaire et ses cavaliers tombent

S92 LNTASI05 De LA SUISSE.

sur ane patrouille vaudoise et Tealent forcer le passage. La patrouille fait feu a blesse morteUemeot Ton des hussards français. Alors Ménard, feignant de voir dans cet accident impré?u ttn attentai odieux contre la grande nation, pénètre dans le pays de Vaud avec ses troupes^ le 28 janvier. Il entrait le Irademain à Lausanne on il recevait les félicitations de l'Assemblée provisoire, présidée par le citoyen Maurice (ïlayre» ancien secrétaire du dernier roi de Pologne, Stanislas Poniatow^ky. A la nouvelle que les troupes bernoises se repliaient vers Berne, le mouvement révolutionnaire gagnait une partie du pays d'En-Haut et du territoire fribourgeois. Cent trente-six villages du pays de Vaud et du canton de Fribourg prenaient séance dans l'Assemblée provisoire de Lausanne. Des barques allaient de la rive vaudoise chercher les soldats français à Évian et à Thonon. Quatre mille Vaudois s'enrôlaient sou.< les drapeaux de Ménard. Berne, cependant, n'avait pas perdu tous ses partisans dans ces contrées. Trois cents d'entre eux, la cocarde bernoise au chapeau, partaient de Sainte-Croix. Château d'Oex renouvelait son serment de fidélité à leurs Excellences, et un pasteur qui devait se faire un nom dans la littérature de la Suisse romande, PhiUppe Bridel, abandonnait la moitié de son traitement pour la défense nationale contre les Français. Un vaiHant officier veveysan, Ferdinand de Rovéréa, rallié un moment au nouvel ordre de choses, tirait l'épée pour la cause de Berne, à laquelle il témoigna son dévouement par la formation d'une légion composée de six cents Vaudois et qui prit ou reçut le nom de Légion fidèle.

Altérés par l'entrée des Français et par la défection de la Gruyère, d*Estavayer. Surpierre, Romont, etc., les Deux-Cents de Fribourg avaient voté dans la nuit du 27 au 28 janvier la révision de la constitution sur la base de la souveraineté populaire. L'auteur de la motion, Jean de Montenach, signalait son entrée récente aux affaires publiques pai* ce coup d'État qui ne devait pas être le seul dans sa longue caiTière parlementaire. Il fut appuyé par le vieux conseiller de Fégely de Pré, le plus considéré des magistrats par ses lumières et son amour du bien public. Un membre des Deux-Cents fut chargé de porter la nouvelle de ce changement au général Ménard qu'on espérait amadouer par cette évolution; c'était ce Louis d'Affry avec lequel Bonaparte s'était entretenu quelques mois auparavant au château de Morat Mais il avait été devancé par deux députés d'un comité révolutionnaire qui s'était formé à Fribourg, François Duc et Pierre-Félix Vonderweid. Ces deux partisans de l'invasion étaient tout occupés à procurer aux Français l'entrée de leur ville natale et ne rêvaient que la destruction com-

plète du régime oligarchique dont le second faisait cependant partie à titre de patricien*.

Une évolution du même genre s'accomplissait à Zurich, où le gouvernement ouvrait enfin à Bodmer de Stsefa et aux autres détenus les fiertés de leurs prisons et se voyait contraint de proclamer l'égalité complète (29 janvier et 5 février).

Berne, lui-même, était atteint par la tourmente démocratique.

Comprenant enfin le danger que couraient la République et la Confédération tout entière, l'aristocratie avait senti la nécessité de s'appuyer sur le peuple et venait d'ouvrir à ses délégués l'accès au Grand Conseil et à tous les emplois de l'État. Cinquante-deux députés des villes et des cam- I)agDes avaient été adjoints au sénat patricien des Deux-Cents (26 janvier). Ces concessions tardives, combattues en vain par Tavoyer Steiger, ne contentèrent aucun des partis. La discorde, soigneusement entretenue par les émissaires de la France, qui se faufilaient partout, allait livrer, sans combat, Berne et la Suisse à leurs ennemis, lorsque la voix insolente du général français Brune, qui avait remplacé Ménard, le 4 février, vint réveiller l'esprit national, assoupi par les dissensions et une sujétion de deux siècles. Brune exigeait l'abdication pure et simple du gouvernement de Berne et la nomination d'une commission provisoire dont seraient exclus tous les anciens gouvernants. La haine <le Tétranger vivait au fond de l'âme de ce peuple bernois, à la fois si flegmatique et si fier. Un enthousiasme extraordinaire s'empare de toutes les classes. Bientôt Berne voit se ranger sous ses drapeaux vingtcinq mille hommes, dont un grand nombre de volontaires. On avait ])ensé un moment au général Hotz, officier zuricois au service de l'Autriche, pour commander cette armée. Mais Hotz, tardant à répondre à l'appel, le général d'Erlach fut désigné, malgré lui, pour le remplacer.

Charles-Louis d'Erlach, de Hindelbank, âgé alors de cinquante-deux ans, était un officier d'une taille imposante, d'une grande bravoure et ilun patriotisme qui le rendait digne de porter le nom des héros du DonnerbûhletdeLaupen. On a prétendu que d'Erlach n'était pas réellement capable de commander une armée entière, et que son accent français le rendait peu propre à conduire des milices? On a aussi parlé d'une infirmité qui paralysait ses mouvements. Mais le fait est que ce général improvisé a fait tout ce qu'on pouvait attendre d'un chef dans les circonstances extrêmement difficiles où le plaçaient les oscillations du gou-

^ Stûrler, Actenstûcke zur Geschichte der franzôsischen Invasion in die Schweiz tm Jahre 1798. Archiv fur schweiz, Geschichte, XY, 258, 867 et B72.

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veroement et les bruits de trahison qui en étaient la suile. D'Erlach partagea son armée en trois divisions, de six à sept mille hommes chacune, et qui occupaient toute la ligne de Morat à Soleure. Il fixa son quartier général à Aarberg, au centre des trois divisions. Toutes les forces de Brune, en ce moment, ne se composaient que de seize mille hommes. <^ Si Tannée bernoise eût attaqué sur-le-champ les Français, « il est probable qu'elle les eût accablés, dit le général Jomini, dans c son histoire miUtaire des guerres de la révolution. Une première vie- < toire eût rallié au gouvernement tous les esprits flottants, et entraîné c la majorité des cantons \ »

Mais, au Ueu d'agir, le parti de la paix, dominant dans les conseils bernois, se mit à négocier et donna ainsi à Brune le temps de faire arriver le général Schauenbourg des bords du Rhin, avec une seconde armée de 16,000 hommes. Impatient de ces lenteurs qui démoralisaient l'armée, le général d'Erlachse présente, le 26 février, au Grand Conseil de Berne avec soixante-douze officiers, tous comme lui, membres de cette assemblée, et expose la triste situation où les tergiversations du gouvernement plaçaient la patrie; il termine en demandant ou sa démission et le licenciement des troupas, ou les pleins pouvoirs néi*^ssaires pour battre l'ennemi.

Les nobles paroles du général, l'accent de vérité et le patriotisme qu'elles respirent, passent dans Tàme de tous ceux qui l'écoutenl. Patiiciens et députés de la campagne, d'une voix unanime, votent les pleins pouvoirs. < Ce moment, dit le colonel Rovéréa, témoin et acteur de cette scène, fut digne du nom suisse et du sénat romain ^

Mais à peine d'Erlach et ses compagnons ont-ils quitté l'hôtel de ville pour rentrer dans leurs canton nemenU^, qu'un message trompeur de Brune fait changer d'avis au Grand Conseil ; on décide de renouer les négociations et d'accorder un nouvel armistice, qui devait expirer le 1^^ mars à dix heures du soir. Mais avant l'expiration de ce terme, le général Schauenbourg étant arrivé des bords du Rhin à Bienne avec ses seize mille hommes, surprend les avant-postes soleurois, repousse un corps bernois commandé par le vieux général de Buren à Lengnau, et se fait ouvrir le même jour les portes de Soleure par les parents qu'il avait dans cette ville, au moment même où plusieurs milliers de Bernois se rangeaient en bataille devant ses murs pour la défendre (2 mars).

^ Jomini, Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, X, 311. ' RoTéréa (Ferdinand de), Mémoires (édités par M. de Ta?e]), II, 4.

Le même jour, Fribourg capitulait entre les mains du général Pijon , travaillé, comme Berne, par les partis de la guerre et de la paix. Huit cents paysans de la partie allemande restés fidèles au gouvernement, formaient avec mille Bernois et quatre c^nts Gouggisberger la garnison de Fribourg. La capitulation rendit ces soldats furieui ; ils enfoncèrent les portes de l'arsenal, s'emparèrent de quinze canons et tirèrent plusieurs coups de feu sur leurs officiers, dont aucun cependant ne fut tué ni grièvement blessé.

Maître de Fribourg, Brune brûlait l'ossuaire de Morat, regardé par Bonaparte comme un trophée injurieux à la grande nation, dirigeait son armée sur Berne et attaquait sur trois points à la fois, Guminen. Laupen etNeueneck sur la Singine. Une division de sept mille hommes, aux ordres du colonel Graffenried, défendait cette ligne située à trois lieues au midi de la capitale. Oignes de leurs ancêtres, les miliciens bernois luttent avec un courage héroïque contre une armée aguerrie et supérieure en nombre de moitié. Le premier jour, 4 mars, le général de brigade Pijon qui commandait les Français à Neueneck, pendant que le général Rampon dirigeait l'attaque de Guminen, parvient à refouler les Bernois et leur prend neuf canons. Mais le lendemain à neuf heures du matin, renforcés de quelques troupes fraîches, les Bernois reprennent l'offensive. Des femmes armées de faux, des vieillards, des enfants s'étaient joints à la troupe. On se battit corps à corps, à la baïonnette, à coups de crosse et de hallebarde. Vaincus par les miliciens et le landstourm bernois, les vainqueurs d'Italie durent repasser la Singine, laissant dix-huit canons et deux mille hommes sur le champ de bataille. Quatre cents blessés furent ramenés à Fribourg dans des chars. Exaltée par la victoire, la division Graffenried se disposait à poursuivre ses avantages du côté de Fribourg, lorsqu'arrive au camp la fatale nouvelle de la défaite du Grauholz et de la capitulation de Berne \

Le général d'ËrIach, qui commandait au Grauholz, avait été attaqué le même jour, à 5 heures du matin, par Schauenbourg et ses seize mille guerriers de l'armée du Rhin. Bien qu'il n'eût à leur opposer que six mille (aucuns disent même trois mille cinq cents hommes), qu'il n'eût ni cavalerie, ni artillerie volante, et que ses soldats démoralisés par les bruits de trahison fussent plus disposés à tuer leurs officiers qu'a leur obéir, le valeureux général soutint pendant deux heures et demie le terrible choc de l'armée française. Forcé ensuite à la retraite, quatre fois et en quatre

^ Bataille gagnée, patrie perdue, Schlacht gewonnen, Vaterîand verhren, lit-on rar le monument érigé sur le champ de bataille de Neueneck.

endroits différents, il avait recommencé le combat, encouragé par la présence du vieil avoyer Steiger.

N'ayant pu sauver la république, ce magnanime vieillard voulait au moins périr avec elle et contemplait la bataille, assis sur un vieux chêne au bord d'une forêt*. Des femmes, des enfants et des vieillards combattaient aussi, comme à la Singine, dans les rangs de Tarmée bernoise. Au combat de Fraubrunnen, cent quatre-vingts femmes tombèrent, la faux à la main. L'une d'elles, une héroïne, avait à ses côtés ses deux filles et trois petites-filles. Beaucoup de canonniers se firent hacher sur leurs pièces.

<* C'est une chose étonnante, » écrivait Schauenbonrg au Directoire. « que des gens qui n'ont pas fait la guerre depuis deux cents ans, aient « pu livrer ainsi cinq combats consécutifs. A peine étaient-ils repoussés

< d'un poste qu'ils se ralliaient aussitôt sur un autre. « Ces braves gens, » lit-on dans le Moniteur, journal officiel du Directoire français, < ces c braves gens dispersés et sans autres armes que des faux et des bâtons, « venaient se placer à la bouche des canons et se faisaient écraser par

< la mitraille. LOrs même que, par humanité, les soldats français vou- « laient les épargner et leur criaient de^ rendre, ils se jetaient sur les

< canons pour empêcher qu'on les avançât sur leur patrie. > D'Erlach et Steiger quittèrent des derniers le champ de bataille,

entraînés par la déroute générale et faillirent tomber plusieurs fois entre les mains de l'ennemL Ils n'avaient perdu ni l'un ni l'autre le désir et l'espoir de résistei^ à l'ennemi, et s'étaient dirigés vers TOberland, comptant organiser dans ce pays alpestre et adossé aux petits cantons un nouveau foyer de résistance. Mais les tergiversations du gouvernement de Berne et la capitulation honteuse qui avait suivi, avaient porté au comble l'irritation du peuple et des troupes. Lés bruits de trahison, habilement exploités par les émissaires et les partisans de la France, avaient déjà occasionné d'afireux désordres dans le camp de la Singine, où quatre officiers supérieurs, Ryhiner, Stettler, Crousaz, Goumoëns, avaient été horriblement, massacrés par leurs propres soldats \

' Rovéréa, Mémoires, L'auteur d'un nouveau et remarquable ouvrage intitulé : Varlesungm ûber die HelteUk (Berne, 1878), M. Hilty, de Goire, professeur à runiversité de Berne, émet (p. 182) sur Tauthenticité de ce fait un doute qui n'est fondé que sur la convenance. Selon M. Hilty, la place de Steiger était non à Parmée, mais à l'hôtel de ville. Mais quand le désordre est au Rathhaus et le salut à l'armée, pourquoi Steiger serait*il resté avec ceux qui avaient négocié au lieu d'agir? Rovéréa a été appelé à tort un officier servile par Otto Henné. C'était au contraire un esprit élevé et il mérite le nom de loyal que lui donne Hilty (169).

* Les colonels Ryhiner et Stettler périrent le 4, les colonels de Crousaz et de

D'Erlach aussi, le noble d'Erlach, devait périr victime des égarements populaires ; il fut assassiné, le 5 mars au soir, par des soldats et des femmes, à trois lieues de Berne, dans le village de Wichtrach. < Il est c prouvé, » dilun écrivain contemporain, « qu'avant et pendant la bataille « de vils agents avaient répandu dans l'armée bernoise des copies de « prétendues lettres d'Erlach à Brune pour lui enlever la confiance du c soldat et le faire regarder comme un traftre \ »

Escorté et soutenu sur les bras des deux sous-officiers Dûbi et Dinkel, dont les noms méritent d'être associés au sien, le vénérable Steiger faillit subir le même sort à Mûnsingen, et n'arriva dans TUnderwald qu'après avoir couru les plus grands dangers.

La mort d'Erlacb et les dispositions hostiles du peuple de l'Oberland ne laissaient plus aucun espoir de résistance et de salut. Steiger dit adieu à sa patrie et se retira à Constance, l'ancienne alliée des Suisses. Le jour même où Berne tombait avec la vieille Suisse, un corps composé de troupes bernoises et la Légim fidèle, aux ordres de Rovéréa, avaient repoussé à Saint-Nicolas, près de Nidau, quatre bataillons du général Freyssinet. Ce même corps avait déjà soutenu deux jours auparavant l'attaque de troupes françaises aux portes d'Aarberg. A la nouvelle de la prise de Berne, la Légion fidèle se réfugia sur le territoire neuchàtelois et se dispersa. Tous les corps de troupes en firent autant, au milieu des larmes et des imprécations des soldats qui continuaient à croire à la trahison et à menacer leurs officiers, même les plus braves, comme ce vieux conseiller Effinger qui se fit tuer à la tête d'une compagnie de grenadiers et ce Herport, membre des Deux-Cent<(, qui se donna la mort pour ne pas survivre au désastre de la patrie ^ Patriciens et paysans luttaient d'héroïsme '.

Le 5 mars, à une heure, l'armée française fil son entrée dans les mes désertes de Berne, avec un ordre et un silence qui étaient comme un dernier hommage rendu à la grandeur de Berne et à l'héroïsme de ses défenseurs. Le même jour, un arbre de liberté fut planté par ordre

Goomoëos dans la matinée du 5 mars. Stfirler, Correspondance de Brune, 344. Une nièce de Pavoyer Steiger, Madame de Jenner d'Aubonne, se précipita au milieu des forcenés, mais il était trop tard, elle ne trouva que des cadavres qu'elle ramena en ville.

^ De Seigneux, Précis historiques^ I, 160.

' Schuler, Thaten und Sitien der Eidgenossen, Y, 279.

* Hilty est-il juste quand il prétend quMl n'y a pas de héros dans les couches supérieures de la société et que Faristocratie bernoise, indigne de son peuple , a fini comme celle de Venise ? La Harpe lui-même était plus juste pour les patriciens bernois et pour Steiger en particulier.

da général Brune^ aux sons de la musique militaire. Le trésorier Frisching, l'ancien chef du parti modéré, devenu président du gouvernement provisoire, présidait à cette cérémonie. < Voilà, » dit-il pour toute harangue au général français, c voilà votre arbre de liberté; puisse-t-il porter d'heureux fruits ! »

Les Bernois, presque seuls, avaient combattu avec héroïsme pour l'indépendance nationale. La plupart des autres cantons, séduits par les belles paroles des Français, qui apportaient aux peuples, disaientils, la liberté, VégaliU et la fraternité, ne prirent aucune part à la lutte. Zurich, Saint-Gall, Glaris et les Waldstsetten parurent vouloir faire exception et envoyèrent des troupes à leurs confédérés ; Zurich et Saint- Gall quinze cents hommes ; Uri, Schwyz, Glaris, douze cents.

Ces auxiliaires ayant pour chef Aloys Reding, de Schwyz, avaient reçu pour instruction de ne pas sacrifier inutilement le sang des soldats. Aussi témoins du désordre qui régnait dans les conseils et les troupes de Berne, dont une partie refusait de combattre, la plupart reprirent, sans avoir combattu, le chemin de leurs foyers. Il faut en excepter quelques cents Zuricois et Saint-Gallois qui partagèrent avec la Légion fidèle l'honneur du combat de Saint-Nicolas et d'une autre affaire aux portes d'Aarberg. On a prétendu que si les troupes des petits cantons qui campaient à Worb, non loin du champ de bataille du Grauholz, fussent venues, au moment critique, au secours des soldats d'Erlach, leur intervention eût pu changer le sort de la journée.

Les Waldsta^tten et d'autres cantons se berçaient encore de l'espoir trompeur que leur pauvreté, leurs montagnes et la forme démocratique de leurs institutions les sauveraient de la destruction qui menaçait leurs voisins et confédérés. Ils devaient payer cher leur égoisme et l'abandon de la maxime qui avait fait la force et l'honneur de leurs ancêtres à Morgarten, Laupen, Morat : un pour tous, tous pour un.

UN NOEUD SACRÉ, a dit un grand poète national, untt les états

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