LIVRE II. CHAP. VU, 2'" P
curent pour lui une affeciion cordiale ; tous les habitans des montagnes devinrent ses amis* Plus ils apprirent à le connaître familièrement, plus ils l'honorèrent: la vertu ne perd jamais par la familiarité; ils lui confièrent enfin le suprême commandement de leurs troupes. Ils construisirent des remparts dans leurs défilés, et renouvelèrent leur pacte d'amitié avec Saint-Gall ; après quoi ils se livrèrent au soin de leurs troupeaux. Le duc Frédéric faisait des préparatifs de guerre.
Au mois de juin^^^ il franchit TÂrlenberg, passant prés de la cabane récemment construite, asile du voyageur dans les hautes régions de la neige et de la tempête *^^é Arbon était le rendez-vous ; le comte Jean de Lupfen, i)ailli, le comte Guillaume de Moufort, seigneur de firégenz et possesseur de l'hypothèque de Kibourg, Hartmann , comte de Thierstein , le margrave de Baden-Hochberg, Marquard, évêque de Constance , Cuno , abbé de Saint-Gall, les vassaux, tous les chevaliers^ les avoyers des villes à la tête des troupes d'élite, se réunirent dans ce lieu. Frédéric résolut d'entrer le jour de la F«te-Dieu , de bon matia, dans le pays voisin de Saint-Gall; il fit monter la plus grande partie de ses forces le long du lac et par le Rheinthal; les seigneurs
^' Le 17 jnin 1405 , arriva ce qui est raco«lé dans ce paragraphe.
^^* Les cadavres défigurés de voyageurs ^aiés et gelés , qae dévoraient des oiseaux de proie, engagèrent le bon Henri, enfant-trouvé de Kempten et qui gardait les troupeaux , à consacrer toutes ses épargnes , quinze florins , Il fonder cette cabane; L^pold qui péril à Sempach l'encouragea à instituer une confrérie , dont liéopold même et d'antres^riiices firent toQt de suite partie. Cette çntr^prise, commencée en 1579, ffit réalisée en 13S6 ; l'histoire en a été recueillie avec beaucoup de^oins et de recherches d'après les chartes par rarchiviste FranpoU Ga8$ler, et publiée dans ses Tableaux de mœurs diaprés des documens, {Schilderungen au$ Urschrif- ^en), Inspruck, 1780.
pensaient se rendre maîtres de la ville et de la campagne avant qu'elles ne se secourussent TuneFautre, ou bien battre ceux qui se seraient affaiblis en aidant leurs amis, ou attaquer les Appenzellois paf derrière s'ils gardaient les hauteurs du Speicher, ou encore s'emparer de leur chef-lieu. Les Appenzellois apprirent ces projets ; le cœur du peuple deô campagnes était pour eux. Le matin du jour de la Fête-Dieu parut y obscurci par des nuages; bientôt la pluie tomba en abondance. Les Autrichiens quittèrent Altstetten , et se dirigèrent vers les hauteurs. Arrivés aux frontières du pays, ils n'y trouvèrent pas de résistance, envoyèrent deux cents archers en avant , rompirent le rempart non sans peine , uniquement afin de se frayer un passage ; ils gravirent ainsi le Stoss*** avec une extrême fatigue , parce que le gazon court et uni , rendu glissant par la pluie , ne permettait pas de marcher d'un pas ferme ; le sol semblait s'être ligué avec ses habitans. Ils se trouvaient déjà trop avancés pour rétrograder impunément, lorsque parurent sur la hauteur quatre cents Appenzellois avec quelques «^mmes de Schwyz et de Glarîs, qui tous firent rouler contre eux une grande quantité de pierres et de bois ronds. Néanmoins ceux qui ne furent pas estropiés montèrent, chacun comme il put, en désordre, la pente rapide du Stoss; bientôt ils aperçurent le reste des troupes ennemies; les tireurs armèrent en vain leurs arbalètes, elles étaient entièrement mouillées^ Afln^ d'une hallebarde, Uly * Rotach, du village d' Appenzell, appuyé contre une étable , se battit seul contre douze
**• 5^055, nom de la limite d'nn pays, surtout en forme de monceau , ce que signifie ce mot.
^ Nom familier d'Ulrich , en allemand suisse. C. M.
XIVRE II. CHAP. vii, 2* P. 109
hommes; il en tua cinq; d'autres pénétrèrent dans Vétable et y mirent le feu ; contre les flammes que peut la bravoure? il mourut de façon que personne ne pût se vanter de l'avoir forcé à se rendre. Lorsque les Autrichiens furent arrivés au centre de k sommité, le comte Rodolphe donna le signal ; lui-même était nupiedscoinme les Âppenzellois , afin de marcher avec plus de sécurité sur le gazon; alors tous se jetèrent sur l'ennemi avec leurs épées et leurs lances, en poussant de grands cris* Dans le même moment , sur une émi^ nence voisine, une troupe qui paraissait avoir l'intention de prendre l'ennemi en flanc frappa les regards par la blancheur de ses véteraens ; les femmes de ceux qui combattaient pour la patrie^ dignes de leurs mères, honneur de l'antique Germanie ^^^, s'étaient postées en cet endroit ; des sarraux blancs passés par-dessus leurs robes trompèrent les yeux. A la place où était le comte Rodolphe , on se battit avec des chances fort inégales : les ennemis, sur oe terrain glissant, tombaient en grand nombre les uns par-dessus les autres^ et les arbalètes ne p pouvai^ort servir; ceux, au contraire, qui fondaient sur eux de la hauteur, accoutumés au sol et pieds nus, usaient avec avantage de toute leuri'orce corporelle. Là tomba l'avoyer Laurent de Sal avec quatre-vingt-quinze citoyens de sa ville de Winterthur ; là le seigneur Si^smond de Schlandersberg, venu des rives lointaines de TAdige, perdit sa bannière *^^ avec la vie; quatre-vingts bourgeois de Feldkirch périrent en combattant sans succès pour sauver leur bannière, c^r lorsque les ennemi»
^^^ TaciV. Germ. 7 ; « In proumo pîgnora. » Les femmes dans ees mon-' tagnes (jnt le caraclëre assez mâle poar qu'on puisse admettre ce fail rapporté par les chroniques.
**^ JVftitr, 11 était gouverneur de Feldkirch. Sehodêlêr; Galer,
se retirèrent , ils furent arrêtés par le rempart où ils avaient pratiqué une ouverture trop étroite. Ainsi succomba le * landammann Hartmann du bourg impérial de Rankwyi dans Mûsinen y de même le noble sire Walthèr dé Gachnang et le chevalier Jean de Séeheim, bailli de Frauenfeld ; là le chevalier George d'Ems expia les paroles insultantes qu'il avait adressées à ce peuple deux ans auparavant***. Qui eût pu les compter alors que leurs bataillons étaient pressés entre les Appenzellois et le retranchement^ et que Teau de la pluie teinte de sang porta dans la vallée la nouvelle de la bataille ? Enfin l'ennemi^ poussé par le désespoir, ayant renversé la fortification, s'enfuit, après six heures de combat***, en pleine course dans le Rheinthal. Les Appenzellois , délivrés de sa présence , se rassemblèrent au Stoss ; ils s'écrièrent tous : « Dieu a combattu pour nous avec sa pluie, » se prosternèrent et rendirent au ciel des actions de grâces pour la victoire.
Le duc Frédéric*, à la tête d'une brillante cavalerie, mais sans machines et sans provisions, dévastant la campagne, était venu jusque sous les murs de Saint- • Gall, qu'il trouva trop forts et trop bien défendus par
*'* Avec lui Gastwyn et Crtiîllanme de la même famille. Guier.
**^ On ne sait tl*ane manière certaine ni le nombre des combattans ni celai des morts. Dans Tachudi, iSdO ennemis combattent contre 400 Appen^llois; 450 des premiers, 90 des seconds restent sur le carreau; Guler coropteprès de hXO tués iJVaUer mentionne, outre les 400, « plusieurs cohortes plus considérables; » il* dit que Tennemi était « quatre fois plus nombreux , » que 4^0 restèrent sur le champ de bataille, que 476 autres périrent en fuyant (ainsi pas 1500 en toiit, comme d'autres prétendent), et qu'on ramassa 150 cuirasses. Cette dernière circonstance est aussi rapportée par Efferlin, as L'armée ennemie était de S, 000 hoaimes , dont 900 périrent sons les coups des 400 Appeniellois. Zeilwéger, I, 860, 361. C^M.
LITRE II. CfiAP. VU, 2* P. 111
des braves vigilans, pour concevoir la moindre espéraBce. Comme il reprenait avec ses troupes la route d'Arbon , quatre cents Saint-Gallois le suivirent en hâte par des sentiers entre les collines qui dominent la ville ; leur marche ne fnt ni aperçue ni soupçonnée ; ils arrivèrent sur lé Hàuptlisberg au moment où les troupes autridii^ines, pleines d'une sécurité à laquelle on ne doit jamais se livrer en pays ennemi^ passaient en dés* ordre au pied de la colline. Les Saint-Gallois divisés en petits détachemens fondaient tantôt d'un coté tantôt de Tautre sur les colonnes ennemies qui s'écartaient du corps d'armée; ils tuèrent le comte Herrmann de Thierstein y homme influent dans le conseil du duc ^ et le sire Jean de Klingenberg^ chevalier^ fils de celui qui périt à Naefels; dans un chemin creux ils vainquirent la bannière de la ville de SchaflPhouse , et tuérei^ Im Thum^ de Radegk et plusieurs vaillans bourgeois.
Aussitôt que Frédéric découvrit une plaine avantageuse^ il rangea son armée en bataille , créa des chevaliers^ et oflritle combat. On attendit long-temps et inutilement pour voir si cette poignée d'hommes aurait la témérité de quitter sa bonne position. Impatientés^ les nouveaux chevaliers arrachèrent leurs insignes; le jour baissait^ la marche fut continuée. Xe duc Frédéric n'ayant pas réussi à les chasser ^ les quatre cents suivirent sur les hauteurs et profitèrent de tous les avantages que le sol et le désordre de l'ennemi leur offraient. Dans ce combat sans gloire tomba le sire Jean de Hallwyl , tmnba dans $^ Uanche vieillesse Herrmann de Landénberg , du nom de Tschudi , et en outre plus d'un chevalier. Parvenus au chêne, près de l'hôpital d'Arbon, les Saint-Gallois rebroussèrent ^ifin"^'^, la bannière d#
4A* Têchttdi, BuiUngêr, Baiimeyer,
SchafTbouse à la main ^^'^. Frédéric entra dans Arb(m> bientôt suivi de la triste nouvelle de la défaite au Stoss^*
Ces guerres ne peuvent pas se comparer à la tactique moderne. Mais tandis que quelques personnes font peu de cas de la science militaire de César , parce qu'il ne connut pas l'usage de la poudre et de l'artillerie, le grand Coudé porta de lui ce jugement digne de sa haute intelligence : « Si César revenait au monde, il battrait tous les » généraux de Louis XIV.» Il est de même probable que si nos aïeux avaient à faire nos guerres d'aujourd'hui, ils prouveraient qu'en* dépit de tous les changemeas dans les armes, Théroïsme et le coup-d'œîl militaire sont éternellement invincibles. Us apprendraient a^ec une application soutenue l'art des guerres savantes; ainsi que doivent faire tous les peuples qui ne veulent pas perdre honteusement leur liberté avec leur anr cienne gloire , ils n'étudieraient aucun art , aucune science politique avec autant d'ardeur que la manière de défendre, contre les armes nouvelles, un pays si avantageusement 'situé.
Le duc Frédéric se dépita contre cette guerre, mais son cœur se révoltait à l'idée de rentrer dans Inspruck sans l'apparence du plus léger avantage. Il adopta donc le stratagème suivant : (( La résolution de retourner » dans le Tyrol sera annoncée dans la ville d'Arbon
*" Ualtmeyer pousse la politesse jusqu*à îaire ceUe circonstance, comme si SchafFhouse devait se croire privilégié contre les chances de la guerre. Pour nous, lors même que cette bannière n'eût pas été rendue, Doas n'imiterions pas le gentilhomme de Mtknchow, qpi, deux cents ans après la bataille livrée près du lac de Lentzen^ pénétra subitement à cheval dans les murs de Coslîn , enleva la bannière prise dans cette afiairè sur les troupes de Golberg, courut la mettre auT[ pieds des habitans de lytte ville, et fut bafoné pour toute récompense. Notice sur ta famiik t/« Schiieffen, p. 287, édit. de 1784.