XII. I
•— Bataille de Dreux» — Les enroyés des Cantons au concile de Trente.-— Nouvelles instances d'Emmanuel Philibert. — Paix de Lausanne, 30 octobre 1564. — Accommodement avec le Valais , Fribourg et Genève. — Alliance de Berne avec le duc (1570). IV. Accord des puissances du midi. -^ Leurs progrès en Suisse. — Alliance des cinq Gantons avec le Valais; avec le Saint- Siège (1565). —-Enbrts de la France.-— Ils échouent à Zurich et à Berne. — Traité de 1565.— Lutte dans les Grisons. — Strafgericht de Zouz.— Loi contre la brigue 1570. — La Réforme va s'afTaiblissant. — Peste. — Mort de Calvin, Farel, Vii'et. — Anabaptisme. — Rationalisme. — Progrès des Jésuites. — Douleurs de Bullinger vieillissant — • Essai de rallier les Réformés. — Confession helvétique, 1566.
I. L'année qui vit Philippe II succéder à Charles- Quint^ Calvin demeurer vainqueur de ses adversai-« res dans Genève, et la réaction catholique s'annoncer au midi par l'expulsion des Locarnois , fut une année mémorable. Elle commençait une époque nouvelle. Dans les deux camps on voyait une jeune génération s'avancer. Dans celui des protestans , les hommes généreux qui s'étaient les premiers montrés sur la scène disparaissaient les uns après les autres ; leurs fils leur succédaient , sans avoir leur cœur. La Réforme devait porter la peine de n'avoir pas laissé la science et les arts ^ s'asseoir librement à ses côtés. Ses écoles n'avaient pas développé les facultés humaines dans cette harmonie qui donne le bonheur et ouvre les chemins à la gloire. L'intelligence y était considérée comme un vaae à remplir^ bien plus que comme un germe qu'il
* Les plus beaux monuniens de Rome sTétaient élevés giice au pradoit des indulgences. La religion, devenue sensuelle , était tombée dan» le domaine de l'art. La réaction fut naturelle.
Aillait Seconder. Les lettres n'étaient pas cultivées pour elles-mêmes. On ne songeait qu'à apporter à l'Église la dépouille de leurs trésors ^ à décorer le prêche 9 ou à faire preuve d'érudition dans les débats* La bouche même des enfans était forcée d'articuler des confessions que leur intelligeoee ne pouvait comprendre. La place refusée à la liberté , là, dispute l'avait prise. Aussi le protestantisme était-il plein de querelles. Mélanchton sortit de la vie tout meurtri des coups que la jeune génération lui avoit portés^. Le grand nom de Calvin avait répandu les doctrines saeramentatres en Allemagne; l'électeur Palatin , Fré« déric III I les ayant embrassées^ leur avait consacré son université de Heiddberg ^. Vive colère en Saxe et dans toute la Germanie^. Les Luthériens ne souffraient pas che2 eux la profession des doctrines suisses; te duc Christoj^e de Wurtemberg , malgré l'amitié qui l'unissait aux cantons, les avait bannies de ses États * ;
* « G Philippe Mélanchton! qni es à cette heure dans le sein de Christ, et nous attends dans cette paix; cent fois'fatîgné de tant de travaux • tu m'es dît , posant ta tète sur ma poitrine i Dieu me donne. Dieu me domie de mourir sur ce cœur. Et moi » mille fois j'ai souhaité que nous Técnssions ensemble. Tu en eusses eu plus de courage à aller au combat ; et ceux qui ont triomphé de ta grande bonté, qu'ils appelaient faiblesse , eussent été retenus dans des bornes qu'ils n'eussent osé franchir. • CaivinM, contra Hukiuium*
* En 1669. Dès lors Heiddberg fut l'université fréquentée par les Suisses. Son catéchisme, l'ouvrage d'Olévianus et d'Ursinusf 4663), fut adopté par la Hollande , Berne et Neuchàlel. Les autres églises réformées conservèrent celui de Calvin ; Zurich le sien. ^- Tantôt Berne et Zu* riéfa penBettalent , tantôt elles interdisaient & leurs ressortissans la fré* quentation des universités luthériennes.
' Les noms des Flaccius, des Heshusius, des Westphal rappellent toiit ce que rintolénnoe a d'empcflement Pour ces bomra» ZrariogU , JSullinger , Calvin étaient « des anabaptistes et des disciples de Servet* •
« En 1558. SpiUàcr's Qescll. von Woriembeif • ^ Epbéméjrîdes du
Frédéric qpngédia comme lui les théologiens et les pasteurs qui ne partageaient pas ses convictions. T^a dispute envahissait tout.
Dans le camp romain, une génération élevée dans les belles-lettres , par des littérateurs profanes , faisait place aux élèves sortis les premiers des collèges des jésuites. La régie que ces pères leur avaient enseignée était celle de l'obéissance. Us la prêchaient d'exemple. Point de volonté propre. Us se considéraient dans la main du pape comme le bâton dans celle du voyageur. Leurs méthodes étaient rapides, intuitives. Elles contrastaient avec la polémique raisonneuse des. protestans. Par la confession, dont ils avaient fait un art, ils dominaient les consciences. Déjà lltalie, l'Espagne, leur appartenaient; ils s'avançaient en France et en Allemagne; ils avaient fait en Suisse leurs premiers pas. Pour attaquer à leur tour, il ne manquait plus à leurs armées bien disciplinées que des chefs animés de leur esprit, lorsque Philippe II monta sur le trône des Espagnes , et le cardinal Garaffa, le fondateur de l'inquisition, sur le siège pontifical ^
La politique et la religion ne s'étaient pas unies à la cour de Charles-Quint au point de ne jamais se séparer. Nous avons vu Charles transiger avec les protestans. Lorsqu'il descendit du trône, abandonnant l'empire à son frère , et à Philippe II les Espagnes , il sembla léguer à Tun sa tolérance , à Vautre sa sévérité. Les Suisses ne tardèrent pas à l'apprendre par la voix de l'Europe et par leurs rapports avec les deux prin-
comté de Hontbelliard , par C. Daternoy. Christophe était le fila et le snccesseor d'Ulrich.
* Ranke » die rômiachea Papste, H , S14. — . Oriandiiio.
ces. Les électeurs luthériens avaient accordé leurs suffrages à Ferdinand, à la condition qu'il ne recevrait pas la couronne du pape ; il avait accepté cette loi ^ La colère de Rome n'empêcha pas les cantons d'envoyer demander au nouveau chef de l'empire la confirmation de leurs firanchises^. Tel était encore le respect des peuples pour ce nom d'empereur, que les Confédérés mettaient plus de prix au parchemin qui le portait qu'au titre conquis par leurs victoires. Le ohef de l'ambassade , Bernard de Cham , bien que le plus riche des Zuricois, parut à la cour impériale dans un simple vêtement gris, sans autre parure que ses nobles traits et la dignité de premier magistrat d'un peuple libre. Ferdinand l'en estima davantage^. A son retour, Cham déposa devant les pères de la patrie , avec la confirmation des privilèges, la chaîne d'or, présent de l'Empereur; la diète lui permit de s'en décorer^. Philippe II se faisait connaître aux Suisses sous un jour bien diffèrent : aux catholiques, comme leur puissant ami^; aux protestans, comme le persé-
* Olueqmum remplace oMientiam,
' Le 25 avril 1558. Lem — BuehoU, — M. Zellweguer dit : « Ferdinaod fat le dernier emperear anquel les Suisses aicnl demandé la confirmation de leurs franchises, comme il fut le dernier qui ait demandé à Rome une confirmation, qu'elle lui refusa sans qu'il s'en mit en peine. » Nous verrons les Suisses recevoir encore de Maxîmilien II la confirmation de leurs franchises.
' Kahn, anno 1559. — Meyei's Gemeinde von Locamo, 1, 480. — Mejer's von Xnonan Schw. Geschichte, l, 434.
* An printemps de Tan 1557 , l'alliance héréditaire avec la Franche- Comté avait été jurée par tous les Confédérés. Les ambassadeurs avaient reçu 220 couronnes et iO couronnes pour chacun de leurs serviteurs. Weingarten, ayant négligé de déposer devantlesénat cequ'il avait reçu, fut vivement attaqué. Il donna la somme aui pauvres. SteitUr,mê$. anno 1558.
' Lettre de Philippe II aux Confédérés, do h avril 1555, remise par
cuieur de leurs frères en Angleterce, en Espagne et en Italie. A peine était-^l monté sur le trône qu'un auto-da-fé avait^ à Madrid y signalé son a vénementt Des réfugiés espagnols Tinrent accroître la foule des fugitifs qui se pressaient dans Genève. Ils se trouTè^ rent assez nombreux pour y former une Église ^ . Dans la bouche de ces exil^ , le nom de Philippe exprimait la terreur. Ils représentaient le jeune monarque pâle^ austère^ inflexible; entouré d'hommes sombrea et sans pitié comme lui. Solitaire ^^ invisible^ il n'en était pas moins présent en tout lieu y par ses agens sans nombre' et sa correspondance infatigable^. TeUe était sa dévotion > qu'il ne regardait vers Rome que le
Riociss et Ascantos Mvsss. A* LoMrn. — Tohs les sa[^ort8 d'Att» , gouverneur de Milan , avec les cinq Gantons ont ce même caraolëre.
* R^istres. — Roset. — Correspondance manuscrite , dans la Bibliothèque de Genève.
* • U ne quittait Madrid que pour œ palais construit dans une Tattéi aride, oè le conduisait mi chemin autour duquel ni arbres, ni ruisseaux ne répandaient l'ombre ou la fraîcheur. • Cabrera, Don Felipe segmdo. Le mouvement est nécessaire à T&me pour demeurer libre, ouverte , indulgente.
* « Ce fut Granvelle qui remplit les cours d*espions. Rien d^impénétrable Si ses agens. » Mayer, Galerie philosophique du seizième siècle , III, 2â. — Les archives de Simancas renferment plusieurs listes des espions de Philippe en Suisse et de ses pensionnaires. Une des plus complètes est celle iulilulée : Lista délias personas delà naeion Suyça a quieu sa Mayd sera servido de dar pension nombradas per al capitan Gualfiero Rollo (Walthcr Roll ). Chaque nom est suivi d'un mot qui fait connaître s*il est celui d'un homme • de guerra, de conscjo , de negoeiacion , d^auctoridad, etc. »
* «Il écrivait, puis écrivait encore et toujours, et ne quittait la plume que pour passer à son oratoire. > Jugement de Granvelle, rapporté par M. Duvemoy, dans sa Notice sur les maisons de Granvelle et de St- Maurice, — Ni les histoires qui nous l'ont représenté le modèle de la politique, ni celles qui le font un tyran sanguinaire ne nous ont donné le Philippe de la réalité.
LIVAB X. CHAP. I. 7
fnmt courbée GaraflEi était aussi de ces natures pui»* sautes dans leur voie , parce qu'elles n'eu oonuaissent pas d'autre. Ses yeux profonds conservaient tout le fea de la jeunesse. Il n'avait pas recherché la tiare ; ii ne douta pas que Dieu ne l'y eut appelé pour être l'exécuteur de ses desseins. Les protestans, voyant ces deux hommes monter à la fois sur les deux premiers trônes de la chrétienté^ se persuadèrent que Dieit voidait éprouver scm Église. Dans ks villes suisses ^ les prêcheurs s'écrièrent : (c Trois fois heureux ceux qui sont morts avant ces funestes jours ! n BulUnger^ à genoux, supplia le Christ de venir combattre pour sa gloire^. Les craintes s'accrurent encore à la nouvelle, qu'entraînés par les sollicitations du nonce^ les cantons catholiques envoyaient féliciter le pape sur son avène-^ ment.
Lorsque Jules III avait ceint la tiare , les Confédérés, seuls de toutes les puissances, n'avaient point envoyé saluer son exaltation ; ils s'étaient contentés de te faire complimenter par le capitaine de sa garde suisse. La cour romaine en avait témoigné son étonnement. Pan! IV leur fit exprimer l'espoir qu'ils enverraient baiser ses pieds. Les cinq Cantons s'y décidèrent sans peine. Soleure^ Fribourg^ les catholiques d'Âppena^ell feur donnèrent plein pouvoir. La peste ne permit pas aux Glaronais de s'assembler'. Les chefs de la ligue
* « Oa l'avait vu • pcmr enseigner à an wchidnc , qai le visitait , la soumÎMioii à l'Église, baiser, après la messe , la main du prêtre. Le peuple sfimaginaît cpi'enfreindre ses volontés , c'était déaobéi^ à Dieu. Lai* méDM finit par ^y tromper. • Rankê.
* Rochat . IV, S8S. -^Moscolas à Blarer , IS fétiier. G« S. — Uoss, Lebeti von Bullinger, II , 142.
* Badea , 7 mai 1555. -* Lucern. Abschiede : diète des sept Gantons.
grise, invités à joindre leurs députés à ceux des Cantons^ montrèrent un vif empressement. Jean de Florin , de Dissentis, écrivit à Coire : « Je vais à Rome, représenter la Haute^Ligue. Hàtez-vous de nommer vos députés. » — « Des députés! s'écrièrent Comander, Saluz et tous les prêcheurs; il serait beau, en vérité, de voir un peuple, à qui les Écritures ont fait connaître le pape comme Tantechrist, envoyer baiser sa mule et l'adorer comme un Dieu ^ ! » Florin fut sommé de revenir sur ses pas. Mais il avait trompé la colère de ses concitoyens par un prompt départ. Le capitaine A Marca le suivit. Comme Florin, il avait cherché fortune sous les drapeaux de la France. Il se montrait, dans le Misox , l'adversaire le plus redoutable de la Réforme^. Us joignirent à Milan les députés des cinq Cantons ^ : Tavoyer Fleckenstein, le vieux Béroldingen, Schomo, Schosnbrounner et Lussy. Riverla les accompagna. Leur voyage fut une fête. Dans toutes les hôtelleries, le pape leur avait fait préparer une réception brillante. Ils rencontrèrent à Bologne Jostde Meggen, capitaine de la garde Suisse ^. Leur entrée à Rome se fit en compagnie de trente cardinaux, avec un joyeux tumulte, au bruit du tonnerre vomi par les deux cents bouches du chà-
* Salusà Ballinger, 7 janvier i 556.
' H recevait une pension dn pape pour combattre FÉvangile dans cette valJée italienne , s'il faut en croire la lettre d'an prédicateur italien à Saluz, 17 février. G. S. — Cette lettre le nomme Marchino.
* Janvier 1556. Le secrétaire baillival de Locamo, VFalter Roll, fit de vains efforts pour être admis au nombre des envoyés. La suite dn récit en fera comprendre la cause. 11 appartenait à TE^gne, dont il •distribuait les pensions. — La Cedula ^ue m dio al eapUan G, Bûlto, «n Londret, oêeyê, •.SereiM va uno de los primeros earaneUfê de quien noi hu" vieremoe de eervir, • Areh, de Simancae* ^
* Grand personnage en cour. C'est à lui que Salamanca dédie ses 55 cartes de la Suisse.