‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 5)Chapitre 25 sur 75 · LIVRE X. GHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE X. GHAP. V

pour Guise, les humiliations pour le roi. Plus d'hommages. Henri, tous les jours insulté, frémissait de honte et de colère dans son Louvre. Ses yeux, comme, deux siècles après, ceux d'un prince aussi malheureux, mais plus digne de pitié , se reposaient sur la fidélité des Suisses. Il résolut de s'entourer de leurs bonnes lances. Le 12 mai, une heure avant le jour, on entendit tout-à-coup à l'entrée de la rue Saint-Honoré les fifres et les tambours de Gallati. Puis marchaient les gardes françaises, la mèche allumée. Le roi vint au-devant d'eux, et les saluant à leur passage, leur fit connaître qu'ils étaient appelés à Paris pour y maintenir l'ordre. Les Suisses étaient 4,000, les gardes françaises la moitié de ce nombre. Arrivés à la rue Saint-Denis, ils se partagèrent. Les Français occupèrent riie et les ponts, les Confédérés le cimetièi*e des Innocens et la place de Grève. Autour d*eux tout paraissait tranquille ^ Déjà cependant, dans les quartiers plus éloignés^ des rassemblemens se formaient. Bientôt des chaînes furent tendues. Derrière les chaînes les Parisiens entassèrent des solives, des tonneaux pleins de terre et de pavés, tout ce qui pouvait servir à former un parapet. Les premières barricades furent achevées à dix pas des Suisses , de la main des écoliers ^. En peu d'heures^ toutes les rues se trouvèrent ainsi coupées. En même temps les auvents se fermèrent et les fenêtres se garnirent de mousquets. Puis^ prenant

* «Le peuple paraiesait tranquille, quand un rodomont de cour, se croyant sàr de la victoire , dit tout haut, « qu'il n'y avait point de bien qui ne paw&t par la discrétion d'un Suisse. » Ce mot , prononcé sur le pont 5t*Michel, fut l'étincelle sur la poudre. » " « * • Au nés des Suisses, sans qu'ils sonnassent mot. • « Ainsi tout le peuple dressa des chesnes et barricades à 50 pas l'une de l'autre. •

confiance y les Parisiens commencèrent rallaque. Ils s encouragèrent par des cris à tailler cette soldatesque étrange 9 qui prétendait leur faire la loi. Les Suisses , qui croyaient être venus secourir des amis , protéger leurs demeures 9 défendre leurs biens ^ ne surent que penser de cette attaque soudaine. De toutes les maisons ils étaient accablés de pierres. Leurs camarades tombaient les uns après les autres» sous les coups d*àanemis invisibles^ dont ils ne pouvaient atteindre un seuL Us crurent qu'on les prenait pour des Huguenots et montrèrent leurs chapelets , en s'écriant : « France ! France! bons catholiques, nous! » Sans moyen de se défendre au sein d'une ville dont tous les habitans se tournaient contre eux; sans ordres > sans approvision* nemens^ sans moyen de communiquer avec leurs chefs» ils finirent par soulever leurs armes pour faire entemke qu'ils capitulaient ^ On les enveloppa. Ils se laissaient dépouiller et jeter en prison » lorsqu'ils reçurent Tordre d'éteindre leurs mèches, et de livrer leurs drapeaux. « Jamais! » s'éerièrent-ils. Avec ce mot» un coup de feu partit de leurs rangs et tua deux bourgeois. La multitude y répondit par une déchaîne, qui^ c» un clin dœil, en coucha cinquante sur le carreau. Alors on les vit jeter leurs armes» tomber les uns sur les autres» chercher quelque issue» puis relever les yeux et crier de nouveau : u France! France! chrétiens nous I »

* An , Gesch. von St.-Gallen. — Gallati aux Gantons , du iO mai. — d Ce qui Dic fait ressouvenir des symboles qu'envoya IdaiilhorM, roi des Scythes, à Darius t souris, grenouille , oiseau, flèche et charme; lui donnant à entendre que n'étant pas seigneurs de la terre qu'ils labouraient, ils ne pouvaient éviter les coups de leurs flèches slls n'avaient le naturel des petits animaux qu'il envoyait pour symbole. » Hktoire de U journée par un bourgeois de Paris ( BibL royale).

Cependant le tumulte était si grand que Ton n'entendait que le cri : (c tue , tue ! » et le retentissemenl des pierres que les femmes jetaient des fenêtres. Telle était la mêlée ^ lorsque Guise parut» suivi d'un peuple nombreux ^ qui le poursuivait de ses applaudissemens. Dès qu'ils l'aperçurent , les Suisses levèrent les mains au ciel et, rappelant leur libérateur, le supplièrent de les dégager. Guise, avec l'assentiment du peuple, les tira de péril. Les Confédérés se retirèrent emportant leurs drapeaux ^ Ce fut la première victoire de la bourgeoisie sur des troupes régulières. Ce fut aussi la première blessure que reçut le fidèle courage de nos pères auprès du trône des rois de France. Le lion de Lucerne ne représente pas une seule journée» comme on le croit généralement, mais une époque tout entière de nos annales. Déjà le seizième siècle eut son 10 août.

Le roi s'enfuit à Chartres, couvert de mépris. Les Suisses l'y suivirent. Guise, les comblant de caresses, s'efforça» sans y réussir, de les attirer dans ses rangs ^. C'était à Henri III à les donner aux ligueurs. Sans ressources, sans vertu, il signa l'engagement d'employer ses forces à exterminer Thérésie. Tandis qu'il signait, la flotte espagnole l'Invincible s'approchait des cotes d'Angleterre, saluée par les vœux des nations.

* Gàïiaû, — Hittoireirés-véritable, dans Gimber, XI. — De Thou. — Davila. — D*AulMgné, Mém. de la Ligne , Cayet. — • Des chefs, Tan faiUit de coaur, raatire de crime , dit M. de CbateaobriaDd ; la partie fut remise à Blois. • Un coap de poignard fut le dénonement d'nne Ira^ gédie qui semblait devoir finir par des batailles.

^ Les Suisses repoussèrent vivement, comme calomnieuse, une lettre suppoiéc, adressée à Ouisc, par laquelle ils s'offraient à lai. Zurlauben , V, 269.

catholiques. L'Armada couvrait l'espace de sept milles sur l'étendue des mers. Le 30 juillet, elle parut devant Portmouth. La terre et le ciel prêtaient attention. Tout-à-coup un vent sou£Sa la tempête^ et de Tlnvîncible il ne resta qu'un petit nombre de navires, qui rentrèrent brisés dans les ports orgueilleux de TEs^ pagne. Un cri de délivrance retentit dans Genève , dans les villes Suisses, dans le camp du roi de Navarre , dans tous les pays protestans ^

Cependant les forces des Réformés de France étaient épuisées. Ce n'était plus par mille , mais par cent qu'ils se comptaient. Le Béarnais opposait à la mauvaise fortune sa gaité; ses amis, leur persévérance; néanmoins ils étaient chaque jour réduits plus k l'étroit. Pour achever de les détruire, le roi convoqua les états à Blois. Ce ne furent pas ces premiers états de Blois , où la majorité s'était montrée l'amie d'une réforme. Les nouveaux représentans de la France, tous ardens Ligueurs, s'assemblaient pour proclamer la déchéance d'un prince, l'ennemi de la religion', Henri, Guise, se rendirent à Blois : le roi de naissance et le roi de Fait. Deux cours, comme à Paris, se trouvèrent en présence;- mais point de Suisses à qui se confier. Lorsqu'on a tout perdu, l'honneur même, il ne reste que le poignard; Henri HI en arma ses serviteurs. C'est à l'histoire de France à raconter comment tomba ce sujet, qui s'était élevé si fort au-dessus de son maître; comment Henri, tremblant' encore, promena ses yeux sur celui dont il n'osait, la veille, affronter le

* De Tbou.— D'Âubîgné.

^ > Pour prêter force aux décrets de Trente e( régenter la couronne. • Ainsi perlaient les instructions des députés.

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regard. « Que chacun , 8*ëcria-t-il , me reconnaisse désormais pour roi ! » (( Dieu veuille , repartit la reine mère , que vous ne soyez pas devenu roi de néant ! » L'Europe ne tarda pas à apprendre que la révolte éclatait dans Paris et dans toutes les grandes villes de France ; que les parlemens proclamaient la déchéancedu roi; que Sixte l^excommuniait; que le frère de Guise ^ Mayenne, prenait la lieutenance du royaume. Il ne resta bientôt à Henri III que la ressource de se jeter dans les bras du roi de Navarre. Les deux monarques se réconcilièrent dans Tours. Les aigrettes noires des huguenots se confondirent avec les panaches des mignons. Le camp réunit sous ses tentes l'austérité et la folie , la prière et les jeux de hasard y le chant des psaumes et les contes- licencieux. L'on entra dans un nouvel âge ^ Les deux rois étaient entourés d'une gens-d'armerie redoutable ; mais ils n'avaient d'infanterie , pour l'appuyer^ que les Suisses de Gallati > réduits à 2,500 hommes. Leurs regards se portèrent vers les Gantons. Sillery , l'ambassadeur du roi , ne laissait rien à espérer d'eux. Les pensions n'étaient plus payées. Les états protestans étaient sous l'impression de la dernière campagne; les catholiques appartenaient à la Ligue. Lucerne/à la nouvelle de la mort de Guise, avait changé les joies du carnaval en processions. Les diètes d^s cinq Cantons ^ étaient bruyantes, remplies par les reproches adressés

* De ThoD. — Davila. - L'Étoile, -r- GayeL — SismoDdi. — Capefigue.

^ A Laceme, à ViiUaaa. — Luceme rappelle 400 hommes, qu'il a au service du roi. Cytai. — Chr. Luc, —r « Sitôt qu'ils auront pris la résolution de poursuivre leur payement par la voie des armes , ils seront assistés de SO, 000 hommes. Il est donc besoin de s*éverluer. Si Ton ne peut arrêter le cours de cette impétut>8ité , il s'en faut promettre tout mal. » Sillery,

à la France : elles allaient jusqu'à la menace. Un homme ne s en leva pas moins dans le conseil du roi^ promettant de lui amener des Suisses '• Maitre des requêtes, bon sddat, tour à tour catholique ou protestant suivant les iûtérto de son maître ' , Harlai de Sancy passait avant tout pour adroit négociateur. « Quel est , demandèrent les courtisans avec ironie , quel est cet heureux Fran* çais, qui, sans argent, avec de simples lettres du roi ', pourra lever une armée étrangère? » Harlai, jetant sur ceux qui tenaient ce langage un œil méprisant , repartit : « Puisque parmi tant d'hommes enrichis par les bienfaits du prince, il ne s'en trouve pas un qui veuille à ce moment le secourir , je serai celui qui lui donnerai cette armée. » Il dit, prit un déguisement pour traverser la France, et, suivi d'un seul Falet, il arriva , le 11 février 1 589 , à Genève.

Les rives du Léman , à larrivée de Sancy , venaient d'être profondément émues. Charles Emmanuel de Savoie aimait à dire qu'un état marche à sa ruine s'il œ s'agrandit. Dans sa vagué ambition , il travaillait depuis plusieurs années tout le croissant des Alpes , de Nice au Stelvio. Il levait en tous lieux des mercenaires^.

^ Sancy Mvait par Dufresne ce qni ae passait sur les bords du Léman. Sa seule crainte était qne Berne ne prit les armes avant son arrivée. Mézerai, — Gautier, m$t, III, 113.

' 11 fil , an moment de se rendre en Suisse, profession de la religion réformée. Il se fera catholique avec Henri IV. — Voyei la Ck>nfe8sion de- Sancy « satire ingénieuse et sanglante de d'Anbigné , dans le Jonroal de Henri IV, tomes III et IV. — Sancy monmt indigent et méprisé.

' • Vous prions le croire comme noas-mémea. « Lettre de créance, tt loUrm patenta du S fhrier 1S89 ( Traitée de paix. II, 538 }.

* Lambert demandait 6,000 hommes ana Cantons. D'autres levaient en Rhétie. Un condottieri vénitien , Horace de Rogada , venait de loi donner 5,000 hommes. Arek, Turin. Negoiz, ce Suiueri, Ma$eo,Ii, — J Porta,

uYRfi X. cuAP. y. 253

Frofitant des troubles de la France , il avait reconquis le Val de Saluces , le seul passage qu'elle eût couserTé dans la Péninsule. Salué pour cet exploit du nom de sauveur de l'Italie , il promenait déjà ses regards sur la Provence , comme sur une proie assurée. Il ne perdait pas de vue Genève et le Paysde-Vaud. Son amba»» sadeur^ se jetant aux pieds du souverain pontife, le supplia avec abondance de larmes^ au nom de tout ce qu'il y a de plus saint , de monter sur Sion, de prendre sa fondre et d en fraf^r la Babel, d'où le diable était sorti pour polluer la terre. « A voire v<mx divkie, dit-^il, les Suisses s'enflammeront, et, pour vous obéir, ils mettront avec joie leur vie à l'aventure. Vengez votre majesté I Vengez celle de toud les jMrinces ! » Sans attendre la réponse de R<Hne , Cbarles Emmanuel fit filer des troupes en Savoie. Une artillerie formidable passa les monts. Des barques furent construites à Ripaille. Le commerce cessa. Les Genevois recommen*cèrent d'être maltraités comme au temps de Charles LU. Plusieurs furent envoyés aux galères ^

Las enfin d'insultes, et de mauvais traitemens, Guaict, Canal, Andrion , Duvillars , Maillet, d'autres encore, se présentèrent devant le conseil et demandèrent la guerre au nom du peuple de Genève ^. « Qu'attendez-vous. Messieurs, pour assaillir nos ennemis? La guerre ne vaut-elle pas mieux qu'une paix aussi calamiteuse? la fièvre lente est cette qui tue. Espérez- Vous peut-être en nos alUé« ? Ils se plaisent à la vue de nos langueurs et nous verraient sans peine réduits à nous jeter dans leurs bras*. Le bouclier qu!ils nous of-

* LélL — Teropestj, U, nv. — Arcb. de Turin.

* Le 10 septembre i5S6. Grenu. — Qautiet\

254 UISTOIRB DE LA SUlfiftE.

fireot est celui dont la pesanteur fait tomber qui le porte. A nous donc, que le mal touche, à nous défendre; et puisque nous sommes un petit nombre, à nous d'y suppléer par la diligence. Il est de régie qu'on doit attaquer lorsqu'on a à faire à plus f(Ml que soi. lia promptitude et la hardiesse ont accompli plus de belles choses que la circonspection avec de grandes armées. Allons donc porter le fer et le feu chez l'ennemi, certains que, qui regarde aux vents et aux nues, jamais ne moissonne. Le peuple des bords du lac nous attend comme ses libérateurs. Il ne peut s'empêcher de vous témoigner l'envie qu'il a de vous appartenir. Ouvrez-lui vos entrailles, ouvrez-les à vos frères. Si Genève succombait , nous vous laissons à penser le déluge qui submergerait les Églises* Mais assez souvent déjà la bonne cause a triomphé de la puissance des rois. Prenez donc votre résolution avec une sainte magnanimité. Confiez-vous aux promesses excellentes du Très-Haut, enregistrées dans sa Parole, et si souvent confirmées à l'égard de cette ville , vrai trophée de ses merveilles. Nous mettoos nos bras, nos bourses, notre vaisselle au service de vos seigneuries. »

Tandis que messieurs de Genève hésitaient à répondre, la flamme allumée par Charles Emmanuel éclatait sur un autre point ^ Les gentilshommes du Pays-de-Vaud n'avaient pas tous oublié le bon temps de Savoie. Plusieurs se souvenaient d'avoir vu l'Église étaler ses pompes, et les siches canonicats la part de

« Stettler, U, 829. NégociatioDi de SiOery, mas. — De Tboa, XGVL — ^ Helvetia , IV, 67. — Gooservateor suisse , XIL — Aichires de Berne

(Manuel. 416. Deutsche Missiven, mss. j. — Gfaron. de Lausanne. Mas.

de Ruchat — Gerber (Lucernois converti}, Mei^^ns sabaudns, carmen de proditione Lausanensi. — Olivier, le Canton de Vand, 9S9«

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la noblesse du pays. Au rôle humiliant de sujets d'une bourgeoisie , ils opposaient le rang qu'ils occupaient à la cour de Savoie. Us vivaient dans l'espoir que le duc saurait recouvrer par les armes ce que les armes avaient enlevé. Quelques-uns ne se bornaient pas à des vœux^ Isbrand d'Aux, seigneur de Grissier et de Priliy, Tun des bourgeois de Lausanne les plus opulens , recevait du prince une pension de 500 livres pour lui-même et de 250 pour son fils« Depuis six ans y des pourparlers avaient lieu» Le baron d'Hermance représentait le duc. On se voyait à Lausanne , à Thonon. Une conspiration fut ourdie. On comptait , dans Lausanne j sur un Saint-Cierge, un Tronchet, deux d'illens, deux Paris ; sur Comte , sire de Mex ; sur des conseillers , grands adversaires du joug de Berne et des prêcheurs; enfin sur deux frères d'Espaulaz ^ , de Thonon, que le commerce mettait en rapport journalier avec le Cha-^ biais. Hors de la ville, on nommait deux hommes in-* trépides : Dortans, sire de Berchier et de Lille, et Bou-^ .vier„ d'une de ces maisons qui gouvernaient le pays d'Aigle avant la conquête bernoise. La maison de Bouvier , forte et massive , s'élève encore pour quelques jours à Villeneuve sur la rive du lac, enveloppée de lierre. Lieutenant du bailli de Chillon, s'emparer du château devait lui coûter peu. Des hommes obérés, comme il s'en attache à toutes les conspirations^ étaient entrés dans celle-ci par l'espoir du butin. Lorstpae tout fut prêt, que l'oivfiit convenu du jour, de l'heure, des moyens, les tronpes piémontaises se con-

* Dont le nom a possédé longtemps une sorte de célébrité lexîcogràphiqae, sous la transformation latine de Scapula; un Scapula, professenr à Lausanne, fatTabréviatenr du Tréior de la langue grecque, de Henri Etienne ( Olivier),

centrèrent à Ripaille et à Thonon. Elles devaient passer le lac dans la longue nuit du 1 2 au 1 3 décembre^ et se glisser dans Lausanne. Une maison du bourgmestre^ située dans le faubourg Saint-Laurent, devait s'ouvrir à 400 savoyards 9 tandis que 800 carabins pénétreraient d*Ouchi dans une voie souterraine, aboutissant au cou* vent de Saint-François ; le banderet Roche , un des oon« jurés, était receveur du couvent. Il ne restait pins qu'à mettre à la voile, lorsqu'une de oes tempêtes, fréquentes dans Tarrière^-saison , ferma brusquement le lac; elle retint les barques dans le port pendant deux jours.

Cependant Berne, inquiète du nombre des troupes

arrivées en Savoie , avait levé 600 hommes , sous

Louis d^Erlach , et donné Tordre à 6,000 de se tenir

prêts à marcher. Les conjurés, d une antre part , n

vrais enfans d'une terre vineuse, avaient cédé , plus

souvent que ne l'eût permis la prudence, à la coutume

du pays, de ne traiter aucune affaire sans Baodbus.

Des propos échappés avaient éveillé les soupçons.

Isbrand de Grousaz en avait reçu quelque avis '. Ce

gentilhomme habitait le beau village de Chexbres ^, à

demi couvert par les pampres et sous les vei^rs. De

sa terrasse qui dominait le miroir du Léman, il avait

vu des bateaux partir des deux rives, se rencontrer et

s'arrêter bord à bord. On dit qu'oncle du bourgmestre

il était en procès avec lui, et que cette querelle de S^

mille avait rendu ses yeux vigilans. Il it part à Claude

de Crousaz son cousin , de ce qu'il avait vu. Cdm^ ae

rendit auprès du bourgmestre. On soupait. Le vin ou-

' Par le procureur patrimonial Amsel.

* • La grande maison. » Ils poss<^(laicnt les lerres «en Gronsax. •

vrait les cœurs à la confiance. D'aux dévoila ses plans et son espoir. Peut-être à Tinstant même, les Sa* voyards appareillaient-ils de Thonon. Il pressa le jeune homme, son parent , de se réunir à lui pour délivrer sa patrie. De Crousaz répondit : « Né sous la . domination chrétienne de Berne , j'ai juré de lui être fidèle; pour l'honneur de Dieu et pour mon salut, je le serai jusqu'à ma mort« » Il supplia le bourgmestre d'abandonner son dessein , et lui déclara , s'il n*y renonçait, qu'il croyait devoir en avertir ses supérieurs. A la menace , d'Âux opposa le dédain, a Allez , allez tout rapporter au château ; je ne crains ni vous , ni les vôtres. » Crousaz courut révéler au bailli ce qu'il ve-> nait d'apprendre.

Cependant les Savoyards n'arrivaient pas, tandis que les compagnies bernoises approchaient* D'Âux en avertit les conjurés. Derrière la langue de terre où s'élevait l'antique abbaye de Saint-Sulpice, Guillaume d'IUens^ un des leurs, avait une barque à leurs ordres. Profitant du calme du dimanche^ ils gagnèrent cette station en toute hâte. Le bourgmestre, ayant mis en sûreté ses titres et son or, accourut le dernier, au grand galop, monté sur un chevaj de prix, quMl abandonna sur le rivage. Il manquait Tronchet et les frères d'Espaulaz. Les autres conjurés passèrent en Savoie. Bouvier ne tarda pas à les y joindre. Le jour que devait avoir lieu le débarquement, il avait embusqué quelques hommes dans la forêt sous l'ombre de laquelle Chillon sort des eaux. Lui-même il était allé diner avec le commandant. Il se trouvait à table , quand le bailli reçut une lettre , lut , et se tournant vers son convive : « J'en suis (aché, mon compère , je reçois Tordre de vous retenir. » Bouvier aussitôt : « J'obéirai. Mais, xn. 17

une seule grâce : qu*îl me soit permis d'aller mettre ordre à mes affaires ; une garde tous assurera de ma personhe. » Le commandant accorda deux heures. Auprès de la porte d'entrée de la maison de Bonyier était celle de sa cave. L'usage du pays voulait qu'on commençât par se rafiratchir après une course précipitée. On goûte d'un vin^puis d'un autre. Lorsqu'ils sont au meilleur , Bouvier s'esquive • fait rouler sur les miliciens les gonds de ses portes en chêne, et, chargé de ce qu*il a de plus précieux , s'élance à cheval , gsig^^ 1^ Rhône, très-bas en hiver, trouve un gué, et arrive à l'autre bord. Moins heureux , Tronchet et les frères Espauhz eurent la tète tranchée. Les biens des fugitifs échur^it au fisc. Les deux maisons du bourgmestre furent rasées. J'ai vu, dans la rue de la Magdeleine, les ruines de Tune de ces habitations, portant des tracés de colère; le peuple les croyait celles de la tnaison de Davél. Les Lausannois envoyèrent leur nouveau bourgmestre, Jean Rosset , offrir à Berne le témoignage de leur innocence et de leur fidélité '• Charles Emmanuel fit jurer a la république , qu'il n'avait pris aucune part à la consfnration d'Isbrand d'Aux.

Ce fut en ces circonstances que Sancy descendit a Genève. Les deux rives du lac étaient en armes. Le député de Berne à la diète, la main sur l'épée, repoussait les assurances hypocrites du duc et le menaçait de

* « Sommes résolus voas aimer » chérir et maintenir en vos francbîses, comme avons faîL > — Un fribourgeoîs, Fary, osa dire 3i Berne que si Ton traitait comme des conspirateurs tons cent qui leur ressemblaient, on ne trouvenôi pas anet de cfaevaox poor les traîner an supplice. Friboorgdnt demander sa grâce. Grenu, n* 176. DorUns , F. de Tavel, Cl. Mercier, Fr. Tomare et Marie Du Grest, femme de Bouvier, torturés rigoureusement, ne firent aucun aveu.

la guerre > s'il ne se hâtait de retirer ses troupes et de livrer trois tonnes d*or ^ . Genève se préparait à entrer . en campagne. Le duc, de son côté^ paraissait résolu de profiter des embarras de la France pour en finir. A ce spectacle , Sancy fut plein d espoir. II se promit non seulement d'amener des Suisses au roi y mais de ne le (kire qu'après avoir vengé la France et donné suffisamment d'occupation à Charles Emmanuel. S'adressant à Roset , et le prenant par la main : « La guerre seule peut vous sauver, lui dit-il; vous la ferez, et mon maître avec vous. Le roi ne se bornera pas à ce que promet le traité de Soleure ; vous verrez de grandes choses en votre faveur. Nous allons ensemble chasser les Savoyards du Faucigny, du Genevois et de Ternier; la paix vous assurera ces conquêtes. Voici deux excel-^ lens capitaines , les sires de Beauvoir et de Guitry, que je vous laisse pour vous commander. » A ces paroles, prononcées avec l'accent de la candeur, Genève n'hé-* sita plus. La guerre fut résolue. « Nous la ferons , dit le syndiô Varro , confians dans la victoire comme dans notre bon droit. » Les Genevois se comptèrent. Sur 13,000 habitaus, la ville avait 2,000 hommes d'armes. Ils se rangèrent sous les drapeaux et commencèrent gaiment les hostilités ^.

Sancy courut à Berne. Deux hommes, de familles illustres, gouvernaient la république : c'étaient Béat de Mullinen et Jean de Watteville. L'un, élevé en Savoie, passait pour espagnol ; l'autre pour ami de la France ^.

* Baden , 29 jtnTier 1589. Becés. — HeWetia,

* Genève aviit choisi sept conseillers ponr lenr confier la conduite de la guerre. Oamiier. -^ Ùrenu» — LéiL

* Les d'Eriacfa se montraient anssi les amis de Genève et de la France. Louis d'Erlach fait, le i** février i5S&, connaître à Genève sa résolution

Entouré de vingt^trois enfans^ la couronne de sa vieillesse^ MulUnen possédait la considération acquise à de longs services et à une prudence consommée. Ce fut auprès de lui , dans sa terre de Vittikofen , que Sancy se rendit secrètement. Il le persuada d'abord de la nécessité de la guerre. Restait le moyen. « Voulez--vous Tenlreprendre ? dit-il. Le roi n'ignore pas qu'en ce cas il doit vous secourir , selon le traité de Soleure. J'estime toutefois qu*il vous est avantageux que la France la déclare. Elle a TafFront de la prise de Saluées à venger. A la vérité , dans les embarras où elle se trouve, elle ne peut s'engager dans une guerre nouvelle sans une avance d'hommes et d'argent , et je suis chargé de vous en faire la demande. Mais le roi vous paiera des sommes que vous lui prêterez le légitime intérêt. Les domaines royaux et les pays que nous conquerrons, vous serviront d'hypothèque. » L'avoyer , puis le Deux*Cents , furent gagnés par ce langage ^ Ils décidèrent de prêter au roi 100,000 écus d'or, pour qu'il pût lever une armée et faire la guerre à Charles Emmanuel. Gex, Ternier, Thonon, que Ton allait conquérir^ devaient appartenir à Berne en toute souveraineté. Ni paix, ni trêve, sans le consentement de la république^. Les levées commencèrent aussitôt.

Déjà Sancy se trouvait à Soleure , où Sillery, Tambassadeur ordinaire, avait convoqué les Gantons, Il

d'alter la secourir > quelque obsUcle que la seigneurie Toulftt y afvpioi^ ter. > Jreh, Gen,

* Séances des 27 et 28 février.

' Alliances de la France avec les Suisses , S92. — Négoc. de Sîllerj. — Stettler. — Sismondi , XX, 529. — Zurich, Bftie, Schaflhoase , SL^ 6ail , le comte Frédéric de Wurtemberg et Strasbourg coneourureat k iairc les 100,000 écus.

demanda 12^000 hommes^ pour soutenir le roi contre ses sujets révoltés. Mais Lamothe , envoyé de la Ligue, avait gagné les consciences. L'Espagne semait l'or; la France n*en avait pas à donner. Sancy tenta d'y suppléer par la parole. <( Jamais roi de France^ dit-iP, n*a fait comme Henri III l'expérience de ce que vous valez. Jamais souverain n*a reçu de vous ni ne vous a donné plus de témoignages d'affection. Aussi son déplaisir est- il extrême de ne pouvoir s'acquitter envers vos États. Sa soif de conserver la couronne n'est pas plus grande que celle de vous satisfaire. Pourquoi faut-il que 300^000 écus, qui vous étaient destinés, aient dû servir à payer le retour dans leur patrie de soldats levés par Pfyfier pour les rebelles! Condamné par le crime de ses ennemis à ne pouvoir vous contenter à cette heure, mon maître vous prie de choisir des recettes du royaume celle que vous préférerez en garantie. Il fera le reste lorsque vous lui aurez donné les moyens de mener à bonne 6n cette affaire. A vous dire vrai , nous n'estimons pas pouvoir y parvenir sans le secours de vos seigneuries^ pour avoir eu jusques ici tout notre heur parmi vos armes. » Le but de ce discours n'était pas de détacher de la Ligue les Cantons qui lui appartenaient; mais il persuada Berne, Soleure, Bâle, Schaffhouse , Claris et les Grisons, qui promirent trois régimens. Quelques dix mille livres, que Sancy reçut des juifs de Bàle ^, sur le dépôt d'un diamant de la couronne , servirent aux premiers frais

* Leidm^rs.

^ Ochs. Gantier dit qu'il le veodit à Genève , la Biogr. unîv. à des Joifs de Metz. Henri UI avait acheté ce diamant 60,000 1. du roi de Portugal. 11 fat racheté par le duc d*Orléans, et réuni aux bijoux de la couronne, sous le nom du Sane^,

de rarmemenl ^ Il fut conveDU que^ le 3 avril, les ré* gimensse réuniraient à Genève^.

Aussitôt Sancy courut vers cette ville , commeacer les hostilités. Les Genevois l'avaient prévenu. Leur impatience n'avait pas même attendu, pour attaquer, que la république se fût assuré par une convention les avantages que lui promettait le roi. Le 1^ avril, la guerre avait été déclarée. Le 2, un corps, composé de Zuricois, de Neucbalelois et de mille citoyens, ouvrit la campagne. La caisse était vide. Vingt mille éeus, produit d un emprunt, avaient été emportés par Sancy. Une nouvelle contribution pourvut à la solde'. La petite armée, commandée par Guitry, s'avança fièrement, et s'empara de Gex, de Bonne et de Saint-Jmre ^. Sur ces entrefaites arriva Sancy. Le roi voulait a^^n* dir Genève, pour la mettre en état de résister aux Savoyards : une convention lui donna tout le pajs compris entre le Salève, le Rhône et le torrent des Housses. La guerre avait déjà coûté plus de 50,000 éeus aux Genevois; cette somme leur fut hypothéquée sur le Faucigny, qu'on allait conquérir. Us furent conqirts dans TalUance perpétuelle. Point de paix qu avec eux. Point de contrainte en matière de religion ^.

Bientôt arrivèrent les Suisses : les Bernois les jure* miers, sous Louis d'Erlach; les Balois, les Glaronais, les Schaffhousois, sous Vichser, landammanuideGlaTis;

* Uaffner, \U 36 A. — Tschudi , Glaner Ghrooik, 627. — SteUler. 3ili. — ■Sprecfaer's Pallas rfaeliea. V, S20.— Zorlanben, V, SiS.

3 Sous Krieg de BellikoD. C'étaient des volontaires.

* Plusieurs apportèrent leur vaisselle , les femmes leurs bijoux.

* Journal de Haller , dans Berner Monatichrift, 6.

* Damont, V, 1, 477. — Spon» U, SS9. — Les syndics signèrent le 1 9 avril , sans avoir consulté la commune.

lea Soleurois^ sous leur bauneret Âregger ; les Grisons^ oommandés par un officier vieilli dans les combats , mais jeune de cœur, Rodolphe de Schauenstein : une chute de cheval ayant causé sa ufort ^, il fut remplacé par Hartmann de Harlmanis^ qui avec le cœur joyeux d'un enfant avait Tesprit d'un sage et Tâme d'un héros. L'armée comptait 12,000 hommes. Sitôt les premières compagnies arrivées, Guitry courut attaquer le fort Les Cluses, lui livra deux assauts, et revint sans la* voir emporté. Sancy marcha sur le Chablais. Les fleurs de lys flottèrent, se jouant dans l'air avec l'oura de Berne. Thonon fut pris. On investit Ripaille. Comme on en faisait les approches , le comte de ]Vf artinengo se jeta brusquement sur les lignes, à la tête de 400 lanciers et de 4,000 fantassins. Il mit quelque désordre dans les rangs; mais Âregger eut bientôt rallié ses Soleurois et repoussé les Savoyards. Les Valabans s'avancèrent jpsques à U Pranse^. Tout le pied des monts fut soumis^.

Cependant l'ennemi se renforçait. Des Espagnols arrivaient; des VaWAostains, sous Chalant, leur comte; des Bourguignons, envoyés par Montre vel; des Français^ par Nevers. Quinze cents Suisses étaient attendus* Des chevaux-légers piémontais s'étaiept joints aux lanciers de Martinengo. A cette cavalerie, Sancy

' A Ripaille. — > Hartmanis était iQjtrépide et toujours serein. Toujours le mot ami, sérieux , et , comme Henri IV, le mot de gaieté sur les lèvres. » Ardtaer»

3 Ite traitaient ea m^mù temps a?ee le duc Lettre au duc, IX. Cal, Junii, — Guichenon , II, 295. — Léti , III , 8. — Le 16 décembre 1590, îja renouTelèrent alliance avec le prince et lui cédè^rent pour 2,000 écus la moitié des reliques de St. -Maurice. Jrch, de Major ie, — y^rch, Turin^ ( Trat, eo Falfiêdui), — Àrch, bem. Deuittcke M'ns»

* Saluces , il, 933. — Léti , lU.

ne pouvait opposer qu'un petit corps de bourgeois de Genève, montés sur leurs propres chevaux^. U devint impossible d^envoyer à la découverte, d'escorter les convois, de poursuivre Fennemi. Le général, loin de dissimuler ces désavantages , les fit remarquer à toute heure a ses officiers. En même temps il leur apprit que l'argent allait lui manquer. « Il nous faut, leur dît-il, 150,000 écus par mois; mais à qui les demander? Je ne sais que le roi de France. Le mieux serait d'aUer nous réunir au roi, sous les murs de Paris. Une brillante genft-d'armerie nous y attend. Mon maître enverra des cavaliers nous remplacer. Commençons par aller avec lui châtier les Ligueurs. » U dit; ses capitaines se laissèrent persuader. Il ne fut pas difficile de gagner Tarmée , en lui promettant des hasards , de la solde et du butin. Le 20 mai, Genève vit avec une extrême surprise ces troupes, levées à ses frais, pour la défendre, traverser ses murs et prendre par Neuchâtel le chemin de la France. Berne dut se contenter des assurances de Sancy, que la Ligue vaincue , il ne serait pas difficile à un roi de France de mettre un duc de Savoie à la raison. La charge de la guerre fut laissée aux deux républiques, au moment où Charles Emmanuel, ayant passé les monts, se mettait à la tète de 12,000 fantassins et de 2,500 chevaux.

Les Valaisans s'étaient retirés. D*£rlach était resté chargé de couvrir le Chablais avec cinq enseignes. En ces circonstances , Genève prit promptement sa résolution. Des officiers citoyens remplacèrent les capitaines

* Les gentilshommes vaudois s*étaieiit débandés. DeRodt,JI, kk* Ib servaient à leurs dépens , à litre féodal. I>e sire de Coppet devait 6 , celui de La Sarraz 8, celui de Rolle, 4 chevaux , etc.; en tout 207 chevaux.

de France, Varro prit le commaDdement. Physicien , il avait été près de découvrir avant INewton la loi de la pesanteur; théologien, il avait traduit la Bible en polonais; général, on l'eût cru vieilli dans les batailles ^ Duvillard, Audrion, Barillet lui furent donnés pour lieutenans. Il laissa des troupes dans quelques forts, en détruisit d'autres et se retrancha dans la défensive. Charles Emmanuel conquit Bonne, Boege, Saint- Joire, et, comme pour annoncer à Genève le sort dont il la menaçait, il fit pendre, au mépris d'une capitulation , 60 hommes trouvés dans Ternier. Deux fois ensuite il attaqua les retranchemens que les Genevois avaient élevés au pont d'Ârve, deux fois il fut repoussé. Il fit construire un fort à Sainte-Catherine ^. Genève implora le secours de Berne.

Berne était loin du temps où la guerre lui formait des capitaines; où, de Tenfant au vieillard, tout respirait la patrie et les combats. Aux troupes les plus exercées, elle n'avait à opposer que des milices sans connaissance des armes ; à une cavalerie redoutable , que les gentilshommes^ la plupart malveillans, du Pays-de-Vaud. Le duc sut profiter de son embarras pour la bercer par des ofires de paix. Mais comme en même temps il continuait de s'avancer, la république se vit forcée de songer à sa défense. Le corps de Louis d'Erlach fut porté à 3,000 hommes : nombre trop faible pour tenir les places du Chablais^ protéger Genève et couvrir la rive du Rhône. Aussi la nécessité se montra-t-elle bientôt de lever une armée. Quarante enseignes furent réunies. L'usage voulait que l'avoyer

* Grenu. — (îaotîer. — Sencbicr, II, 32. 2 Giiîcfaenoii, H, 72 i.

régnant se mil à leur tête. Vainement Watt€ ville allégua son inexpérience. Vainement il exposa dans quels périls se jetait la république en donnant des soldats inexercés à un chef étranger à la guerre. 11 dut prendre le commandement. Les Neuchatelois accoururent , toujours fidèles ^ L'armée fut passée en revue à Lau* sanne ^; elle était belle à voir : mais Tesprit n*était pas celui de 1 536. V^atteville n'avait pas la cordiale simplî* cité de son père ^, le zélé promoteur de la Réforme. Ses manières étaient hautaines. Ses officiers vivaient éloignés du soldat. Ils n'avaient pas sa confiance. L'on comptait dans les rangs des pères de famille en grand nombre^ que la moisson rappelait. Bien que l'on vit les feux des Savoyards allumés tout autour de Genève , Watte ville mit quatre jours à s'avancer de Lausanne à Nyon. Il avait auprès de Charles Emmanuel des amis y par lesquels il sollicitait une trêve. Elle fut conclue , entre Berne et le duc, pour quinze jours ^.

La guerre continua contre Genève. Autant de rencontreSy autant de beaux faits d'armes. Leur ardeur ayant un jour porté les Genevois à Sacconay, au milieu d'ennemis dix fois supérieurs en nombre, on les vit, bien qu'ils se fussent laissé surpendre , n'en faire pas moins bonne contenance, et ne se retirer, à la fin du jour, qu'après avoir combattu victorieusement. A Pinchat, une colline

* Sous Jean Merveilleux. C'est à lui qu'Henri IV disait agréablement, qu'une compagnie neuchàteloisc lai en valait trois aatrci.

^ 1^ 20 juin, sur Montbenoo.

^ Le prévôt Nicolas.

* A Salleneuve. Rodt, Gesch. des Kriegwesen der Berner, H, 26 f. — Sleltler, 11, 842. — Notes de Gautier, dans Spon. — Arch. bem. ( Manuel kilt et Deutsche Missivcn ). — Trois lettres de raamôoîcr Bernard Haller, dans le Berner Monalschrift, — Watteville, Gtgea* hericht . dans la GoUection des Docunaeusdc Grancr, BibL de Berne.

se perd en de verdoyantes prairies^ coupées de haies; le duc en occupait les hauteurs^ avec sa garde suisse, 800 Espagnols, et de brillans cavaliers milanais, aux manteaux d'écarlate , aux mou vemens lestes et réglés ; les haies cachaient 5 à 6,000 fantassins. Quelques compagnies genevoises , assaillies tout-à-coup par cette multitude, ne reculèrent pas. Les jours de Morgarten et de Sempach étaient venus pour Genève. Ses fils combattirent jusqu'à ce que, témoins du péril de leurs frères , de nouveaux ckoyens eussent eu le temps d'ac<courir. Des compagnies fraîches s'élancèrent, le capitaine Bois, un héros, à leur tête. Ghandieu fit la prière. En même temps des miliciens vaudois, contraints par la trêve d'être les témoins inactifs du combat, fléchirent les genoux sur le rempart, et implorèrent le secours du ciel sur les armes de Genève. Mais déjà Bois et ses compagnons, s'avançant par des chemins cachés, tournaient l'ennemi, tombaient brusquement sur l'infanterie piémontaise et la taillaient en pièces. Puis, courant aux Milanais, qui, couverts parles piques croisées de l'infanterie, faisaient feu de toutes les vignes du coteau, ils répondirent à leurs feux et firent voler leurs balles jusqu'aux pieds du duc, qui tourna bride et ordonna la retraite. Sept cents hommes en avaient mia en fuite 6 à 7,000 ' . Ce sont les jeux de la liberté.

La trêve s'écoula sans autre fruit que d*avoir accru la n^fiance et lassé le courage des soldats bernois. Leur général avait espéré la paix du crédit de son cousin , Nicolas de Watteville, sire de Versoix ^. Berne

* Gaulier. — De Thon. — Thourel.

' > Pourquoi toujours ces savoyards f ie chevalier Sandrin et Nicolas de Wallevîlle ) chez le général? — Il y a là des chefs qui ont le cœur de H(!vrc. • Deutsche Misiivcn, 531.

blâma sa confiance en des paroles trompeuses et lui associa Louis d'Erlach dans le commandement. La levée des escadrons Dauphin, Mouron et Baudichon, porta le nombre des cavaliers à mille. Celui des arque* busiers fut accru. L*armée s'avança sur le Faucigny ^ Les Genevois marchèrent les premiers, pleins d'ardeur; les Bernois les suivirent lentement. Ils avaient vu, en traversant Genève, d'Erlach s'emporter contre les citoyens, qui lui refusaient leurs canons. Us avaient entendu le syndic Roset lui répondre : <i Réservez votre colère pour nos ennemis ^. » Ils ne doutaient pas que leurs chefs ne s'entendissent mieux avec les courtisans de Charles Emmanuel qu'avec les boui^eois de Genève. L'avant-garde essaya de s'emparer d'un pont sur l'Arve , prés du château de Buringe. On eût passé le torrent; mais le pont se trouva rompu. Dés lors il parut dangereux de s'exposer, en avançant, à se voir couper de Genève. Watteville fit halte au pied du Mole, autour du prieuré de Pellionex. Les Genevois occupèrent, au pied des Alpes , le village de Yieu.

Au-delà de Yieu s'élève le mont des Chastels, que le baron d'Hermance avait entouré de murs. Puis se resserre le défilé de Saint-Joire , qu'il avait fermé de barricades. Huit cents Piémontais s'y tenaient retranchés. Sur le front se montraient quelques cornettes de cavalerie. A peine, au matin, les Genevois ont-ils vu ces cavaliers , qu'ils envoient à Pellionex demander la bataille. Point de réponse. Quatre heures s'écoulent. A la fin, cédant à leur impatience, les fils de Genève se partagent en peloton» et donnent tous à la fois. Les

* Uih jaillet.

' ^ Fragmcns de Grenu.

UYRK X. CHAP. V. 269

tireurs du Pays-de-Vaud les suivent avec de la cavalerie. Peu d'heures suffisent aux braves pour attaquer les retranchemens y franchir les fossés^ mettre en fuite les ennemis et s'emparer de Saint-Joire. L'armée ber«noise arriva sur le champ de bataille pour les voir poursuivre la victoire jusque dans les gorges des montagnes. Il était 4 heures. Le général fit sonner la retraite et rentra dans son camp ^ .

Victoire funeste ! La nouvelle n'en fut pas plus tôt arrivée à Berne que les espérances de paix se relevèrent. Une trêve fut offerte et acceptée ^. Alors les miliciens^ sans écouter prières ni menaces^ reprirent en foule le chemin de leurs foyers. Il ne resta qu'à rappeler la bannière. Trois mille volontaires demeurèrent chargés de couvrir le Ghablais. Watteville, avec le reste de l'armée , traversa Genève au milieu des injures et des cris : « A la trahison ! » Aussitôt Charles Emmanuel releva le pont de Buringe. Bonne capitula. Une mine ayant sauté quelque temps après la sortie de la garnison, la fureur mit les Piémontais à la poursuite des Suisses^ qu'ils piétinèrent après les avoir hachés. Le duc reconquit toute la province. Il cerna Genève et s'approcha du Pays-de-Vaud. Berne allait être attaquée sur son propre territoire, lorsqu'un champ nouveau s'ouvrit à l'ambition de Charles Eminanuel. Les nouvelles de France étaient de nature à lui faire espérer la conquête de la Provence et du Dauphiné; peut-être même la couronne royale. S'abandonnant à cette étoile nouvelle, il différa d'entrer

* L'aamôoier Haller. — Pièces du procès de Wallcvîlle. — Gantier. — Salaces, II, 387. — Léli, III, 3.

^ A Bonneville. A. Tillier et L. d'Erlach ne voulurent point représenter la république, dans • de semblables conférences. •

270 HiSTOlRE DE LA SUISSE.

dans Genève, envoya des ambassadeurs à Nyon traiter de la paix , et se jeta sur la France ^ .

Les événemens se pressaient dans ce royaume. Nous avons vu Sancy franchir la frontière avec ses 1 0^000 Suisses. Son approche inespérée ^ avait jeté Tivresse dans le camp des rois. Ils étaient venus à sa rencontre. Les deux armées s'étaient réunies à Gonflans, prés de Pontoise. Le 27 juillet, Henri III avait passé en revue ces régimens, qui portaient ses forces à 40,000 hommes. Voyant la belle contenance des Suisses^ il n'avait pu retenir ses transports. On l'avait vu passer et repasser dans les rangs, saluer les capitaines et les combler de caresses. Il avait fini par se jeter dans les bras de Sancy , et par lui dire , en versant un torrent de larmes : « Ce sont des pleurs de regret^ de n'avoir que des paroles pour reconnaître un si grand service, a L'armée s'avança pour faire le siège de Paris. Quelques jours encore et la guerre était finie. Cependant une multitude fanatique s'agitait dans les murs. Tous les jours on lui dépeignait le roi sous les traits d'un monstre et le coup qui lui porterait la mort comme le salut de la France. Il est rare, dans un état semblable des esprits, qu'un homme ne se rencontre qui croie entendre du ciel l'ordre de frapper. Tout-à*coup, le 2 août, au soir, un cri retentit dans le camp des princes : « Le roi est mort I Un moine a tué le roi ! a La terreur courut en un clin-d'oêil dans ces rangs,

^ Guicfaenon, II, 7Si. Sll faut Ten croire, le duc ne se serait arrêté aux frontières du Pays-de-Vaud , que parce que 2,000 Espagnols, l'élite de son armée, avaient l'ordre de ne pas les franchir. — Lupis, vita del conte Martinengo. — Stetller, 966.

2 La nouvelle leur en fut transmise entre deux plaques de maroiite , par un cbaudronier. Tous les courriers étaient travestis. Davila, X, SI.

qui semblaient ne devoir s'ouvrir que pour respërance. Français , étrangers , se pressèrent vers la tente royale. Ce fut là qu'auprès du corps mort du dernier des Valois , entouré de quelques fidèles et de la garde écossaise , qui la première Tavait salué roi de France, Henri de Navarre se présenta comme Henri IV à Tarmée royale et aux Suisses de Sancy. Dans son indigence, il avait un pourpoint violet, de la garde-robe d'un clerc. Il s'approcha des hommes d'armes avec cette familiarité qui lui gagnait led cœuirs. Se mêlant à leurs rangs , comme Xew compagnon bien plus que comme leur roaitre , il leur protesta , à chacun en particulier , qme c'était à lui qu*il voulait devoir sa couronne. S'ouvi^aiït tour à tour aux réformés et aul catholiques , il entretint les uns de sa conversion {Prochaine ; les autres , ses vieux amis, de son inébranlable fidélité ^ a A la plus brave des nation^, le plus brave des rois, » leur disait-il à tous ensemble. Au pauvre peuple, il témoignait sa pitié pour les maux de la France. Aux Suisses,

* « Le Seigneur semble avoir voulu choisir Topporlunilé des siens au coup que mlraculeusemenl il à frappé. Ceux qui sont contre nous s*eii réjouittenl et nous encore plus. Toutefois la discoïde nous commande de dissimuler un peu de* temps ; autrement serions en danger d'aliéner an peuple que cognoissez endure^ aux erreurs de la vieille religion • C'est pourquoi les mieux advisez de notre conseil ont trouvé bon de publier certaines déclarations par lesquelles nous prononçons la conserva» tion de la foi romaine, de quoy vos illustrissimes seigneuries ont été averties, ainsi que ceux d'Angleterre , Allemagne , Hollande , Zélande , Genève , Sedan et autres , afin que les Gdèles n'en prissent ombrage. Croyez que nous ne perdons le temps à cultiver l'héritage du Seigneur. » Du camp de Bcauvais, 18 août 1589. Henry, et plus bas, Ruzé. — MM. Cimber et Danjou ont donné tout entière, dans les Arch. curieuses, tome XIII cette « Lettre du roy de Navarre aux seigneurs de Berne, leue publiquement en Féglise catholique de Troyes, le 20 septembre 1589, afin que chacun connust clairement le but du Bîernois. •

à défaut de mieux ^ il prodiguait d^s promesses et des plaisanteries. Les catholiques français^ demeurant pour la plupart froids à ce langage , se retirèrent dans les provinces. Les Suisses se serrèrent tous autour du nouveau trône. Henri IV en témoigna sa joie par un saut, à sa manière ' • Il choisit quelques officiers^ pour les envoyer porter aux Cantons les expressions de sa bienveillance. Ainsi commença^ protégée par les lances fidèles des Suisses , la dynastie des Bourbons ^.

Ce fut dans ces circonstances que Charles Emmanuel vit Toccasion d'agrandir ses états et, fils d'une princesse du sang de France ^^ de porter ses vœux jusqu^à la couronne des Valois. Ces projets lui commandaient la paix avec Berne. A sa demande^ Tavoyer de MuUinen^ Abram de Graffenried, Louis d'Erlach et Vincent Daxelhoffer se rendirent à Nyon , où des conférences s'ouvrirent. Genève , sans y être invitée , envoya Varro, Roset et Galatin plaider sa cause. Ils furent repoussés avec fierté* « Venez-vous ^ leur dirent les représentans de Berne y prétendre que le duc n'ait jamais possédé votre ville? Venez- vous rendre la paix impossible par votre opiniâtreté? Cédez , cédez , il en est temps. Séparez-vous de la France et renoncez à nous jeter dans des embarras toujours nouveaux. » Les envoyés de Genève se rendirent à Berne, w Pour-

* DeThou.

* Recneîl des choses mémorables de France, depuis 15 & 7 à 97. — Le Laboureur, add. à Castelnau, II, 895. — Sismondi, XX. 583. — « Les politiques de se regarder , les Suisses de boire, et ceux qui pensaient succéder k la couronne de rire en leur cœur. • Discourt, àt Cétrange et subite mort de Henri de Falois, — Journal de Grcdcr, qai servait dans le régiment d'Arcgger. —- Zurlauben , S78. — D'Aubigné, II , c. 33. — Davila, X, 595. — Schuler, Oescb. von Glarîs, Si9.

* Il était fils de Marguerite , tante du dernier roi.

quoi, leur dirent les chefs de la république S prétendre que nous vous trahissons ? Pourquoi semer contre nous mille calomnies ? Vous en avez tant fait que vous nous avez rendus vos ennemis. Apprenez à vous passer de Berne , comme Berne saura se passer de vous ^. » En même temps qu'elles tenaient ce langage , leurs Excel* lences signaient la paix* Berne et le duc se garantissaient leurs terres. Le prince s^engageait à permettre ^ dans les provinces qu'il avait reconquises, l'exercice de la religion réformée dans trois endroits. Un article secret lui abandonnait Genève et lui promettait même l'appui des Bernois pour la réduire. Le duc écrivit à Rome : « Si je promets quelque tolérance, c est pour ne pas provoquer les villes suisses. Le jour viendra d'exterminer rhérésie. Les articles concernant Genève et la religion doivent rester secrets ^. »

Ces articles ne purent demeurer si cachés que le bruit ne s'en répandit bientôt. Alors éclata l'indignation. Les envoyés de Genève à Berne avaient reçu des tribus, dans leurs abbayes, l'accueil que leur avait refusé le sénat; les premières elles exprimèrent leur douleur. Bientôt, des pasteurs nombreux, chassés par Charles Emmanuel des provinces qu'il avait recouvrées, dépouillés, portant des marques de mauvais traitemens, traînant leurs familles dans l'indigence, se

* On leur dcri?ait de Nyon : « 0 y a bon espoir de paix , mais à la condition d'abandonner Genève. •

^ « Aux fols la folie , aux sages de les corriger , • leur répondit RoseU Fragmenê de Grenu, 69, 70.

* Stettler , 546. — Instractiond, 19 sept. 1589. — Lapis Martinengo. — Lettre de Martinengo dans le Berner Monatschrift, 7S. -— Gantier, III, iS2. — De Thon. — Méieray. — Conservateur suisse , IX, i|8. — Arch. Turin. Trait, co Suizzeri, paquet 9 , et jé/faire$ de Genève, paquet 4 7.

XIL i8

274 IIISTOIRB DR L\ SDISSB.

réfugièrenl en Snîsse , invoquant la pitié. Tandis que de toutes parts ils recevaient des témoignages dlntérèl, les seigneurs de Berne ne leur firent entendre que des paroles sévères ^ Alors , du Rhin jusqu'au Rhône on s'exprima d'une même voix. Ce nom suisse, exalté par les plus belles victoires; ce sentiment d^honneur, que h nation avait toujours regardé comme le meilleur de son héritage y et comme le plus important à transmeltre aux générations à venir ^ comment avait-on pu le sacrifier ! Comment souiller tant de gloire par tant de honte I Qu'étaient devenus ce respect des princes et des peuples ? cette majesté de Berne ^, qui rappelait celle de la yietlle Rome ? cette politique, toute romaine, qui ne permettait aux généraux la paix qu'après la victoire? Qu'était devenue l'antique fidâtté? Berne voulait-elle que la foi suisse devint proverbiale, comme la foi punique ? Encore si l'on eut abandonné quelque place ignorée ! Mais Genève ! la cité libre , confédérée! le rempart des Cantons! l'Église illustre, dont la chute menacerait toutes les Églises ! l'asile des nations, la ville célèbre pour son hospitalité , son académie, sa discipline! Ces murs, défendus avec une cons^ tance et une valeur sans égale ' , Berne les avait livrés à Finsu de ses confédérés. Et non-seulement les auteurs de ce crime vivaient chez elle impunis ; tM c'était pour eux que se façonnaient, à Lyon , les chai-

' Helvetia, IV, 8S ; d'après un mss. zuricois. — Manuel do Goosol de Berne, 4i8. — Stetller. On se rappelle la réacâon qui SDÎYit la gof^ de 1551.— Lettre de Stnmpf au doyen Muslin, dans rHelvetia.— StDdu à Musiin. Fajus ad Musculnm.

^ Ainsi 8*exprime aussi Montesquieu , Grandeur et décadence des Ro* mains.

* • Saguntianà fidelilate. >•

LlVRl? X. CHAP. V. 275

ne^d or l^s plus pesantes ; mais leurs hôtels se remplissaient des riches présens de IlSspagne et du Savoyard. Bientôt toute TEurope fut inondée de pasquilles à la honte de la république. Les cinq Cantons dirent à Zurich, avec ironie : <( Avez-vous attendu ce jour pour connaître la foi bernoise ? L'ancienne guert*e de Zurich, Milan, Cappel, ne vous avaient-ils rien appris?» Strasbourg exprima son regret d'avoir récemment renouvelé son alliance avec fa ville suisse. Le palatin Casimir écrivit : « Tous les pays , mais Tltalie en particulier, sont pleins de bruits qui accusent la vénalité de vos chefs. » Â Berne même , on ne rencontrait que déjeunes hommes portant à leur cou des chaînes d*oignons, images dérisoires de celles d'ôr qu'ils accusaient les magistrats d^avoir reçues de l'étranger , pour prix de rhonneur et du Dieu de leur patrie. Un ministre avait fait un chant à la gloire de l'ours. Adam Christen, d'Uberlingen , en fit un, à son four, qu'il intitula le chant de VÉcrcifisse ^ Il Ibuait Berne d'avoir appris la tactique du chétif animal. Mêmes allures , mêmes BdOBura ; seulement elle ne savait pas rougir. Cédant à Forage, W*ttevîHe déposa la charge d'avoyer et se retira à Bienne. On le remplaça par Abram de GrafSeuried , l'un des signataires du traité de Nyoa^. Muaeu-* kia prècba.: « Si senlemettl nov« avions combattu! NoiÉs eussions bientôt rejeté Tennemi par-delà tes monts ; car toute sa force lui vient de ce que nou» n'avons pas voulu lut faire seatir notre bras.' Puis donc que nos chefe nous abandonnent , c'est à nous , citoyens, à veiHer à ce que la patrie ne périsse pas.

' Sur le refns de Mnflînen , qui alK'gua sou grand ftgc>.

27G HlSTOIâB DB LA SUISSE.

C'est au peuple à choisir entre la honte et le rejet de la paix. » Ce langage contraignit la seigneurie à se res-souvenir de rengagement , qu elle avait pris en 4 531 , de ne faire la paix ni la guerre sans avoir consulté la nation ^ Conformément à cette loi de l'État ^ les arti* c\es du traité de Nyon furent soumis aux suffrages des communes.

Les communes n'eurent qu'une voix^. Elles invitèrent leurs seigneurs à se rappeler que leurs pieux ancêtres n'avaient jamais abandonné Genève , lorsque le Savoyard l'avait attaquée par la ruse. Elles étaient disposées à supporter les frais de la guerre , dans l'espoir que le roi de France y contribuerait ^ selon les traités. Les villes d'Argovie se plaignirent de n'avoir pas été consultées avant l'entrée en campagne. Elles prièrent Leurs Excellences de songer moins aux princes étrangers , et davantage au maintien de la sainte Confédération^ pour laquelle leurs peuples étaient prêts à yerser

* Les Oberiandais voulaient qu'on leur Hvr&t les auteurs du traité. La bourgeoisie de Berne était vivement émue. Mnllinen la convoqot, le 9 novembre, dans la cathédrale, lui fit connaître qne le gouverne» m*sai savait que des bourgeois .travaillaient à renverser le gooveraemtmt et à étendre à toute la communauté les pouvoirs du Grand-Conseil; H invita à sortir cens qui voulaient une nouvelle constitution; et les fidèles à prêter serment à Berne. Fneter, peintre sar verre «aottil avec un petit nombre de citojens. L'assemblée jura. La minorité raivil son exemple, après avoir subi quelques jours de prison. ManuêL — StettUr, •mi. — Tiilier. — Le sénat avait appris que 5,000 jeunes hommes s'étaient anodes pour une levée de boucliers en faveur de Genève. A Znricii, le sénat donna l'avis à l'ambassadeur du duc , « qu'il ne pouvait répondre de sa sûreté, • Meyer, — Yojet la réponse de Berne à ses communes, dans les D. Mi$$iven, ti« n. 8i2.

' Les députés de roberland se présentèrent le 6 février; leur langage fut sévère. Les Argoriens le il ; ib prièrent L. Exe d*i^ de manière à faire cesser le bruit que Berne voulait rétablir le papisme. Uwmil, 419.

LIVRB X* CHAP. y. 277

la dernière goutte de leor sang. Le Pays-de-Vaud , qui devait être le premier attaqué^ fut unanime dans sa réponse. Ses députés se présentèrent, le 2 mars, devant le grand Conseil de Berne, et s'exprimèrent comme suit : « Trois points sont à considérer : la religion; tout doit être sacrifié pour elle; Thonneur; pour le maintenir, vos humbles sujets, de sincère affection, vous dévouent leurs vies ; les profits de vos pays ; jamais la crainte des maux de la guerre ne nous fera dire qu'il soit expédient d'abandonner Genève , ni de faire, en tant ni peu, brèche à la conscience. Nous voici donc prêts à défendre, jusqu'à la dernière goutte de notre sang, avec ceux qui sont membres d'un même corps que nous , cet évangile auquel Dieu nous a appelés par sa grâce, n Ainsi parlèrent les Vaudois, en présence des députés de Genève ^, de ceux des villes réformées et de l'ambassadeur de France ^. Les cœurs furent émus. Le Conseil prit unanimement la résolution de ne point ratifier le traité ^.

La guerre décidée , le Sénat demanda les moyens de la faire. « Commencez , lui répondirent les communes , par employer vos riches revenus à protéger vos

^ Docnmens sur le P,-de-Va«d, n* 177 et saivans. — Roset, dans son compte rends à Oenève le 9 mars.

' Sillery ne nég4igea rien pour empêcher la ratification du traité. Peint d'instances trop vives. Il avait cet art des ménagemens, qu'on Français possède si bien » et qni toujours, en Suisse, a mieux réussi que la fierté.

* Des actions de gr&oes furent rendues à Dieu , « de ce qu'il avait si bien besogné dans les cœurs. » Les députés allemands et romands promirent , à l'envi , de « s'emplojer pour le bien public d'estoc et de taiUe. » — « Vous en faites prou , leur répondit l'avoyer ; vous en faites prou (asseï) ; nous voyons bien votre bon vouloir. » Ihcamtn$ $ur i^

pays. S'ils ue suffiscol pas, nous y suppléeroDS en loyaux sujets. Mous vous supplions toutefois de nous )e laisser faire librement , ei de respecter des franchi-» ses dont VauthenUcité n'est ignorée de personnet Souffrez aussi que nos contributions soient remises par nous en des mains sûres; car de précédentes levées de deniers doivent , ce nous semble p n*avoir pas été employées ^ !• La défiance du peuple était si grande, qoe Berne dut envoyer plus d'une fois rassurer les villes du Pays-de*Vaud , sur la crainte d'être livrées au duc de Savoie ^. Le cri public avait demandé la mise en accusation de Watte ville. Aptè& Ta voir entendu sur 44 chefs , les Conseils le déclarèrent innocent. Ils ordonnèrent toutefois que si les communes persbtaieDi dans leurs plaintes , il aurait à se justifier devant elles '. Leurs Excellences firent connaître à Charles Emmanuel la résolution du pwple de Berne. Elles le prièrent de ne pas leur retirer ses bonnes grâces , et l'assurèrent que, s'il n attaquait pas^ il ne serait pas attaqué ^. Le traité de Nyon subsista de fait.

Cependant , Genève , demeurée seule au combat , achevait d'ajouter la gloire des armes à celle de la

^ Documcns sur le P.de-Vaac). n«' ISS à iSS . 205 à 309.

'^ Docnmens, n* 210. — Rod. Tillier, à qui l'on tooUbI donner le commandement de S»000 hommes, répondit: « PlalAt quitter la Tille et le pays! ■ Il fut question de lever S, 000 volontaires. On ne fll qne mettre quelques garnisons d^ns le P.-de-Vand.

* Procès de Walteville. Jreh. Bwn.

^ « Cédant au temps , nous aimons mieux nous départir de FallwDce que nous voir si avant engagés dans noire honneur et réputation » ea danger d'intestine parlialité. • Les lettres de Gh. Emmanuel an pape avaient d'ailleurs ap|)ris « que les intentions du prince différaient de ce qu'il avait manifesté. » 3;t3 nutn A590. « — Docmntm sur U P.-ée- Faud, 18i.

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