‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 1 sur 66 · LIVRE PREMIER LA RÉFORME PROTESTANTE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER LA RÉFORME PROTESTANTE

Zwingli,

Au plus profond du cœur humain se rencontrent deux tendances qui, l'emportant tour à tour, ne cesseront de se combattre qu'au jour où l'âme qu'elles se partagent aura reçu la pleine révélation de son destin. Nous nous livrons, tantôt au besoin de croire, tantôt au besoin d'examiner, et ce qui se passe en nous, l'histoire de l'humanité le reproduit sur son mobile théâtre. C'est au besoin de croire que, dans des siècles de jeunesse, s'était abandonné le monde moderne ; mais lorsque s'éveillèrent en lui les instincts d'un âge nouveau, l'enthousiasme fit place à la réflexion, la foi à l'examen, et le mot de réforme devint

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le cri des cœurs pieux comme celui des âmes intelligentes, ardentes et généreuses.

Tout secondait ce mouvement. Le moyen âge s'en allant en débris, les hommes se ralliaient autour d'idées épurées de religion, de convenance et de droit. Dans l'ordre politique, tout se dispersait naguère, tout se concentre maintenant. Les rois ont fait l'essai d'armées permanentes et celui de lever des impôts. La province se perd dans l'état. Il n'y a plus de Bretagne, de Bourgogne, mais une France, réunie sous un monarque, l'expression du caractère national. L'Autriche, l'Espagne, l'Italie et le monde nouveau découvert par Christophe Colomb obéissent à Charles V. Déjà la flatterie murmurait, à l'oreille de l'empereur, le mot de monarchie universelle, quand se manifesta la puissance nouvelle de l'opinion; et comme, grâce à la presse, la pensée ne se trahiait plus, mais volait à la surface de la terre, l'opinion ne tarda pas d'apprendre aux peuples à chercher leur sûreté dans un système d'équilibre et de pondération.

Ce système, base d'un nouveau droit européen, avait son point d'appui dans quelques états, inférieurs en force à ceux de l'empereur et du roi de France, mais placés de manière à pouvoir faire pencher la balance politique du côté vers lequel ils inclineraient. C'étaient entre autres l'Allemagne et la Suisse. L'Allemagne n'était pas ce qu'elle avait été, ni ce qu'on la verra devenir. Elle était la terre aux cent villes impériales, riches, jalouses de leur indépendance et qui pouvaient faire sortir de leurs portes de nombreuses cohortes de citoyens bien armés. Elle avait donné

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naissance à l'imprimerie et à Luther. L'imprimerie avait permis à la voix d'un simple moine de se répandre au loin. Luther était devenu puissant, parce qu'une multitude d'hommes graves et pieux s'exprimaient par sa bouche et qu'il était l'interprète de milliers de cœurs. Quoiqu'il eût la science pour alliée, il n'était pas proprement un homme de science ; mais il était tout âme ; il avait une foi profonde, et il fut compris. « Dieu le fait parler, disait-on, Deum patitur. y> c( Il le faut, je ne puis autrement, » disait-il lui-même, et ses Allemands redisaient avec lui : « Nous ne pouvons autrement. »

Ce qu'était Luther pour l'Allemagne, Ulrich Zwingli l'était chez les Suisses. Né le premier jour de l'an 1484, à Wildhaus, dans les hautes vallées du Toggenbourg, il avait mêlé de bonne heure sa voix à celle d'un peuple ami des chants et de la gaité. Son père était amman de la commune. Après qu'un oncle, doyen de Wesen, eut dirigé sa première instruction, il avait continué ses études à Bâle, à Berne, sous Lupulus, à Vienne, auprès de Vadian. De retour à Bâle, il y suivait les enseignements de Thomas Wittenbach qui, l'un des premiers, osa porter dans l'obscurité des salles de théologie le flambeau du libre examen, quand la paroisse de Glaris le choisit pour son conducteur spirituel. (1506.)

Les temps étaient difficiles ; les guerres mercenaires déchiraient la patrie et démoralisaient la nation ; appelé deux fois à franchir les Alpes avec la bannière de Glaris, Zwingli vit de près les maux qu'elles engendraient. Il se trouvait dans le Milanais à l'époque de la bataille de Marignan, et Schinner, qui l'avait pris en amitié,

lui fit allouer par le saint-siége une pension de 50 florins, pour l'aider dans ses études. De retour à son foyer, et plein de^ hautes idées de vertu républicaine qu'il s'était faites à l'école des anciens, Zwingli tourna tous ses efforts contre la vénalité sans pudeur des chefs mercenaires et surtout contre celle du parti français ; mais il ne le put sans se faire de nombreux et puissants ennemis. L'orage grondait sur sa tête, lorsque l'administrateur de l'abbaye d'Einsiedlen, Diebold de Géroldseck, qui unissait à l'amour de la science un mâle génie, lui fit offrir dans le couvent une demeure et un champ nouveau d'activité. (4516.)

Zwingli passa deux ans à Einsiedlen. Ce fut sur ce grand marché d'indulgences qu'il apprit quel abîme existait entre l'église du Christ et celle de Léon X ; ou ne saurait toutefois établir qu'il y commença l'œuvTe d'une réforme. Ce que l'on sait, c'est qu'il trouva, dans la paix du monastère, les loisirs nécessaires à la continuation de ses études, et qu'il s'y fit connaître comme orateur éloquent et populaire.

Vers la fm de l'an 4518, il fut appelé à la charge de prédicateur du grand-moutier de Zurich. Cette ville était alors, de celles de la Confédération, la plus dévote au saint-siége et la plus dissolue dans ses mœurs. Son bourgmestre, Marc Roist, possédait la confiance de Léon X. Il portait le titre de capitaine de la garde suisse du pape, et percevait le revenu de cette charge, dont son fils cadet remplissait l'office. L'aîné, Diethelm, venait d'entreprendre un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Naguère, ZwingH, c'est lui-même qui l'a raconté dans une de ses prédications, avait de-

mandé à Dieu de l'envoyer où il plairait à sa providence qu'il exerçât son ministère, le priant toutefois que ce ne fût pas à Zurich. Ce n'en fut pas moins la grandeur de la tâche à laquelle il venait d'être appelé qui la lui fit accepter. Cette tâche, il la comprenait comme embrassant la régénération morale et politique de la Suisse, et de la chaire où sa parole allait se faire entendre, il savait qu'elle serait entendue de toute la Confédération.

Persuadé que la démoralisation de la patrie avait sa principale cause dans le service mercenaire et les pensions des rois, il s'éleva contre l'immixtion des Confédérés dans la lutte engagée, en 1519, entre Charles V et François 1er, qyj f^n et l'autre ambitionnaient la couronne impériale. Deux ans plus tard (1521), il réussit à dissuader Zurich d'accéder à l'alhance française. Le gouvernement zuricois n'osa pas toutefois prendre ce parti sans se sentir appuyé par les suffrages de son peuple; il le consulta, et ce fut l'assentiment de la ville et des campagnes qui lui donna la force dont il avait besoin. Il se crut, il est vrai, dans la même année, lié qu'il était par ses engagements envers le saint-siége, obligé à laisser une petite armée passer les Alpes (Piacenzerzug) ; mais affranchi bientôt après de ses engagements par la mort de Léon X, il s'empressa de rappeler ses soldats, et d'interdire à l'avenir, sous peine de mort, toutes pensions et tout service mercenaire.

Zwingli n'avait pas conseillé ces mesures sans accroître le nombre et la haine de ses ennemis. Les hommes qui tiraient de riches profits de la vente des

âmes et du sang du pauvre peuple, s'efforcèrent de le persuader que c'était son pain que Zwngli voulait lui ravir. Ce fut, dans tous les cantons, la cause d'une irritation profonde; ce fut celle du déchirement de la Confédération. La plaie qui s'ouvrit devait être des siècles à se fermer. Elle était de nature religieuse et politique, aussi Zwingli résolut-il de l'attaquer hardiment dans l'église aussi bien que dans l'état, et s'attacha-t-il à faire voir^que la morale mensongère des marchands d'indulgences avait sa source dans l'altération de la foi qu'ils prêchaient.

Déjà lorsqu'il avait, le premier jour de l'an 1519, commencé son ministère, il avait annoncé son dessein de faire reposer ses enseignements sur l'Ecriture, et non sur la tradition ; d'exphquer les Livres saints dans la liaison de leurs parties, et d'en faire la seule règle des mœurs et de la foi. Ni phrases prétentieuses, ni dissertations abstraites : l'ordre et la clarté suffisaient à son éloquence. Les jours de marché, il prêchait de grand matin pour le peuple des campagnes. Bientôt il eut acquis une grande popularité. Il montrait, au reste, beaucoup de modération. Ce fut avec les égards dus aux faibles qu'il fit voir que la distinction des jours maigres reposait sur des commandements d'hommes, et qu'il soutint, devant l'évêque de Constance et devant la diète des Confédérés, le droit que les Ecritures donnent au prêtre de se marier. (1522.)

La diète lui répondit en ordonnant l'arrestation d'un curé de village, qui avait prêché les nouvelles doctrines, et en le faisant transférer dans les prisons de l'évêché. Zwingli crut alors n'avoir pas de meilleur

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moyen d'éclairer les esprits, que de solliciter une conférence publique dans laquelle il pût rendre raison de sa conduite. Deux vieillards, Roist et Schmid, étaient à la tête de la république de Zurich. Vétérans des guerres de Bourgogne, de Souabe et d'Italie, ils jouissaient de la considération des Confédérés et de celle des princes. Le saint-siége était pour eux plein d'égards, et témoignait encore à Zwingli lui-même la plus flatteuse distinction. Néanmoins ces magistrats, jusqu'alors tranquilles spectateurs des premiers pas de la réforme, se décidèrent à ouvrir un débat, auquel ils invitèrent l'évêque et les Confédérés à prendre part. (Janvier 1523.) L'évêque eut l'imprudence de s'y laisser entraîner. Ses délégués descendirent dans l'arène, s'y montrèrent faibles, et réussirent si peu à convaincre Zwingli d'avoir altéré les Ecritures que le Conseil exprima la sérieuse volonté de continuer à laisser libre cours au pur Evangile.

Le principe établi, quelles conséquences allaient en être tirées? Allait-on, la Bible en main, abolir la messe et les images? Cette question fut le sujet d'un nouveau débat. Mais, les parties entendues, le Conseil se montra moins pressé que naguère de formuler une résolution; il se contenta de faire publier un petit livre, qui devait servir de guide aux prédicateurs de l'Evangile, et renvoya de se prononcer sur l'abolition de la messe et des images jusqu'au moment où, le peuple ayant reçu de suffisantes lumières, on pourrait les supprimer convenablement.

Cependant les deux vieillards, chefs de l'état, Schmid et Roist, nés le même jour, étant morts, presque le

même jour aussi, deux amis de Zwingli, Henri Valder et Diethelm Roist, les remplacèrent comme bourgmestres. Ce fut pour les partisans de la réforme un encouragement, pour les zélateurs d'entre eux un motif de poursuivre, sans même attendre une décision du Conseil, l'œuvre commencée. La messe fut remplacée, en plus d'un lieu, par la simplicité de la cène évangélique ; des images furent renversées, des tableaux détruits. Alors le gouvernement crut devoir se montrer et régulariser ces mouvements. L'ayant fait, avec l'assentiment presque unanime du peuple, il fit un pas de plus, et supprima les couvents.

Déjà les chanoines du grand-moutier avaient accepté une réforme qui transformait leur monastère en une école. (1523.) Leurs biens, dont ils se réservèrent l'administration, devaient servir aux besoins de l'enseignement. Trois siècles plus tard, lors de la suppression du canonicat, ils faciliteront la création d'une Ecole et d'une Université cantonales. Bientôt l'exemple donné fut suivi par l'abbesse du Fraurnïmster, du va.ste couvent qui, dominant la ville, avait jadis régné sur ses murs et sur le pays ; l'abbesse en fit l'abandon au sénat, ne se réservant qu'un douaire pour elle et pour les religieuses, ses sœurs. D'autres maisons de religion furent pareillement transformées. Leurs revenus composèrent un fonds considérable, destiné à pourvoir aux besoins des indigents qu'entretenaient les moines. Surgit la question du mariage des personnes ecclésiastiques. Une nonne, sortie du monastère d'Œdenbach, avait épousé un prêtre. Zwingli lui-même s'était engagé, avec Anna Reinhard, dans les liens

d'une union qui fit le charme des dernières années de sa vie. Le Conseil crut devoir prendre ces faits sous sa protection, et remplaça par une loi matrimoniale la juridiction déchue de l'évêque de Constance.

Mais toute sa prudence ne put empêcher un nouveau flot de se mêler au cours de la réforme et de la précipiter dans des difficultés nouvelles. La parole d'un homme arrive rarement à un autre homme avec le sens qu'elle avait en sortant de sa bouche ; autant d'intelligences, autant de sens, en sorte que le mot de réforme, une fois échappé des lèvres de Luther, avait pris en Allemagne des acceptions bien diverses. Les princes l'avaient traduit en leur politique, les universitaires, Erasme à leur tête, l'avaient transformé en philosophie. A leur dire, il y avait chez Luther trop d'impétuosité, trop d'action. Mais d'autres classes sociales, et d'autres esprits accusaient, au contraire, la timide lenteur de ses mouvements. Quelques hommes obscurs, sans lettres, réputés pour leur piété et leur douceur, proférèrent une parole bien peu faite, en apparence, pour émouvoir la société. « Le baptême, dirent-ils, ne doit pas être donné à l'enfant, qui ne peut le comprendre; ce sceau de la nouvelle naissance n'appartient qu'aux régénérés. » Mais toute simple qu'était cette maxime, elle créait dans la société chrétienne une société nouvelle; elle attaquait l'alliance que les églises nationales réformées avaient faite avec l'état; elle brisait l'unité de ces églises. La réforme nouvelle appelait ses élus sur le terrain d'une liberté, d'une égalité, d'une fraternité absolues. Les anabaptistes, c'est le nom qu'on leur donna lorsqu'ils eurent

pris pour signe de ralliement le baptême des adultes, allèrent se constituant en congrégations pures, fidèles et fraternelles. Pauvres la plupart, ils se recrutèrent parmi les pauvres. Ils proclamèrent la vanité de la science humaine et la communauté des biens entre les disciples du Christ. A leurs yeux, le jour était près où toute magistrature serait inutile, où la famille de Dieu ne serait gouvernée que par l'Esprit de Dieu.

Dans les commencements, ils attendaient la venue de ce règne de l'action de Dieu sur les cœurs; mais préchées à des populations asservies et malheureuses, leurs doctrines n'avaient pas tardé de s'allier à tout ce que ces cœurs cachaient de vœux pour la liberté et de soif de vengeance. Alors ils se divisèrent. Quelquesuns continuèrent à n'attendre le salut de Dieu que de la puissance régénératrice de sa parole, tandis que le grand nombre, s'associant h toutes les passions populaires, se jeta dans le champ de l'insurrection politique. Ils chassèrent les moines des couvents, les nobles des châteaux, les magistrats de leurs sièges. Mais leurs adversaires s'étant aussi mis en campagne, il y eut rencontre; ce fut un massacre, et non une bataille; l'insurrection fut étouffée dans des flots de sang.

En Suisse, les mômes doctrines donnèrent naissance à des manifestations semblables; mais comme ni la servitude, ni la misère n'y étaient ce qu'elles étaient en Allemagne, l'agitation révolutionnaire n'y eut, non plus, ni l'exaltation, ni l'étendue qu'elles avaient eues au delà du Rhin. Toute autre aussi fut la conduite des gouvernements des deux pays. Les premiers anabaptistes zuricois, Grébel, Manz, Rœubli, avaient été des

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disciples enthousiastes de Zwingli, jusqu'au moment où ils l'accusèrent de s'arrêter à mi-chemin. Selon leur Evangile, tous étaient prêtres, tous prédicateurs; la magistrature était inutile ; les biens devaient être communs. Bientôt tout un peuple ajouta : — Plus de servage, plus de corvées, plus d'impôts ! L'agitation sociale s'alliant à l'agitation religieuse, le 5 juin 1525, quatre mille campagnards s'assemblèrent à Tœss, près de Winterthour, pour délibérer sur les moyens de passer de la doctrine à l'action. Mais lorsqu'ils se trouvèrent réunis, aucun ne se sentit le courage de remplir le rôle de modérateur. Seul, en ce tumulte, Lavater, bailli de Kybourg, réussit à se faire écouter. Il loua les sentiments généreux des promoteurs du mouvement, et finit par les employer, malgré eux-mêmes, à calmer la rébellion. La foule commençait à se disperser, quand l'avoyer de Winterthour pria ceux qui restaient d'accepter l'hospitalité dans cette ville. On les traita libéralement, et l'on crut leurs projets tombés dans l'oubli. Ce ne fut pas toutefois pour longtemps. Mais le gouvernement, dès qu'il apprit qu'une nouvelle assemblée se préparait, se tourna vers les communes demeurées tranquilles, gagna leur confiance, leur fit quelques concessions, et reçut d'elles la promesse qu'elles n'entretiendraient de relations avec les mécontents que pour travailler à leur pacification. C'en fut assez pour rétablir si bien la concorde, que six mille campagnards se rendirent, un mois plus tard, à Zurich, pour y célébrer, avec les citoyens de cette ville, le jour de la consécration de leur église.

Cependant ces faits avaient jeté le gouvernement

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zuricois hors de sa première voie. Nous ne le verrons plus s'appuyer sur son peuple et le consulter en toute grave circonstance. Il s'attribua l'administration de l'église comme de l'état. Zwingli lui demandait de confier les choses de l'église à un synode, composé d'ecclésiastiques et de laïques ; il ne l'obtint pas. Le synode fut constitué, mais comme représentation du clergé, et le Conseil en prit la direction. En même temps prévalut la maxime, d'étouffer toute résistance à la religion de l'état. Les anabaptistes furent condamnés, les uns à être noyés sans pitié, les autres à être fouettés et chassés du pays. L'autorité avait passé de l'église romaine aux mains d'un nouveau pouvoir. Ce ne fut pas, au reste, à Zurich seulement que se firent sentir les conséquences des événements que nous venons de retracer.

Zurich, en effet, n'était plus le seul canton qui fût entré dans les voies de la réforme, ni le seul que les anabaptistes eussent mis en péril. La Suisse a toujours renfermé dans son sein deux peuples, l'un laborieux et paisible, l'autre aventureux et guerrier. Depuis les guerres de Bourgogne, celui-ci l'emportait le plus souvent dans les Conseils des cantons et dans leurs diètes. Mais, dans de nouvelles circonstances, les amis de la paix s'étaient relevés. Deux classes de personnes avaient accueilli la prédication des réformateurs, celle qui -vivait des travaux de l'industrie et celle qui soupirait après une religion meilleure, les hommes pieux et les hommes adonnés à d'utiles travaux. La victoire des prescheurs n'avait donc pas été seulement religieuse, m.ais aussi pohtique ; elle ne fut pas unique-

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ment le triomphe de l'Evangile sur la corruption de l'église, mais aussi celui de la bourgeoisie laborieuse sur les chefs de bande, enrichis à la guerre et qui dominaient dans l'état. C'est ainsi qu'elle s'était fait chemin à Bâle comme à Zurich, dans des cités commerçantes; qu'elle gagnait du terrain à Berne, grâce à l'appui de cette classe moyenne, qui ne prospère que loin du bruit des armes, tandis qu'elle pénétrait plus difficilement dans les hautes Alpes, où n'existait guère d'industrie que celle du service mercenaire.

Il y eut donc, dans les villes de la plaine suisse, réforme et révolution ; bien plus, la réforme et la révolution confondirent si bien leurs causes qu'on a peine à discerner l'une de l'autre. On procédait, en matière de conscience, comme en matière d'état, par mains levées, et l'on contraignait la minorité d'accepter la loi du grand nombre. Assurément le besoin que manifeste un peuple de s'abreuver aux mêmes sources de croyance, et d'appuyer son existence civile sur des convictions religieuses communes, est digne de respect; mais c'est à la condition que ces convictions soient sincères, que la foi soit vraiment une foi, que les cœurs se soient inchnés avec les fronts. La seule unité qui mérite ce nom est l'unité dans la liberté, sans laquelle les liens ne sont que des chaînes. C'est ce que les cantons réformés méconnurent, presque à leurs premiers pas. Le dogme fut posé en loi; le pouvoir exigea l'obéissance.' Aussitôt la vie que renfermait la réforme s'affaiblit. L'Evangile arrivait dans les hautes Alpes et gagnait du terrain à Schwitz, à Lucerne, à Soleure; mais dès que la réforme s'y montra

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l'épée du pouvoir à la main, elle se trouva n'avoir plus sa saveur; la mission s'arrêta; deux camps se formèrent; dès lors, il y eut deux Suisse en présence l'une de l'autre, deux Suisse dont les limites sont demeurées à peu près les mêmes; l'une, qui se dit réformée, domine au pied des Alpes, l'autre dans les Alpes mêmes et dans les contrées de la plaine éloignées des foyers allumés par la réforme et par les progrès de la civilisation; la première renfermait en elle l'élément des évolutions de la société moderne, tandis que la seconde a presque toujours combattu dans le camp d'une réaction et sous l'étendard du souverain pontife.

A l'âge dont nous parlons, la réforme avait pénétré dans Berne, où le gouvernement, dévoué à la France, voyait avec indifférence attaquer le saint-siége. A Bâle, un prédicateur éloquent, Jean Œcolampade, lui gagnait les cœurs et les esprits par sa sage modération. A Schaffhouse, un élève de l'université de Paris, Sébastien Wagner, exposait avec science les doctrines nouvelles à ses concitoyens. ASaint-Gall, Vadian, de retour dans sa patrie, répandait les écrits de Luther et ne cachait pas son amitié pour Zwingli. Son grand savoir prêtait à l'étude des Ecritures un vif intérêt. Deux pasteurs, Wetter et Burgauer, prêchaient le pur Evangile dans l'église du Saint-Sauveur. Un sellier, Jean Kessler, l'enseignait à la multitude, et, de Saint- Gall, la réforme pénétrait dans les monts de l'Appenzell .

Ainsi se poursuivait cette évolution, quand s'y précipita le flot de l'anabaptisme. Il se manifesta dans la campagne de Bûle par le pillage de maisons religieuses ; ù Schaffhouse par le refus que firent deux tribus, celles

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des pêcheurs et des vignerons, de prêter le serment civique; mais l'intervention de cités amies ne tarda pas à rétablir l'ordre dans les deux cantons. A Saint- Gall, l'agitation fut plus violente. Des anabaptistes, fugitifs de Zurich, s'étaient jetés dans cette ville. Grébel, entre autres, dont Vadian avait épousé la sœur. Grébel appelait les pécheurs à se confesser les uns aux autres leurs transgressions, et à recevoir le baptême dans les eaux de la Sitter. On vit alors, par un étrange abus des expressions des Ecritures, des gens raconter en public, sans retenue, les folies et les crimes de leur vie, pour finir par rejeter tout vêtement avec toute pudeur. Quelques-uns, se souvenant que la « lettre tue, » brûlèrent des Bibles. Un frère alla jusqu'à trancher la tête de son frère, sous les yeux du vieillard, chef de la famille, et croyant faire un sacrifice agréable à Dieu. A la vue de pareils forfaits, il devint impossible de méconnaître que l'anabaptisme développait un enthousiasme sauvage et qu'il était impuissant à le gouverner. De sévères mesures furent dirigées contre ses égarements. Elles ne détruisirent pas l'anabaptisme dans notre patrie, mais elles le renfermèrent dans des limites étroites, et lorsque les gouvernements inclinèrent de nouveau vers l'indulgence, le torrent dévastateur se transforma en un paisible ruisseau.

Il était facile de distinguer la réforme d'avec une aveugle exaltation; les ennemis de Zwingli n'en prirent pas moins plaisir à les confondre. Ils ne voyaient, dans ce qui se passait à Zurich, que des sujets de scandale et n'admettaient pas que cette ville pût de-

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meurer l'alliée des Confédérés. Une diète fut, en ces circonstances, convoquée à Zoug, à l'instigation des cantons primitifs. (1524. ) Ni Zurich, ni Appenzell n'y furent appelés. Vadian, qui osa s'y montrer, fut réduit à s'enfuir. Une dernière sommation fut adressée à Zurich, et Tordre donné aux gouverneurs des bailliages communs d'emprisonner tout prédicateur des doctrines nouvelles, tout distributeur de livres ou briseur d'images. Am Berg, de Schwitz, administrait la Thurgovie ; prompt à obéir, il fit arrêter , vers minuit, à Bourg, près de la ville de Stein, le pasteur Œchsli ; mais, aux cris du pasteur, les voisins prirent l'elTroi. Le peuple qui cultive un vin généreux sur les collines riveraines du Rhin est vif et irritable ; il s'insurgea. Les sous-préfets zuricois de Stammheim et de Noussbaumen, Wirth et Ruttimîann, crurent devoir s'unir au mouvement, pour chercher à le contenir. Tout un peuple poursuivit les ravisseurs jusqu'aux eaux de la Thour où, faute d'un pont, il dut s'arrêter. Près de là se trouvait la chartreuse d'Ittingen ; la multitude s'y précipita ; en un moment église, couvent, caves et greniers furent livrés au pillage; les insurgés ne reprirent le chemin de leurs foyers qu'à la voix de députés de Zurich. Ils commençaient à obéir quand le feu jaillit du monastère, qui ne tarda pas à être réduit en cendres. (17 juillet 152-4.)

— Voilà, dirent les Waldstetten, les fruits de l'hérésie ! Ils exigèrent que les promoteurs de l'insurrection fussent traduits à Baden, et Zuricli n'osa s'y refuser. Rultimann, Wirth et ses deux fils furent conduits prisonniers dans cette ville. Interrogés sur la part qu'ils

avaient prise à la révolte, ils affirmèrent n'avoir fait que chercher à empêcher le désordre. Comme il n'y avait pas matière à les convaincre de haute trahison, on porta l'accusation sur l'abolition des images et l'on soumit les prévenus à la torture. « J'ai deux fois été bailli en Thurgovie, dit Jérôme Stocker, député de Zoug, je n'y ai pas connu de plus honnête homme que Wirth, ni de plus loyal serviteur; n'eût -il commis qu'un meurtre, je le protégerais; mais il a brûlé l'image de la mère du Christ, point de salut pour lui. » Ruttimann, Wirth et son fils ahié furent condamnés à avoir la tête tranchée. La vie du second fils fut accordée aux larmes de sa mère. Comme il s'affligeait de ne point partager le sort de son frère : « Bénis Dieu de ta délivrance, lui dit celui-ci, et ne songe jamais à nous venger. » Leur mâle intrépidité frappa la multitude. Les deux vieillards qui venaient d'être immolés laissaient soixante-sept enfants et petits-enfants ; la confiscation de leurs biens n'en fut pas moins décrétée : l'arrêt fut toutefois annulé sur les instances de Bâle, Schafîhouse et Appenzell. Œchsli finit par obtenir son élargissement. Des arbitres prononcèrent sur les indemnités dues au couvent d'Ittingen.

La consolation de Zurich fut d'apprendre que la réforme acquérait toujours de nouveaux amis. Le bailli de Thurgovie ne pouvait plus se faire obéir. Saint-Gall avait nommé Vadian bourgmestre. De bonnes nouvelles arrivaient de Claris, d'Appenzell. Les Toggenbourgeois, compatriotes de Zwingli, se montraient fermes dans leur attachement à la parole de Dieu. Les fiers Grisons s'étaient réveillés à la voix de Comander, ami

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de Zwingli ; les premiers, on les verra, à la suite d'une conférence tenue à Ilantz, proclamer la liberté religieuse, tout en faisant aux ecclésiastiques un devoir de conformer leur prédication à la parole de Dieu. (1526.) Même dans les Alpes, les gouvernements reconnaissaient la nécessité de corriger maints abus, sans toutefois réussir à se mettre d'accord sur ce point. Ils fmirent par s'entendre avec Fribourg pour tourner contre la réforme une arme qui l'avait puissamment servie, et par convoquer les Confédérés à un colloque public, où serait mise en évidence la justice de leur cause. Un docteur allemand qui avait, en lutte avec Luther, donné une haute idée de son savoir, Eckius, leur avait offert son appui. L'évêque de Constance les encourageait dans leur dessein, et Mourner, prédicateur des capucins à Lucerne, leur promettait le secours de sa langue infatigable; le colloque fut donc convoqué à Baden, et les Zuricois, Zwingli en particulier, furent invités à s'y rencontrer. (1526.)

La conférence s'ouvrit le 19 mai, en présence des députés de douze cantons et des délégués de quatre évoques. Des cantons, Zurich seul n'était pas représenté. Il n'avait pas, non plus, cru pouvoir permettre à Zwingli de répondre à l'appel reçu. On brûlait à Fribourg les livres du réformateur, à Lucerne son effigie. Comment d'ailleurs ne pas se souvenir du sort de Jean IIuss et du supplice récent de Wirth ! Œcolampade demeura donc chargé de tenir tète à Eckius. Une première difficulté se présenta, celle de savoir si des magistrats laïques allaient être admis à prononcer en matière de dogme. Elle fut écartée, par la raison que

les promoteurs de la conférence n'avaient eu d'autre but que celui de confondre Zwingli et de rendre la paix au pays. Délégués et députés prirent place. Eckius s'assit dans une chaire haute et richement ornée; Œcolampade plus bas, dans uïie tribune grossièrement travaillée. Les évangéliques se firent remarquer par leur connaissance de la Bible, leurs adversaires par l'habileté de leur dialectique. S'avançant le dernier, Mourner fit lecture de ses quarante griefs contre le tyran de Zurich. L'assemblée excommunia les novateurs. Soleure, longtemps indécis, se joignit aux six cantons pour exclure de l'alliance fédérale Zurich, Bâle, Saint-Gall et Mulhouse. Des deux parts on s'attribua la victoire.

La réforme à Berne.

Tandis que Zurich accomphssait sa réforme, le pouvoir était demeuré, à Berne, aux mains d'une noblesse belliqueuse, dévouée à la France. La guerre continuait en Italie, le plus souvent malheureuse pour les armes de François P"", et les Suisses partageaient les revers du roi. En 1522, las de prolonger, sans paie et sans honneur, une campagne que ne signalait aucun fait d'armes, leurs chefs avisèrent les généraux français qu'ils allaient reprendre le chemin de leurs foyers, mais que, ne voulant pas se retirer sans avoir combattu, ils demandaient la bataille pour le lendemain. On eut beau leur montrer les Impériaux et les Espagnols retranchés, dans le parc de la Bicoque, derrière

2i LA RÉFORME A BERNE

un rempart inexpugnable, entouré de fossés profonds, de canaux sans nombre, et couvert de canons, de piques et d'arquebuses, ils coururent, à travers des feux qui emportaient des compagnies entières, attaquer la contrescarpe ; les plus hardis essayèrent en vain d'en toucher le haut du bout de leurs lances; l'escalader était impossible; aussi linirent-ils par se voir contraints à opérer leur retraite, au milieu de cadavres amoncelés, et sous les saints meurtriers d'une formidable artillerie. (27 avril 1522.)

L'année suivante, les Français furent jetés hors de ritahe. Les Suisses couvrirent leur retraite, et ce fut au milieu d'un groupe d'entre eux, aux ordres de Jean de Diesbach, que Bavard, le chevalier sans peur et sans reproche, fut frappé à mort. Deux ans après, ils partagèrent, à Pavie, la défaite de François P^ (1525.) Les efforts qu'ils tentèrent vers le même temps, à l'instigation du roi de France , pour rétablir leur ami, le duc Ulrich de Wurtemberg, sur le trône de ses pères, ne furent pas couronnés de plus de succès. Ce fut pour nombre de ceux qui prirent part à cette expédition leur adieu au service étranger. Dix mille Confédérés n'en marchèrent pas moins, en 1527, sous Jacques de Rovéréa, jusqu'à Naples, avec l'armée française, qui fut détruite par la peste plus que par la guerre. Des Bernois qui avaient entrepris cette campagne, bien peu revirent leurs foyers, encore n'y arrivèrent-ils que hâves, décharnés et mendiant leur pain. L'impression que firent tant de revers fut profonde dans toute la Suisse, mais surtout à Berne.

C'est durant le cours de ces événements que la ré-

forme avait pénétré dans cette ville. Le peuple bernois , accoutumé à se mouvoir lentement dans les habitudes d'une vie agricole et pastorale, n'avait d'abord trouvé que peu d'attraits dans les doctrines nouvelles. Son gouvernement cherchait à le soustraire à leur influence ; il n'y avait toutefois réussi qu'imparfaitement. Depuis que les jongleries des Dominicains avaient ouvert les yeux de ses concitoyens, un homme de cœur, Nicolas Manuel, avait tourné contre la superstition de son siècle toutes les ressources d'un esprit clairvoyant, secondé par un vif amour de la poésie et de la peinture. Dans deux drames , représentés en pleine rue, il avait mis l'église primitive en présence de l'église de son temps. L'un dévoilait les ruses d'une avarice cachée sous le masque de la sainteté ; l'autre opposait au Christ couronné d'épines, suivi d'apôtres dans le besoin, entouré d'aveugles et de boiteux, le pape, promenant sa triple couronne et sa parure sacerdotale. Le peuple avait compris que le choix lui était ofi"ert entre la servitude et la liberté. Nul drame ne fut plus répandu que ceux de Manuel.

A ce langage de la satyre se joignit, dans le couvent des Franciscains, la prédication de Sébastien Meyer, dans l'église de Saint-Vincent, celle du timide, mais persévérant Haller. Zwingli s'attachait à relever l'un, à modérer l'autre. Ils avaient des amis dans l'avoyer de Watteville, dans son fils Nicolas, qui avait échangé sans regrets ses dignités ecclésiastiques contre la vie des champs, dans un May, un d'Erlach, un de Hofen. Néanmoins leur cause fut longtemps sans obtenir de succès. Si parfois le Conseil permettait la prédication

de l'Evangile, c'était pour prescrire bientôt après la célébration de la messe. Considérant l'église comme un moyen de gouvernement, il eût volontiers dépouillé le clergé de ses privilèges, tout en maintenant le peuple dans la simplicité de sa foi. Il en fut ainsi jusqu'au jour où les revers répétés des chefs mercenaires eurent affaibli leur autorité. Alors le Grand Conseil réussit à se remettre en possession d'un droit que, depuis vingt ans, les Seize lui avaient enlevé, celui d'élire le sénat, et il le composa, en majorité, d'amis de la réforme. (1527.) Bientôt après, le nouveau gouvernement invita les paroisses à choisir, entre l'ordonnance qui permettait la libre prédication de l'Evangile et celle qui n'avait produit que haines et divisions. La réponse trahit de l'hésitation. L'Evangile fut toutefois prêché de nouveau. Comme néanmoins les affaires étaient interrompues , les familles divisées, le malaise universel, les deux partis s'accordèrent pour demander une conférence religieuse. La Bible devait être la seule norme du débat.

Berne donna l'ordre à ses gens d'église de s'y rencontrer et il invita, soit les Confédérés, soit les pays voisins, h lui envoyer leurs savants. Mais, non-seulement les cinq cantons défendirent à leurs ressortissants de se montrer à Berne, ils refusèrent le passage à qui s'y rendrait, en sorte que Berne et Zurich durent mettre quelques troupes sur pied, pour que les évangéliques pussent avec sécurité traverser les bailliages libres. Eckius et Mourner se gardèrent de suivre l'hérésie dans son antre. Zwingh, Pellican, Meyer, CoUin, des Souabes, des Bavarois, des savants de contrées

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diverses de la Suisse, se mirent en marche. Depuis Zurich, le voyage prit trois jours. Berne ne négligea pas de se montrer grande, équitable, hospitalière. La conférence s'ouvrit le 6 janvier 1528, dans l'église des Franciscains, et dura près de trois semaines. La victoire ne fut que trop facile. « Nous expions, dit un Soleurois, zélé catholique, l'incurie de nos supérieurs ecclésiastiques, et cependant nous avions, à Berne, assez d'amis, pour pouvoir y prolonger la dispute plus d'un an. Zwingli prête force aux siens. Le tigre a plus de savoir que je n'eusse cru. Œcolampade n'a pas son génie ; peut-être le surpasse-t-il dans les langues. Capiton a peu parlé. Bucer, s'il avait le savoir de ZAvingli et d'Œcolampade, serait plus redoutable qu'eux, tant il a Fart de bien dire. Mais que parlé-je encore? notre défaite est certaine. » Ce résultat obtenu, le gouvernement bernois supprima les images, fit fondre les trésors des églises et donna l'ordre de remplacer la messe par une prédication de la parole de Dieu.

Le peuple accepta la réforme, l'Oberland seul la repoussa violemment. Les sujets de la riche abbaye d'Interlaken, hors d'eux-mêmes, les vallées de Meyringen, de Grindehvald et de Lauterbrounnen dans le vague espoir de devenir un canton, comme Unterwalden, se soulevèrent à l'envi. Les Hasliens s' étant réunis en landsgemeinde, trente Obwaldiens se présentèrent à eux, portant à leurs chapeaux des branches de pin, signe de ralliement des vieux-croyants, et comme ils dirent les cinq cantons bien résolus à soutenir par tous les sacrifices un peuple fidèle à la

foi des aïeux, les prescheurs furent chassés, la messe rétablie. Tout s'arma. Huit cents Obwaldiens s'avancèrent jusqu'à Unterséen. Mais dès que l'armée de Berne se montra, il ne resta aux rebelles de parti que celui de la soumission. Condamnés à perdre leurs franchises, ils prêtèrent à genoux le serment d'une obéissance sans réserve. Quatre d'entre eux payèrent de leur vie le crime de tous.

La révolution opérée à Berne réagit en lieux divers. Bâle se partageait en deux camps; des deux bourgmestres, Meyer était ami de la réforme, Meltinger chef des conservateurs ; dans les conseils, les évangéliques étaient en minorité; mais après le succès de la dispute de Berne , ils se comptèrent , reconnurent leur force, demandèrent, avec la libre prédication de l'Evangile, l'élimination de douze membres du sénat, et comme les sénateurs cherchaient à gagner du temps, ils se levèrent en armes, occupèrent les portes, l'arsenal, et braquèrent six pièces d'artillerie sur la place du marché. (Février 4529. ) La magistrature se soumit. La messe fut abolie. Bien des familles quittèrent la ville. Erasme l'avait choisie pour son séjour. Vainement des papes et des rois cherchaient à l'attirer à leur cour : il savait que nulle part il ne trouverait une société qui eût pour lui le charme de celle qu'il avait trouvée à Bâle. Mais depuis la victoire du parti démocratique, le temps était passé pour lui de s'étendre en éloges de la paix, de se plaindre éloquemment de la licence des uns et des abus vieillis que les autres s'obstinaient à défendre; il prit donc le parti de s'éloigner d'une ville où s'étaient écoulées les années les plus heureuses de

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sa vie et dans laquelle devaient reposer ses restes. Il avait vu partir Holbein. Glaréan l'accompagna; comme Erasme, le spirituel écrivain avait pris en dégoût les mœurs nouvelles. L'université fût restée veuve de sa gloire, si le sénat n'avait appelé à venir en occuper les chaires des hommes tels que Myconius, Phrygio, Grynaeus et Sébastien Munster. Gop, médecin de la ville, ayant quitté Bâle pour Paris, Paracelse le remplaça dans l'enseignement de la médecine aussi longtemps que le lui permirent son humeur voyageuse et les inimitiés soulevées par la hardiesse de ses attaques contre les préjugés régnants. Œcolampade fut placé à la tête de l'église réformée. Des ordonnances réglèrent tout ce qui concernait le culte et les mœurs.

Mulhouse et Schaffhouse suivirent l'exemple de Bàle. Saint-Gall ne se contenta pas de livrer ses églises à la réforme, elle envoya des missionnaires la répandre chez les sujets de l'abbé. Une lutte en ayant été la conséquence, les bourgeois, pénétrant dans le monastère, le dépouillèrent de ses ornements et les livrèrent aux flammes. Vers le même temps, sept des huit paroisses de l'Appenzell embrassèrent la réforme; le bourg d'Appenzell demeura seul fidèle à l'ancienne foi.

A Glaris, la plupart des hommes revêtus de pouvoir repoussaient tout changement; mais les doctrines nouvelles n'en avaient pas moins pénétré dans le canton. Après la dispute de Berne, la règle des jeûnes fut enfreinte à Schwanden, des images furent renversées en plus d'un lieu; dès lors tout fut en confusion. Le landamman iEbli ne réussit qu'avec peine à réunir les deux partis en une landsgemeinde, et à leur faire agréer

quelque accommodement. Comme .Ebli le curé de Glaris, Valentin, de la noble famille des Tschoudi, s'efforçait de rester étranger aux querelles du jour. Ne songeant qu'à faire prévaloir la charité, il célébrait, dans la même église, la messe pour les catholiques, la cène pour les réformés. Ces hommes de paix ne purent toutefois empêcher qu'il ne se commît bien des actes de violence. Les évangéliques l'ayant emporté par le nombre, la minorité s'appuya sur les Waldstetten.

Dans les Grisons aussi, la réforme s'avançait à travers une vive résistance. L'évêque Paul Ziegler et l'abbé de Sainte-Luce étaient à la tête de ses adversaires. Les ligues, voulant mettre un terme à leurs intrigues, exclurent les employés de l'évêque des délibérations nationales, interdirent les appels devant les tribunaux ecclésiastiques, et transférèrent aux communes la nomination à toute magistrature civile. Elles remirent à la commune l'élection de son pasteur et la charge de son entretien. Les monastères reçurent l'ordre de ne plus admettre de novices, et le collège supérieur ecclésiastique celui de ne nommer aux places qui viendraient à vaquer que des fils du pays. L'évêque se réfugia dans le Tyrol, méditant sa vengeance.

Rupture de la Confédération.

Plus de la moitié de la Suisse avait répondu à la voix de la réforme ; mais, des treize cantons, sept de-

meuraient attachés à la foi de leurs pères. Un moment, ils s'étaient préoccupés de réformer leurs gens d'église, de réduire leurs revenus et leurs immunités (1525) ; mais, n'ayant pu s'accorder dans ce dessein, ils n'avaient plus songé qu'à combattre l'hérésie. Les amis qu'avait Zwingli à Schwitz, à Zoug, à Lucerne, avaient été réduits au silence. Aux demandes instantes de Zurich, de séparer la religion d'avec la politique, le dogme d'avec les alliances, on avait répondu par le refus de reconnaître un membre de l'alliance dans une ville devenue étrangère à la foi sur laquelle reposait la Confédération.

Cependant, lorsque Berne et Zurich se furent donné la main, et que Berne eut, à l'exemple de Zurich, renoncé à l'alliance française, la situation se trouva changée. La diète s'assembla. Cette fois, ce furent les deux villes qui, rappelant le rôle d'Unterwalden dans l'insurrection de rOberland, refusèrent de recevoir ses députés jusqu'à satisfaction reçue. Surpris d'abord, ces députés finirent par s'avancer et, regardant fixement ceux de Berne et de Zurich : « Nous sommes gens des forêts, leur dirent-ils, durs comme nos chênes; tels il faut nous supporter et, tout cas advenant, ne pas se jouer de nous. » Tout rapprochement était difficile. Ni Berne ne se fût contenté d'une simple déclaration d'Unterwalden d'avoir mal agi, ni Zurich n'eût abandonné des avantages obtenus sur d'irréconciliables ennemis. Aussi, les négociations, chaque jour traversées par des griefs et des ressentiments nouveaux, se prolongèrent-elles jusqu'au jour où la flamme éclata de toutes parts.

La Suisse devait expier la faute de s'être donné des sujets. Déjà précédemment les cantons avaient eu de la peine à s'entendre sur la possession en commun d'un bien qui n'était pas improductif; mais l'accord devint impossible quand, dans les pays sujets comme ailleurs, deux religions se trouvèrent en présence. Les cantons catholiques, en majorité dans les diètes auxquelles ressortissait l'administration des bailliages, estimaient avoir le droit d'y faire prévaloir leur culte. Ils y envoyèrent donc, comme baillis, d'anciens chefs mercenaires, qui en chassèrent les prescheurs, envoyés de Zurich. Mais le peuple de ces provinces ne s'en montra que plus ardent à renverser ce que naguère il adorait. Déjà l'on ne connaissait plus, en Thurgovie, que sept gentilshommes dont les familles fissent encore profession de catholicisme. Dans le Rheinthal, les paroisses avaient voté l'adoption de la réforme et s'étaient promis un mutuel secours. Le Sargans réclamait d'anciens droits et des libertés nouvelles. Le Gaster, dépendance de Schwitz et de Glaris, procédait à sa réforme en brûlant, dans l'espace d'une heure, croix, drapeaux, autels et jusqu'à l'âne des Rameaux, l'un sur l'autre entassés. Un ecclésiastique zuricois, Jacob Kaiser, venait d'être, en ces circonstances, envoyé dans ce pays ; comme il s'y rendait, ses ennemis l'attendirent dans un bois, l'arrêtèrent, le traînèrent à Schwitz et l'y livrèrent aux flammes. (Mai 1529.) Ce fut au feu de son bûcher que s'alluma la guerre civile.

Voyant la lutte près de s'engager, les deux partis avaient cherché des alliés. Les idées aux prises ne connaissent pas de limites nationales. A Zurich, Zwingli

nourrissait le projet de former des amis de l'Evangile une nation sainte, une combourgeoisie chrétienne, inoffensive envers les Confédérés, pourvu qu'ils laissassent à la réforme son libre cours. Mais dès les premiers pas que fit Zurich dans cette voie, elle trahit sa faiblesse et sa convoitise. Constance ayant ouvert ses portes à l'Evangile, et ses citoyens jugeant le moment favorable au développement de leurs franchises, les deux villes s'étaient alliées. (1527.) Leur but, à les entendre, était de repousser toute agression contre la liberté religieuse; mais tandis qu'elles tenaient ce langage, leurs regards se portaient à la dérobée sur les plaines de la Thurgovie, et sur les moyens qu'elles leur offraient de s'agrandir. Bientôt après, Berne, Saint-Gall, Bienne, Mulhouse, Bâle et Schaffhouse, ayant embrassé la réforme, se rangèrent sous l'éten- ■ dard de la combourgeoisie chrétienne. (1528 à 1529.) Cernés ainsi de toutes parts, les cinq cantons des Alpes contractèrent alliance avec le Vallais (1529) et tournèrent leurs regards vers l'Autriche. Ils venaient de rencontrer un auxiliaire dans Jacques Médici qui, s'étant emparé de Musso, place forte sur la rive du lac de Côme, avait su s'en faire donner l'investiture par le duc de Milan, et qui, poursuivant de hardis desseins, s'était emparé du château de Chiavenna, d'où ses bandes s'étaient répandues dans la Valteline. Vainement les Grisons avaient imposé à l'aventurier un armistice, et envoyé des députés à Milan pour le contraindre à la paix; ces envoyés, surpris, à leur retour, et faits prisonniers par le châtelain de Musso, avaient été jetés dans d'obscurs cachots. L'intervention des

Confédérés avait seule mis un terme aux hostilités, encore les Grisons n'avaient-ils obtenu qu'au prix d'une forte rançon la liberté de leurs captifs. (1526.)

Déjà cependant la guerre recommençait en Valteline. Non-seulement Médici méditait la conquête de cette province, mais ayant réuni des sommes considérables, acquis le comté de Lecco, et pris à ça solde neuf cents Espagnols, il avait formé le projet de placer sur le siège épiscopal de Coire son frère, Jean Médici, qui dans la suite fut pape sous le nom de Pie IV. Il espérait, par ce moyen, abaisser les Grisons et ruiner chez eux la réforme. Une circonstance secondait son plan. Un seigneur tyrohen, Dietrich de Hohenems, devait épouser la sœur des Médici. On convint qu'il viendrait au-devant d'elle à Coire; que, de part et d'autre, on y arriverait avec un cortège d'hommes d'armes; les frontières étant voisines, le reste devait s'accomplir sans peine.

Mais tandis que les neiges couvraient encore les Alpes, un bruit de trahison se répandit dans Coire ; et le principal agent des Médici dans cette ville, l'abbé de Sainte-Luce, ayant été arrêté, il fut contraint par la torture à tout avouer, et mis à mort. La jeune Italienne ne put être conduite à son époux que plus tard, avec un cortège plus modeste, et comme, cette fois, elle prit sa route à travers le canton de Schwitz, des députés des cinq cantons l'escortèrent, sous prétexte de lui rendre honneur. Arrivés à Feldkirch, ces envoyés s'ouvrirent sur le but de leur voyage, qui était de demander au roi Ferdinand d'Autriche de s'allier avec les Suisses de la vieille foi. Ils furent accueillis.

L'alliance fut signée, quelques mois plus tard, à Waldshout. (22 avril 1529.) On se promit de ne poser les armes qu'après avoir remis en honneur la vraie religion. Il ne restait aux cinq cantons que de s'être assuré l'amitié des ducs de Lorraine et de Savoie, pour avoir, à leur tour, cerné de toutes parts les cités évangéliques.

Cependant Zurich surveillait ces mouvements. Il avisa la diète de ce qui se tramait. A sa voix, une députation nombreuse fut chargée de se présenter successivement devant les landsgemeindes des cantons primitifs. A Zoug, il ne fut pas permis aux députés de s'adresser au peuple. Schwitz et Uri se montrèrent prêts à leur tendre une main fraternelle, mais à la condition que, dans les bailliages, tout se décidât à la majorité des voix. Les Obwaldiens joignirent l'insulte à une déclaration semblable : ils avaient suspendu à un gibet les armoiries des villes évangéliques. Lucerne ne voulut répondre que de concert avec les cantons, ses coreligionnaires, à l'accusation de s'être alliée à l'Autriche. La guerre fut jugée inévitable.

Campagne de 1529.

Il y avait enthousiasme à Zurich. Zwingli, persuadé que le seul moyen d'obtenir une paix réelle était de la conquérir par de brusques hostilités, se montrait rayonnant d'entraînement et d'ardeur. Témoin du réveil qui se manifestait partout en Europe, il l'était

aussi de Tisolement des amis du progrès et de la haine que leur portaient les grands de la terre. Déjà, il avait accueilli des persécutés en grand nombre, Ulrich de Hutten, entre autres. Grâce à lui, l'intrépide chevalier allemand avait trouvé, dans l'île tranquille d'Ufnau, un asile, la paix de ses derniers jours, et, bientôt après, un tombeau.

En Suisse, Zwingli s'attachait à démontrer aux amis de la réforme que la paix dont plusieurs se faisaient les avocats, était une guerre, et la guerre, telle qu'il la voulait, une paix. C'était avec le secours du Deux- Cents qu'il avait opéré la réforme de Zurich; mais, cette révolution accomplie, il avait cru nécessaire de replacer le gouvernail de l'état en des mains qui sussent le conduire à travers l'orage ; le sénat était rentré dans son autorité ; afm toutefois qu'il ne pût en abuser, il avait été procédé à l'épuration de cette magistrature, et un Conseil secret avait été composé des plus chauds amis du nouvel ordre de choses. Ces dispositions prises, Zwingli traça son plan de campagne. Il cherchait à faire comprendre l'avantage qu'il y aurait à surprendre l'ennemi, lorsqu'on apprit que les Unterwaldiens se préparaient à conduire à Baden, sous bonne escorte, un bailli de leur canton; comme on voulait la guerre, on courut aux armes.

Les bailliages hbres, situés entre les cantons de Berne et de Zurich, pouvaient leur prêter un point de ralliement, comjne ils pouvaient servir à les séparer l'un de l'autre; une division fut donc chargée de les occuper. Elle s'avança jusqu'à Mouri, où la joignirent cent citoyens de Bremgarten, du nombre desquels

était BuUinger, à qui nous devons une description animée des scènes de cette campagne. Une seconde division prit position sur la frontière de Schwitz. Une troisième, sous les ordres de Lavater, bailli de Kybourg, s'avança sur Saint- Gall. Déjà les bourgeois de cette ville, Vadian à leur tête, avaient envahi le couvent. L'abbé, Fr. de Geisberg, étant mort en ces circonstances, les chanoines, réfugiés à Rapperschwyl, lui avaient donné pour successeur Kilian Germann, qui s'enfuit en Souabe. Lavater allait entrer dans le Rheinthal, quand il en fut empêché par l'opposition des Appenzellois.

Le principal corps d'armée, sous les ordres de Berguer, ancien chef mercenaire, s'avança sur Cappel, fort de 4000 hommes. (9 juin 1529.) Dans les rangs marchait Zwingli, la hallebarde au poing. Déjà 800 Zougois campaient à Baar, où les bannières d'Uri, de Schwitz et de Lucerne ne tardèrent pas à les rejoindre. L'Unterwald réserva ses principales forces pour défendre le Brunig contre les Bernois. Les Zuricois allaient franchir leur frontière, quand ils virent s'approcher, d'un pas rapide, JEbli, landamman de Glaris. « Ne croyez pas, leur dit-il, surprendre les cinq cantons; ils sont prêts à vous recevoir. Chers et loyaux Zuricois. évitez, pour l'amour de Dieu, de détruire la vieille Confédération. » Comme il parlait, ses yeux se remplirent de larmes, dont sa profonde émotion trahissait la sincérité. On savait sa soumission à la parole divine, et tout ce qu'il avait fait, à Glaris, pour la réconciliation des partis; il obtint un armistice. Vainement, s'approchant de lui, Zwingli s'écria : « Landamman, mon compère.

tu rendras compte à Dieu de tout ceci. — Mon clier Ulrich, repartit ^bli, Dieu bénit les bonnes intentions; » et, le cœur joyeux, il se dirigea vers le camp des catholiques.

Cependant des auxiliaires accouraient dans les deux camps, et oOOO Bernois s'approchaient, sous l'avoyer de Diesbach, mais lentement, et avec l'ordre de se borner à la défense de Zurich. De Claris, d'Appenzell, de Schafîhouse, de Fribourg et de Soleure arrivaient des médiateurs. De toutes parts, on demandait la prompte réunion d'une diète ; Berne la convoqua à Arau.

Les miliciens entrés en campagne avaient le cœur suisse. Des hommes de parti les avaient jetés dans des rangs opposés, sans les rendre ennemis. Quand ils se rencontrèrent aux avant-postes, ce fut pour se souvenir d'une vieille amitié. Un jour, des catholiques, manquant de pain, se firent faire prisonniers et revinrent bientôt dans leur camp , pourvus de ce qui leur manquait. Un autre jour, quelques-uns d'entre eux posèrent sur la frontière un sceau de lait; aussitôt les Zuricois d'accourir avec le pain, et tous de manger ensemble; seulement, lorsqu'une main trop avide poursuivait un morceau par delà le milieu du vase, ils la frappaient, en plaisantant, de leurs cuillers de bois, et la forçaient à respecter les limites. Ce fut en cet état des esprits qu'/EbU tenta son œuvre de médiation. Les deux armées se présentèrent, chacune à son tour, l'une devant l'autre.

Les premiers, les députes des cinq cantons se rendirent dans le camp zuricois. Amicalement accueillis, ils

entrèrent, au son des trompettes, dans un carré formé par les troupes, et s'approchèrent d'un spacieux échafaud, sur lequel siégeaient les médiateurs et flottaient les bannières. « Que les Zuricois se montrent nos anïis, dirent-ils, ils retrouveront en nous leurs Confédérés les plus fidèles. » A leur tour, cinquante officiers et un nombre de soldats zuricois arrivèrent dans le camp des catholiques. Ils s'exprimèrent cordialement; toutefois ils échouèrent par l'imprudence d'un mihcien, qui se permit de réveiller le souvenir du supplice de Kaiser ; il n'en fallut pas davantage pour soulever un tel orage que, sans le cortège qu'on leur donna, les Zuricois auraient eu peine à regagner leur camp.

Mais l'insuccès de la médiation armée fut corrigé par les députés des cantons médiateurs, qui, réunis à Steinhausen, réussirent à faire agréer par les partis les conditions de paix suivantes : La foi est hbre. Dans les bailliages, les sujets se prononceront pour ou contre la réforme à la majorité des suffrages. L'acte d'alliance avec l'Autriche sera annulé. Mourner rétractera ses propos injurieux. Les médiateurs détermineront ce que les cinq cantons auront à payer pour frais de guerre. (25 juin 1529.) Il ne restait que le diff'érend de Berne avec Unterwalden ; mais, la paix conclue, Berne crut pouvoir le laisser tomber sans que sa gloire en souffrît. Il en coûta aux catholiques de livrer l'acte de leur alhance avec la maison d'Autriche; mais les médiateurs l'ayant enfin reçu, iEbli, sans permettre qu'il en fût pris connaissance, le mit en pièces et le jeta dans les flammes. Un édit, publié en commun, interdit toute injure, afin que pût renaître la vieille amitié.

iO GUERRE ET PAIX DE 1531

Rien dès lors ne s'opposa plus au licenciement des armées. Celles des réformés rentrèrent dans leurs foyers en triomphe. Seul triste, et les regards fixés vers l'avenir, Zwingli déposa ses pressentiments dans le chant qui commence par ces mots : « Gouverne maintenant ton char, ô Seigneur, car nous sommes près de devenir la fable des orgueilleux. »

Guerre et paix de 1531.

La paix qui venait d'être conclue renfermait, presque à chaque article, matière à de nouveaux débats. Les réformés furent les premiers à la traduire par des faits. Ils crurent devoir interdire la messe chez eux et n'en exiger pas moins que leurs missionnaires eussent le champ libre dans les pays catholiques. Zurich fit, en Thurgovie, voter les paroisses; il supprima des couvents et confia la discipline de l'église à une commission, nommée par la province. A. Saint-Gall, il refusa de reconnaître le gouvernement de l'abbé, jusqu'à ce que ce prélat eût démontré que la vie monastique était autorisée par les Ecritures. De concert avec Glaris, il allégea les charges des sujets de l'abbaye, leur confia l'élection de leurs conducteurs spirituels et leur donna une constitution libérale. A la mort subite de l'abbé, les deux cantons mirent la main sur les bâtiments du monastère et les vendirent h la ville de Saint-Gall. Les Toggenbourgeois furent encouragés à acheter leur indépendance. On ne parlait que de progrès de la ré-

GUERRE ET PAIX DE 1531 il

forme. Elle venait de triompher à Glaris, à Schaffhouse. A Soleure, la plupart des communes l'avaient embrassée et elle avait de nombreux adhérents dans la bourgeoisie.

Cependant Zwingli s'était rendu en Allemagne, où se préparaient de grands événements. La paix de Gambray, conclue avec la France, et la retraite des Turcs de devant Vienne avaient laissé l'empereur libre de ses mouvements, et comme il se trouvait n'avoir plus devant lui d'ennemis que les protestants d'Allemagne, on s'attendait à le voir se tourner contre eux. D'aussi graves circonstances invitaient Luther et Zwingli à se rapprocher. Philippe de Hesse les réunit à Marbourg (octobre 1529) dans l'espoir de les voir se donner la main. On sait qu'il fut déçu dans son attente. Des deux réformateurs l'un avait plus de poésie et de profondeur, l'autre plus de connaissances, de clarté philosophique et de sûreté de marche. Le Saxon, soumis à l'ordre établi, voulait rester étranger à la politique ; le Suisse, fils d'une république, partait de l'idée de l'état chrétien, et s'attachait à la réaliser dans sa patrie. Ds s'étaient divisés sur le sens d'un passage des Ecritures qui, déjà dans l'église primitive, avait reçu des interprétations diverses : Luther traduisait littéralement les paroles du Christ dans l'institution de la cène, tandis que Zwingli leur donnait un sens figuré. Ils se séparèrent blessés et aigris. Le landgrave essaya de faire servir du moins la conférence à des résultats politiques; le prince et le réformateur se promirent de travailler à réunir toutes les forces de l'Allemagne réformée et protestante contre la maison de Habsbourg, et de

chercher à faire entrer la France et Venise dans cette coalition.

De retour dans sa patrie, Zwingli, qui venait de voir son horizon politique s'agrandir, fit son premier soin de se mettre en relation avec les envoyés du roi de France. Oubliant le langage qu'il tenait lorsque Zurich s'était dégagé des liens du roi, il proposa à ces envoyés une alliance, peu différente de celle de 15'21, mais dans laquelle il avait prudemment .substitué le mot « Evangile » au mot c( Lombardie » de l'ancien traité. Il crut aussi devoir à François P"" sa profession de foi : e Gardons-nous, lui écrivit-il, de mettre témérairement des bornes à la miséricorde divine. Dans la céleste assemblée des créatures admises à contempler la gloire du Très-Haut, nous devons espérer voir réunis tous les hommes saints et courageux : les deux Adam, le racheté et le rédempteur; Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, les Caton, les Scipion; vous y verrez vos prédécesseurs qui sont sortis de ce monde dans la foi. » (Juillet 1531.)

Zwingli portait toutefois ses regards avec plus d'espoir vers l'Allemagne que du côté de France. Son vœu le plus cher était de voir s'étendre la combourgeoisie chrétienne. La ville de Strasbourg venait d'y entrer, quand une proposition- de l'électeur de Saxe, d'unir en une ligue tous les états évangéliques de l'Allemagne, aboutit à l'alliance que ces états conclurent à Smalkalde, en 1530. L'entrée n'en était offerte aux Suisses qu'à des conditions auxquelles ils ne purent adhérer.

Témoins de ces événements, les cinq cantons ne les contemplaient ni sans inquiétude, ni sans irritation.

Indignés de la conduite de Zurich dans les pays, leurs sujets communs, ils s'étaient refusés à déposer les branches de pin, signe de ralliement de leur parti, et à payer l'indemnité à laquelle ils avaient été condamnés pour les frais de la dernière guerre. Leur colère se répandait en propos injurieux, parfois en actes de violence. Les Grisons ayant, en ces circonstances, demandé l'assistance des Confédérés contre Jacques Médici, qui avait reparu en Valteline et leur avait fait subir un grave échec sous les murs de Morbégno, tous s'empressèrent à leur porter secours, les cinq cantons exceptés, qui se louèrent de leurs relations avec l'aventurier et se rirent d'une entreprise qu'ils jugeaient devoir être malheureuse. L'expédition n'en réussit pas moins. Le château de Musso fut rasé. Les Confédérés conquirent le territoire occupé par Médici, et l'abandonnèrent au duc de Milan pour leurs frais de guerre, estimés 30000 florins. Les trois ligues rentrèrent en possession de la Valteline. (1531-1532.)

Les cinq cantons comptaient sur l'empereur. Zwingli le savait, et croyant lui-même la Suisse protestante menacée par les armes de Charles V, il pressait Zurich et ses alliés de devancer l'heure où le péril les aurait atteints. Mais l'enthousiasme s'était calmé. La moisson, les vendanges avaient manqué. On craignait une disette. Dans cette situation, les villes réformées préféraient la voie des ménagements. Berne, plus accoutumée à faire entrer les autres dans ses desseins qu'à leur servir d'instrument, conseillait d'éviter la guerre, et, plutôt que de s'y jeter, de commencer par fermer les marchés aux cinq cantons, afm de les

obliger par ce moyen à des réflexions salutaires. (Mai 1531.)

Zurich n'adhéra qu'avec peine à cette proposition. « Quand on a, dit Zwingli, le droit d'affamer ses adversaires, on a celui de les combattre, et si par faiblesse on ne les attaque pas, ce seront eux qui prendront les armes, avec le courage du désespoir, » Il disait vrai. Déjà les choses nécessaires à la vie pénétraient difficilement dans les Alpes, mais soudain, tout arrivage a cessé. Le père n'a que des larmes à donner à ses fils, qui demandent du pain. Le berger, manquant de sel, laisse tristement tomber ses regards sur son troupeau, son unique richesse. Tous aiguisèrent leurs épées, et tandis que de longues files de pèlerins allaient à Einsiedlen, invoquer le Dieu de leurs ancêtres, la conscience d'avoir été traités injustement ne tarda pas à se changer, à leurs yeux, en un présage de victoire.

Plus dès lors de médiation possible. « Comment, disaient les catholiques, écouter Berne et Zurich alors qu'ils veulent nous imposer leur foi? » Dans les cantons protestants, une grande partie du peuple pensait comme eux. Beaucoup étaient mus par la compassion, d'autres par les pertes que leur causait la fermeture des marchés. Tous accusaient Zwingli. Le cœur déchiré, il offrit sa démission, qui ne fut pas acceptée. Ni d'une part, ni de l'autre le peuple ne voulait la guerre; mais s'ils ne la désiraient pas, les cinq cantons étaient résolus à se procurer, le fer à la main, l'importation des vivres, et quand la nécessité le leur commanda, ils réunirent leurs bannières. Deux mille hommes, sous l'avoyer Houg, de Lucerne, marchèrent

sur les bailliages libres, et la principale armée se réunit dans les environs de Zoug. (9 octobre 1531.)

A la nouvelle de cette brusque prise d'armes, Zurich envoya mille hommes à Bremgarten et quelques cents à Cappel. Le tocsin appela tout le pays sous les drapeaux; mais la direction manquait; la défiance était partout; les miliciens se réunirent lentement; ils se mirent en marche sans ordre. Zwingli, que le Conseil avait invité à prendre part, comme aumônier, à l'expédition, chevauchait avec cette multitude confuse. Lavater avait été chargé du commandement. Descendant les pentes de l'Albis, la petite armée marcha vers Cappel. A peine comptait-elle 1 800 hommes.

La troupe qui l'avait devancée avait pris position derrière le couvent de Cappel, sur une coUine, au pied de laquelle régnait un fossé profond et un marécage. Elle avait reçu l'ordre de ne pas engager le combat; toutefois lorsque son chef, Georges Gœldli, vit l'armée des cinq cantons, forte de 8000 hommes, s'avancer en bon ordre, il crut devoir faire jouer son artillerie. Un petit bois couvrait sa gauche ; conrnie il avait négligé de l'occuper, ce furent les ennemis qui s'en emparèrent. Ils venaient de s'en rendre maîtres, et cherchaient à prendre les Zuricois à dos, quand arriva la grande bannière de Zurich. « A nous, sacrilèges ! » s'écrièrent les catholiques. « A nous, marchands de bestiaux ! » répondit-on des rangs opposés, et la mêlée s'engagea. Assez longtemps la victoire fut incertaine; mais à la fin les rangs des Zuricois s'éclaircirent; leurs drapeaux tombèrent l'un après l'autre; leur bannière ne fiit sauvée que par un effort surhumain. Survint la

nuit, qui couvrit leur fuite. Ils laissaient sur le champ de bataille 500 morts, parmi lesquels se trouvaient vingtsix magistrats, l'élite des Conseils, et vingt-cinq ecclésiastiques. Zwingli, couvert de blessures, alla tomber au pied d'un arbre auquel on a donné son nom. Il vivait encore, quand les ennemis s'approchèrent et, sur son refus de se confesser, le frappèrent d'un dernier coup. Son corps, tombé aux mains d'une multitude furieuse, fut écartelé et livré aux flammes. (11 octobre 1531.)

La consternation fut grande à Zurich; cependant, quoique alTaiblie par la discorde, la généreuse cité ne se laissa point abattre. Tous ses alliés vinrent à son secours. Quand l'armée bernoise fut arrivée, 20000 Bernois et Zuricois remontèrent les bords de la Reuss, suivant les uns la gauche, les autres la droite du fleuve, et contraignant l'armée des cinq cantons à se replier. Les Bernois, il est vrai, commandés par l'ancien avoyer Sébastien de Diesbach, magistrat dévoué à la foi romaine, paraissaient avoir pour but d'éviter toute action décisive, et les Zuricois eux-mêmes, arrêtés par la défiance, ne se mouvaient qu'avec lenteur. Ils finirent néanmoins par se trouver en présence de l'armée catholique, qui, renforcée de mille arquebusiers italiens à la solde du pape, les attendait, sur le territoire de Zoug, dans une position inattaquable.

Frey, officier intrépide, s'offrit à la prendre à dos, et franchissant dans ce but le pont de la Sihl, il se plaça, avec 4000 hommes, sur les coteaux que domine le mont Goubel. Ses soldats ne doutaient pas du succès; ils se livrèrent au pillage et, la nuit venue, se

répandirent en désordre sur les collines, livrés la plupart au vin et au sommeil. Tout à coup 600 catholiques, qui avaient mis, pour se reconnaître, leurs chemises sur leurs habits, s'élancèrent d'une forêt de pins, en poussant des cris effroyables. La résistance fut courte et sans ensemble. Tout se débanda. Les uns, fuyant dans une contrée qu'ils ne connaissaient pas, tombèrent dans des précipices; d'autres furent massacrés par les paysans furieux, un grand nombre furent faits prisonniers. Telles furent les suites de l'indiscipline et d'un fol orgueil. (24 octobre 1531.)

Une défaite aussi honteuse fut décisive. Tous les liens de la discipline s'étaient relâchés; les miliciens, abandonnaient leurs drapeaux, les chefs conseillaient la paix. L'épouvante répandue par une brusque incursion des catholiques dans les campagnes zuricoises acheva de la rendre nécessaire. Zurich se soumit le premier à laisser les cinq cantons en la pleine possession « de la véritable foi chrétienne. » Les catholiques laissaient, de leur côté, Zurich et ses alhés libres dans leurs croyances. Berne, à son tour, accepta ces conditions. La convention de 1529 et la ligue de la combourgeoisie chrétienne furent annulées. Bâle et Schaflfhouse durent acheter la paix, au prix de 1000 couronnes, Saint-Gall de 600, Mulhouse de 400. L'abbé de Saint- Gall rentra en possession de tout ce qu'il avait perdu, et reçut des villes de Saint-Gall et de Zurich 10000 florins d'indemnité. Uznach et le Gaster furent châtiés sévèrement; ils perdirent leurs libertés et leur bannière nationale. Bremgarten, Mellingen et Rapperschwyl, qui venait d'embrasser la réforme, subirent un

sort pareil. Moines et religieuses rentrèrent dans leurs cellules abandonnées. Seuls, les réformés du Toggenbourg, du Rheinthal et de la Thurgovie surent, grâce à leur ferme attitude, conserver le libre exercice de leur foi.

A Glaris, l'ancien culte fut rétabli dans quatre paroisses. Soleure avait laissé un contingent se réunir à l'armée de la réforme. Les cinq cantons lui laissèrent le choix d'acheter la paix 800 couronnes ou d'abolir la nouvelle croyance. La multitude ayant témoigné hautement sa préférence pour le dernier parti, les amis de l'Evangile se virent contraints à transporter leurs assemblées hors des murs, et bientôt, désespérant d'un rapprochement, ils essayèrent de conquérir par l'épée et par surprise le libre exercice de leur culte. Ils furent trahis ; mais les deux partis n'en prirent pas moins les armes. (30 octobre 1533.) L'Aar les séparait. Les catholiques, maîtres de l'arsenal, avaient braqué l'artillerie contre leurs adversaires. Le sang allait couler, quand l'avoyer Wengi se précipita devant les pièces, en s'écriant : « Concitoyens, si vous voulez égorger vos frères, que je sois votre première victime. » La multitude recula étonnée; le feu cessa. Les jours suivants, les réformés, réduits à reconnaître l'infériorité de leur nombre, se virent contraints à choisir entre leur patrie et leur foi. La conséquence de cette situation fut l'émigration de soixante et dix familles. Les communes du bailliage de Bouchegg, sur lesquelles Berne avait le droit de haute justice, demeurèrent seules protestantes. Les Soleurois érigèrent, plus tard, un monument à Wengi; mais, comme l'a bien

dit M. Daguet, le généreux avoyer s'en est élevé un plus durable que le Weiigistein dans les cœurs et les chants des Confédérés.

Tels étaient les résultats de la guerre. Les catholiques les contemplaient avec cris de joie. Berne et Zurich jetaient de tristes regards sur leur humiliation et leurs pertes. Leurs finances étaient épuisées, leurs peuples mécontents. Tout en déclarant vouloir demeurer fidèles à la parole de Dieu, les communes se plaignirent de ce que la guerre eût été déclarée sans leur assentiment, et du rôle d'un Conseil secret, où des prêtres avaient la prépondérance. Les gouvernements dans leurs réponses s'engagèrent à ne plus entreprendre, à l'avenir, de guerre contre le gré de la nation, et à renfermer les ecclésiastiques dans les fonctions de leur ministère. Puis, après quelques concessions, ils s'assirent dans la position nouvelle que leur avait faite un nouvel état de choses. Les pouvoirs naguère exercés par Rome et l'épiscopat ayant passé dans leurs mains, ils constituèrent l'église en une institution civile. Le retour à l'ancienne religion fut interdit sous des peines sévères. La foi, le culte, les mœurs furent régularisés. Des écoles furent fondées, dans lesquelles le chrétien devait apprendre à devenir bon citoyen, le citoyen à devenir un fidèle membre de l'église. Des établissements supérieurs furent destinés à l'instruction des ecclésiastiques. Ainsi furent conservés les germes semés par Zwingle et ses amis. Zwingli lui-même parut renaître dans un successeur digne de lui, dans Bullinger, exilé de Bremgarten, accueilli dans Zurich. L'Evangile et la liberté continuèrent

donc, après de graves périls, de faire entendre leur voix, même alors que la réforme eut perdu de son élan, et que la victoire de ses adversaires l'eut réduite pour longtemps à renoncer à son rôle missionnaire.

Les pays romands. Genève.

Un pauvre gentilhomme savoisien, du nom de Du Four (De Furno), se présenta dans le cours de l'an 1508 devant le Conseil de Berne, accompagné de députés de Fribourg. Il disait avoir été secrétaire du duc Charles P»" de Savoie, mort il y avait dix-huit ans, et savait que ce prince, dans son amitié pour les deux villes, leur faisait par son testament un legs, à Berne de 200000 florins, à Fribourg de 150 000. {Recès III, n, pag. 428.) Bien mieux, il avait en sa possession cet acte testamentaire, prêt à s'en dessaisir contre honnête récompense. On prit ce qu'il présenta, et sans trop s'enquérir de l'authenticité du document, les deux états réclamèrent le legs, ou bonne hypothèque. Vainement le duc se fit fort de prouver la fausseté de la donation ; déjà de belliqueux aventuriers prenaient les armes, pour enlever par la force ce que Charles III, qui venait de monter sur le trône ducal de Savoie, tardait à livrer. Le prince infortuné, dont les revenus étaient absorbés par les droits de quatre princesses douairières, obtint à grand'peine la réduction à 125000 florins de la somme exigée. C'en fut assez pour encou-

LES PAYS ROMANDS. GEi\È^"E 51

rager le faussaire à produire un nouveau titre, mentionnant un legs de 800 000 florins en faveur de huit cantons. Vainement intervinrent le pape, l'empereur, le roi de France; de nouveaux aventuriers se mirent en campagne, et le duc dut s'estimer heureux d'en être quitte pour la somme de 350 000 florins. Du Four mourut bientôt après à Fribourg, dans les pratiques de la dévotion et dans le mépris.

Telle était la décadence de la maison de Savoie. Sous une faible administration, ses pays étaient sans lien. Les villes guerroyaient les unes contre les autres, les montagnards contre les vignerons. Les gentilshommes s'étaient ligués contre Genève et l'esprit des républiques. Les peuples, cherchant une protection qui remplaçât celle qui leur manquait, prenaient, dans leurs différends, l'habitude de la demander à Berne. Avenches et Payerne avaient fait avec cette ville un traité de combourgeoisie, alliance du faible avec le fort, qui devait se transformer en un acte de sujétion. A leur tour Lausanne et Genève songèrent à rechercher l'appui de Berne et de Fribourg; mais Charles III les prévint et, profitant d'un moment favorable, il réussit à contracter une alliance avec les douze cantons dont se composait alors la Confédération. (1512.)

Renforcé par cette alhance, il recommença la lutte engagée par ses prédécesseurs contre les deux villes épiscopales. Il échoua à Lausanne, devant la résistance de l'évêque et des citoyens. (1518.) A Genève, la lutte fut plus sérieuse et plus prolongée. Les premières entreprises de la maison de Savoie l'avaient laissée en possession, dans Genève, du vidomnat, et hors des

murs, de la province du Genevois, héritage des comtes de ce nom. Quand, vers la fin du quinzième siècle, les complaisances de la cour de Rome lui permirent de disposer encore du siège épiscopal, il ne resta plus au duc, pour régner dans Genève, que de s'y faire agréer comme souverain. Mais ce fut alors qu'un esprit nouveau s'y fit jour et que s'y montrèrent en présence deux partis, qui avaient choisi, l'un fidélité, l'autre liberté pour devise. A l'offre que Charles III fit aux Genevois, de leur rendre, au prix de leurs franchises, les foires dont ils avaient été dépossédés, ce furent les « Enfants de Genève » qui dictèrent la réponse : « Mieux pauvres, avec l'indépendance. » La lutte engagée, leurs chefs se tournèrent vers Fribourg, qui les admit à sa combourgeoisie.

A leur tête se montrait Philibert Berthelier. Cherchant à le perdre, les ducaux jetèrent en prison, pour un propos imprudent, Pécolat, son ami. (1517.) Comment délivrer le captif? Qui l'osera? Un homme se rencontra qui ne craignit pas de tenter l'aventure : ce fut Bonivard, jeune gentilhomme savoisien que la générosité de son cœur avait jeté dans les rangs des Enfants de Genève. Le moyen qui s'offrit à lui fut d'en appeler, du tribunal épiscopal, qui allait condamner Pécolat, à l'archevêque de Vienne, supérieur de l'évêque. Tout réussit à sa hardiesse. Ordre vint de relâcher le prisonnier, et l'évêque ayant refusé d'obéir à la sentence de son métropolitain, le peuple se chargea de mettre Pécolat en liberté.

Cependant Berthelier n'avait pas attendii la fin du procès de Pécolat pour fuir à Fribourg. Genève avait

en lui un homme audacieux, et dans le syndic Besançon Hugues un grand citoyen; ils n'eurent pas de peine à gagner, dans Fribourg, les cœurs d'hommes intrépides comme eux. Aussi vainement Berne, dans sa prudence, déconseilla-t-elle aux Fribourgeois de contracter, en des temps orageux, une alliance dangereuse ; ils n'écoutèrent que leurs sympathies. Berthelier rentra dans Genève avec des envoyés de Fribourg. Grâce à leur appui, il put se faire entendre, plaider sa cause, obtenir son acquittement. Puis les Fribourgeois proposèrent au peuple de Genève, réuni en Conseil général, un traité de combourgeoisie, qui fut accepté. « Il n'y eut guère, dit Bonivard, de discordants que les Mammelus, qui n'étaient pas le gros nombre. » (6 février 1519.)

Le triomphe fut toutefois de courte durée. Sur les instances du duc, les cantons contraignirent les Fribourgeois, qui déjà s'étaient mis en campagne, à renoncer au traité. Charles entra dans Genève. Toute fierté, toute résistance cessa. La tête de Berthelier roula devant le château de l'île, et son corps sanglant fut traîné dans les rues, avec cet avis : « Yêez cy la teste d'un traistre. » (23 août 1519.) On tortura, on décapita, ce fut pitié. Lévrier, officier épiscopal, avait osé soutenir que le droit de grâce appartenait à l'évêque, comme au prince de Genève ; il paya son courage de sa vie. (1524.) Bonivard expia par une première captivité son amour pour l'indépendance. Des amis des Suisses (Eidguenots) se montraient-ils quelque part sur sol savoisien, ils étaient saisis et jetés dans d'obscurs cachots. Les fermiers des terres

qu'ils possédaient en Savoie reçurent défense de les cultiver. Réélu syndic en ces circonstances, Besançon Hugues refusa d'accepter cette charge, persuadé que c'était hors de ses murs qu'il pouvait rendre à Genève les meilleurs services; et lorsqu'il apprit que le duc était, avec son armée, aux portes de la ville, il en sortit avec dix-huit patriotes. L'ennemi toujours sur leurs pas, ils se jetèrent dans les gorges du Jura, cheminèrent nuit et jour, par un temps affreux, et finirent par arriver, à travers la Franche-Comté, chez leurs amis de Berne et de Fribourg, qu'ils s'efforcèrent d'intéresser au sort de leur patrie. (1525.)

Les circonstances étaient favorables à leur cause. La défaite de François I^*" à Pavie, en même temps qu'elle venait de jeter le duc de Savoie dans les bras de Charles V, avait fait comprendre aux cantons l'importance de ne pas laisser tomber aux mains des Impériaux une ville, clef de la Confédération. Aussi, malgré la présence des hallebardiers du duc, n'en vit-on pas moins les patriotes se relever; et quand, le 23 février 1526, Besançon Hugues et ses compagnons rentrèrent dans Genève, portant en leurs mains les lettres de combourgeoisie, où pendaient les sceaux de Berne et de Fribourg, tout le peuple applaudit avec enthousiasme à ce qu'ils avaient fait. Le 11 mars arrivèrent les ambassadeurs des villes suisses, pour prêter et recevoir serment. L'alliance était conclue pour vingtcinq ans. Les aUiés de Genève devaient être francs dans ses murs, comme les Genevois chez eux. On se promettait mutuel secours. Lausanne était choisi pour lieu de marche, où tout différend entre les parties de-

vait se terminer en trois semaines, devant les arbitres, vallaisans ou neuchâtelois, qu'il leur plairait d'élire. Six mains seulement se levèrent pour repousser le traité. L'évêque Pierre de la Baume, de la maison des Montrevel de Bourgogne, dominé par l'ascendant de Besançon Hugues, sanctionna lui-même la révolution pacifique qui venait de s'accomplir. Genève était conquise à la Suisse et à la liberté.

Elle n'en demeurait pas moins environnée de périls. Les Mammelus, qui s'étaient enfuis à leur tour, soulevaient contre elle les populations voisines. Au dedans, tous voulaient commander. Les syndics, devenus chefs d'un état, de simples magistrats de police qu'ils étaient, n'avaient qu'une autorité faible et empruntée. Comment gouverner le mouvement? Il existait dans Genève une institution, connue sous le nom d'Ahhaye des fous; l'abbé qui la présidait avait pour office de pourvoir aux jeux; on conçut la pensée d'anoblir cette charge en nommant pour la remplir l'homme qui avait la confiance de tous; on créa l'abbé capitaine général de la république et, sous un double titre, on donna à Besançon Hugues le soin dangereux de défendre la ville et d'y faire régner l'ordre et la modération. Faisant servir au salut de la cité la fièvre qui la dévorait, il se mit à la tête du peuple et courut travailler le premier à la construction de remparts. Electrisés par sa grande âme, et sachant qu'ils avaient pour amis tous ceux de la liberté, les Genevois lui vinrent en aide de la bourse et des bras. En même temps, le gouvernement s'organisa. Un Conseil des Deux-Cents fut créé, à l'exemple des villes suisses. Les citoyens convin-

rent entre eux de ne plus plaider devant le vidomne, ni devant la cour épiscopale, mais de porter leurs causes devant les syndics. Témoin de ce qui se passait, l'évêque s'enfuit chez ses Bourguignons. (Août 1527.)

Sa fuite mit fin au règne du parti modéré. La révolution reprenant son cours, quelque temps contenu, on n'hésita plus à confisquer les biens des Mammelus et à prononcer leur sentence de mort. Mais en le faisant, Genève souleva un orage qui, après avoir grondé longtemps autour d'elle, vint enfin tout à coup tumultueusement l'assaillir. La contrée qui se déploie autour de cette ville, aujourd'hui couverte de riches villas, l'était alors de châteaux, séjour d'une noblesse élevée dans les armes. Les châteaux se touchaient, les nobles se donnaient la main. Sans même qu'ils eussent besoin de s'entendre, une ligue se trouva formée. L'évêque de Lausanne en faisait partie; celui de Genève s'y joignit. Des gentilshommes du Pays de Vaud, je ne sais qui n'en fut. Un jour, qu'ils festinaient dans le château de Bursinel, et maltraitaient, Dieu sait comme, les habitants de Genève, l'un d'eux, élevant sa cuiller : « Aussi vrai que je la tiens, dit-il, nous avalerons Genève ; » et tous de placer aussitôt leur cuiller en sautoir, comme signe de leur confrérie. On les nomma dès lors les gentilshommes de la cuiller. Tout en pressant le duc de leur donner le signal qu'attendait leur impatience, ils pillaient, détruisaient, troublaient le commerce des cantons et ruinaient celui de Genève. C'est en ces circonstances que Bonivard, traversant sans défiance les bois dont le Jorat se couronne au-dessus

de Lausanne, fut surpris et jeté captif dans Chillon. "Vainement les conférences succédèrent aux conférences; vainement Berne, Fribourg, Zurich, Bâle et Soleure invitèrent les Genevois à se départir de la bourgeoisie et à traiter avec Charles III. « Plutôt mourir, répondirent-ils, que de renoncer à l'alliance. » Ainsi se passa un an tout entier. Enfin les enfants de la noblesse, las de ronger leur frein, le secouèrent, rassemblèrent leurs gens et se précipitèrent sur Genève. (1529.)

Les Confédérés ne purent se résoudre à laisser cette ville tomber aux mains de Charles III. Bernois, Fribourgeois et Soleurois se mirent en marche, au nombre de 14000, la grande bannière au vent. Leur approche suffit à disperser les gentilshommes et les essaims d'aventuriers et de valets dont ils s'imaginaient avoir fait une armée. Les Suisses s'avancèrent, faisant la guerre de la manière cruelle usitée en ce siècle. Les Bernois, qui venaient « d'échanger la messe contre le sermon, » insultaient aux images et portaient le ravage dans les couvents. De Genève, on reconnaissait leur approche au progrès des flammes qui dévoraient les châteaux. Arrivés au terme, ils s'assirent dans une ville épuisée, attendant d'avoir reçu 15000 écus d'or, demandés pour frais de la campagne, et de savoir le résultat de conférences ouvertes avec Charles III à Saint- Julien. Le duc finit par s'engager à laisser Genève en paix, à prendre sur lui les frais de la guerre et par hypothéquer aux cantons la plus belle part de son héritage, le Pays de Vaud, en gage de l'observation du traité. (19 octobre 1530.)

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