ALLIANCE AVEC LA FRA^CE
un office dans le canton. (1765.) Tout blâme de ces actes fut jugé un crime. Il en fut ainsi jusqu'à ce que l'excès même de la passion ramena le calme dans les esprits. Les magistrats que le peuple avait punis dans leur honneur furent alors, les uns après les autres, réhabilités. Pfeil, que ses intrigues avaient rendu méprisable, resta seul condamné à un perpétuel exil. L'orage passé, la landsgemeinde s'avoua qu'elle avait erré, en s'arrogeant des fonctions qui étaient celles de ses tribunaux divers, et elle les rétablit dans leurs attributions spéciales.
Ces choses se passaient en Suisse alors que Frédéric le Grand soutenait contre l'Europe presque entière la lutte héroïque connue sous le nom de guerre de sept ans. (1756-1763. ) Les Confédérés, combattant sous tous les drapeaux, prirent à cette guerre une grande part. On sait qu'à Rossbach, tandis que l'armée française, mal commandée, cédait à la panique, les Suisses demeurèrent seuls, comme à Ivry, sur le champ de bataille, et que, admirant leur courage, les soldats de Frédéric suspendirent leur attaque jusqu'au moment où les braves, ayant reçu l'ordre de la retraite, l'exécutèrent en bon ordre, couvrant la fuite des vaincus. L'art de la guerre fit, dans le cours de cette lutte, de remarquables progrès, mais auxquels la Suisse ne participa guère. Tout y était cantonal. Les officiers qui siégeaient dans les Conseils de guerre des cantons, habitués à la pratique des armées dans lesquelles ils avaient servi, refusaient d'accepter des changements que ces armées n'avaient pas subis. La réduction des quatre rangs de l'infanterie à trois, la modification de
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l'arme de l'artillerie et quelque simplification dans la manœuvre furent à peu près les seuls progrès qui pénétrèrent dans les cantons. Berne seul sut faire servir le retour dans leur patrie d'officiers formés à l'école de Frédéric, pour réaliser dans ses milices de sérieuses améliorations.
Dix ans après le rétablissement de la paix, mourut le roi Louis XV. (1774.) L'avènement de Louis XVI, qui lui succéda, marqua une ère nouvelle dans les rapports de la France avec les cantons. Durant près d'un demi-siècle, la cour n'avait songé qu'à maintenir la Confédération divisée et affaiblie. Même lorsque ses envoyés paraissaient travailler à réunir de nouveau tout le corps helvétique en une seule alliance, ils le faisaient de manière à ne pas réussir. Il en fut différemment lorsque monta sur le trône un prince que son caractère portait à préférer l'union des Suisses à leur désaccord, et une seule alliance à des traités séparés. Mais comment rapprocher catholiques et protestants qui, depuis cent treize ans, tenaient diète chacun de leur côté, abroger les traités de 1715 et triompher de l'opposition de puissances rivales? Y réussir n'eût pas été facile si ces puissances n'avaient ellesmêmes secondé par leur imprudence la politique française. Déjà depuis quelque temps l'attitude de l'Autriche inquiétait les Confédérés, quand le premier partage de la Pologne remplit les états faibles de l'Europe de la crainte d'être li\Tés à la merci des forts. C'en fut assez pour réveiller d'anciennes haines et pour prêter force aux propositions de la France.
L'alliance fut donc conclue. (1777.) Elle était défen-
sive et devait durer cinquante ans. Le roi s'engageait à défendre les [états helvétiques, à ses frais, contre toute agression. Les Suisses autorisaient leur allié à lever, au besoin, 6000 hommes, en sus des capitulations. Ni paix, ni trêve ne devaient se faire qu'en commun. Des cantons, les uns continuèrent de recevoir les sommes que leur assuraient les anciens traités, tandis que d'autres les refusèrent. Nulle mention des privilèges commerciaux des Suisses en France; le roi déclarait ne pouvoir plus longtemps permettre que des Français eussent, chez eux, à regretter de n'être pas nés étrangers. Les Confédérés assuraient leur neutralité, base de leur politique. En ne réservant aucune puissance, ils avouaient reconnaître la France pour leur principal appui. L'alliance embrassait les treize cantons et leurs alliés. Mulhouse y était comprise. Seuls Genève, Neuchâtel et l'évêque de Bâle en étaient exclus ; la France fit avec l'évêque un traité séparé. (1780.)
Genève.
Genève avait vécu vingt ans en paix, lorsque parurent V Emile et le Contrat social de J.-J. Rousseau. De ces deux publications, l'une éveilla la libre pensée, et l'autre, qui faisait reposer la société sur la souveraineté du peuple, ouvrit les voies au gouvernement de la démocratie. Les citoyens s'en éprirent. Le magistrat condamna les deux livres à être lacérés par la
main du bourreau (1762) ; mais il ne put le faire sans mettre de nouveau l'aristocratie et le peuple en présence. Une guerre de plume s'engagea. L'auteur de la condamnation de VEmile, le procureur général Tronchin, défendit la légitimité de la sentence dans ses Lettres de la ca^npagne, auxquelles Rousseau répondit par ses Lettres de la montagne, écrites en caractères de feu. Les citoyens demandèrent que la cause fût portée devant le Conseil général, et, ne l'ayant pas obtenu, l'heure venue de l'élection des syndics, ils refusèrent d'élire les candidats que leur présentait le gouvernement. Les Conseils, dans leur impuissance, recoururent à la médiation de Berne, de Zurich et de la France. (1766.)
Un projet de médiation fut soumis au Conseil général. L'assemblée, tenue dans le tourbillon des discordes civiles, fut néanmoins grave et décente ; 1095 voix contre 515 rejetèrent le projet d'arrangement. La cour de Versailles mit Genève en état de blocus, sans réussir à faire fléchir la fermeté des citoyens. Leur attitude émut l'opinion de l'Europe. En ces circonstances, quelques membres de l'aristocratie, qui inclinaient vers les idées populaires, se rapprochèrent des Représentants, et convinrent avec eux des termes d'un édit qui concédait au Conseil général la nomination de la moitié des membres du Deux-Cents. (1768.)
Il sembla que Genève fût pacifiée ; mais au-dessous de la classe des bourgeois était celle, bien plus nombreuse, des natifs et des habitants, descendus d'étrangers et demeurés exclus des privilèges du citoyen. L'édit de 1768 ayant trompé leur espérance de faire
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partie du corps électoral, ils s'agitent et cherchent à se fortifier. Voltaire, qui ne dédaignait pas de s'ingérer dans ce qu'il nommait une tempête dans un verre d'eau, les encourage et les trahit tour à tour. Choiseul, ministre de Louis XV, essaie de tirer parti de leur mécontentement pour créer, à Versoix, sur terre française, un port et une ville, rivale de Genève. Mais tandis qu'il y travaillait activement, les natifs trouvèrent dans la personne d'Isaac Cornuaud un chef habile, actif, remuant, qui groupa leurs forces éparses et les constitua en un parti redoutable. A sa voix, ils entrent brusquement en scène et, dans la nuit du 5 au 6 février 1781, se répandent dans la ville, l'épée au côté. Aussitôt les Représentants se lèvent; se faisant en quelque manière les complices des insurgés, ils s'interposent entre eux et les Conseils. Ils réussissent à faftre agréer par les natifs un édit qui leur accordait, tout d'abord, les droits civils et commerciaux des citoyens, puis l'admission successive à leurs droits politiques. (10 février.) Il ne restait qu'à obtenir du sénat la mise à exécution de l'édit; mais le sénat s'y refusa, comptant sur des appuis étrangers. Les natifs reprennent alors les armes et, sans autre impulsion que celle de la colère, ils se portent vers l'hôtel de ville, renversent le gouvernement, et le remplacent par une Commission de sûreté, revêtue d'une autorité dictatoriale. (9 avril 1782.)
Genève venait de parcourir toutes les phases qu'ont traversées Athènes, Rome, Florence, dans le cours de leurs révolutions, et qu'allait bientôt traverser la révolution française. Cependant l'Europe suivait ces
mouvements d'un œil attentif. Le premier, le roi de France déclara sa ferme intention de rétablir l'ordre dans la turbulente république; Berne, inquiète de l'influence exercée sur le Pays de Vaud par les agitations de la cité voisine, s'unit à ce dessein, et le roi de Sardaigne offrit sa coopération. Genève se vit enveloppée par 6000 Français, sous le marquis de Jaucourt, 3000 Bernois, sous le général de Lentulus, et 2500 Piémontais, commandés par le comte De la Marmora. La tranchée fut ouverte. Des Genevois, les uns ne parlaient que de s'ensevelir, comme Sagonte, sous les débris fumants de la cité; de plus circonspects, les chefs du parti populaire, entre autres, conseillèrent la soumission, et s'enfuirent. La ville fut occupée, le peuple [désarmé. Les choses furent remises en l'état où elles étaient avant le dernier édit. (Juillet 1782.)
L'occupation étrangère dura deux ans. Genève resta morne, attristée. Ses cercles, ses presses, qui étaient pour elle ce qu'étaient, pour de grands états, leurs flottes et leurs armées, étaient tombés dans l'impuissance. Quand, dans le cours des guerres de la révolution , une armée française , sous Montesquiou , se répandit en Savoie et s'approcha de ses murs, Berne et Zurich lui envoyèrent des auxiliaires; mais les Français ne consentirent à s'éloigner qu'à la condition du départ des Suisses. (Nov. 1792.) Genève élargit la base de ses institutions ; elle fit entrer les natifs dans la cité politique; elle n'en fut pas moins entraînée dans le courant de la révolution française. Elle eut, comme les villes de France, sa terreur, son tribunal de sang; elle eut ses Montagnards, alliés des Jaco-
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bins de Paris. On ne sait jusqu'où leurs fureurs se seraient portées, si la chute de Robespierre n'y avait mis un terme. Mais à peine Genève se relevait-elle, qu'elle se vit pressée par le Directoire de se réunir à la république française. Toute résistance fut inutile; les baïonnettes opérèrent une prise de possession que tous les partis s'accordaient pour repousser. (15 avril 1798.)
Préludes d'une révolution.
Tout courait à un renouvellement d'existence. Les Etats-Unis d'Amérique venaient d'apprendre à l'Europe comment naissent les républiques. « Il ne s'agit plus, disait Mirabeau, de ce qui a été, mais de ce qui doit être. » En Suisse comme ailleurs, les mots de liberté et d'égalité étaient prononcés d'une voix toujours plus haute.
Déjà dans le cours de l'an 1781, une tentative avait été faite à Fribourg de renverser un gouvernement, devenu la propriété de quelques familles, qui en excluaient la noblesse, opprimaient le commerce et ne songeaient qu'à s'assurer les principaux avantages du service étranger. A la tête d'une armée de mécontents, Pierre Chenaux était descendu de la Gruyère, portant à la seigneurie les humbles représentations du peuple. Fribourg avait recouru à Berne. Quelques mille Bernois s'étant avancés avaient enveloppé les Gruyériens
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et les avaient dissipés sans peine. Les chefs du mouvement avaient été condamnés aux galères, à des amendes, au bannissement. Chenaux avait été assassiné par un faux ami ; mais depuis sa mort, des flots de pèlerins, voyant en lui un martyr, allaient déposer leurs prières et leurs larmes sur la terre qui avait recouvert ses restes.
Bientôt se trouvèrent réunis à Paris des Suisses nombreux, proscrits la plupart, et n'ayant qu'un vœu, celui de la régénération de leur patrie. C'étaient les Genevois Duroveray, Clavière, Dumont, Reybaz, conseillers de Mirabeau; les Fribourgeois Rey, Castellaz, Guisolan ; les Vaudois Perdonnet, Boisnod, d'une antique loyauté, et deux frères Reynier, dont l'un était savant économiste, et l'autre devint, plus tard, général dans l'armée française. Plusieurs d'entre enx se réunirent pour fonder à Paris un club helvétique, travailler en France les régiments suisses, et jeter dans leur patrie les semences d'une révolution. Celle qui devait renouveler le monde moderne avait, en 1789, pris possession de la France. Elle avait proclamé la liberté des opinions politiques et religieuses, marqué la séparation des pouvoirs, affranchi le sol et les relations sociales d'antiques servitudes. Mais immodérée dans son élan, et plus préoccupée des droits que des devoirs de l'homme, elle précipita son cours, renversa le trône des Bourbons, et, pour échapper à la guerre civile, se jeta dans des guerres de conquête. (1792.)
Partout elle répandit des appels à l'insurrection et la promesse d'un puissant secours. En Suisse, le Bas- Vallais répondit le premier à sa voix; il tenta un sou-
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lèvement, qui fut bientôt réprimé. (1790.) Le Pays de Vaud rappela les franchises qu'il s'était résen'ées, en passant de la domination de Savoie sous celle de Berne. Il 'saluait tous les progrès de la révolution française. Lausanne, Vevey, Rolle surtout, célébrèrent le jour anniversaire de la prise de la Bastille par de brillantes fêtes. (1791.) Des toasts furent portés à l'union des Suisses allemands et romands ; les plus enthousiastes le furent à l'assemblée nationale de France. Berne seule fut oubliée. On avait devancé les temps. Six mille Bernois descendirent les pentes du Jorat, traînant soixante pièces d'artillerie, et faisant rouler le feu de nombreuses décharges. Les magistrats de la province, convoqués à Lausanne, furent appelés à prêter un serment de fidélité. Il y eut des peines prononcées. Plusieurs de ceux qu'elles frappaient avaient fui en France. L'un d'eux, Amédée la Harpe, devint l'un des meilleurs généraux de l'armée républicaine, et trouva une mort glorieuse à la tête d'une division de l'armée d'Italie.
Les sujets de l'évêché de Bâle ne furent pas plus heureux que les Vallaisans et les Vaudois dans leur tentative d'affranchissement. L'évêque appela les Autrichiens à son secours (1791), le peuple les Français. L'essai qu'il fit de se constituer en république rauracienne, n'aboutit qu'il une création éphémère, à laquelle l'incorporation du pays à la France ne tarda pas à mettre fin. (1793.)
Chaque jour la Suisse se trouvait dans une situation plus périlleuse. Elle avait, Ix la fois, à entendre les puissances liguées contre la révolution qui la sollicitaient d'entrer dans leur alliance; k maintenir sa neu-
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tralité ; à recevoir hospitalièrement la multitude des émigrés de France, et à répondre au gouvernement français, qui lui demandait leur expulsion. En France, les régiments capitules étaient travaillés en sens contraires. Déjà des gardes nationaux marseillais, irrités de l'inutilité de leurs efforts pour gagner à la révolution le régiment d'Ernst, en garnison à Aix, avaient enveloppé ce corps, l'avaient désarmé, et Berne, qui avait rappelé cette troupe, avait eu peine à obtenir pour elle la restitution de ses armes et un retour honorable. Mais ce fait n'était que le prélude d'un plus grave événement. Les Marseillais s'étant rendus à Paris, y provoquèrent une insurrection des faubourgs contre la garde suisse de Louis XVL Le 10 août 1792, le château des Tuileries fut attaqué. Neuf cents Suisses le défendirent héroïquement. Ils ne déposèrent enfin les armes que sur l'ordre du roi. Le massacre acheva ce qu'avait commencé l'artillerie. 760 officiers et soldats étaient tombés dans le combat ou périrent sous les coups des assassins.
A la nouvelle du massacre des Tuileries, un cri de douleur et de vengeance se fit entendre dans toute la Suisse. Une diète s'assembla à Arau. (3 septembre.) Elle ordonna le rappel des régiments que, de son côté, l'Assemblée nationale venait de licencier. Berne proposa de renvoyer la légation française et d'appeler le peuple entier sous les armes ; mais les habitudes contractées dans le service étranger avaient rendu les Confédérés incapables de prendre une vigoureuse résolution. La retraite des Allemands derrière le Rhin, l'audace croissante des Français et le langage bienveillant de leur
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gouvernement achevèrent de désarmer les cantons. Des troupes françaises s'étant approchées de Genève, Berne et Zurich n'y firent entrer leurs milices que pour les retirer dès que le nouveau pouvoir qui gouvernait la France, la Convention, eut pris l'engagement de respecter cette ville, si les Suisses l'évacuaient. Déjà il existait à Paris un parti qui voulait l'envahissement de la Suisse; des complaisances l'apaisèrent; et quand, en 1797, un armistice fut signé entre la France et la maison d'Autriche, les gouvernements des cantons s'abandonnèrent à une trompeuse sécurité.
Cependant les victoires de la révolution continuaient d'entretenir dans le peuple des pensées d'affranchissement. Elles réveillèrent dans les communes riveraines du lac de Zurich le souvenir des franchises qu'elles avaient reçues en 1489, après la chute de Waldmann. Un potier poète, Neeracher de Stsefa, se chargea de demander la restitution d'anciens droits et les bienfaits d'une constitution qui embrassât le peuple entier. (1794.) Le gouvernement lui répondit en bannissant quelques hommes et faisant peser sur d'autres des peines diverses. Mais cette sentence n'ayant pas persuadé les gens de Staefa qu'il n'existât pas des documents attestant leur droit, ils finirent parles découvrir à Kussnacht et par en recevoir copie. Cette pièce en main, ils demandèrent respectueusement à leurs seigneurs de les éclairer sur la valeur qu'elle pouvait avoir conservée. Pour toute réponse, le gouvernement retira sa protection à la commune de Stsefa, lui coupa toute communication avec le reste du canton, et la fit occuper par 1700 hommes, (Juillet 1795.) Suivirent
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les condamnations. L'intercession deLavater empêcha seule qu'il n'y en eût à mort. Par grâce singulière, le souverain se contenta de faire balancer le glaive du bourreau sur la tète de Bodmer, noble citoyen, jugé des accusés le plus coupable, et qui néanmoins ne pouvait comprendre qu'il eût failli, tant lui avait été étrangère la pensée d'un soulèvement contre l'état. La peine de mort fut commuée en une prison perpétuelle. Cent soixante autres accusés subirent des peines diverses, la prison, la confiscation, les amendes, les verges, le carcan. Les frais furent mis à la charge de la commune. Les députés des cantons, réunis en syndicat à Frauenfeld, exprimèrent unanimement leur joie de l'heureuse issue de l'affaire de Staefa.
Bien différemment pensait Béda, prince abbé de Saint-Gall, à qui ses sujets demandèrent une amélioration de leur sort. (1795.) Il les écouta, et se rendit à leurs vœux. Mais sa douceur irrita ses conventuels. Ils lui donnèrent pour successeur un moine vif, entreprenant. Pancrace Vorster, qui, par une conduite hautaine, souleva les populations, et finit par se voir réduit à fuir en Autriche, où il requit la protection de l'empire contre des sujets turbulents. De leur côté, les cantons, protecteurs du pays, accordèrent aux ressortissants de l'abbaye une constitution semblable à celle du Toggenbourg et qui laissa le monastère dépouillé de la plupart de ses droits.
Au sud, le Vallais refusa le passage demandé pour une armée française destinée à envahir le Milanais. Le général Bonaparte n'en chassa pas moins les Autrichiens d'Italie. (1796-1797.) Après sa victoire, les Val-
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telins invoquèrent sa protection. Se posant en médiateur, le jeune général invita les Ligues grises à leur accorder l'égalité de droits, et les Ligues n'ayant pu se résoudre h ce sacrifice, il n'hésita pas à permettre aux trois provinces, sujettes des Grisons, de se réunir à la république cisalpine, sa récente création. « Un peuple, dit- il, ne peut être le sujet d'un autre peuple, sans qu'il y ait violation du droit naturel. » La paix de Campo Formio sanctionna le fait accompli, et dès lors les Rétiens ont vainement cherché à réparer la faute qu'ils venaient de commettre.
Il s'en fallut peu que les bailliages italiens, sujets des cantons, ne suivissent l'exemple de la Valteline. L'instruction publique y était nulle, la justice vénale ; le pays était infesté de mendiants et de bandits; déjà Bonaparte prenait parti pour ces populations malheureuses, quand une ambassade fédérale réussit à l'apaiser. Son dessein était de transformer la Confédération, mais le moment de l'exécuter n'était pas venu. Il se rendit, en traversant la Suisse, au congrès de Rastadt, accueillant à son passage les témoignages de l'enthousiasme des Vaudois et se refusant aux honneurs que Berne voulut lui rendre. Les nuages s'accumulaient sous le ciel de la Confédération. En ces graves circonstances, une diète s'assembla à Arau (27 déc. 1797), pour convenir de mesures communes. En l'absence d'une commune organisation militaire, elle se^borna à recommander aux cantons la défense de la patrie et renouvela l'antique serment îi l'alliance fédérale. Mais il était trop tard ; les députés ne réussirent par cette solennité qu'à couvrir de fleurs une plaie inguérissable. C'en était fait de la vieille Confédération.
La révolution.
Bonaparte n'avait pas compris la Suisse dans le traité de Campo Formio. Le Directoire jugeait cette citadelle, placée au centre des républiques batave, cisalpine et ligurienne, dont la France venait de s'entourer, nécessaire à l'attaque et à la défense dans les luttes nouvelles qu'il prévoyait; et comme il ne pouvait ni payer, ni licencier ses armées, il se vit entraîné par le cours des choses à l'invasion de l'Helvétie et à l'expédition d'Egypte. Des Suisses en grand nombre lui demandaient la régénération de leur patrie. Deux d'entre eux, le grand tribun Ochs, de Bàle, et Frédéric- César Laharpe travaillaient avec ardeur à lui en ouvrir les chemins. Auteur d'une Histoire de Bâle et disciple des philosophes français du dix-huitième siècle, Ochs était d'un caractère souple, mais faible, et peu capable de résister aux séductions de la vanité ; il se donna corps et âme au Directoire, qui le chargea de préparer, sur le modèle de la république française, la constitution d'une république helvétique, une et indivisible. D'une trempe bien différente, Laharpe n'avait eu, dès sa jeunesse, qu'une pensée, celle de l'affranchissement de sa terre natale. Même du fond du palais impérial de Saint-Pétersbourg, où Catherine de Russie l'avait appelé à faire l'éducation des jeunes princes Alexandre et Constantin, il n'avait cessé de demander la convocation des états de Vaud; et Berne lui ayant,
à son retour, interdit de revoir son foyer, c'était à Paris qu'il poursuivait avec passion la lutte engagée. Sa confiance en la justice de sa cause le rendait parfois peu difficile sur le choix des moyens; mais chez lui la vigueur et la persévérance s'alliaient à la générosité d'une nature étrangère à tout calcul personnel. Vint le moment où la France, qui avait besoin pour ses projets d'hommes, d'argent et de positions militaires, crut devoir se souvenir de la garantie qu'elle avait, en 1564, donnée aux franchises du pays de Vaud. Elle choisit alors pour son ministre en Suisse Mengaud, agent pareil à ceux dont la nature se sert pour opérer par tous moyens la décomposition d'un mourant. Bientôt après, une division de l'armée d'Italie, sous Ménard, prit position dans le Pays de Gex.
Ces approches suffirent pour ébranler les gouvernements de tous les cantons où la population était divisée par des inégalités politiques. Celui de Bâle se résigna le premier à reconnaître, entre les familles régnantes et les sujets, l'égalité de droit. (20 jamier 1798.) Zurich, SchalThouse, Appenzell extérieur, suivirent son exemple. La Thurgovie, le Rheinthal, le Bas-Vallais s'insurgèrent. Schwitz n'admit pas sans peine les habitants de la Marche au partage de ses droits. La révolution la plus facile fut celle du Pays de Vaud. Ce n'est pas que Berne se fût résignée à répondre aux vœux de ses sujets. Deux hommes de cœur, Steiguer et Frisching, présidaient ses Conseils. L'un et l'autre étaient dévoués à la vieille Berne et à ses institutions; l'un et l'autre voulaient des réformes, mais Steiguer les voulait après une guerre, que Fri-
sching croyait pouvoir éviter par des concessions. Ce désaccord et des concessions tardives n'eurent pour effet que de paralyser la résistance et n'aboutirent qu'à des demi-mesures. On laissa aux Vaudois le soin de leur propre défense et leur donna pour chef un disciple de la philosophie française, le colonel de Weiss, dont l'activité ne se déploya qu'en inutiles proclamations. Sous les yeux du général bernois, le peuple se leva, les états de Vaud furent convoqués et, le 24 janvier 1798, une assemblée nationale proclama l'indépendance d'une république lémanique.
Le lendemain, Ménard envoya un aide de camp sommer de Weiss d'évacuer le Pays de Vaud. Sur le chemin deux hussards, de l'escorte de cet officier, furent, à leur passage à Thierrens, tués de coups de feu. S'il faut en croire un fils du pays, Jomini, l'illustre auteur de VHistoire des guerres de la révolution, l'attentat ne fut pas sans raison attribué à Mengaud ; il offrait à Ménard le prétexte qu'il cherchait d'entrer en Suisse. Les "Vaudois accueillirent les Français comme des libérateurs. Toutefois les baillis bernois, qui s'étaient retirés, avaient été partout traités avec égards. Plusieurs laissaient des regrets. Quelques vallées, dans les Alpes et dans le Jura, essayèrent d'opposer à la révolution une inutile résistance. Une légion de fidèles, levée par Ferdinand de Rovéréa, se rangea sous le drapeau de Berne.
Le général Brune, diplomate autant que soldat, vint prendre le commandement de l'armée française. Comme elle était encore peu considérable, ce fut à la négociation qu'il eut d'abord recours. Une trêve, par
laquelle il sut endormir la vigilance de Berne, lui permit de recevoir des renforts et d'attendre qu'une armée nouvelle, qui s'avançait du nord, sous Schauenbourg, se fût approchée du cours de l'Aar. Durant quelque temps, une vigoureuse offensive eût pu rejeter Brune vers le Léman, Schauenbourg vers le Rhin ; mais ayant laissé passer ce moment, Berne ne put songer qu'à une guerre défensive. Elle en chargea Charles-Louis d'Erlach, ancien officier au service de France, inhabile à commander des milices, étranger à la science militaire, mais qui, investi du commandement alors qu'il ne pouvait plus conduire ses soldats à la victoire, sut du moins succomber glorieusement en combattant avec eux.
Il eût voulu concentrer l'armée dans une position rapprochée de la capitale; mais la trêve avait ruiné la discipline, et la multitude, qui ne voulait march'er qu'en avant, l'entraina sur ses pas. Les divers corps prenaient position à leur guise. Les soldats, travaillés par des émissaires français, sans confiance dans leurs officiers, tantôt marchaient à l'aventure et tantôt se débandaient, accusant la trahison. Le tocsin, sonnant dans tout le pays, fit accourir à Berne des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, armés de faux, de fourches, de hallebardes, inutile secours. 2 à 3000 hommes, venus de Zurich et des petits cantons, se retirèrent, les uns au début des hostilités, les autres sans avoir pu , non plus que la légion de Rovéréa, prendre une part sérieuse à la défense de Berne.
Telle était la situation quand Schauenbourg s'avança
sur Soleure et Brune sur Neueneck, au passage de la Singine. D'un côté, Soleure capitula ; de l'autre, Fribourg succomba, presque sans résistance. 40000 Français convergèrent contre 16000 Bernois. D'Erlach avait à peine 3500 hommes auprès de lui lorsque, le 5 mars au matin, Schauenbourg attaqua sa petite troupe à Fraubrounnen. Quatre fois il repoussa les Français; mais leur nombre et leur discipline finirent par l'empoi'ter. Il renouvela le combat à l'entrée de la forêt du Grauholz et soutint héroïquement ce nouveau choc. Vieillards, femmes, enfants couvrirent le sol de leurs cadavres. L'avoyer Steiguer était accouru. Assis sur le tronc d'un chêne, le corps tremblant, mais l'âme intrépide, il encourageait les soldats du regard et de la voix. Vainement les balles sifflaient autour de lui, il ne trouva pas la mort qu'il cherchait. Après trois heures d'une lutte désespérée, il fallut battre en retraite, et vers une heure de l'après-midi, Schauenbourg entra dans Berne, dont jamais soldat ennemi n'avait jusqu'alors franchi les portes.
Ce même jour. Brune attaqua le pont de la Singine. Il avait réussi à s'en rendre maître et s'avançait, de son côté, sur Berne, lorsque le colonel de GrafTenried accourut à la tête de 2300 braves, qui recommencèrent la lutte, et, jouant tour à tour de la crosse et de la baïonnette, repoussèrent les Français, les rejetèrent sur la rive gauche de la Singine et les mirent en pleine déroute. Ils les poursuivaient sur la route de Fribourg, quand arriva la nouvelle de la prise de Berne. Il ne resta aux vainqueurs qu'à se disperser. Ils en avaient fait assez pour montrer ce que les Suisses eussent pu,
s'ils eussent, unis et confiants, tourné toutes leurs forces contre l'étranger.
Les miliciens regagnèrent leurs foyers. Ne sachant attribuer leur défaite qu'à la trahison, ils ne songeaient qu'à se venger sur la personne de leurs chefs. Lorsqu'ils virent, sur la route de Thoune, s'avancer le général d'Erlach, qui se rendait dans l'Oberland pour y recommencer la résistance, ils l'assaillirent, le renversèrent de cheval et le firent tomber mort sous leurs coups. L'avoyer Steiguer, qui passa quelque temps après, n'échappa au même sort que grâce au respect qu'il inspirait. Trompé dans son espoir de renouveler la lutte, il alla demander aux puissances coalisées des secours contre la révolution qui le jetait hors de sa patrie.
La chute de Berne entraîna celle de la Confédération. En attendant qu'arrivât, de Paris, la nouvelle constitution de l'Helvétie, élaborée par Ochs sous les yeux du Directoire, des gouvernements provisoires furent installés. En même temps commença le dépouillement des vaincus. Ce qui, du trésor de Berne, ne put être soustrait à l'avidité des conquérants, prit le chemin de Paris et de Toulon. Partout les caisses publiques furent vidées. Les arsenaux le furent pareillement. Soixante mille fusils neufs et une puissante artillerie furent sortis de celui de Berne. Le clergé fut imposé. Une contribution de quinze millions fut prélevée sur les familles aristocratiques des capitales suisses. Des otages, choisis dans ces familles, furent envoyés à Strasbourg. L'Helvétie fut chargée de l'entretien de l'armée française. Déjà la soldatesque s'était
répandue dans les campagnes, vivant de pillage ; elle enlevait, brisait, brûlait, ne laissant derrière elle que la faim et l'impossibilité, pour le travailleur, de gagner son pain. La jugeant sur ces faits, le pauvre peuple maudit la liberté nouvelle. Tout à coup un décret, partant du quartier général de Brune, apprend à la Suisse qu'il l'a divisée en trois républiques. Des cantons situés autour du lit du Rhône, il a fait une république rhodanique, des cantons primitifs le Tellgau, et du reste du pays VHelvétie : conception éphémère, qui servit à amener au gouvernement unitaire ceux qu'il effrayait. Brune parut faire une concession lorsque, abandonnant ses plans, il présenta celui qu'avait adopté le Directoire, d'une république helvétique, une et indivisible. Pour la constituer, il convoqua des députés de tout le pays dans la ville d'Arau. (12 avril.)
Les peuples se soumirent, à l'exception toutefois de ceux de la Suisse primitive. Les petits cantons, qui venaient d'affranchir leurs sujets, s'indignèrent que des étrangers voulussent leur apporter la liberté, dont ils se savaient en possession depuis des siècles. « Le livret, c'est le nom qu'ils donnaient à la constitution helvétique, le livret, leur disait-on, a été conçu dans l'enfer, élaboré par Luther et répandu par Calvin ; il tend à la ruine de la foi. » Uri, Schwitz, Nidwalden, Zoug, Glaris jurèrent de sacrifier corps et biens à la défense de leur religion et de leur indépendance. Schwitz, l'âme de ce mouvement, lui donna pour chef Aloys Réding, revenu depuis peu du service d'Espagne. On pouvait réunir 10000 hommes. En les jetant, comme on l'avait fait autrefois à Saint-Jacques, à l'en-
contre des Français, il n'eût pas été impossible de se faire chemin, de rallier la multitude des mécontents et de remporter quelque avantage décisif; mais on les partagea ; on marcha sur Lucerne, sur l'Argovie, sur Zurich; Lucerne fut pris, mais abandonné le soir même; Zoug se rendit; les Glaronnais, après avoir fait à Wollerau une intrépide résistance, furent rejetés vers leurs foyers; resté seul, avec 4000 hommes de Schwitz et d'Uri, en présence de Schauenbourg, Réding ne s'en disposa pas moins à défendre l'entrée du pays de Schwitz, sur le champ de bataille où, cinq siècles auparavant , ses ancêtres avaient combattu : il occupa le Morgarten , Rothenthourm et la Schindellegui.
Deux hommes d'église, le capucin Styguer et le curé d'Einsiedlen, Marianus Herzog, partageaient avec lui la direction des esprits. Le curé se chargea de défendre le poste de l'Etzel, qui couvrait les derrières de la petite armée, mais il ne s'y montra que pour exliorter ses gens à rentrer à leurs foyers et pour livrer aux Français les chemins d'Einsiedlen et de Schwitz. De ce moment, la résistance devenait impossible. Réding n'en combattit pas moins le 2 et le 3 mai. Sa harangue fut courte : « Nous ne fuirons pas, nous mourrons. » Le 2, les Schwitzois, postés à la Schindellegui, firent taire les feux de l'ennemi. Le 3, repliés sur Rothenthourm, ils recommencèrent le combat. Des vieillards, des femmes, des jeunes filles, armés tant bien que mal, étaient accourus de toutes parts; on chargea à la crosse, à la baïonnette ; un quart d'heure après, les soldats étrangers fuyaient en tous sens. Même succès
au Morgarten. Les braves avaient fait perdre à l'ennemi dix fois le nombre d'hommes qu'ils avaient euxmêmes perdus. Néanmoins Réding comprit l'impossibilité d'une plus longue résistance; il demanda un armistice et en fixa les conditions : intégrité de la religion catholique; ni troupes françaises, ni contribution sur le territoire de Schwitz; ratification par la landsgemeinde. Schauenbourg accepta ces propositions; il ne demanda que le désarmement et l'adhésion à la constitution helvétique.
Ainsi succomba, aux lieux mêmes où elle était née, la Confédération des treize cantons. Tout fléchit. Les Haut-Vallaisans , qui avaient pris les armes en même temps que les Waldstetten, et s'étaient avancés jusqu'au cours de la Morge, reculèrent devant les Français et devant deux bataillons vaudois, levés avec quelque peine ; ils se retirèrent lentement, défendant chaque ravin, chaque dent de rocher. Sion fut saccagé. Soixante otages furent jetés dans les prisons de Berne et de Chillon. Quand la vallée du Rhône fut soumise , tout ce qui avait fait partie de l'ancienne Suisse, à l'exception des Grisons et des territoires incorporés à la France, se trouva réuni dans la nouvelle république, une et indivisible.