CINQUIÈME PARTIE LA DÉMOCRATIE MODERNE
Bépublique helvétique.
Quand la révolution envahit la Suisse, la nation savait qu'elle était descendue du rang qu'avaient eu ses pères. Elle se sentait humiliée, bien moins pour ne s'être pas agrandie, comme ses voisins, que parce que la vénalité de ses chefs et ses divisions intestines la tenaient dans un état permanent de faiblesse. Nonseulement aucun éclat ne rejaillissait plus sur ses relations extérieures, mais les ambassadeurs des princes avaient passé de la prière au commandement, de la flatterie à la menace. Jamais les Confédérés n'ifvaient été plus traités comme dépendants que depuis que leur indépendance avait été reconnue par la paix de Westphalie. La force de la Suisse est dans l'union de ses membres et dans la confiance du peuple en ses chefs; et cet accord, cette confiance s'étaient évanouis. Les grands avaient trop souvent sacrifié la patrie à
leurs intérêts pour qu'elle pût encore s'abandonner à eux. Leur affaire la plus importante était devenue celle de savoir s'enrichir dans les bailliages et assurer à leurs fils des places auprès des cours. L'esprit des alliances avait abandonné la Confédération.
La France s'offrit à la relever; mais c'était alors qu'elle-même, ayant traversé la république, et se voyant déchirée par les prétentions opposées des classes sociales, cherchait, à défaut d'une foi qui les ralliât, un bras qui les contînt dans l'obéissance. Elle conviait le peuple suisse à la liberté, qu'elle avait perdue. Aussi ne sut-elle que jeter l'Helvétie, sanglante encore, dans les formes d'une constitution unitaire, calquée sur la constitution française de l'an 1795. Tout en Suisse était naguère divers, tout maintenant y fut amené à l'uniformité. Les cantons étaient souverains ; la constitution les supprima comme existence politique, et ne leur laissa, comme aux départements français, qu'un sens géographique et administratif Les plus grands étaient partagés, les plus petits réunis en un , sans égard à leur développement historique. Plus de Deux -Cents dans les villes, de landsgemeinde dans les pays démocratiques; seule, l'universalité des citoyens était le souverain. La forme du gouvernement devait être celle d'une démocratie représentative; mais, les représentants nommés, le peuple rentrait dans l'inaction. Encore ces nominations étaient-elles à deux degrés. Cent citoyens choisissaient un électeur, les électeurs les membres de l'administration cantonale et des grands corps nationaux, qui étaient le Sénat, le Grand Conseil et le Tri-
bunal suprême. Le pouvoir exécutif était délégué à un directoire, composé de cinq membres, nommés par le Sénat et le Grand Conseil, et chargé soit de l'initiative des lois, soit de leur exécution. Comme il avait à veiller à la sûreté extérieure et intérieure de l'état, le Directoire disposait de la force armée. Ses principaux organes étaient, auprès de lui, quatre ministres, préposés aux affaires étrangères et à la guerre, à la justice, aux finances, aux sciences et aux arts, et, dans les cantons, les préfets, ses agents.
Bien des progrès étaient renfermés en germe dans cette constitution. Pour la première fois, depuis l'origine de la Confédération, la loi faisait mention d'une séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire; d'un droit commun ; de l'égalité politique de tous les citoyens; de libre commerce et de libre industrie; du rachat des redevances qui pesaient sur le sol ; d'une égale répartition des charges publiques. Le droit d'expropriation pour cause d'utilité commune était reconnu à l'état. Du droit à l'instruction l'on faisait dériver la liberté de la presse. C'étaient autant de principes, mis au jour par la révolution française, et dont la Suisse entrait en possession. Ces principes se trouvaient, il est vrai, soumis parfois à d'étranges restrictions. C'est ainsi qu'après avoir déclaré la liberté de con- .science illimitée, le législateur en subordonnait l'exercice à l'inquisition d'une police tracassière. C'est encore ainsi qu'après avoir admis "la séparation des pouvoirs, il faisait nommer par les préfets les présidents des tribunaux cantonaux, et donnait à ces représentants du pouvoir exécutif le droit d'assister,
aussi bien aux délibérations des corps judiciaires, qu'à celles des Chambres administratives. Les hommes de ce temps voulaient de grandes choses, que, dans la lutte engagée, ils étaient le plus souvent impuissants à accomplir.
Le plus grand tort de la constitution helvétique était d'être née dans l'orage, d'avoir été importée par l'étranger et d'être appliquée par des hommes que leur inexpérience mettait fréquemment en contradiction avec les principes qu'ils proclamaient. Nos peuples modernes aspirent à la liberté comme à la lumière du ciel ; ils la cherchent dans la démocratie ; la démocratie toutefois, comme toutes les manifestations sociales, ne fleurit que sous le souffle bienfaisant qui met le droit dans le devoir et concilie l'amour de l'ordre avec celui de la liberté. Mais les temps ne se prêtaient pas à ce paisible développement. L'instruction faisait défaut : le peuple ne l'avait pas acquise sous le règne des gouvernements aristocratiques. Le patriotisme, croyant pouvoir s'en passer, s'égarait fréquemment. On poursuivait avec persévérance l'indemnisation de tous ceux qui avaient souffert pour la cause de la patrie, en même temps que l'on demandait l'abolition des dîmes et censés, du principal revenu de l'état, et que tous les moyens de se montrer généreuse faisaient défaut à la république. Les finances étaient ruinées. Non-seulement les commissaires et les généraux français, traitant la Suisse en pays conquis, l'avaient dépouillée des trésors, épargne du passé, mais ils lui enlevaient journellement, pour les besoins de l'armée, les ressources du présent. Des employés
en grand nombre, les instituteurs et les ecclésiastiques entre autres, ne recevaient plus de salaire. Tout un peuple maudissait un ordre de choses qui faisait peser sur lui, avec le joug de l'étranger, ces charges journalières. C'est en ces circonstances que Schauenbourg, successeur de Brune dans le commandement en chef de l'armée française, contraignit la jeune république à s'unir à la France par une alliance offensive et défensive, qui devait faire de la Suisse le champ de bataille de guerres imminentes. De son côté, le gouvernement helvétique invita la nation à prêter serment à la constitution nouvelle. A cet appel les uns répondirent par des fêtes, les Nidwaldiens par des cris de désespoir. Déjà l'interdiction du noviciat, l'abolition des lois sur les mariages mixtes et le séquestre mis sur les biens du clergé les avaient persuadés qu'on en voulait à leur religion. Ils refusèrent le serment civique et prirent les armes. Ils étaient 2000 combattants. Quelques auxihaires leur vinrent de Schwitz et d'Uri. Ni plan, ni chef. Telle était cependant la faiblesse du gouvernement helvétique, qu'il 'se vit réduit, pour les soumettre, à implorer l'assistance de Schauenbourg. Seize mille Français et quelques troupes helvétiques attaquèrent le petit pays de trois côtés, par le lac, par le Brunig et par les sentiers qui descendent des monts de l'Entlibouch. Des milliers de spectateurs, répandus sur les hauteurs environnantes, avaient les yeux arrêtés sur la plaine que la guerre allait ravager. Les barques furent d'abord repoussées. La division descendue de l'Entlibouch surprit les Nidwaldiens, réunis pour le service religieux du matin, et les fit reculer jus-
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qu'au Drachenried, au pied de la Bloumalp : mais en ce lieu le combat s'engagea avec une ardeur nouvelle. Femmes, enfants y prirent part. Haches, faux, massues, tout devint une arme en leurs mains. Les Français furent tenus en échec, en même temps qu'ils perdaient beaucoup de monde dans le défilé du Rozberg, près du golfe d'Alpnach. (7 et 8 septembre.) La légion connue sous le nom de légion noire finit néanmoins par s'emparer du passage, et quand, en mettant le feu à la chapelle du Drachenried, elle eut donné aux barques le signal qu'elles attendaient, il ne resta plus aux Nidwaldiens aucune chance de succès. L'horloge de Stantz marquait midi quand, le 9 septembre, les troupes françaises pénétrèrent dans le bourg. Le combat continua le soir, la nuit. Le lendemain au matin, tout ce beau pays ne présentait plus que l'aspect d'un tombeau, duquel s'élevait une épaisse fumée. Schauenbourg lui-même, avouant n'avoir jamais remporté de victoire aussi disputée, ne put contenir sa douleur devant cette scène de deuil. Il avait perdu 2 à 3 mille hommes, les Unterwaldiens 414 hommes, femmes et enfants. Toute l'Europe prit part à leur infortune. L'Allemagne, l'Angleterre leur envoyèrent d'abondants secours. Les villes suisses ne se montrèrent pas moins généreuses. Elles donnèrent un asile à des orphelins en grand nombre. Le gouvernement helvétique, qui venait de transporter son siège provisoire d'Arau à Lucerne, en réunit une centaine, à Stantz, dans une maison d'orphelins. Pestalozzi, l'ami des pauvres, vint y partager leur pain. En devenant leur père, il leur rendit un Dieu et une patrie.
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La Suisse champ de bataille de l'Europe.
La constitution divisait la Suisse en vingt-deux cantons; mais ce chiffre devait subir des variations. Vaud et Argovie avaient été détachés de Berne; quelque temps, rOberland le fut aussi. Après leur insurrection, les Waldstetten et Zoug furent condamnés à n'être plus qu'un seul canton. Les petits pays situés autour du lac de Wallenstadt reçurent le nom de canton de la Linth, Appenzell et Saint-Gall celui de canton du Sentis. Les bailliages libres et la Thurgovie devinrent chacun un état. Les bailliages au pied méridional des Alpes en formèrent deux, ceux de Bellinzone et de Lugano. Le Vallais en fut un. Invitées à se réunir à la Confédération, les Ligues grises, après avoir flotté quelque temps, finirent par s'appuyer sur l'Autriche. La France s'était annexé Genève, l'évêché de Bâle et Mulhouse. Neuchâtel était resté prussien.
Les élections avaient porté aux Chambres bien des hommes honnêtes et intelligents, tels qu'Escher et Usteri, de Zurich, Anderwerth, de Thurgovie, Meyer, d'Arau, Carrard et Secretan, de Vaud. Ochs obtint la présidence du sénat, Kouhn, jurisconsulte bernois, celle du corps législatif. Le directoire fut composé de citoyens estimables, Lcgrand, de Bâle, Glayre, de Vaud, Oberlin, de Soleure, Bay, de Berne, et Pfyffer, de Lucerne. Ils confièrent les ministères à des hommes
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de talent. Rengger, à l'Intérieur, et Stapfer, au ministère des sciences et des arts, firent tout ce que leur permit le malheur des temps. Stapfer avait appris de Pestalozzi à considérer l'intelligence humaine, non comme un vase à remplir, mais comme un germe à développer. Il avait conçu le plan d'une instruction primaire qui embrassât tout le pays, et d'une université qui ralliât les jeunes Suisses autour d'un foyer commun de hautes études : beaux rêves, que le cours des événements fit remettre à des jours meilleurs.
Déjà le sol tremblait de nouveau. Une coalition des monarques européens se préparait à entrer en lutte avec la république française, et la Suisse allait devenir un champ de bataille. Le gouvernement français, voulant qu'en ces circonstances le directoire helvétique fût composé d'hommes qui eussent sa confiance, en fit sortir PfyfTer et Bay, pour les remplacer par Ochs et Laharpe. Il accrut ses armées, s'empara de ce que l'Helvétie possédait encore de magasins et lui demanda, comme à son alliée, un corps auxiliaire de 18000 hommes. Une légion, levée pour le maintien de l'ordre public, était la seule troupe que la Suisse eût sous les armes. On procéda donc au recrutement pour la France, mais sans succès. Plutôt que d'entrer à son service, déjeunes hommes en grand nombre coururent s'enrôler dans un corps d'armée, à la solde de l'Angleterre, que des émigrés français et suisses formaient à la frontière, dans le dessein de combattre la révolution. Cinq régiments, naguère au service de Sardaigne, et laissés à la disposition de la république française, furent le principal secours qu'elle reçut des cantons.
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Dès les premiers mois de l'an 1799, la campagne s'ouvrit sur le Danube, en Italie et en Suisse. Les Russes s'avançant, pour se réunir aux Autrichiens, les Français prirent l'offensive, du Rhin au golfe Adriatique, pour empêcher leur jonction. Les Impériaux avaient occupé les passages des Grisons; Lecourbe, habile à la guerre des montagnes, se précipita sur eux des flancs du Gothard, conquit la Rétie et la réunit à la république helvétique. Masséna franchit plus bas le Rhin et se trouva, aux alentours de Feldkirch, en présence de Hotze, qui, né dans un village des bords du lac de Zurich, s'était élevé par son intrépidité au commandement d'une division de l'armée autrichienne; il l'attaqua, et fut repoussé. Vers ce même temps, les armes républicaines étaient malheureuses en Souabe, où Jourdan, battu par l'archiduc Charles, reculait vers le Rhin, et en Italie, où Schérer était rejeté vers les Alpes. Se voyant ainsi débordé sur ses deux ailes, Masséna se replia sur la ligne de la Reuss et de la Limmat. A la suite d'une défaite, que l'archiduc lui fit subir aux environs de Zurich (4 juin), il abandonna cette ville et prit position sur l'Albis.
Le gouvernement helvétique, invité par Masséna à lui prêter aide, avait, sous l'ascendant de Laharpe, envoyé quelques mille hommes aux frontières, activé l'enrôlement des 18000 auxiliaires promis à la France, et ordonné la mise sur pied de 20000 hommes de milices. Tout refus de marcher était puni de mort, tout blâme des actes du gouvernement l'était de la même peine : vaines menaces toutefois, à peine réunis sous les armes, les miliciens se débandaient. Des hommes
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considérables, Lavater entre autres, furent enlevés et retenus comme otages. La presse fut mise sous la surveillance de la police. Mais des mesures aussi contraires aux mœurs du pays soulevèrent une profonde irritation. Il y eut des insurrections dans les cantons de Schaffhouse, de Soleure, de Fribourg, de l'Oberland et du Sentis ; il y en eut dans les Waldstetten, les Grisons et le Vallais. La Suisse italienne se brisa en huit républiques, ayant chacune sa constitution et ses lois. Ces mouvements furent comprimés, mais les populations vaincues par la terreur mirent tout leur espoir dans la victoire des alliés.
On s'attendait à voir l'archiduc Charles attaquer Masséna, Hotze conquérir les Grisons, les Russes envahir l'Italie, le Saint-Gothard servir de point de jonction entre les populations mécontentes des Hautes Alpes et les armées impériales. Mais Masséna, qui venait d'être appelé au commandement en chef des armées françaises du Danube et de l'Helvétie, sut se maintenir vigoureusement dans ses positions nouvelles, du Rhin au lac de Lucerne, tandis que, sur sa droite, Lecourbe se rendait maître du massif du Saint- Gothard et du cours de la Reuss. Hotze ayant, de son côté, réussi à s'emparer des Grisons et de la Suisse orientale, toute l'Helvétie se trouva transformée en un camp. L'archiduc allait attaquer Masséna lorsqu'il se vit, deux mois durant, paralysé dans ses mouvements par les intrigues de la cour de Vienne, puis rappelé brusquement en Allemagne et remplacé en Suisse par les Russes de Korsakow,
Selon le plan conçu par les alliés, Korsakow devait
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attaquer les Français sur l'Albis, Hotze pénétrer dans les petits cantons, Souvarow leur amener par le Saint- Gothard l'armée russe qu'il commandait en Italie, et, sur les derrières des armées républicaines, une prise d'armes de populations suisses seconder ces mouvements. Le jour d'une attaque générale était fixé, c'était le 26 septembre. Masséna l'apprit, et résolut de prévenir ses adversaires. Dans la nuit du 24, il franchit la Limmat à Dietikon, prit les Russes à dos, les battit sur le Geisberg, sur le Sihlfeld , pénétra dans Zurich avec eux et les mit en pleine déroute. En même temps, Soult attaqua les Autrichiens sur la Lintli, entre les lacs de Zurich et de Wallenstadt ; il surprit Hotze qui, s'avançant témérairement, tomba percé de balles, non loin des lieux où avait été son berceau. Découragés par la perte de leur chef, les Impériaux battirent en retraite et furent rejetés au delà du Rhin. Cependant Souvarow franchissait le Saint-Gothard, rencontrant à chaque pas l'ennemi. ( 24 septembre. ) Arrivé le 26 à Fluelen, il trouva les ponts détruits, les bateaux enlevés. Pour parvenir à Schwitz, il ne lui restait que de gravir le Kintzig et d'en redescendre par la vallée de la Muotta. Ses 20000 hommes, les pieds nus, mourant de faim, s'ouvrirent, entre des précipices, une voie que n'avaient connue jusqu'alors que des pâtres et des chasseurs. A Muotta, les Russes apprirent vaguement le désastre de Korsakow, la mort de Hotze, et ils virent devant eux tous les chemins occupés par les Français. Ils réussirent néanmoins à s'ouvrir celui de Glaris. Fidèle au plan convenu, Souvarow se proposait de suivre le cours de la Linth, et
de marcher sur Zurich, ralliant les débris des armées de Hotze et de Korsakow ; mais ayant acquis la certitude de la dispersion de ces armées, et fait de vains efforts pour franchir, à Nsefels, le pont de la Linth, il reconnut qu'il ne lui restait de parti que celui de la retraite. Un passage, haut de '2413 mètres et difficile à franchir, même en été, celui du Panix, sert aux communications de Glaris avec les Grisons. Il était couvert de glace et de deux pieds de neige récente. Sur les hauteurs plus de sentier, plus de vestige humain. Pas un buisson pour faire du feu durant des nuits à passer à la belle étoile. Mais cette voie étant la seule ouverte à la retraite des Russes, ils s'y engagèrent. Beaucoup expirèrent sur le chemin, beaucoup tombèrent dans l'abîme et disparurent pour toujours. Ils perdirent un tiers de leurs hommes, leurs chevaux et leur artillerie. La marche avait duré cinq jours, et autant de nuits, quand leurs dernières troupes atteignirent la vallée du Rhin, sans force et hors de combat. (10 octobre.) Dans les semaines qui suivirent, ils quittèrent la Suisse, et le czar Paul P"" se retira de la coalition ; toute la rive gauche du Rhin tomba au pouvoir des Français.
Unitaires et fédéralistes. Médiation.
La Suisse n'était qu'une plaie. Les cantons qui avaient été le théâtre de la guerre étaient couverts de ruines. Les fournitures faites à l'armée française fflST. SUISSE, n 20
avaient dépassé 23 millions, encore n'étaient compris dans ce chiffre ni les voiturages des communes, ni l'entretien des généraux et des troupes, mis à la charge des municipalités. Les traitements des fonctionnaires publics étaient arriérés de dix-huit mois; la somme de ces arrérages s'élevait à sept raillions. Le revenu d'un mois suffisait à peine à couvrir les frais de quarante hôpitaux français. Vainement le directoire helvétique avait, sur les instances de Laharpe, déclaré traître à la patrie quiconque payerait les contributions imposées par l'étranger, il était impuissant à prêter force à ses arrêts. Les impôts ne se percevaient plus qu'à l'aide de troupes d'exécution, et quand le percepteur frappait à la porte, c'était le plus souvent la misère qui ouvrait.
Le peuple était partagé en deux camps, dont l'un maintenait les principes de la révolution, et l'autre, affirmant qu'on ne se joue pas en vain du développement historique d'un peuple, voulait le retour à l'ordre de choses antérieur à 1798. Les deux partis l'avaient emporté tour à tour. Où les Autrichiens avaient mis le pied, l'ancien état de choses avait été rétabli. Après la victoire des Français, la république unitaire avait été relevée, sans toutefois pouvoir s'affermir. A l'approche des Impériaux, le gouvernement s'était transporté de Lucerne à Berne. Il renfermait dans son sein des hommes modérés, qui n'eussent pas craint, tout en demeurant fidèles au drapeau de l'unitarisme, de faire sa part à la fédération. Ils élevèrent la voix quand Bonaparte, revenu d'Egypte, eut, le 48 brumaire (8 novembre 1799), renversé le Directoire, donné à la
France une constitution nouvelle, et, sous le nom de premier Consul, pris en main les rênes de l'état. Ce premier pas fait dans la voie qui devait aboutir à l'empire suffit à ébranler le directoire helvétique. Ochs en avait été expulsé, comme étant un instrument trop ser\ile de la France ; Laharpe le fut à son tour (7 janvier 4800); une Commission executive fut chargée du gouvernement de la république, et une Commission législative du soin d'élaborer une constitution nouvelle.
Cependant la guerre continuait entre l'Autriche et la France. Lecourbe rejetait les Impériaux en Souabe, Moncey, passant le Saint-Gothard, rétablissait la république cisalpine, et Bonaparte, ayant franchi le Saint- Bernard (16 au 20 mai), remportait cà Marengo la victoire qui eut pour résultat la paix de Lunéville. Ce traité reconnut à l'Helvétie le droit de se donner la forme de gouvernement qui lui conviendrait. (9 février 1801.)
Les Suisses cherchèrent donc de nouveau leur chemin à travers mille écueils. Une constitution, rédigée sous les yeux de Bonaparte, fut proposée à un sénat composé en majorité d'unitaires; ils se permirent de l'amender; mais aussitôt les fédéralistes, forts de l'appui de la France, renversèrent la constitution amendée, et lui substituèrent celle qu'avait approuvée le premier Consul. L'Helvétie fut composée de dix-sept cantons, formant un seul état. Les Grisons y furent compris, mais non le Vallais, à travers lequel Bonaparte avait l'intention de faire courir la route qui, passant sur le Simplon, devait unir l'Italie à la France.
L'administration de la république fut confiée à un sénat et à un Petit Conseil, sous la présidence d'un landamman. (28 octobre 1801.) Aloys Réding fut nommé landamman de l'Helvétie.
Loyal, candide, respecté du peuple entier, Réding ne possédait toutefois ni l'instruction, ni la hauteur de vues, ni la souplesse nécessaires au premier magistrat d'une république placée sur une pente glissante. Confiant, il se rendit à Paris. Il y reçut une réception distinguée. Mais quand il osa refuser l'abandon du Vallais et demander la restitution à Rerne du Pays de Vaud : « Ceci est mon sang, s'écria vivement Bonaparte, et le soleil rebroussera du couchant au levant plutôt que Vaud sous la domination de Berne. » Le premier Consul, ne voulant, ni laisser triompher une aristocratie qui eût livré la Suisse à la prépondérance autrichienne, ni favoriser la création d'une république une et forte, ne jouait, en Helvétie, autre jeu que celui de tenir les partis en échec, de les user l'un par l'autre, et de les amener tous à se jeter dans ses bras. Aussi l'insuccès de Réding fut- il suivi d'un retour des unitaires au pouvoir. (Avril 1802.)
Une assemblée de notables, composée d'hommes modérés, proposa au peuple une constitution nq.uvelle, qu'agréèrent 72000 suffrages, que rejetèrent 92 000, et qui n'en fut pas moins imposée au peuple, parce que l'abstention de 167000 citoyens fut interprétée comme acceptation. (Mai 1802.) La charge de la mettre à exécution fut confiée à Dolder, homme dont la ver.satilité n'inspirait confiance à aucun parti. Aussitôt se montra l'opposition. Déjà elle s'était mani-
festée dans le canton de Vaud. Le gouvernement helvétique ayant cru devoir recourir au rétablissement des dîmes et censés, comme au seul moyen de subvenir à des finances aux abois, des bandes de paysans vaudois s'étaient mises en marche, au cri de : « Paix aux hommes, guerre aux papiers! » Elles s'étaient promenées de ville en ville et de châteaux en châteaux, se faisant livrer les archives féodales et les livrant aux flammes; l'intervention de troupes françaises avait seule pu mettre un terme à l'insurrection des hourlapapexj. (Mai 1802.) Mais cette agitation était à peine apaisée qu'il s'en éleva une bien plus considérable.
Bonaparte, jugeant le moment venu d'accomplir ses desseins sur la Suisse, venait de retirer ses troupes de ce pays. Ce fut le signal de la nouvelle insurrection. Les premiers, les cantons primitifs rétablirent leurs anciennes lois. Schwitz se donna pour chef Aloys Réding. Des petits cantons le mouvement, gagnant de proche en proche, se répandit dans ceux de Zurich, d'Argovie, dans presque toute la Suisse. On voulait une Confédération indépendante de la France, libre de s'organiser à sa guise ; on voulait le retour à l'antique fraternité. Toutefois Berne réclamait ses anciennes limites. A un vaste soulèvement, Andermatt, chef des troupes helvétiques, n'avait à opposer que quelques mille hommes épars et démoralisés. Zurich lui ayant refusé l'entrée de ses murs, il s'en éloigna, après un simulacre de bombardement. Les insurgés marchèrent sur Berne. Le gouvernement helvétique leur en ouvrit les portes et se retira sur Lausanne. On eût dit un convoi funèbre. Seuls, le canton de Vaud et quelques
districts de celui de Fribourg demeuraient fidèles à la constitution unitaire. Les réserves vaudoises accouraient, disposées à la soutenir. Quelques cents amis des Bernois, descendus des montagnes qui dominent Yverdun et Grandson, s'étant montrés dans la ville d'Orbe, sous le colonel Pillichody, cinq mille volontaires les rejetèrent dans le Jura. Le sénat récompensa le zèle des Vaudois en leur accordant l'abolition des droits féodaux, que naguère il leur avait refusée.
Cependant l'armée fédéraliste approchait, les Bernois sous Emmanuel de Watteville et Rodolphe d'Erlach, les troupes des cantons démocratiques sous Auf der Mauer. Celles-ci n'avaient pas d'uniforme : une plume de coq, une simple branche verte leur en tenait lieu. Les uns avaient pris leurs carabines éprouvées, d'autres de vieux fusils, plusieurs des bâtons, ce qui fit donner à cette guerre le nom de guerre des bâtons (Stecklikrieg) . Réunies, ces troupes passèrent sous les ordres du général Bachmann, de Nijefels, de tous les Suisses, après Hotze, le plus apte à un haut commandement. Bachmann chassa devant lui ce qui restait de troupes helvétiques. Il approchait de Lausanne quand arriva dans cette ville, et descendit d'une voiture à six chevaux, un aide de camp de Bonaparte, le général Rapp, chargé de faire connaître aux Suisses la résolution du premier Consul, de s'opposer à une contrerévolution, et d'être leur médiateur dans leurs différends. Les insurgés devaient poser les armes, le gouvernement helvétique rentrer à Berne, et le général Ney, à la tète de 40 000 hommes, se tenir en mesure de prêter force à ces décisions. Le médiateur
appelait des représentants des deux partis, unitaire et fédéraliste, à se rendre en grand nombre à Paris, pour qu'il entendît leurs vœux et travaillât avec eux à la reconstitution de leur pays.
Les Confédérés n'essayèrent pas de résister à une puissance devant laquelle l'Europe s'inclinait; ils cédèrent à la force. Ney fit son entrée dans Berne, comme chef d'armée et ministre plénipotentiaire. Des troupes françaises parcoururent les vallées de l'Helvétie, désarmant les populations. Réding, Auf der Mauer, quelques hommes encore dont on redoutait l'influence furent jetés dans la forteresse d'Arbourg. Les représentants des cantons se rendirent à Paris, où s'ouvrit, en décembre 1802, la Consulte helvétique.
Bonaparte leur fit connaître ses vues : « La Suisse, leur dit-il, ne ressemble à aucun autre état, soit par les événements qui s'y sont succédé depuis plusieurs siècles, soit par sa situation géographique, soit par les différentes langues, les différentes religions, et cette extrême différence de mœurs qui existe entre ses différentes parties. La nature a fait votre état fédéraliste; vouloir la vaincre ne serait pas d'un homme sage; il faut diversité de gouvernement à des pays si divers.
» Les circonstances avaient établi chez vous des peuples souverains et des peuples sujets. L'esprit d'un siècle nouveau, d'accord avec la justice et la raison, a rétabli l'égalité de droits entre toutes les portions de votre territoire. En ces circonstances, la renonciation à tous les privilèges est votre premier besoin et votre premier droit. Toute organisation doit émaner de la révolution. La souveraineté nationale consis-
tera dans la volonté légitimement exprimée de l'universalité des citoyens, sans distinction de famille.
» Vous ne devez pas avoir de troupe soldée; si vous aviez un seul régiment de troupe soldée, vous renonceriez à des milices vigoureuses. Dès que les habitants voient sur pied des soldats qu'ils paient, ils disent : « C'est à vous à nous défendre. » Pus de finances, pas d'agents diplomatiques auprès des puissances étrangères. La Confédération se renfermera dans le rôle d'un état neutre, allié de la France. Du reste, soyez indépendants. Administrez vos affaires intérieures, les petits cantons selon leurs anciens usages, les villes selon les intérêts de leur industrie et de leur commerce, les cantons nouveaux selon les besoins de leur position nouvelle. s>
Ces bases posées, les députés furent invités à des conférences où furent débattues la constitution fédérale et celles des cantons : au médiateur la décision. Les unitaires demandaient que la représentation des cantons fût proportionnée à leur population; Bonaparte se contenta d'accorder deux voix à ceux d'entre eux dont la population dépassait cent mille âmes. Six cantons directeurs devaient, tour à tour, donner à la Suisse son premier magistrat et recevoir dans leur chef-lieu l'assemblée de la diète. Le premier Consul voulait que la Suisse, placée sous la protection de la France, fût assez forte pour être tranquille, et pas assez pour être inquiétante. Il lui donna pour premier landamman un homme d'autrefois, sage et ferme militaire, d'Affry, de Fribourg, et le 19 février 1803 eut lieu, aux Tuileries, la remise de l'Acte de médiation.
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Rarement Bonaparte a été plus grand que dans cet acte de reconstitution de la Suisse. Aussi se montrat-il, durant tout le cours de la Consulte, non-seulement admirablement renseigné, mais serein, bienveillant, rayonnant de grâce et de gaieté. Une circonstance ajoutait à sa satisfaction. Il désirait vivement pour la France l'amitié de la Russie, et savait que la réorganisation de la Suisse devait contribuer à lui concilier l'estime et l'affection du prince qui venait de monter sur le trône des Césars de Saint-Pétersbourg. Il n'ignorait pas qu'Alexandre pf conservait un profond attachement pour Laharpe, l'instituteur de ses jeunes années, et que, voyant en lui un père et un ami, auquel il attribuait ce qu'il y avait, dans sa culture, de meilleur et de plus généreux, il ne faisait rien sans recevoir ses conseils. Plus d'une lettre de leur correspondance avait été mise sous ses yeux, et comme elles étaient pleines du cordial intérêt que Laharpe avait su inspirer à son élève pour sa patrie suisse et vaudoise, Bonaparte ne douta point que ce qu'il venait de faire pour la Suisse ne servît à rapprocher l'empire de Russie de celui qu'il fondait dans l'occident de l'Europe.
La Suisse sous l'Acte de médiation.
L'Acte de médiation fut assez généralement reçu par les Suisses avec reconnaissance. Il ne donnait la victoire à aucun parti, et comme aucun, non plus,
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n'avait été sacrifié, tous s'attachèrent à la planche de salut que, dans leur naufrage, une main puissante leur avait offerte. Les captifs, détenus à Ai'bourg, furent mis en liberté. La France « voulut bien » recevoir à son service ce qui restait de troupes helvétiques. La Suisse reprit le nom qui lui rappelait sa gloire. Les cantons, au nombre de dix-neuf, commencèrent une nouvelle existence. Appenzell redevenait un état ; Glaris rentrait dans ses limites. Les petits pays qui lui avaient été réunis pour former le canton du Sentis étaient incorporés dans celui de Saint-Gall. Les baiUiages libres, et le Frickthal, conquis par la France, étaient donnés au canton d'Argovie. L'essai d'un gouvernement unitaire avait échoué, mais il n'en avait pas moins rapproché les fils d'une même patrie et retrempé chez eux le sentiment de la nationalité. De l'édifice qui venait de s'écrouler il restait les fondements, sur lesquels, plus tôt ou plus tard, s'élèvera la Suisse moderne. La nouvelle constitution ne permettait aux cantons, ni de se faire la guerre, ni de s'allier entre eux, ou avec des puissances étrangères. Ils étaient reconnus égaux en droits : tout privilège de lieu, de naissance et de famille était aboli. Chaque citoyen suisse pouvait transporter son domicile d'un canton dans l'autre, y exercer son industrie et les droits politiques. Plus de droits d'octroi, d'entrée et de transit. La violation par un canton des décrets de la diète pouvait être attaquée devant un tribunal composé des présidents des tribunaux criminels de tous les autres cantons. La liberté de la presse, la liberté religieuse et le droit de libre association étaient passés sous silence.
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Les petits cantons reprirent leurs landsgemeindes. Les autres se rangèrent sous des formes diverses de gouvernement représentatif. Ils eurent leur Grand, leur Petit Conseil, et leur Tribunal d'appel. Les capitales n'obtenaient, en apparence, aucun privilège; mais deux mesures contribuèrent à faire nommer à la magistrature un nombre considérable de citadins, l'une en astreignant les cercles électoraux à élire hors de leur sein le plus grand nombre de leurs députés, et l'autre en soumettant l'électeur à un cens, qui, tout en variant de canton à canton, excluait dans tous la classe indigente des droits politiques. Une part de ce que les anciens cantons aristocratiques réussirent à recouvrer de leurs trésors servit à l'acquittement de la dette nationale, une autre à constituer à leurs capitales un fonds municipal ; et comme il resta encore trois millions et demi de dette helvétique à liquider, on les mit "à la charge des cantons. Puis, tous se garantirent mutuellement leurs constitutions, leur indépendance, leur appui contre l'étranger et leur assistance en cas de troubles intérieurs.
Les relations fédérales furent d'une grande simplicité. Les chefs-lieux de six cantons directeurs devinrent à tour, et pour l'année, chefs-lieux de la Confédération ; c'étaient ceux de Fribourg, Berne, Soleure, Bàle, Zurich et Lucerne. Le premier magistrat du canton, sans cesser de l'être, devint, sous le titre de landamman, celui de la Suisse. Auprès de lui siégeait le chancelier fédéral, élu pour deux ans et toujours rééligible. En maintenant dans cette charge un homme en possession de la confiance générale, Mousson, de
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Morges, la diète corrigea rinconvénient du trop rapide passage au pouvoir des chefs de l'étal.
La diète, suprême autorité législative et judiciaire, s'assemblait une fois l'an en session ordinaire et pouvait être réunie extraordinairement, soit à la demande d'une puissance limitrophe, soit à celle d'un canton, appuyé sur les suffrages du canton directorial et de cinq autres, soit enfin lorsque le landamman le jugeait nécessaire. Elle se composait de vingt-cinq députés. Six grands cantons en nommaient chacun deux, les autres un. Les députés votaient selon les instructions qu'ils avaient reçues de l'état qu'ils représentaient. Leur compétence embrassait la guerre, la paix et les alliances. Ils n'eurent pas de peine à triompher de la seule insurrection qui ait eu lieu en Suisse sous l'Acte de médiation, et qui naquit du vieil antagonisme de la ville et de la campagne dans le canton de Zurich. {Bockenkrieg , 1804.) La diète disposait des milices des cantons, dont les contingents réunis formaient un corps de 15000 hommes, et elle nommait le général qui devait les commander. Mais cette faible armée ne reçut qu'une organisation très imparfaite. En temps de paix, les dépenses militaires fédérales ne dépassèrent pas quelques centaines de francs. L'essai, tenté en 1804, de créer une caisse et une école militaires, échoua par la volonté de Napoléon, qui ne permit pas même la formation d'un état-major.
La Suisse ne s'appartenait pas. Elle était condamnée à demeurer faible. Sa neutralité avait été reconnue, mais soumise au bon plaisir du gouvernement impé-
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rial. Un des premiers actes qu'il exigea d'elle fut la conclusion, pour cinquante ans, d'une alliance offensive et défensive, et d'une capitulation militaire par laquelle elle s'engageait à permettre à la France la levée d'un corps, toujours au complet, de 16000 auxiliaires. Continuellement décimé parles guerres meurtrières de l'empire, ce chiffre s'étant trouvé dépasser la mesure de ce que les cantons pouvaient fournir de soldats, il fallut le réduire à 12 000 : encore l'empereur n'accepta-t-il ce chiffre réduit qu'à la condition que la Suisse lui fournirait, chaque année, 2000 recrues en temps de paix et 3000 en temps de guerre. (1812.) Traiter avec Napoléon, c'était obéir.
Lorsqu'il eut réduit l'empereur François II à déposer la couronne deCharlemagne pour prendre, sous le nom de François pi^, le titre d'empereur d'Autriche; qu'il eut vaincu la Prusse, donné Neuchâtel à l'un de ses maréchaux, le prince Berthier (1806), fondé la confédération du Rhin et entouré la France de monarchies, conférées à des membres de sa famille, tous ses feudataires, la Suisse parut bien près de devoir se perdre dans l'étendue de son empire. Seule encore la Grande- Bretagne bravait son pouvoir. Il la combattit en fermant aux marchandises anglaises tous les pays soumis à son influence. Les cantons durent participer à cette mesure. Le Tessin, ne s'étant pas montré prompt dans son obéissance , fut occupé , plusieurs années durant, par des troupes françaises. Une vallée du Jura, celle des Dappes, ayant été jugée nécessaire pour l'établissement d'un chemin direct de Paris à Genève, devenue
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le chef-lieu d'un département français, le canton de Vaud fut contraint à la céder à la France. Le Vallais, à son tour, fut, en 1810, réuni à l'empire.
Sans sécurité à l'extérieur, la Suisse n'en jouit pas moins, sous l'Acte de médiation, d'une existence paisible, que ses voisins estimaient heureuse, la comparant à la leur. S'il ne lui était pas permis de faire de grandes choses, du moins elle voyait guérir ses plaies. Paralysés dans leurs mouvements, les pères de la patrie tentèrent quelques progrès par le moyen de concordats entre les cantons. Les esprits s'étant rapprochés, il se forma de bienfaisantes associations. Un homme de cœur, Gaspard Hirtzel, fonda, en 1810, la Société suisse d'utilité publique, et lui donna pour champ d'activité tout ce qui concernait le paupérisme, l'éducation et l'industrie. La même année, la Société des éducateurs suisses, conçue par le professeur Schoulthess, de Zurich, fut présidée par Pestalozzi. Au pied des Alpes glaronaises une plaine, longue de quatre lieues, sépare les lacs de Zurich et de Wallenstadt. Au commencement de notre siècle la Linth, y dépo.sant ses pierres et son limon, en avait fait un marécage dont les exhalaisons empoisonnaient au loin l'air de la contrée. Un excellent géologue, Conrad Escher, de Zurich, entreprit de transformer cette région paludéenne en un sol fécond, et proposa, dans ce but, un plan de canalisation. Le coût était évalué 300 000 francs et s'éleva h un million ; mais rien ne parut impossible au dévouement du généreux citoyen. Il sacrifia à son entreprise son temps, sa santé, les douceurs de sa vie de famille, et la poursuivit à tra-
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vers la vive opposition de plusieurs de ceux auxquels il consacrait ses jours. Conçu sous la république helvétique, son projet fut agi*éé par la diète en 1807; les travaux commencés la même année, ne furent achevés qu'en 1822. Le pays est aujourd'hui fertile et nourrit une nombreuse population. Son assainissement fut la première de ces grandes entreprises d'utilité publique, accomplies dès lors dans notre patrie par l'élan de la nation. Le peuple suisse, anoblissant à sa manière son bienfaiteur, l'a surnommé Escher de la Linth.
La Confédération ne fut donc pas, sous l'Acte de médiation, sans déployer une vie nationale; toutefois, au sortir d'un âge de révolution, encore profondément ébranlée, et placée sous la dangereuse protection du médiateur, ce fut surtout dans la vie cantonale qu'elle répandit une "activité, diversifiée de canton à canton. Dans les anciens, les élections portèrent au pouvoir l'aristocratie, qui reconnut la nécessité d'en user modérément. Argovie composa son Grand Conseil des hommes qui s'étaient aidés à renverser le gouvernement helvétique et prit pour chef Dolder, dont le cours des événements avait fait un aristocrate circonspect. Saint-Gall, Thurgovie et Vaud entrèrent dans des voies plus démocratiques. En Thurgovie, Morell et Anderwerth imprimèrent aux esprits une direction sage et prudente. Les Grisons conservèrent leurs trois ligues, mais ils composèrent leur Grand Conseil de représentants de tout le pays, et leur Petit Conseil de trois hommes, les élus des trois grandes divisions du canton. La juridiction épiscopale était supprimée. Le
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pays sortit de l'anarchie, dans laquelle le Tessin demeurait plongé.
Le canton de Vaud venait de voir se réaliser le vœu qu'avait exprimé Davel quatre-vingts ans auparavant; il célébra, le 14 avril 1803, le jour de son affranchissement. Trois hommes, de caractères différents, guidèrent ses premiers pas. Monod, qu'une étroite amitié liait à Laharpe, partageait son besoin d'action; il était mobile et prêt à courir à la brèche partout où il y avait à combattre pour sa patrie. Plus calme et plus contenu, Pidou croyait que la politique la meilleure, pour un état naissant et peu considérable, était de savoir s'effacer, de faire ses affaires sans bruit, et de n'apparaître que dans les moments décisifs. Muret, avocat souple, fertile en moyens et prompt à la repartie, unissait à une intelligence d'une rare justesse une présence d'esprit que rien ne troublait. Doués de qualités différentes, ces hommes se complétaient l'un l'autre. Ce fut sous leur ascendant que la république s'organisa.
Les lois auxquelles ils apposèrent leur sceau, et qui furent en grande partie leur ouvrage, sont encore un modèle de simplicité, de bon sens et de modération. Ils organisèrent la justice, protégèrent la liberté individuelle contre l'arbitraire et créèrent un système d'impôt si bien adapté aux mœurs d'un peuple agricole qu'il n'a subi longtemps que de légères modifications. Grâce à un bon .système de milices, le canton ne tarda pas îi pouvoir mettre sous les armes 30000 hommes, bien équipés, bien armés, et animés d'un vif amour pour leur jeune patrie. Le gouvernement hel-
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vétique avait payé une hospitalité passagère en abolissant, sur le sol vaudois, les censés et les dîmes; toutefois les dîmes appartenant aux communautés et aux particuliers devaient être rachetées par le canton à raison de vingt fois, et les censés à raison de vingtcinq fois leur produit annuel. Les biens nationaux furent employés à ce rachat ; mais la vente de ces biens n'ayant payé que les trois quarts de la dette, le dernier quart fut réparti sur les fonds autrefois grevés, et la liberté vaudoise fut ainsi fondée, comme l'avait été celle de la Suisse primitive, sur le respect des droits de la propriété.
L'académie de Lausanne n'était pas sans renom; elle venait, durant la longue persécution des églises protestantes de France, d'être l'école nourricière des héroïques pasteurs du désert; elle fut reconstituée; les écoles primaires le furent à leur tour; le sort des pasteurs fut amélioré ; mais le clergé demeura partagé en quatre classes, sans lien entre elles, sans un synode qui les réunît, sans indépendance et sans moyen d'action; ce fut la cause d'un malaise qui se traduisit en agitation, et qui a fini par briser l'église vaudoise en deux églises, l'une affranchie et l'autre demeurée dépendante de l'état.
Tandis que les Confédérés amélioraient ainsi leur tranquille existence, le succès avait exalté la foi de l'empereur Napoléon en sa destinée. Chaque jour le langage du médiateur devenait plus impérieux. Des régiments suisses sei'vaient en Espagne et en Angleterre ; il ordonna leur rappel et interdit tout autre service que celui de la France. Prévoyant qu'une ambi-
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tion sans mesure aboutirait à une guerre contre la Russie, Laharpe avisait depuis longtemps Alexandre I*"" de s'y préparer quand, en 1812, les armées réunies de l'occident européen envahirent l'empire des czars. Vint la nouvelle de l'incendie de Moscow, des revers de Napoléon, des souffrances des régiments suisses : toujours placés aux postes les plus périlleux, ils avaient couvert la retraite de l'armée française, combattu à Polotsk, à la Bérésina, et perdu 6000 hommes sans se laisser enlever ni une aigle, ni un drapeau.. Bientôt d'autres nouvelles succédèrent à celles de ces désastres : les peuples se levaient et la puissance qu'on avait cru invincible commençait à chanceler.
L'orage approcha. Un homme, en ces circonstances, osa conseiller à la Suisse de se lever tout entière en armes ; elle eût couvert la France sur la partie la plus exposée de ses frontières, et les puissances eussent traité plus favorablement un peuple prêt à combattre pour ses foyers qu'une nation résignée au sort des vaincus. Mais le généreux conseil de l'avoyer de Mulinen ne fut pas suivi. La Confédération avait à sa tête, en 1813, Reinhard, de Zurich, qui écarta la proposition de l'avoyer de Berne comme trop périlleuse. Les caisses étaient vides, les contingents la plupart inexercés. L'état-major faisait défaut. La diète, assemblée extraordinairement, se prononça pour le maintien de la neutralité, mais sans prendre les mesures que commandait cette résolution. Une armée suisse fut mise sur pied, mais peu considérable. Le commandement en fut confié à un homme incapable de trahir sa patrie, mais à qui ne furent pas donnés les moyens de la dé-