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Histoire de la Congrégation de Notre-Dame de Reims

Marie-Elisabeth Fleuret. — Son enrance. — Ses premières années chez les Ursulines d'Epernay. — Son éducation à Sainte-Marie de Châlons. — Séjour à Pierry. — Voyages à Paris. — Ses fautes. — Sa retraite chez les Ursulines de Saint-Denis. — Cinq ans à Pierry. — Etude de sa vocation. — Son entrée à Sainte-Maiùe de Châlons. — Jansénisme. — Sa sortie de Sainte-Marie.

'ERS le milieu du xviii^ siècle, vivait, au

monastère de la Congrégation de Reims,

une religieuse distinguée entre toutes

les autres par l'éminence de ses qualités.

nommait en religion Mère Victoire de

Saint Xavier, et, dans le monde, Marie-Elisabeth

Fleuret.

Bien qu'elle ne fût pas supérieure de la maison, Il 1

cette religieuse avait conquis, par son mérite, une situation sans égale dans la communauté.

Merveilleusement douée de tous les dons de l'esprit et du cœur, d'une sensibilité exquise, d'une mémoire des plus heureuses, d'une conception facile et brillante, dun jugement solide et de beaucoup d'esprit naturel, en possession de vastes connaissances acquises, versée dans la langue latine, la musique et la poésie, très instruite des vérités de la foi, familière avec les plus hautes spéculations de la mystique, et, en même temps, penseur profond autant que délicat écrivain, elle offrait un rare assemblage de qualités qui en faisaient une personne universelle.

Mais, chose bien préférable à tout le reste, elle ne s'était jamais prévalue de ces dons exceptionnels, qui lui avaient cependant attiré bien des éloges et des applaudissements. Loin de se repaître d'une vaine fumée d'encens, elle rapportait à Dieu toute la gloire de ses bienfaits. Uniquement jalouse de lui plaire, elle avait compris qu'il n'y a de vrai mérite que dans la vertu, et, dès son enfance, elle avait résolu d'être tout entière à Jésus-Christ. Bien que les événements eussent paru s'opposer à son généreux dessein, et que Dieu lui-même l'eût fait passer par des épreuves capables de déconcerter une âme ordinaire, l'ardeur de son zèle l'avait fait triompher des plus grandes difficultés.

Rien de plus intéressant que sa vie, retracée par elle-même sous forme de confessions générales. Non seulement elle nous offre la peinture d'un caractère d'une puissante originalité, mais les événements auxquels elle fut mêlée sont des plus propres à nous faire bien connaître la situation intérieure des couvents au dix-huitième siècle.

Marie-Elisabeth Fleuret naquit à Paris, sur la paroisse de Sain t-Eustache, le dix juin 1721, de Claude Fleuret, écuyer et contrôleur du duc d'Orléans, et de Marie-Anne de Neuville. A l'âge de deux ans, elle perdit sa mère, qui mourut dans de grands sentiments de piété, et elle resta seule, de quatre enfants qu'avaient eus ses parents. En convolant à de nouvelles noces, son père lui rendit une seconde mère, telle qu'elle aurait pu la souhaiter.

Conduite à l'àg-e de quatre ans à Joinville, chez son grand-père, elle fut mise sous la direction d'une de ses tantes, vertueuse fille, qui prit un grand soin de son éducation. « Elle ne me passait, dit-elle, aucune des fautes si ordinaires aux enfants, et, parce qu'elle m'aimait beaucoup, elle m'en punissait sévèrement. »

On jugera de la précocité de son intelligence par le trait suivant : « Je n'eus jamais, dit-elle, de peine à m'instruire, et je me trouvai instruite, sans savoir comment ni par où l'instruction m'était venue. Je me souviens même qu'étant si jeune que j'ignorais encore ce que c'était qu'une âme et un corps, car je n'avais

alors que quatre OU cinq ans, j'avais déjcà de si vifs sentimcnls de Timmorialité de l'âme, que rien n'aurait pu m'en faire douter.

« Quand Je voyais porteries morts enterre, frappée de l'affliction qu'on témoignait, j'en demandais la raison. On me disait que ces personnes étaient mortes, et qu'on allait vite les cacher dans un trou profond qu'on remplissait de terre. Je m'informais de ce que c'était que d'être mort. On me répondait que c'était de n'avoir plus de sentiment, de mouvement ni de vie. On ajoutait que je mourrais aussi un jour et qu'on m'enterrerait comme les autres. Cette nouvelle découverte m'intéressant encore davantage, parce qu'elle m'était personnelle, je faisais de sérieuses réflexions, et n'ayant pas assez de lumières pour savoir qu'on n'enterrait pas l'âme avec le corps, j'étais bien inquiète de savoir ce que je ferais dans ce trou profond, quand j'y serais moi-même. Car, me disais-je souvent, qu'on me fasse ce qu'on voudra, je sens bien qu'on ne saurait jamais m'empêcher de réfléchir ni d'aimer ; et que, quand même on me tuerait, on ne tuerait pas pour cela ce qui pense et ce qui aime en moi. Que ferai-je donc alors dans la terre ? Je m'occuperai au moins à me rappeler le souvenir de ma vie, je penserai et je réfléchirai à tout ce que j'aurai vu, et j'aimerai encore ce que j'aurai aimé avant d'y être mise. »

Après avoir reçu la confirmation, Marie-Elisabeth

fut ramenée à Pierry où habitaient ses parents. Elle les connaissait à peine, les ayant quittés en bas âge. « Je les aimais, dit-elle, et j'en étais tendrement aimée, ainsi que de ma tante, qui continuait à m'élever dans la crainte de mon Dieu. Mais, hélas! que je profitais peu de ses instructions ! » Elle avait alors sept ans, et elle avouait depuis, en g-émissant, qu'elle avait beaucoup de mauvaises habitudes et un caractère querelleur, volontaire et insoumis.

A peine ses parents la virent-ils entrer dans cet âge où la raison commence à se développer, qu'ils songèrent à lui faire donner une bonne éducation. Ils ne pouvaient la lui donner eux-mêmes, parce qu'ils étaient obligés de passer une partie de l'année à Paris. Mais sentant combien on expose les enfants en les laissant entre les mains des domestiques, dont plusieurs sont plus capables de les corrompre que de les former aux bonnes mœurs, ils la conduisirent chez les dames Ursulines d'Epernay.

« Ces dames, écrit Elisabeth, prirent tout le soin possible pour m'élever dans la crainte du Seigneur, et dans les sciences propres aux jeunes personnes de mon âge. Ce nouveau genre de vie n'eut rien d'ennuyeux pour moi ; je me plaisais naturellement partout ; de sorte que je n'avais de peine à demeurer au couvent que quand on voulait me reprendre ou me punir; car j'ai eu une adolescence vive et légère et qui, par là même, était difficile à former. »

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Entrés peu de temps, elle sut lire, et prit tant de goût à cet exercice que les maîtresses, jugeant superflu de lui continuer leurs soins, la laissèrent pour s'occuper des autres. Elle apprit bientôt à lire le latin, et, quoiqu'elle y eût moins d'inclination naturelle, elle s'encourageait par l'attrait qu'elle éprouvait déjà pour les chants et les offices de l'Eglise.

(( Yous m'avez donné, ô mon Dieu, écrivait-elle plus tard, une mémoire heureuse, pour me disposer à retenir vos saintes vérités, et vous savez que j'apprenais ma religion chaque jour dans ce monastère, sans que je me donnasse même la peine de l'étudier; car il suffisait que j'entendisse les autres pour être instruite moi-même. Je savais les choses avant même que je songeasse à les vouloir apprendre. »

Elle confesse qu'elle était fort dissipée en classe, et qu'elle dissipait les autres ; et que, malgré sa légèreté, elle écoutait d'une oreille les leçons de la maîtresse, de manière à pouvoir répondre avec assez d'exactitude pour la mettre dans l'impuissance de la punir. Légèreté dont elle demanda ensuite bien des fois pardon à Dieu.

Elle avait reçu un grand attrait pour la prière, une sincère affection pour les pauvres, et un ardent amour pour l'étude. Elle aimait à réciter son catéchisme et à entendre parler de Dieu, et volontiers elle en parlait elle-même aux autres.

Un jour qu'elle s'était rendue dans une église avec

un de ses jeunes cousins, ils aperçurent un tableau représentant le massacre des Innocents. Indignés de cette barbarie, et trouvant le tableau à leur portée, ils lacérèrent à coups de canif les figures des bourreaux.

A huit ans, cédant à l'inclination d'un cœur aimant, elle se lia d'une tendre et sainte amitié avec une jeune pensionnaire du même âge, douée d'excellentes qualités et d'heureuses dispositions au bien. Elles se voyaient un instant chaque soir, s'encourageaient à la vertu, s'imposaient quelque pénitence, et prenaient même la discipline à certains jours, à l'insu de tout le monde. Dieu ayant rappelé à lui cette amie si chère, Marie-Elisabeth en conçut un vif chagrin. Mais elle ne tarda pas à contracter une autre liaison qui lui fut beaucoup moins avantageuse, et qui entretint en elle l'esprit de légèreté. « Comme j'étais volage, dit-elle, et que j'aimais plus le plaisir que le travail, je sortais souvent de la classe pour prendre une distraction dont je n'avais nul besoin. »

Cependant sa vénérable tante et ses parents, qui venaient tous les ans vendanger à Pierry , ne manquaient pas de la faire quelquefois sortir. « Lorsque j'étais à la maison, dit-elle, ma mère, qui voulait cultiver la tendresse qui m'était comme naturelle pour les misérables, avait soin de me donner de l'argent, me disant que j'étais son aumônier û. Je regardais les pauvres comme les membres de Jésus-Christ, je les aimais

beaucoup, et je pouvais dire, comme Job, que la compassion était née avec moi. Je n'attendais pas qu'ils me demandassent l'aumône ; mais je les prévenais, et leur offrais de cet argent qu'on m'avait donné. »

Elisabetli avait onze ans lorsque son état de santé obligea ses parents à la retirer du couvent des Ursulines. « Soyez béni, ô mon Dieu, s'écriait-elle longtemps après, de toutes les grâces que vous m'avez accordées dans ce saint monastère, et pardonnez-moi, je vous supplie, tous les péchés que j'y ai commis contre vous, contre mes charitables maîtresses et mes chères compagnes. »

Dès le lendemain de sa sortie des Ursulines, elle fut conduite à Châlons, chez les dames de la Congrégation de Sainte-Marie, où ses parents savaient qu'elle trouverait les soins et les remèdes nécessaires à sa santé.

Toute sa vie Marie-Elisabeth fut l'econnaissante à Dieu de l'avoir conduite en cette sainte maison, où l'attendaient tant de grâces. « Je crois, Seigneur, ditelle, que la santé de mon corps n'était pas l'unique bien que vous me vouliez procurer dans ce nouveau monastère. Des lumières plus vives, des touches plus intérieures, des remèdes plus souverains, des accents plus touchants, des aliments plus solides, voilà ce que votre bonté me préparait, voilà ce que mon âme allait y recevoir, quoiqu'elle n'y allât point pour les y chercher. »

Peu de temps après son entrée, elle fut conduite à Saint-Etienne au Temple, chez une femme habile à guérir le mal dont elle était atteinte. Durant un mois , cette femme lui appliqua les remèdes les plus violents, et Marie-Elisabeth, malgré les larmes que lui arrachait la douleur , supporta cette cruelle épreuve avec une inaltérable patience, suppliant Dieu, non de la délivrer, mais de fortifier la faiblesse de la nature. Ce traitement fut efficace, et, dès qu'elle le put, la courageuse enfant se rendit à Notre-Dame de l'Epine pour remercier Dieu et la Sainte Yierge de sa guérison.

Tandis qu'elle demeurait à Saint-Etienne, elle s'était portée à un acte de charité vraiment héroïque. Témoin d'une violente querelle de ménage, au moment où le mari, armé d'une hache, allait frapper sa femme, elle s'était précipitée entre les combattants, et, par son incroyable fermeté, avait désarmé ce furieux et sauvé la vie de la femme.

A Sainte-Marie, son père lui fit donner des leçons de danse, de dessin, de musique et de clavecin.

«A l'égard de la danse, dit-elle, j'y ai toujours trouvé tant de ridicule, et, dans la suite, j'en ai si bien compris les dangers, qu'il ne m'a jamais été possible de vaincre l'aversion que la raison d'abord et ensuite la religion m'en avaient donnée. Je l'appris donc sans l'apprendre, pendant trois ou quatre ans. J'avoue que, si j'avais voulu m'appliquer à cet exer-

cice, j'y aurais profité. Il n'en fut pas ainsi de la musique. N'y trouvant rien que de noble, d'utile, d'agréable, de facile même, j'y donnai bientôt toute mon application, et j'y fis chaque jour de nouveaux progrès.

« J'aimais aussi le clavecin ; mais ayant appris qu'il fallait plusieurs années pour y exceller, cela m'en dégoûta tellement que j'y fis trèspeu de progrès. A l'égard du dessin, il m'était comme naturel. N'étant encore qu'enfant, je traçais des fleurs sur le sable des allées du jardin, et ces premiers essais faisaient assez connaître que si mes dispositions étaient cultivées je pouvais y devenir habile. »

A ces divers sujets d'étude, Elisabeth joignait celle de l'orthographe, de l'arithmétique et de la lecture oii elle excella bientôt, et des exercices quotidiens de travail manuel.

(( Comment se peut-il, écrivait-elle plus tard, qu'avec tant d'exercices à la fois, il me restait encore bien plus de temps qu'il n'en fallait pour être mauvaise ? J'étais légère, impatiente, immortifiée, de mauvaise humeur et sans véritable piété? Ma malice était en ce temps-là si grande, que je me liai avec deux pensionnaires par la seule raison qu'elles ne valaient pas mieux que moi. J'étais extrêmement vive, et rien ne pouvait m'arrêter dans mon premier feu. Il eut été inutile de prétendre me dompter dans la chaleur de la passion. On ne pouvait rien gagner sur moi qu'a-

vec du temps et des raisons aussi solides que chrétiennes. Je n'étais sensible à l'espoir de la récompense que lorsqu'elle devait être accordée au seul mérite. Cependant, sous ce feu des passions naissantes, votre voix, ô mon Dieu, se faisait entendre à mon pauvre cœur égaré, m'invitait à retourner à vous par des touches secrètes, qui pénétraient jusqu'au plus intime de moi-même. »

Yers l'âge de douze ans, elle se sentit éprise d'un vif désir de se corriger. « J'avais honte, dit-elle, de produire de si belles fleurs par mes sentiments et de si mauvais fruits par mes œuvres. Jusque-là j'avais toujours estimé la vie religieuse, mais je commençai à l'aimer. » Elle abandonne alors ses dangereuses amies et se lie avec deux autres compagnes qui l'excitent à la vertu. Toutes trois s'adonnent à la pénitence, se fabriquent des cilices très durs, et s'exercent au jeûne. Mais leurs maîtresses, plus sages, s'opposent aux excès de cette ferveur indiscrète.

Pour obtenir la faveur de faire sa première communion, Elisabeth se détermina, par un acte généreux d'humilité, à la demander à deux genoux. Ses maitresses la lui laissèrent acheter par de longs mois d'efforts sur elle-même.

Bientôt après. Dieu la fit passer par de grandes peines intérieures. Sa foi se troubla ; il lui semblait que tout amour de Dieu était éteint dans son cœur. Une sombre tristesse s'empara de son esprit. En vain

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elle luttait contre ces pensées détestables, elle en était comme accablée. Non contente de fuir tout le monde, elle aurait voulu pouvoir se fuir elle-même. « Je crois, dit-elle, qu'entre toutes les peines de la vie, celles-là sont les plus rudes. » Cette épreuve dura longtemps et ne se dissipa qu'à la lecture de la Perfection chrétienne deRodriguez, que lui fournit Mère Thérèse, la charitable maîtresse à qui on l'avait spécialement confiée.

Depuis lors, son parti fut pris, et tous les efforts de son âme se tournèrent vers sa propre sanctification. Mais que de luttes il lui fallut soutenir ! Son cœur avide de Dieu, était souvent ballotté en sens divers. Un vif penchant à l'amitié l'entraînait violemment à se lier avec ses compagnes ou à rechercher l'affection particulière de quelques maîtresses, ce qui devenait pour elle la cause de grands troubles. Cependant, au milieu de ces orages intérieurs, elle ne cessait d'avancer.

Un récollet de grande vertu, le Père Jules, qu'elle choisit pour directeur, la fit marcher d'un pas rapide dans les voies de la perfection, et bientôt elle songea à vouer à Dieu sa virginité. Elle eut toutefois la sagesse de prendre conseil, et remit à plus tard un vœu qui, alors, eût été imprudent.

De jour en jour, elle sentait grandir au fond de son cœur le désir d'appartenir à Jésus-Christ, et cultivait soigneusement ce précieux germe de voca-

lion. Elle prenait goût à l'oraison mentale, épanchant son cœur en toute simplicité devant Dieu, et le conjurant de la faire mourir plutôt que de la laisser tomber dans le péché. Mais il lui arriva, comme à beaucoup d'autres qui commencent, de chercher dans ce saint exercice la consolation sensible plutôt que Dieu luimême, et de l'abandonner quand elle était privée du plaisir qu'elle y cherchait.

Elisabeth était déjà si instruite des choses spirituelles, que ses compagnes lui témoignaient une véritable confiance. Plus d'une fois elle leur rendit, par la sagesse de ses exhortations, le calme et la paix du cœur. Au milieu des troubles qui agitaient alors l'Eglise à la suite du Jansénisme, et dont elle ne comprenait pas encore la portée, elle resta très attachée à la plus pure doctrine, et parfaitement soumise aux décisions du Souverain Pontife.

Le temps étant venu de quitter Sainte-Marie, elle voulut auparavant en étudier la règle, et se prépara à sa sortie par trois jours de retraite. « J'avais alors, dit-elle, deux grandes inquiétudes : J'ignorais si je pourrais voir le monde sans quelque danger, et, d^'un autre côté, je craignais que, si je ne le voyais pas, je ne m'en fisse une idée qui devint par la suite une dangereuse tentation. Yous savez, Seigneur, en quelles dispositions j'étais en ce temps: une sainte ferveur animait mes actions ; la mortification réglait mes sens, la prière faisait mes plus chères délices ;

et la lecture des Livres Sainis, mon enlreticn fréquent. En un mot, je n'étais occupée que du bonheur d'être toute à vous, et de vous plaire.

(( Je sorlis le vingt seplembre 1736, avec la douleur la plus vive. Je versai d'abondantes larmes en faisant mes tristes adieux, et plus encore, en quittant un séjour qui m'était si clier, qui me l'est encore, et qui me le sera toujours. »

Marie-Elisabeth alla donc habiter Pierry, oii elle continua d'étudier sous la direction de son père. Docile aux sages conseils de Mère Thérèse et de ses maîtresses, elle y mena une vie très recueillie, s'approchant des sacrements, ets'appliquanl à nourrir sa vocation naissante.

Elle était très impressionnée de l'état d'ignorance où croupissaient grand nombre d'enfants. « J'ai trouvé, écrivait-elle, de pauvres enfants dans les campagnes, qu'on occupait à la garde des bétes, dans un âge oii, peu capables de travail, ils l'étaient le plus de s'instruire. Hélas ! mon Dieu, on a soin d'un vil animal, parce qu'on en retire quelque utilité, et l'on abandonne des âmes qui vous ont tant coûté ! Que ne puis-je sacrifier mes jours à l'instruction de ces pauvres ignorants ! Oui, je serais prête à répandre tout mon sang pour le salut d'une seule de ces âmes que vous avez rachetées. »

Malgré le vif désir qu'elle en avait, elle n^osait faire connaître sa vocation à son père. Elle profita

enfin d'un voyage qu'il fit à Paris pour lui exposer dans une lettre intime les attraits de son cœur. Mais son père s'alarma de cette ouverture , et , voulant l'éprouver sérieusement, il lui déclara qu'il ne lui permettrait de suivre son désir que lorsqu'elle serait plus avancée en âge. En attendant, il l'emmena à Paris.

Elle eut le malheur, dans cette capitale, de lier d'étroites relations avec une cousine qui demeurait chez ses parents, et surtout avec une jeune veuve fort mondaine, qui logeait sous le même toit.

Bientôt son esprit se remplit des idées les plus vaines, et, tout en fréquentant les sacrements, elle sentit son cœur s'éprendre de tous les goûts et de toutes les passions du siècle. A mesure que l'attrait sensible la dominait, sa volonté perdait de son énergie pour la vertu.

On la voulut conduire dans les théâtres. Elle y alla deux fois, mais avec grande répugnance, s'apercevant à peine de ce qui s'y passait. Néanmoins, le milieu énervant dans lequel elle vivait finit par faire impression sur son cœur. Elle se laissa glisser sur la dangereuse pente de certaines attaches naturelles, qui jetèrent peu à peu le trouble dans son âme, et, sous l'empire de ce sentiment, qu'elle ne combattait qu'avec mollesse, elle tomba dans une grande dissipation d'esprit et une grande agitation de cœur.

De retour à Pierrv, oj elle revint à regret, Elisa-

beth passa une année dans la tiédeur, recourant peu aux Sacrements, et ne vivant que du souvenir de ses affections rompues. Dans ce funeste état, la pensée de la vie religieuse s'affaiblit beaucoup en elle. Le portrait repoussant qu'elle s'en faisait à dessein, ne lui permettait plus de l'aimer, encore moins de l'embrasser. Toutefois son esprit ne perdait pas de vue les vrais motifs de sa vocation.

Un second voyage à Paris, au printemps de 1738, fit revivre ses premiers sentiments. Elle revit les mêmes personnes, dont le commerce raviva toutes les dangereuses tendances de son cœur. L'une de ses plus intimes amies, qui était secrètement indisposée contre sa belle-mère, s'appliqua à lui faire partager ses impressions. Elle produisit d'abord, il est vrai, un effet tout contraire sur cette nature francbe et droite, qui ne soupçonnait pas le mal. Mais à force d'instances, elle finit par prévenir son esprit, et par jeter du froid dans des relations qui n'avaient cessé jusque-là d'être toutes filiales.

Une visite qu'Elisabeh fit aux Ursulines de Saint- Denis, en compagnie d'une dame de ses amies, la mit en rapport avec une excellente religieuse, pour qui elle avait conçu une grande estime ; mais son ancien désir de quitter le monde était trop affaibli pour qu'elle songeât sérieusement à entrer au couvent.

Le lendemain de cette visite, sa mère l'ayant reprise d'une faute de peu d'importance, Elisabetb re-

çut mal ses observations. En un instant, l'irritation gagnant de part et d'autre, on en vint aux reproches les plus violents, sous les yeux du père, qui ne réussit à calmer ni la mère ni la fille. La rupture était complète. Elisabeth se retira chez la jeune veuve, dont les perfides conseils l'avaient amenée à cet excès.

On ne vit d'autre issue à cette situation que l'entrée d'Elisabeth au couvent. Dès le lendemain, son père la conduisait auxUrsulines de Saint-Denis, et la présentait, non comme pensionnaire, mais comme future postulante. Elisabeth ne se soumit que par nécessité et avec une extrême répugnance. Quoiqu'elle fût traitée avec de grands égards, comme une personne venue pour étudier la maison, elle s'enferma longtemps dans sa chambre, se repliant avec amertume sur sa douleur, et n'éprouvant aucun regret de sa faute. Pour ne rien trahir de ses sentiments ni de sa situation, elle affectait en public tous les dehors de la gaieté.

Enfin le temps lui apporta un peu de tranquillité. Sur les conseils de quelques amis et l'ordre de son confesseur, elle fit des excuses à sa mère. La réconciliation eut lieu; elle fut aussi touchante que sincère, et, à partir de ce jour, leur affection mutuelle ne s'altéra plus jamais.

Ce triste événement amena chez Elisabeth une complète transformation. Elle fit une sérieuse retraite, II 2

dans laquelle elle rompit à jamais avec la tiédeur, et se décida à se donner entièrement à Dieu.

« Mon cœur, écrit-elle, était tout enflammé du divin amour, et ne pouvant même contenir toute l'activité de ce feu sacré par lequel vous daigniez le purifier, ô mon Dieu, il était obligé, pour soulager un peu ses tendres et pures ardeurs, d'en laisser échapper quelques étincelles par des paroles tout embrasées, qui s'élevaient vers vous comme la fumée de l'encens. »

Pénétrée d'horreur pour la moindre ofi'ense de Dieu, Elisabeth se livra avec ardeur à la pénitence, et ne perdit aucune occasion de châtier son corps, souffrant la faim et la soif, s'interdisant jusqu'à un regard, jusqu'à une parole qui lui eût fait g-oûter quelque plaisir, se donnant la discipline et portant sur sa chair des instruments de pénitence. L'oraison mentale faisait ses délices, et la tenait dans un grand recueillement habituel. Plusieurs fois elle fut tentée de l'abandonner, à cause de l'aridité d'esprit et de cœur où elle était réduite ; mais sa volonté, plus forte que le sentiment, et les sages conseils du conducteur de son âme, la firent persévérer dans ce salutaire exercice. La pensée de la présence de Dieu lui était devenue si familière qu'elle ne le perdait plus de vue, vérifiant la parole du Saint-Esprit que « l'homme met son cœur où il a son trésor. »

Tandis qu'Elisabeth se nourrissait de ces saintes

pensées, elle sentit redoubler son désir de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. Le moment approchant de quitter le couvent des Ursulines, elle voulut en étudier la règle et la mettre en pratique. Elle s'appliqua même à l'instruction des enfants. Son cœur se remplissait de tendresse pour ces innocentes créatures, qu'elle se plaisait à regarder des yeux de la foi, et près desquelles elle aimait à prendre des leçons de simplicité.

Elle s'enhardit jusqu'à demander à son père la permission de rester pour toujours dans cette maison où elle goûtait tant de bonheur. M. Fleuret lui opposa de nouveaux refus ; et, comme il ne pouvait rien objecter à la franchise et à la force des raisonnements d'Elisabeth, il lui laissa l'espérance de pouvoir suivre ses goûts à l'âge de vingt-cinq ans, et, en attendant, il la fit retourner à Pierry (1739).

Deux belles années s'écoulent alors dans les douceurs et les agréments d'une vie solitaire et paisible. Tendrement unie à son père, Elisabeth s'adonne aux travaux de l'esprit, à la musique et à la poésie ; elle est fidèle à tous ses devoirs, et remplit auprès de ceux qui l'entourent le doux ministère du zèle et de la charité. Rien ne manque à son bonheur, n'ayant d'autre charge que de vivre contente. Son père ne néglige rien pour la rendre heureuse et pour étouffer les germes de sa vocation. Mais de tout ce qu'on lui offre, rien ne satisfait son cœur, Dieu l'attirant à lui

par des charmes secrets, plus doux et plus forts. Elle s'approche de la sainte communion tous les huit jours avec de grands sentiments de piété, et fuit avec soin le commerce des prêtres entachés de jansénisme.

Cependant Mère Thérèse cherchait à l'attirer à Sainte-Marie de Châlons. Sur les conseils du Père Jules, Elisabeth voulut attendre avant de se prononcer. Elle obtint de son père la permission d'y faire un petit séjour. Les amies et les maîtresses qu'elle y retrouva auraient voulu la retenir au milieu d'elles ; son propre cœur plaidait plus éloquemment encore en leur faveur. Mais, craignant de céder à l'amitié dans une affaire aussi grave, elle eut le courage de ne rien laisser paraître de ses sentiments.

Le désir qu'elle avait de pouvoir dire son bréviaire avec plus d'intelligence et de recueillement, quand elle serait religieuse, la porta à étudier le latin. Elle le fit pendant deux ans, et y apporta tant d'application, outre ses exercices de poésie et de musique, qu'elle en devint malade. En revanche, elle y fit de surprenants progrès. Non seulement elle comprenait les textes latins, mais elle faisait dans cette langue des compositions de sa façon.

La mort presque subite du saint religieux qui dirigeait son âme fut pour elle un coup aussi sensible que providentiel. Pour adoucir sa peine et satisfaire à sa reconnaissance, Elisabeth fit son éloge dans une

touchante élégie qui fut fort goûtée du public. Mais elle avait été si frappée du néant des choses de la terre, qu'elle résolut, par un effort surhumain, de tout sacrifier pour ne plus s'attacher qu'à Dieu.

C'est alors que sa ferveur ne connut plus de bornes. « Tout me devint bientôt, écrit-elle, indifférent et même à charge; les repas, les conversations, tout m'était un sujet de peine. Je résolus de faire la guerre à mes sens et à mes passions, sans leur donner aucune trêve. Je me livrai à la pénitence, à la mortification et à l'abnégation de moi-même avec une entière plénitude de cœur. L'oraison, la prière, la retraite, le silence furent bientôt toute ma compagnie. Je ne prenais de nourriture que ce qui était nécessaire pour me conserver la vie ; je portais parfois une ceinture de fer ; je mortifiais mes sens par la retenue et la modestie, et plus encore mes passions par le renoncement à ma propre volonté, ne cherchant en toutes choses qu'à accomplir la vôtre, ô mon Dieu, de la manière que je croyais vous être la plus agréable. »

Une de ses tantes, vouée au service des pauvres, finit par lui inspirer du goût pour son genre de vie. Après y avoir quelque temps réfléchi et avoir consulté son confesseur, Elisabeth obtint de son père la permission de se rendre à l'hôtel-Dieu de Laon.

La supérieure l'accueillit très gracieusement ; mais Elisabeth eut bientôt senti que ce n'était pas encore

là que le bon Dieu l'appelait. Outre que cette maison était fort petite, et ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait connu jusque-là, elle fut informée que la communauté n'était pas trop catholique. C'était plus qu'il n'en fallait pour la déterminer. Car Dieu lui avait donné un si grand zèle pour la pureté de la foi, qu'elle aurait volontiers couru à l'autre bout du monde pour y trouver la liberté de la professer parfaitement.

Quittant l'hôtel-Dieu de Laon, Elisabeth reprit le chemin de Châlons. Elle s'arrêta à Reims, oii elle fit ses dévotions, et visita avec un profond respect le tombeau de saint Rémi. Tandis qu'elle y priait avec ferveur, il lui sembla que le saint Pontife l'invitait à se consacrer à l'instruction des enfants de cette ville. Toutefois elle attacha peu d'importance, sur le moment, à cette inspiration.

Suivant le conseil de son père, elle se rendit à Yitry, oii était sa tante, pour en examiner aussi l'hôtel-Dieu, et elle y passa quelques jours, qui furent consacrés au soin des malades. Or il arriva, par une sorte de prodige, que la charge de supérieure étant vacante, toute la communauté et les administrateurs eux-mêmes l'élurent pour l'occuper. Ce choix était si surprenant, et Elisabeth y était personnellement si étrangère, qu'elle crut y voir l'expression de la volonté de Dieu. D'autre part, la maison étant aussi infectée par le jansénisme, comme elle s'en était

aperçue tout de suite, aux portraits des chefs de la secte qui en décoraient les salles, elle pensait que, peutêtre. Dieu voulait se servir d'elle pour ramener à la foi catholique toutes ces bonnes filles. Elle avait eu soin, du reste, de leur bien déclarer ses sentiments. Ayant donc demandé quelque temps pour réfléchir, elle reprit le chemin de Pierry, et, passant à Châlons, elle consulta son confesseur, qui l'engag-ea fortement à ne pas accepter. Elle suivit son avis et n'en eut jamais de regret.

Pendant une longue maladie que fit son père, Elisabeth voulut le soigner de ses propres mains, et lui témoigna un merveilleux dévouement. Malgré ses fatigues, elle persévéra résolument dans toutes ses habitudes de piété, et, dès que son père fut en état de regagner la capitale, elle se livra exclusivement à la vie intérieure et à l'étude de sa vocation.

Sous la conduite de l'Esprit-Saint, à qui elle s'abandonnait sans réserve, elle passa de nouveau par de grandes épreuves, n'éprouvant plus aucun attrait pour l'oraison, et étant accablée de peines intérieures. « Ahî Seigneur, écrivait-elle dans la suite, que vous savez bien crucifier une âme par vous-même, quand vous le voulez! Vous n'avez besoin pour cela ni de croix, ni de clous, ni de marteau. Yous la rendez à elle-même sa propre croix, où sa seule misère la tient attachée tant que vous le voulez; et il faut qu'elle y souffre, jusqu'à ce que vous lui permettiez d'en des-

cendre, ou qu'elle y meure, et que l'amour-propre y soit réduit aux abois avec elle. »

Après les épreuves, vint le temps des consolations, juste récompense de sa fidélité. « Quelquefois, ditelle, j'étais si pénétrée, ô mon Dieu, de votre adorable présence en tous lieux, et spécialement dans celui où j'étais actuellement, quand vous daigniez me visiter, que tous les raisonnements du monde n'auraient pu me persuader de votre absence, parce que le vif sentiment que j'avais de votre présence était plus convaincant que tout ce qu'on m'aurait pu dire de contraire.

« J'en fus, une fois entre autres, si puissamment touchée, que je fus contrainte de me jeter à genoux, et je demeurai ainsi quelque temps. Je ne puis dire ni ce qui m'y arriva, ni ce que j'y fis, ni quel temps cela dura; ce que je sais, c'est que ce précieux temps fut le plus heureux et le plus doux de toute ma vie, et qu'il me semblait que votre majesté suprême remplissait l'appartement où j'étais, et l'éclairait d'une lumière très pure. Je ne voyais rien de corporel, je ne pensais, je ne disais et n'apercevais rien avec mes sens ; mais seulement mon entendement contemplait votre beauté suprême de la manière que vous vous laissiez apercevoir à lui, et il était tout ravi par les charmes divins qu'il découvrait en vous; et mon cœur, doucement et fortement embrasé, vous aimait d'un amour de jouissance comme son Dieu et son

tout. Je crois que le plus considérable de cette faveur ne dura que quelques moments fort courts, et vous vous retirâtes, ô mon Dieu, dans le temps que je croyais vous mieux posséder. »

Ainsi adonnée à l'amour exclusif de Dieu, Elisabeth résolut d'écrire l'histoire de sa vie.

« Repassant dans mon esprit vos miséricordes et mes misères, et me sentant pénétrée de ce double objet qui me touchait si vivement, je résolus de consacrer le loisir qui me restait à mettre les unes et les autres par écrit, afin d'en conserver le souvenir jusqu'à la mort, et d'éterniser ainsi ma reconnaissance, mon repentir et mon amour. J'étais quelquefois si pénétrée de ce que j'écrivais, que je passais une partie de mon temps en oraison devant ma table, pour laisser un libre cours aux vifs sentiments de mon cœur, m'épanchant tantôt en actions de grâces, tantôt en d'autres mouvements pieux, me livrant à la componction, à la joie et à de saints désirs, selon les dispositions que vous daigniez m'inspirer. »

Marie-Elisabeth avait alors vingt-trois ans. Depuis l'âge de quinze ans, l'unique, ou du moins le principal objet de ses soins, était le choix d'un état de vie. Effrayée par la pensée de la clôture et des vœux perpétuels, elle forma un instant le projet de se retirer comme pensionnaire chez les dames de Sainte- Geneviève, à Paris. Mais le Père Andrieux, son confesseur, l'en dissuada. Elle retomba alors dans

une profonde obscurité d'esprit et une sorte de découragement, se sentant invinciblement appelée à l'état religieux, et ne pouvant découvrir à quel Ordre Dieu l'appelait.

Un jour qu'elle se trouvait plus tourmentée que de coutume, elle se tint longtemps prosternée devant le Saint Sacrement, et se plaignit amoureusement à Jésus-Christ de la cruelle incertitude où il la laissait. Soudain la lumière se fit dans son âme ; elle reconnut l'appel de Dieu, et, avant de quitter la place où elle priait, elle était résolue à entrer dans la Congrégation de Notre-Dame. Aspirant à l'état le plus parfait, elle crut le trouver dans cet Ordre, où sont réunies la vie contemplative et la vie active, et où la vie active est en même temps une fonction apostolique, puisqu'elle a pour objet l'éducation de la jeunesse.

Quelle ne fut pas son allégresse, lorsqu'ayant fait connaître son intention à son père, elle obtint son agrément sans difficulté ! Elle allait donc enfin quitter l'exil, et entrer dans la terre promise, dans l'aimable Jérusalem, dans la sainte cité du cloître, et joindre ses accents aux pieux accords des épouses du Christ!

Le Père Andrieux lui conseillait d'entrer à la Congrégation de Reims ; mais tout son attrait la portait vers Sainte-Marie de Châlons. Elle se décida pour cette maison, et y entra le huit août 1744.

Rien ne peut exprimer les sentiments de joie spirituelle qui remplissaient son âme, à la pensée qu'elle

allait enfin mourir au monde et ne vivre plus qu'à Dieu. Dès qu'elle put jouir de la solitude, après laquelle elle avait tant soupiré, elle laissa son âme se dilater dans la joie de posséder Dieu, et son cœur nager dans la ferveur comme dans un océan de délices. Elle reçut avec une vénération singulière le livre de la Règle, et, chaque jour, elle le lisait à genoux, cherchant à en bien connaître et la lettre et l'esprit. Les saintes vertus de pauvreté, de pureté et d'obéissance devinrent le principal sujet de ses méditations et de ses efforts.

Avide de perfection, elle suppliait ses sœurs avec autant de sincérité que de candeur, de la reprendre de ses défauts, et, quand quelqu'une lui avait rendu ce service, elle ne savait que faire pour lui témoigner sa gratitude. Elle avait tant de zèle pour l'instruction des enfants, qu'elle volait dans les classes dès qu'on le lui permettait.

« Un torrent de délices, écrit-elle, inondait presque continuellement mon cœur, ce qui m'obligeait souvent de vous dire, ô mon Dieu : Ah! mon bonheur est trop grand pour être durable ! Il semble que vous ayez semé les plaisirs sous mes pas. Où sont donc les épines qui se rencontrent dans la religion? Pour moi, je n'y trouve que des roses et des délices : délices dans le recueillement et la communion; délices dans la retraite et le silence; délices dans la conversation et Tcxacte observance. Tout me plaît, tout me charme ;

ah ! Seigneur, quelle pénitence ferai-je donc ici ? » 'Dieu ne tarda pas à le lui faire savoir. Elisabeth ■>^ communiait fréquemment, sans s'inquiéter de l'atten- K^ lion de plusieurs, qui étaient tombées, hélas ! dans les ^ pièges du Jansénisme, et qu'un respect mal entendu éloignait de la sainte table. Simple et candide, elle avait fait profession ouverte de son attachement absolu à la foi catholique. Aimable pour toutes ses sœurs, elle était tendrement aimée de ses compagnes du novi- • ciat, et vivait avec elles dans une union parfaite et bien connue de tout le monastère. Au lieu d'en bénir Dieu, le parti janséniste, qui était nombreux et puissant dans la maison, en prit ombrage et s'en plaignit, redoutant déjà que la foi des novices ne prît le dessus.

Le conseil delà communauté forma donc le projet de changer la seconde maîtresse du noviciat, religieuse d'une foi pure, et de la remplacer par une autre, qui n'avait ni les mêmes sentiments, ni les mêmes capacités. Tout le noviciat, justement inquiet, en écrivit à Fôvêque de Châlons, et se servit, en cette circonstance, de la plume d'Elisabeth. Mais le prélat, qui trempait lui-même dans les idées de la secte, ne sut rien faire pour changer la situation.

A partir de ce jour, la position de Marie-Elisabeth devint intolérable. Les supérieures essayèrent de lui persuader de se retirer; mais elle, ferme dans sa vocation, et sentant qu'elle souffrait pour la vérité,

refusa de sortir, et déclara nettement qu'elle attendrait que le chapitre l'eut renvoyée.

Le Père recteur des Jésuites, qui était son directeur, ne cessait de l'engager à sortir, lui disant que « dans une maison oiiil y avait tant de mauvais sentiments » au point de vue de la foi, elle était en péril continuel ou de se laisser corrompre ou de beaucoup souffrir. Mais Elisabeth résistait, se flattant qu'avec l'aide des autres novices, elle changerait l'esprit qui y régnait.

La communauté était divisée en deux partis bien distincts, et toute la question de la soumission à l'Eglise se réveillait à son sujet. Bien qu'on n^en fît pas mention, chaque religieuse prenait parti pour ou contre elle, selon ses propres sentiments en matière de foi.

Le chapitre se tint et le renvoi d'Elisabeth fut prononcé. Malgré la profonde douleur qu'elle en ressentait, et, avec elle, toutes ses amies, dont les sanglots remplissaient la maison, Elisabeth assista aux vêpres du jour, et les chanta presque seule, au milieu des larmes de ses sœurs.

Le Père recteur vint aussitôt lui faire son compliment, lui déclarant qu'il était charmé de voir la miséricorde de Dieu à son égard, et l'assurant qu'elle trouverait ailleurs, avec l'union et la paix, tous les secours dont elle avait besoin. En même temps, il lui offrit une retraite provisoire à l'abbaye de Yinay, à quelques pas de Sainte-Marie.

Avant de quitter une maison qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer, la pauvre victime exprima tous ses regrets à plusieurs des religieuses qui lui avaient été contraires : « Si vous m'eussiez, dit-elle, plongé un fer dans le cœur, j'aurais pu expirer en paix au milieu de vous ; mais vous me faites souffrir un martyre bien plus cruel, puisque vous me divisez moimême d'avec moi-même. Vous faites bien sortir mon corps d'ici; mais hélas ! pour mon malheur, vous gardez mon cœur ! »

L'affaire de son renvoi troubla longtemps Sainte- Marie. Trois des postulantes qui étaient avec elle au noviciat ne tardèrent pas à sortir. La ville même s'en émut, et tous les vrais catholiques furent blessés du procédé dont on avait usé à son égard.

« Combien vous me fortifiâtes, Seigneur, écrivaitelle plus tard, au sortir de cette retraite, quand chacun s'éleva contre moi, parce qu'on m'avait trouvé, par des voies qui n'étaient pas droites, un livre qui m'enseignait avec quelle soumission je devais accepter les décisions de l'Eglise, et les justes sentiments que je devais avoir du Père Quesnel et de ses adhérents! Yous permîtes que, tandis qu'une partie du couvent s'élevait contre moi, l'autre me soutînt. »

Pendant les deux mois qu'elle fut à Yinay, Elisabeth se fit recommander à la Mère Jeanne-Marie Forest, supérieure de la Congrégation de Reims. « Je priai Mère Thérèse, qui partageait toutes mes peines,

de charger son frère, le jésuite Jourdain, de me chercher une maison où il y eût l'union des esprits par la soumission à l'Eglise, l'union des cœurs par la charité, et l'union des œuvres par une exacte régularité.

« Le Père Jourdain écrivit en diligence au Père Mahuet, de la même Compagnie, qui lui envoya des détails sur la maison de Reims, l'assurant que j'y trouverais les trois choses que j'y cherchais, et que j'y serais reçue pour le motif même qui me faisait renvoyer de Sainte-Marie. Cette réponse me donna toute la consolation que j'étais capable de recevoir dans l'accablement où je me trouvais. »

Elisabeth quitta Châlons la mort dans l'âme, et le cœur serré à la pensée de l'inconnu vers lequel elle marchait. Avant de franchir le seuil de la maison de Reims, elle prit devant Dieu la ferme résolution de vivre désormais aussi inconnue que possible, et de cacher soigneusement ses talents. Elle sentait en effet, qu'elle était surtout victime de l'envie.

Elle entra le vingt-trois septembre 1745, et fut reçue, elle et la compagne qui l'avait suivie, avec de grands témoignages de joie de la part de toute la communauté. Elle avait alors vingt-quatre ans.

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