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CHAPITRE II

(Marie-Elisabeth FLEURET)

Son entrée à la Congrégation de Reiras. — Sa générosité envers la maison. — Ses vertus religieuses. — Ses épreuves intérieures. — Ses écrits. — Sa patience dans la maladie. — Sa mort.

N arrivant à Reims, raconte Elisabeth,

nous descendimes à deux pas delà maison

^ .-, des RR. Pères Jésuites. Nous vîmes d'abord

ii^le Père Mahuet, qui nous rendit les plus

favorables témoignages de la Congrégation. »

« Quant à la Supérieure, elle nous dit que les dehors de sa maison étaient si rebutants, qu'ils étaient capables de nous dégoûter. » Mais qu'impor- II 0

talent les dehors à la jeune postulante, sûre qu'elle était des sentiments qui régnaient au dedans?

Dès le jour même de son entrée, Elisabeth suivit, ainsi que sa compagne, toutes les observances régulières. Bien loin, en effet, que sa ferveur eût souffert de tant d'épreuves, elle n'avait fait que s'accroître. Aussi s'établit-elle immédiatement dans les dispositions les plus parfaites, aspirant à ne vivre que pour Dieu, et passant ses journées dans un recueillement qui édifiait toutes celles qui en étaient témoins.

Son exemple, en touchant tous les cœurs, les engageait et les pénétrait de telle sorte, qu'en très peu de temps son influence salutaire commença à entraîner plusieurs de ses nouvelles compagnes vers une plus haute perfection. Sa droiture et son ingénuité naturelle, qui la laissaient paraître sans artifice et telle qu'elle était, lui eurent bientôt conquis l'affection de toutes les religieuses. Aussi bien, abrégea-t-on pour elle le temps ordinaire de l'épreuve, et, après quatre mois de noviciat, elle fut admise à revêtir le saint habit. Elle prit le nom de sœur Victoire de Saint Xavier.

Avant de faire profession, sœur Victoire voulut témoigner sa reconnaissance et son attachement à la communauté qui l'avait accueillie dans ses peines, et ou elle goûtait un bonheur si pur. Le chœur de la chapelle était si chaud l'été et si froid l'hiver, qu'on était souvent obligé de dire matines au chapitre.

Pour parer à cet inconvénient, sœur Victoire le fit plafonner à ses frais. Jalouse de donner à l'office divin le plus d'éclat possible, elle fit construire un orgue, qui put soutenir les voix, et elle commença par le toucher elle-même pendant un an. Puis, pour la commodité des malades, elle fit conduire le corridor de l'infirmerie jusqu'à la tribune qu'elle avait fait établir pour l'orgue. Tous ces travaux ne lui coûtèrent pas moins de cinq mille livres. Peu de temps après, la Mère Charlotte Lacaille ayant fait lambrisser un côté de la bibliothèque, sœur Victoire paya encore le lambrissage de l'autre.

Devenue, par ses vœux solennels, l'épouse de Jésus- Christ, et de plus en plus convaincue de la nécessité de copier ce divin modèle et de s'affermir par les bonnes œuvres dans la grâce de sa vocation, elle ne négligea rien pour cimenter la sainte alliance qu'elle avait contractée avec lui, et pour orner son cœur des précieux joyaux des vertus chrétiennes et religieuses.

Avec quelles délices elle savourait le bonheur de se voir attacliée à son souverain bien par des liens indissolubles! Comme elle se savait gré d'avoir surmonté tous les obstacles, et d'avoir satisfait les désirs qu'elle avait depuis si longtemps conçus de tout quitter pour suivre Jésus-Christ! Aussi, à partir de ce moment, s'appliqua-t-elle avec une nouvelle ardeur à l'imiter par la pratique de toutes les vertus, et

sa vie devint pour ses compagnes un type achevé de la perfection religieuse.

(( Dans les premières années que j'ai passées en religion, lui disait un jour une de ses amies dans un entretien intime, je n'ai trouvé que des croix et des peines. Toutm'étaità charge et comme insupportable. Je me suis fait, pendant tout ce temps, une violence continuelle pour me bien acquitter de tous mes devoirs. Mais quelque grandes qu'aient été alors mes peines et mes croix, j'en ai une à présent qui me paraît encore plus grande, et c'est, ma chère sœur, de n'en plus avoir. Car mon Epoux m'a tellement adouci son joug, qu'il fait actuellement tout le bonheur de ma vie. Je n'ai plus de peine ni de souffrance; mais ce m'est un tourment encore plus douloureux de n'avoir plus de croix à souffrir pour un Dieu si bon. »

Sœur Victoire n'en était point encore là. Si le dehors était parfaitement réglé, le dedans restait le théâtre de grandes luttes. Ses hautes qualités d'esprit et de cœur n'étaient pas à l'abri de toute défaillance. Sa perspicacité devenait souvent pour elle un sujet de tourment et l'occasion de plus d'une chute, parce que rien n'échappait à sa clairvoyance, et que sa droiture naturelle la portait à s'élever, intérieurement du moins, contre tout ce qui l'offusquait. Mais surtout la sensibilité de son cœur, né affectueux et tendre, l'inclinait trop vivement à l'amilié, et lui faisait perdre

cette paix et ce recueillement de l'âme si nécessaires à Tœuvre de la sanctification.

Elle confesse elle-même, avec une touchante humilité, qu'elle ne veilla point assez sur les avenues de son cœur, qu'elle en suivit trop facilement les entraînements naturels, et qu'elle se lia avec une de ses compagnes d'une amitié trop humaine, qui ahsorba ses pensées et ses affections, et la fit tomber dans un état de tiédeur qui dura plusieurs années. Elle ne faisait plus l'oraison qu'avec négligence, s'acquittait nonchalamment des observances régulières, et ne se sentait guère attirée vers la vie intérieure.

« Cependant le Seigneur, dit-elle, me rappelait toujours à lui. Je me trouvais dans un désir sincère d'y revenir de tout mon cœur. Mais je sentais que j'avais besoin pour cela d'un secours extraordinaire, tant de la part de Dieu que de celle des hommes. »

Elle cherchait une direction; celle de son confesseur, en qui elle avait pourtant confiance, étant trop rare, ne pouvait lui suffire. Un jour qu'elle conversait avec une des Mères de la maison, elle sentit la parole de cette sainte religieuse pénétrer son âme comme une flèche, et y faire une vive et salutaire impression. Après avoir rétléchi, elle la pria de la prendre sous sa conduite; et celle-ci y ayant consenti, après bien des résistances, sœur Victoire lui fit un complet et sincère exposé de ses dispositions intérieures. Elle en reçut des règles de conduite qui déterminèrent en elle

un changement total et irrévocable, et qui l'aidèrent à ressaisir la parfaite liberté de son cœur.

Victorieuse d'elle-même dans ces grands combats que connaissent seules les âmes d'élite, elle reprit avec un nouvel élan sa course dans le chemin de la perfection.

Bientôt son détachement de toutes choses la rendit de plus en plus indifférente aux événements extérieurs et à l'opinion de ceux qui l'entouraient. Elle s'attachait à ne plus considérer les choses que du point de vue où elle espérait les voir dans l'éternité. Elle soutenait sa piété, aussi éclairée qu'ardente, par la pratique des retraites, par la méditation des saintes Ecritures, et surtout par le fréquent usage des sacrements. L'Eucharistie lui communiquait une fermeté et une force d'âme qui la rendaient supérieure aux accidents les plus fâcheux.

Non seulement elle réussit à s'élever au-dessus des vertus communes, mais elle arriva bientôt à servir de guide, par sa parole et ses écrits, à un grand nombre d'âmes, qui se reposèrent avec d'autant plus de confiance sur ses lumières, que le foyer d'où elles émanaient était plus pur.

Sœur Victoire était douée d'une étonnante perspicacité pour discerner, d'après les apparences extérieures, les sentiments intimes d'une âme. La vertu, quand elle élait sincère, faisait sur elle une impression secrète si vive, qu'elle lisait jusqu'au fond du

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cœur. C'était aux pieds de Jésus-Christ, au sortir de la table sainte, dans la méditation la plus profonde et dans l'oraison la plus recueillie, qa'étaient puisés les sages conseils et les avis qu'elle donnait, ou qu'elle consig-nait dans ses écrits.

Pendant plus de quarante-quatre ans qu'elle vécut à la Congrégation de Reims, sœur Victoire Fleuret ne cessa d'écrire. Elle le faisait avec une incroyable facilité. La pensée jaillissait de son esprit, et l'expression de sa plume, comme l'eau de la source; et jamais elle n'avait besoin de revenir sur elle-même pour se corriger.

Les manuscrits qu'elle laissa formeraient, s'ils étaient imprimés, plus de vingt volumes. Ils sont le fruit de ses réflexions, plus encore que de ses lectures, et ils exhalent un délicieux parfum de vie religieuse, qu'on ne peut respirer sans en être agréablement pénétré.

Nous avons déjà parlé de ses Confessions générales^ ou de sa Vie. Admirable ouvrage, qu'elle commença àPierry et qu'elle acheva à Reims, et d'où nous avons extrait la trame de ce récit. Elle y parle à Dieu, avec autant de sincérité et d'humilité que s'il n'y avait au monde que Dieu et elle-même. Il est impossible d'en parcourir les pages sans se sentir ému et porté à aimer cette nature si droite et si généreuse'.

' Le premier tome, manuscrit in-4°, de 394 pages, comprend l'histoire de sa vie jusqu'à son entrée à la Gongréga-

Elle fut chargée de continuer les mémoires de la communauté. Elle le fit de 1763 à 1787. On regrette seulement qu'elle ait pris, pour cette chronique, une forme un peu trop sèche et trop laconique. Les événements politiques de la fm du siècle rendirent impossible toute continuation de ce travail.

En 1757, elle donna aux jeunes pensionnaires la Règle du Petit Couvent^ douces et aimables constitutions, proportionnées aux forces et aux besoins de ces jeunes filles K

Elle travaillait dès lors à un ouvrage du plus haut mysticisme, qu'elle termina en 1758, et qui a pour titre : Explication historique^ morale, spirituelle et Tmijstique des emblèmes de l amour divin. Il est illustré de cent onze gravures sur bois 2.

Elle le soumit à l'examen et à la correction d'un des confesseurs de la maison, Le Pape de Kervilli, docteur de Sorbonne fort renommé, et professeur à l'Université de Reims.

Se proposant de décrire les chemins de la vie intérieure, depuis les premiers pas des commençants

tion de Reims. Trois autres volumes manuscrits, in-18, y font suite et contiennent surtout les revues de son Ame aux époques de ses retraites annuelles.

^ Un volume in-18.

2 Deux volumes in-i2. Les cent onze gravures surbois sont les erabl^mss de l'amour divin, qui se vendaient alors à Paris, chez Poilly et Bonnart.

jusqu'au dernier terme des parfaits, Mère Fleuret fait de cet ouvrage une sorte de voj^age spirituel, par le récit figuré de tout ce qui arriva à une âme saintement éprise de l'amour de Jésus-Christ. Cette âme généreuse apparaît dans chaque estampe sous la conduite de l'Amour divin, ou, ce qui revient au même, du Fils de Dieu, notre Sauveur, le guide, le modèle et l'adorable époux de l'âme chrétienne.

A l'exemple de saint François de Sales, Mère Victoire s'adresse à Philothée, autrement, à l'âme qui aime Dieu, et elle lui suppose partout un cœur pur et innocent. Traitant souvent du même sujet que le Cantique des Cantiques, cet ouvrage demande, pour être lu avec fruit, de saintes dispositions, c'est-à-dire que le lecteur, sans avoir égard à la chair et au sang, ait les yeux uniquement fixés sur l'objet divin qui lui est présenté, et bannisse toute pensée et tout sentiment profane.

Pour établir de l'ordre dans son travail. Mère Victoire le divisa en cinq parties. La première a pour objet la Vie purgative , les deux suivantes, la Vie illuminative, et les deux dernières, la Vie imitive.

On voit, dans la première partie, la résurrection spirituelle de l'âme, et tous les vices et défauts dont elle se corrige, jusqu'au jour où elle se purifie de ses péchés au puits de la pénitence et de la contrition vive. Dans la seconde partie, elle acquiert les vertus chrétiennes ; et, dans la troisième, elle les perfec-

tionne sur le modèle de Jésus, son époux. Elle commence à s'unir à Dieu dans la quatrième par les saints exercices de la vie contemplative ; enfin, dans la cinquième, elle passe des etTets surnaturels et sublimes de l'amour divin, au moyen de la mort naturelle, à la gloire céleste, qui est le terme et la récompense de tous ses travaux. Cette dernière partie est beaucoup plus étendue que les autres. L'auteur, s'avouant sans détour incapable et indigrie de traiter de sujets aussi relevés, fait appel à saint Jean de la Croix, à sainte Thérèse et aux plus célèbres mystiques, et met habilement à profit leurs incomparables lumières.

Style abondant et facile, images pleines de fraîcheur, empruntées à la belle nature, connaissance approfondie du cœur humain, science solide de la théologie mystique, tout se réunit pour rendre intéressant et utile un écrit de ce genre. Les considérations sur la vie unitive ne sont qu'un chant lyrique, plein de chaleur et d'enthousiasme, où l'âme apparaît toute fondue en Dieu par la parfaite conformité de sa volonté avec la volonté divine, et recevant de son céleste époux les témoignages d'amour qui sont l'avant-goût des délices du paradis.

Dans les années qui suivirent, de 1760 à 1767, Mère Victoire composa d'abord V Année Spirituelle^ recueil de méditations, en dix-huit volumes, pour tous les dimanches et fêtes ; puis un volume di! Effusions sur le Martyrologe du jour de Noël ; et enfin un Traité de

la Direction, à l'usage des religieuses, comprenant, en un volume, les devoirs des personnes qui dirigent et ceux des personnes dirigées. Dans ce dernier ouvrage, dont le sujet a été rarement exploré, elle s'attache à peindre le tableau d'une bonne Directrice, dont elle trace les traits d'une main ferme et expérimentée, puis l'image d'une vertueuse disciple, avide d'être formée à la vraie sagesse. Le travail est plein de belles maximes, et peut être d'un grand profit à ceux qui sont chargés de la direction spirituelle des âmes.

Trois volumes ne tardèrent pas à suivre sous le titre de La Guide des Supérieures. C'est un recueil d'extraits de divers auteurs sur les moyens de bien gouverner des filles. Le second volume est tout entier de Mère Victoire. « J'ai pris le tout chez moi, dit-elle, et dans une longue expérience, étant âgée de soixante ans, en ayant vécu plus de quarante-cinq au milieu des personnes religieuses, et ayant passé par toutes les charges, à l'exception de celle de supérieure. »

Pour ôter à ses leçons ce qu'elles auraient pu avoir de prétentieux, sortant de la bouche d'une inférieure. Mère Fleuret s'efface elle-même, et met la parole sur les lèvres d'un sage directeur, qui s'adresse à une jeune supérieure récemment élue.

L'ouvrage, il faut en convenir, est fort imparfait dans sa disposition; car les matières y sont plutôt entassées que digérées. Mais le fonds en est riche et

ê présente une précieuse mine d'observations et de

conseils, qui seraient fort utiles non seulement à une supérieure et à une maîtresse des novices, mais même à un confesseur et à un supérieur majeur, a Car pour conduire des religieuses en paix, dit-elle dans la préface, et pour les faire avancer dans la vertu, il faut une autre science que celle des hommes, même saints et savants. Il est de petites particularités de filles, où ils ne savent descendre, mais à quoi des filles s'appliquent naturellement. » Ce sont précisément ces détails, où Fauteur entre avec une rare sagacité, qui font le vrai mérite de l'ouvrage. « Ce livre m'a paru, dit l'abbé de Montis, rempli de l'esprit et des maximes de saint François de Sales et de sainte Thérèse. » M. Emery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, aimait à le citer dans ses conférences spirituelles.

La Guide des Supérieures îui, en effet, imprimée du vivant de Mère Victoire, par les soins de son directeur ^ Elle n'en avait pas témoigné le moindre désir ; mais son père spirituel crut qu'il serait utile d'en faire profiter les supérieures des communautés religieuses. Elle a été réimprimée deux fois, de

* La première édition eut lieu par les soins du P. Querbeuf, in-12, 1786. Un exemplaire relié, doré sur tranche et annoté de la main de Mère Fleuret, fut remis par elle, le vingt-trois mai 1786, à la Révérende Mère Porriquet. 11 existe encore dans la bibliothèque de la communauté.

nos jours, par les frères Périsse et par M. Oudin K Mère Fleuret y donna une suite dans ses Avis aux Supérieures sur la direction des religieuses et des novices, et dans ses Entretiens spirituels et familiers^ dont la publication ne serait pas moins utile aux personnes pieuses qui vivent dans le monde et qui ont à cœur le salut de leur âme.

Enfin sa plume intarissable écrivit encore Y Année intérieure pour la rénovation, et les Sep t Anniversaires. Durant sept jours de récollection, elle conduit l'âme à une parfaite rénovation de ses vœux, en la faisant méditer sur la vie tiède et languissante, sur le soin de sa perfection, l'observance des règles, les vœux de religion, le dépouillement du vieil bomme, et le triompbe de l'bomme nouveau réformé à l'image de Jésus-Christ. Puis elle lui redit tout ce que Dieu a fait pour elle dans sept circonstances, dont chaque année ramène l'anniversaire, c'est-à-dire, sa naissance, son baptême, sa première communion, sa confirmation, son entrée au couvent, sa vêture et sa profession ; et elle lui remet sous les yeux toutes les dettes qu'elle a contractées envers un Dieu si bon et

^ En réimprimant l'ouvrage, in-8°, les frères Périsse l'ont faussement attribué, sans nom d'auteur, à une religieuse de la Visitation. La Congrégation de Reims a réclamé, mais sans résultat.

M. Oudin, éditeur, Poitiers et Paris, rue Bonaparte, 51, a donné une édition revue et corrigée par un ecclésiastique.

si miséricordieux. Cet écrit, fruît d'une vive reconnaissance, est fort solide et aussi propre à échautTer le cœur qu'à éclairer l'esprit.

Tant de beaux travaux, qui mettaient en relief les hautes qualités de Mère Fleuret, n'altérèrent point sa profonde humilité. Un incident qu'elle rapporte ellemême, prouve combien ses vues étaient pures et désintéressées. <( Quelques personnes, dit-elle, m'ayant témoigné le désir qu'elles avaient que mes ouvrages fussent imprimés, un libraire m'offrit de s'en charg-er entièrement, sans aucun soin ni aucune dépense de ma part, avec promesse de m'en remettre plusieurs exemplaires avec lesoriginaux. Notre Révérende Mère, de l'avis de Mgr de Sarepte, notre supérieur, ne voulut pas m'en donner la permission, disant qu'il n'était pas convenable qu'une religieuse fit imprimer des livres. Monsieur notre supérieur ne voulut même voir aucun de mes ouvrages. J'avais tâché de me mettre dans l'indifférence en demandant cette permission, et j'ai reconnu que Dieu m'avait accordé cette grâce, par l'extrême tranquillité avec laquelle j'ai reçu ce refus. »

Sa grande expérience des voies intérieures fut mise à profit d'une autre manière. Pendant de longues années, elle fut chargée de la conduite des novices, et elle s'acquitta de ces délicates fonctions avec le tact le plus exquis et le plus maternel dévouement. Les lettres autographes qu'elle adressa à Mademoiselle

Malot et à quelques autres personnes, et qui subsistent encore, montrent quelle sollicitude et quelle habileté elle apportait dans la culture des vocations.

A mesure qu'elle avançait en âge, Mère Victoire s'adonnait de plus en plus étroitement à la vie intérieure. Elle avait renoncé à la pratique delà retraite annuelle de huit ou dix jours, et s'était dressé, pour en tenir lieu, une série d'exercices spirituels de vingt et un jours, qu'elle pratiquait fidèlement, et auxquels elle avait accoutumé plusieurs de ses compagnes.

A l'occasion du jubilé de 1770, elle conjura le Seigneur de la purifier en cette vie, et de lui envoyer toutes les souffrances que sa justice était en droit d'exiger pour l'expiation de ses fautes. Dieu entendit sa prière, et, en 1786, trois ans avant sa mort, il la frappa d'une horrible maladie. Son sang se corrompit complètement. Une dartre vive, qui se répandit sur tout son corps, de la tête aux pieds, le transforma en une vaste plaie. Le changement fréquent des linges dont il fallait l'envelopper renouvelait à tout instant ses douleurs, et ne lui permettait plus dégoûter le moindre repos.

Dans ce triste état, Mère Victoire s'abandonnait à la sainte volonté de Dieu avec une parfaite résignation. Nouveau Job, elle baisait amoureusement la main qui s'appesantissait sur elle, et elle s'estimait heureuse de ressembler de plus près à Jésus, son

modèle, et de pouvoir expier ainsi ses fautes avant la venue de son Juge. Aussi longtemps qu'elle le put, elle descendit de rinfirmerie pour entendre la sainte messe et pour communier, et, malgré ses souffrances, elle satisfit, jusqu'aux derniers jours, à l'obligation de l'office divin.

Pour la consoler et la soigner pendant cette longue épreuve, Dieu, qui frappe toujours en père, envoya dans la communauté, à titre de sœur converse, une généreuse fille, nommée sœur Denise, qui avait servi les malades pendant -douze ans à l'hôtel-Dieu de Paris. Sœur Denise s'attacha tendrement à Mère Fleuret, et la soigna avec toutes les attentions que peut suggérer le plus parfait dévouement. Elle regardait comme une faveur du ciel d'avoir été choisie pour donner ses soins à cette sainte malade, qui devint, en retour, son guide dans les voies de la grâce. Aussi ne calcula-t-elle ni son temps, ni sa peine, et ne craignit-elle pas d'exposer sa propre vie. Elle contracta, en effet, le mal de sa chère maîtresse; mais Dieu ne permit pas que cette lèpre eut pour elle de suites fâcheuses, et il lui rendit la santé au bout de quelques semaines. Elle eut donc la consolation d'être témoin, jusqu'à lafm, de l'héroïque patience de cette âme d'élite, d'entendre jusqu'au bout ses sages et maternels avis, et de recevoir de ses lèvres les témoignages de la plus tendre gratitude.

A mesure qu'approcliait le terme de sa vie, le mar-

tyre de Mère Victoire allait croissant. Il devint excessif durant les trois derniers mois. Enfin l'heure de la délivrance sonna, et, le vingt-trois octobre 1789, cette âme généreuse, avide de lumière et d'amour, s'affranchit de ses liens terrestres, pour aller goûter dans le sein de Dieu le parfait bonheur que rien n'avait pu lui donner ici-bas. Elle n'avait que soixante-huit ans, dont quarante-deux de profession religieuse. Dieu l'enlevait de ce monde juste au moment où commençait le fatal ébranlement qui devait entraîner la chute de toutes les institutions religieuses. En reconnaissance de ses bienfaits, la communauté s'engagea à faire dire pour elle , à perpétuité , trois messes annuelles.

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