CHAPITRE XVI
(Jeanne-Charlotte BABLOT)
Jeanne-Charlotte Bablot. — Son enfance, sa vie religieuse, sa mission à Verdun. — • Retour à Reims. — Son triennat. — Etat du pensionnat. — Réélection de Mère Sainte-Scolastique. — Sa mort. — Fin de Mère Saint-Benoît.
Les quinze dernières années (1870-1883). — Mère Sainte-Joséphine (1870-1882). — Mère Saint-Jean Aimé de Jésus (1882). — Sommaire des derniers événements. — Soeurs Marie de la Providence, Marie-Emilie et Saint-Gabriel. -- Situation actuelle de rOrdre de la Congrégation de Notre-Dame.
E triennat de Mère Saint-Benoît ne peut être considéré que comme un temps de repos accordé à Mère Sainte-Scolastique, comme une halte entre deux courses. Le changement, du reste, fut si peu sensible que la communauté ne s'en aperçut pas. La supérieure était changée, mais l'esprit restait le même, et la maison continua à marcher dans les voies de la ferveur habituelle par la force de l'impulsion reçue.
Mère Saint-Benoit, nommée dans le monde Jeanne- Charlotte Bablot, avait alors soixante ans. Elle était née en i813, à Saint-Hilaire-le-Grand. Son père, Jean-Baptiste Bablot, et sa mère, JacquetteTliiébault, qui s'adonnaient à la culture des champs^ lui avaient inculqué, dès le berceau, les sentiments chrétiens dont ils étaient l'un et l'autre pénétrés.
Cette aimable enfant faisait, par sa simplicité et son innocence, les délices de son aïeul qui la chérissait uniquement. Elle l'ég'ayait par sa candeur et sa naïveté, et, lorsqu'un peu plus tard, il fut devenu sourd et aveugle, nouvelle Antigone, elle se fit son guide et mit toute sa joie à diriger ses pas incertains.
Envoyée à Saint-Souplet, Charlotte demeura quelque temps en pension chez les demoiselles Baunet, dont elle reçut l'instruction élémentaire; puis elle rentra dans sa famille pour y prendre part aux travaux de la maison. Trop faible de complexion pour supporter les rudes fatigues des champs, elle aimait cependant à y accompagner sa mère. Le spectacle de la belle nature, dont la fécondité et la richesse se déployaient sous ses regards, faisait sur son cœur de profondes impressions. Son âme, épanouie au souffle de la grâce, s'élevait reconnaissante vers l'auteur de tout bien, et ressentait déjà le désir de n'avoir point d'autre maître.
La vie des Saints, dont elle faisait sa lecture favorite, excitait en elle de très pieux sentiments. Tou-
chée de leur courage, elle essaya d'imiter leurs austérités, et, n'écoutant que sa ferveur inexpérimentée, elle jeûna tout un carême à l'insu de ses parents, ne faisant chaque jour qu'un seul repas, et en maigre. Grave imprudence, qui nuisit beaucoup à sa santé déjà si délicate.
La vertu précoce de la jeune Madeleine Guérin, sa cousine, devenue depuis Mère Sainte-Scolastique, et dont nous avons retracé la vie, produisait sur son cœur droit et innocent une impression dont elle ne se pouvait défendre. Aussi, quand Charlotte la vit entrer au couvent, elle sentit s'affermir sa résolution de n'appartenir qu'à Dieu, et, dès qu'elle le put, elle sollicita l'agrément de ses pieux parents, qui accédèrent à sa demande, et elle courut la rejoindre à la Congrégation de Noire-Dame de Reims.
Charlotte entra au noviciat le vingt octobre 1833, à l'âge de vingt ans. Dans son humilité, elle ne manifesta qu'un seul désir, celui de se donner à Dieu, trop heureuse et trop honorée, disait-elle plus tard, si on l'avait reçue, même comme sœur converse ou comme tourière. Avant de l'admettre, la Mère Sainte- Angélique, alors supérieure, lui fit compléter ses études dans les classes du pensionnat.
A ses débuts, Charlotte se trouva mêlée à d'autres jeunes compagnes qui s'adonnaient, avec un admirable entrain, à l'œuvre de leur perfection, mais dont le zèle pour la pénitence était quelque peu indiscret,
Sans tenir compte des limites si sagement tracées par les Constitutions, elles retranchaient chaque jour sur leur nourriture. Recevaient-elles quelques fruits, elles ne les mangeaient que lorsqu'ils avaient perdu leur saveur. Au vin elles substituaient l'eau, et, dans les aliments, elles ne choisissaient que ce qu'il y avait de moins substantiel, ou de moins propre à flatter le g^oût.
En face de ces exemples entraînants, la jeune sœur Saint-Benoît sentit renaître son penchant pour l'austérité et recommença à s'y livrer imprudemment. Mal lui en prit. Elle en contracta une fièvre muqueuse des plus graves, dont elle se ressentit tout le reste de sa vie. La Mère Supérieure, instruite un peu tard de ces pieux excès, y mit ordre par des prescriptions formelles, et les novices, aussi dociles que mortifiées, se soumirent avec simplicité à ses sages avis.
Un trait peindra la grande humilité de sœur Saint- Benoît. Elle n'avait rien de bien distingué dans son extérieur, et ne possédait aucune des grâces assez communes chez les personnes de son sexe. Or, le jour de sa profession, la Mère Sainte-xALUgélique, dont l'extrême vivacité ne pesait pas toujours les conséquences de ses paroles, lui dit en présence de ses sœurs réunies : « Yoici toutes nos postulantes parties, et nous n'avons conservé que la plus laide! » Le mot était bien dur. Sœur Saint-Benoît en fut frappée, mais non blessée. Elle en fit son profit spiri-
tuel, et se persuada de plus en plus qu'elle n'était qu'une pauvre fille, trop heureuse d'être admise dans la maison de Dieu, et incapable d'y rendre aucun service.
Mais Dieu, qui aime les humbles, n'en jugeait pas ainsi. Il inspira aux supérieures de la choisir pour zélatrice du noviciat, et, plus tard, pour préfète des pensionnaires et maîtresse des novices.
A son arrivée au pensionnat, son abord froid et réservé l'empêcha, il est vrai, d'être goûtée des élèves, et, plus d'une fois, sa patience fut exercée par de malignes espiègleries. Mais comme elle était douée d'un bon jugement, elle eut bientôt discerné combien la douceur, jointe à une sage fermeté et à des façons aimables, a d'empire sur l'esprit des enfants. Elle s'appliqua donc à se gagner leurs cœurs, pour les attirer ensuite à Dieu, et les élèves surent si bien apprécier ses soins, son dévouement et surtout la sagesse de ses avis, que la plupart d'entre elles lui restèrent dans la suite profondément attachées.
Maîtresse des novices, elle ne se répandit point en paroles, mais elle enseigna surtout par l'exemple. Sa plus éloquente leçon fut le spectacle quotidien de sa modestie, de sa régularité et de la parfaite modération qui la caractérisait. Elle semblait dire à ses novices, comme saint Paul à ses chers fidèles de Corinthe : « Soyez mes imitatrices comme je le suis moi-même de Jésus-Christ. » Sa tendresse était iné- II 22
puisable et sa patience ne se rebutait de rien, quand il s'agissait de dissiper ou d'adoucir les peines de ses chères enfants. Si elle n'arrivait pas à ses fins, jamais elle n'accusait qu'elle-même : « Mon Dieu^ soupiraitelle, que je suis donc une pauvre fille! Non, je ne sais rien faire, rien, rien du tout! » — 0 bonne Mère, vous saviez l'unique chose nécessaire : connaître, aimer, servir Dieu, et le faire aimer autour de vous par l'exemple de vos vertus !
Elle avait à former quelques novices encore jeunes et pétulantes, dont la vivacité d'humeur contrastait sing-ulièrement avec son calme habituel. Quand elle jugeait que ses paroles seraient pour le moment sans effet, elle gardait à dessein un silence recueilli, et ses yeux se mouillaient de larmes, qui trahissaient la souffrance intime de son cœur, et produisaient plus d'effet que les meilleures exhortations.
Si elle était obligée de reprendre un peu sévèrement, elle le faisait par devoir. Mais qu'il lui en coûtait d'efforts î L'altération de sa voix manifestait assez la violence qu'elle se faisait à elle-même et la peine qu'elle en ressentait. Sa bonté, quoique peu démonstrative, était sincère et profonde, et, dès qu'une fois les jeunes novices avaient brisé la légère couche de glace que présentait son extérieur, elles entraient bien vite avec elle en communication intime, et se réchauffaient au contact de cette âme sainte qui renfermait des trésors de charité.
Ayant vu mourir une jeune professe qu'elle avait entourée de soins maternels, son cœur en fut si brisé qu'elle ne pouvait se faire à Ficlée de passer de nouveau par la même épreuve : « Oh ! mes sœurs, disaitelle aux novices, soyez bien simples, prenez tout ce qui vous est nécessaire. Il est si pénible de voir mourir une jeune religieuse qui eût pu rendre tant de services à la communauté ! »
Pour procurer le bien-être de sa chère maison, rien ne semblait lui coûter. Elle se livrait avec ardeur aux ouvrages les plus communs et les plus épuisants, malgré l'enflure habituelle de ses jambes et le mauvais état de sa santé. Si la fatigue l'y obligeait, elle s'arrêtait un instant, mais sans rien dire et sans rien perdre du calme inaltérable qui régnait sur son visage. « Quelquefois, racontent les témoins de sa vie, nous la voyions interrompre son travail assidu et regarder la poutre qui soutient le plafond du noviciat. Aussitôt nous nous disions : Notre Mère maîtresse est fatiguée. Mais nous n'avons jamais aperçu dans ses traits l'ombre de l'humeur ni du mécontentement. »
Mère Saint-Benoît fut atteinte, en 1836, de la fièvre typhoïde. Le jour même où la maladie atteignait son plus haut période, l'évêque de Yerdun, Monseigneur Rossât, faisait exprimer à la Mère Sainte-Scolastique son vif désir d'obtenir, du couvent de Reims, une supérieure pour gouverner le monastère de sa ville épiscopale. « La seule religieuse que je puisse vous
donner, répondit la supérieure, est aux portes du tombeau. » Elle fit toutefois à Dieu la promesse de laisser partir sa chère malade, s'il daignait lui rendre la santé. Son vœu fut exaucé, et, au mois de novembre suivant, Mère Saint-Benoît se mettait en chemin pour Verdun. Avant de prendre congé de la communauté, dont elle emportait tous les regrets, elle se prosterna devant sa supérieure, lui demanda humblement sa bénédiction, puis elle s'éloigna, au nom de la sainte obéissance.
A Verdun, elle fut reçue par l'évêque, qui la présenta lui-même aux religieuses de Notre-Dame. L'élection ayant été faite d'avance, la cérémonie d'obédience eut lieu sur le champ.
Mère Saint-Benoît trouva cette communauté fort divisée de sentiments. Par sa prudence, elle adoucit l'agitation des esprits ; par sa bonté, elle gagna les cœurs; et, par sa modération et sa droiture, elle y rétablit le calme, la paix et l'union des âmes.
Elle était attentive à étudier et à suivre l'action de la Providence, sans la devancer jamais. Elle ne se considérait que comme un humble instrument entre les mains de Dieu, qui peut seul changer les cœurs à son gré. Elle faisait profession de la plus grande simplicité et elle obtenait, grâce à cette vertu, des résultats que toutes les industries humaines ne lui eussent pas donnés.
« Attachez-vous à Dieu par la simplicité, écrivait-
elle à une religieuse ; la pratique do cette vertu vous sera une source de grâces, de consolations et de mérites. Qu'est-ce, en effet, qui gâte ordinairement nos œuvres? C'est l'amour-propre et la recherche de nousmêmes. Rien n'est plus simple que Dieu. Plus nous serons simples nous-mêmes, plus nous nous rapprocherons de lui. »
Il y avait quelquefois de l'hésitation dans le commandement de cette bonne Mère, tant elle était humble et défiante d'elle-même. Mais comme elle aimait à prendre conseil, les choses tournaient généralement à bien.
Elle ne pouvait souffrir qu'on parlât en sa présence des fautes du prochain pour le blâmer : « Laissez donc, disait-elle, on ne peut connaître les intentions. »
Mère Saint-Benoît gouvernait le monastère de Verdun depuis six ans, lorsque ses sœurs de Reims, voyant Mère Sainte-Scolastique épuisée de fatigues, l'élurent pour la remplacer. C'était le vingt-trois août 1863.
Elle revint donc à Reims, où elle prit, malgré sa répugnance, l'autorité qui lui était conférée. Elle ne resta que trois ans à la tête de la communauté, et son court passage ne fut marqué par aucun événement important.
Elle n'entreprit rien que sur les conseils de Mère Sainte-Scolastique, qui lui avait été donnée pour assis-
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tante, et avec laquelle elle vivait dans la plus intime et la plus édifiante union.
Elle fit changer les châsses qui, depuis trente ans, renfermaient les reliques de sainte Bove et de sainte Dode. Comme il n'y avait pas eu de retraite annuelle depuis dix ans, elle invita un Jésuite, le Père Lefehvre, natif de Reims, à en donner une en 1864. Ce saint religieux ne put s'empêcher d'exprimer hautement combien il avait été agréablement surpris du bon esprit qui régnait dans la maison, et quel peu de fondement il y avait aux insinuations malveillantes, semées précédemment dans le public, contre le gouvernement de Mère Sainte-Scolastique Guérin.
Les religieuses de la Visitation ayant cessé, en 1861 , de s'occuper de l'éducation des jeunes filles, le pensionnat en reçut quelque accroissement, et Mère Saint Benoît le vit parvenu à son apogée. Au mois de janvier 1866, il comptait cent deux pensionnaires et cinquante-huit demi-pensionnaires.
Le flot, depuis lors, se retira pour un temps. Où en chercher la cause? Nulle part ailleurs que dans le va-et-vient des choses humaines, dans la mode, et surtout dans l'établissement d'autres maisons d'éducation également chrétiennes et recommandables. Mais après s'être retiré, le flot revint peu à peu, à mesure qu'il se fit dans les esprits une plus juste appréciation des clioses.
Enfin, cette même année 1866, la pieuse Mère Saint-
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Benoît voulut témoigner de sa dévotion au Sacré- Cœur de Jésus, en faisant affilier la communauté à la Garde d'honneur.
Cependant Mère Sainte-Scolastique, grâce au repos et à la tranquillité d'esprit, avait recouvré une partie de ses forces. En 1866, la communauté s'empressa de l'élire pour la dixième fois, et, en 1869, elle la maintint de nouveau à sa tête. Aucune autre supérieure, depuis la fondation du monastère, n'avait tenu aussi longtemps en mains les rênes du gouvernement.
En reprenant sa charge, Mère Sainte-Scolastique reprit aussi ses peines. Car les esprits prévenus, qui l'accusaient de domination tyrannique sur ses filles et de rigorisme dans les pratiques religieuses, n'en voulaient rien rabattre. Mais Dieu lui fit la grâce de supporter l'épreuve avec un calme profond, et de savoir attendre sa justification des événements.
Monseigneur Landriot, qui avait succédé au cardinal Gousset, semblait osciller, à son sujet, entre deux courants d'opinions contraires. Bien qu'il visitât quelquefois la communauté, il se tenait sur la réserve, il étudiait, et ce ne fut que successivement et comme par degrés qu'il lui manifesta sa parfaite sympathie.
Les relations avec le couvent de Versailles continuaient, au contraire, à être des plus cordiales. La Mère Sainte-Sophie, qui était venue à Reims pendant quelques mois en 1860, pour y rétablir sa santé chancelante, y revint encore en 1867. Bien qu'elle parût
perdue sans retour pour la maison qui avait reçu ses vœux, cependant son cœur ne pouvait s'en détacher, et volontiers elle renonçait à ses fonctions de supérieure du Grand Champ pour accourir à Reims, et se replacer, comme une petite brehis, sous la houlette de sa Mère bien-aimée.
Le monastère de Condé-sur-Noireau, au diocèse de Bayeux, étant tombé dans une grande détresse, faute de sujets et de ressources pécuniaires. Mère Sainte- Scolastique fut de nouveau sollicitée d'y envoyer une supérieure, une maîtresse des novices et une préfète des pensionnaires. Mais elle ne put, malgré son désir, disposer de personne, et dut se borner à lui envoyer un secours en argent.
Le jour de sa dernière réélection, ses filles, sûres d'avance de l'unanimité de leurs suffrages, lui avaient préparé, à son insu, une petite ovation.
A l'heure de la récréation, sous prétexte de lui faire respirer un air plus frais, elles la conduisirent au fond du jardin, où un fauteuil avait été préparé à l'ombre des arbres touffus. Formant alors autour d'elle un grand cercle, elles chantèrent des couplets que la reconnaissance et l'affection avaient dictés à leurs cœurs. Profondément touchée de ces marques d'attachement, la vénérable Mère accepta avec attendrissement cette explosion de joie de sa famille religieuse et versa de douces larmes de bonheur. Hélas î ce devait être sa dernière fête. Moins de cinq mois après,
ses filles devaient l'entourer de nouveau, mais sur un lit de douleur, et pour recevoir sa suprême bénédiction.
Pendant les vacances de 1869, elle fit une visite générale de la communauté qui acheva d'épuiser ses forces. Malgré la fatigue, son zèle, loin de se ralentir, parut redoubler à mesure qu'elle approchait du terme de sa carrière. Comme une vierge sage et vigilante, elle voulait que sa lampe fût toujours pleine d'huile, pour accompagner l'Epoux quand il viendrait frapper à sa porte. Elle distribua donc les charges de la maison avec un soin minutieux, visita de nouveautés papiers importants pour s'assurer que tout était en bon ordre, et, malgré sa faiblesse croissante, elle continua à faire exactement ses instructions capitulaires.
Sur la fin d'octobre, elle fut frappée d'une attaque de paralysie qui la jeta aux portes du tombeau. Tout ce que la tendresse et la piété peuvent imaginer, ses filles désolées le mirent en œuvre pour écarter ou retarder le coup fatal. Il leur semblait que cette Mère chérie ne pouvait les quitter, et que le ciel devait se laisser fléchir par leurs supplications. Mais tout fut inutile. Dieu avait résolu d'accorder à sa fidèle servante la juste récompense de ses vertus.
Monseigneur Landriot, sur le point de partir pour le Concile général du Vatican, vint deux fois la visiter. Il la fortifia par de consolantes paroles, et encouragea
la communauté, avec beaucoup d'affection, à se remettre paisiblement aux mains de la bonne Providence.
Jusqu'à son dernier jour. Mère Sainte-Scolastique eut à cœur de donner l'exemple d'une parfaite fidélité à la Règle.
Une jeune demoiselle de ses parentes, qui habitait la campagne, ayant appris qu'elle était en danger de mort, accourut à Reims, et réclama la faveur d'être introduite dans sa cellule pour recevoir sa bénédiction. C'était une ancienne élève du pensionnat. Les supérieurs ecclésiastiques lui eussent certainement accordé cette permission. Mais la vigilante gardienne de la Règle, craignant que, plus tard, on ne s'autorisât de ce précédent pour violer la clôture, fit remercier sa parente de son affectueuse démarche, et se contenta de lui envoyer la bénédiction qu'elle sollicitait.
Le cours de la maladie s'étant trouvé suspendu, la vénérable Mère put prolonger quelque temps encore une vie qui n'était plus qu'une longue agonie. Ses yeux, ses lèvres, tous ses traits altérés laissaient assez voir qu'elle ressentait des douleurs indicibles. (( Mon Dieu, s'écriait-elle souvent au plus fort de ses crises, je vous offre mes souffrances pour la sainte Eglise, pour le Concile , pour la conversion des pécheurs, pour la délivrance des âmes du purgatoire, pour la communauté et pour la sanctification de chacun de ses membres, »
Parfois son cœur, s'ouvrant un moment à l'espérance de vivre, se déchirait à la pensée de se séparer d'une famille religieuse qu'elle avait tant aimée, dont elle était tant aimée elle-même, et pour laquelle elle avait sacrifié sa santé et sa vie. Alors de grosses larmes s'échappaient de ses yeux. Mais elle se hâtait de les réprimer, et se les reprochait ensuite comme un manque de conformité à la volonté divine.
Sentant sa fm prochaine, cette Mère incomparable voulut recevoir une dernière fois sa chère communauté. Les religieuses vinrent donc par groupes s'agenouiller près de son lit. Elles les bénit avec effusion de cœur, et, d'un regard pénétrant, qui en disait plus que de longues paroles, elle leur renouvela toutes ses recommandations. Enfm le neuf janvier 1870, jour anniversaire du décès de la vénérable Mère Alix le Clerc, co-fondatrice de l'Ordre, elle rendit son âme à son Créateur, laissant à ses filles cette suprême et consolante promesse : « Je vous aimerai encore plus au ciel que je ne vous ai aimées sur la terre. » — Elle n'avait que soixante-trois ans et avait gouverné la communauté près de trente et un. Elle avait reçu h la profession soixante-dix religieuses.
La même année, la mort enlevait les supérieures de trois autres communautés de Reims, la Charité, Bethléem et la Divine Providence.
En disparaissant du milieu des siens. Mère Sainte- Scolastique laissa profondément gravé dans l'âme de
ses filles le souvenir de ses vertus et de ses exemples; souvenir si vivant et si cher, que jamais il ne s'effacera de la mémoire de celles qui ont eu le bonheur de la connaître.
Cette sainte Mère avait exercé un profond empire sur la communauté, moins par les dons de son esprit que par les rares qualités de son cœur. Elle avait opéré de grandes choses pour le bien et l'honneur de sa maison, sans autres secrets que l'humilité personnelle, la défiance d'elle-même, la confiance en Dieu et l'esprit de foi dans toutes ses actions. « Adhérer à Dieu en toutes choses, » telle était l'une de ses maximes favorites, dont la pratique assidue suffisait pour la tenir habituellement sur les plus hauts sommets de la perfection relig-ieuse et pour communiquer à son âme une douce et inaltérable sérénité.
Un billet, écrit de sa main après son élection de 1860, et retrouvé, après sa mort, dans son portefeuille, résume bien ces dispositions intérieures : « Union à Dieu, dépendance de Dieu, repos en Dieu, direction de Dieu. »
Elle avait fait à Dieu, à la suite d'une retraite, une donation irrévocable d'elle-même, et elle en portait la formule écrite dans son scapulaire^ afin de protester, par chaque battement de son cœur, qu'elle voulait n'être qu'à Dieu et ne vivre que pour lui. S'étant ainsi donnée, elle se considérait comme ne s'appartenant plus, et elle avait adopté pour ^principe de conduite,
dans rexercice de la charité, la gradation suivante : Dieu d'abord, puis la Communauté, ^m^,MaSœuï\ et enfin, Moi.
La communauté lui doit une reconnaissance infinie pour les services qu'elle lui rendit et les biens qu'elle lui procura. Car non seulement elle y fit régner la régularité, l'union, la paix, la charité et l'esprit religieux ; mais son administration temporelle fut des plus laborieuses et des plus florissantes.
Tout lui passa par l'esprit et par les mains. L'adoption des grandes Constitutions, la réforme du cérémonial, le règlement du pensionnat, l'instruction primaire des écoles gratuites, la surveillance des maîtresses et des classes, l'organisation des livres, des registres, des écritures, des bibliothèques et des lingeries, la construction des bâtiments, la restauration et la décoration de la chapelle, tout, en un mot fut l'objet de ses soins, et rien n'échappa à sa vigilance.
Sises aptitudes personnelles, tournées, surtout du côté des observances religieuses, la rendaient moins propre à discuter les questions d'organisation de bâtiments et de classes, elle eut la rare sagesse d'utiliser à cet effet des talents que la Providence avait placés sous samain. En tirant ainsi parti des aptitudes de ses subordonnées, elle prouva, une fois de plus, qu'elle était née pour le gouvernement.
Elle avait fait transcrire avec soin, par la main do
Mère Sainte-Joséphine, les anciens Mémoires de la maison, avec les notes qu'elle avait elle-même recueillies depuis son entrée en charge. En outre, elle laissait à ses filles, comme un précieux héritage, les instructions capitulaires qu'elle leur avait adressées pendant sa vie, et qui forment aujourd'hui sept volumes manuscrits.
Ce fut encore sous son intelligente inspiration que tout le monastère se couvrit de tableaux. Elle sut encourager le talent d'une jeune fille fort distinguée, qu'elle avait reçue au noviciat, et qui témoignait des dispositions exceptionnellespour les beaux-arts. Cette jeune artiste se nommait dans le monde Hélène Simon, et, en religion, sœur du Saint-Cœur de Marie.
Née à Dublin^ en 1830, d'un père français et catholique, Hélène avait été élevée par sa mère dans l'hérésie protestante. Convertie au catholicisme à l'âge de vingt ans, elle avait éprouvé un profond dégoût pour les bruyantes et vaines joies du monde, et, à vingt-trois ans, elle entrait à la Congrégation.
(( C'est une princesse ! » se disaient les novices en la voyant entrer. Sa beauté naturelle était, en effet, relevée par un grand air de noblesse et une haute distinction de manières. Elle joignait surtout à une intelligence vive et pénétrante un talent extraordinaire pour la musique et une rare aptitude pour le dessin et la peinture.
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La Mère Sainle-Scolastique lui donna quelques maîtres, qui lui communiquèrent leurs procédés, mais qui reconnurent bientôt dans leur élève un talent naturel qui échappait à leur direction. Dans l'espace de vingt ans, outre les quatorze stations du chemin de croix, elle décora la chapelle, la salle capitulaire la grande salle du pensionnat de soixante tableaux, dont quelques-uns de très grandes dimensions, représentant pour la plupart des scènes pieuses de la vie du Bienheureux Pierre Fourier.
Les figures y ont en général un caractère bien marqué de piété et de douceur. Mais l'observation des règles de la perpective n'y est pas toujours rigoureuse, et le coloris est un peu froid et uniforme. Elle s'essaya aussi dans le portrait, mais avec moins de succès. Son talent natif aurait eu besoin, pour atteindre sa perfection, de se mûrir par de plus longues études, et surtout de se retremper aux sources vives de la nature.
Après la mort de Mère Sainte-Scolastique, sa vénérable cousine , Mère Saint- Benoit , vécut encore quatorze ans, et fut maintenue jusqu'à la fm de sa vie dans la charge d'assistante. Plus elle avançait en âge, plus elle s'attirait le respect et la confiance de ses sœurs par son humilité, son amour de la paix et la sagesse pratique de ses conseils.
Atteinte de plusieurs attaques de paralysie, elle sentit s'affaiblir peu à peu toutes ses facultés, Mais,
toujours fidèle à elle-même, elle se soumit, avec la simplicité d'un enfant, à la volonté divine, et se plut à rester cachée, comme un petit outil déposé par le céleste Artisan dans un coin de son atelier. Elle fit généreusement à Dieu le sacrifice de son amour pour la vie commune, qu'elle ne pouvait plus suivre, et, le jour oii la communion fréquente lui devint impossible, elle ne fit entendre que cette simple parole : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! »
Bien que ses mains appesanties lui refusassent presque tout concours, Mère Saint-Benoit avait un tel amour du travail, qu'on ne la surprit jamais inoccupée. Elle employait tout son temps à faire du filet. La pressait-on de prendre quelque repos : « Notre Bienheureux Père , répondait -elle avec douceur, nous prescrit de ne point perdre une gouttelette de temps, »
Impossible de dire avec quelle amabilité et quel sentiment d'affectueuse reconnaissance elle remerciait les sœurs infirmières de leurs charitables soins. (( Je sens bien, leur disait-elle souvent, que ma vie s'en va. Quand donc, ô mon Dieu,m'appellerez-vous, je désire tant vous voir ! » Dieu fut enfin propice à ses soupirs et à ses vœux, et lui ouvrit le ciel le quinze septembre 1884.
Mère Saint-Benoît n'avait reçu en partage que des facultés intellectuelles ordinaires, et une instruction médiocre. Cependant, ô mon Dieu, vous l'avez choisie
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pour la placer à la tête de vos fidèles épouses, et vous avez béni et fécondé toutes ses œuvres. Pourquoi ce choix et cette bénédiction? Ah ! c'est assurément parce que cette sainte âme, bien pénétrée de sa faiblesse et de son néant personnel, s'est tenue toute petite dans votre puissante main ; qu'elle s'est effacée volontiers pour vous faire paraître, qu'elle n'a voulu être qu'un docile instrument à votre service, et qu'elle s'est laissé élever, déposer, honorer, humilier sans faire la moindre résistance à votre volonté toujours sage et toujours aimable. Et vous, ô Dieu très bon, qui aimez les humbles, vous avez voulu réaliser à son égard la promesse évangélique : « Quiconque s'humilie sera élevé. »
Après les obsèques de la vénérable Mère Sainte- Scolastique , la communauté avait fait les élections le trois février 1870, et choisi, pour lui succéder. Mère Sainte-Joséphine, appelée dans le monde, Josèphe- Eugénie Rovel.
La personne qui commandait était changée, mais l'esprit du commandement restait le même. La Révérende Mère Sainte-Joséphine, en effet, formée à la vie religieuse par les mains de Mère Sainte-Scolastique, alors maîtresse des novices, avait été associée de bonne heure à ses pensées et à ses travaux, et avait, en quelque sorte, connu les battements les plus intimes de son cœur. Nous avons dit en son lieu comment elle lui avait prêté le concours de Il 23
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ses précieuses connaissances dans l'organisation des classes et dans la reconstruction des bâtiments.
Pendant douze ans, Mère Sainte-Joséplûne gouverna la maison dans une paix profonde, et, en 1882, à l'expiration de son quatrième triennat, elle en remit la direction à la Révérende Mère Saint-Jean Aimé de Jésus^ Marie-Eugénie Maille, qui y maintient aujourd'hui, avec tant de zèle, les saintes traditions du passé.
Si la discrétion ne nous faisait un devoir de garder le silence, nous devrions peindre ici l'édifiant tableau du calme^ de la paix et delà tranquillité qui continuèrent à régner dans la communauté après la mort de Mère Sainte-Scolastique. Car il fut alors prouvé aux esprits les plus prévenus que jamais cette vénérable Mère n'avait comprimé les sentiments ni les vœux de ses filles, et que celles-ci n'avaient point à reconquérir leur liberté.
Nous aurions à raconter les patriotiques angoisses des religieuses pendant la guerre néfaste de 1 870-1871 , l'établissement spontané, dans le monastère, d'une ambulance pour les soldats blessés, l'hospitalité offerte aux jeunes filles de la ville pour les mettre à l'abri des périls, l'extrême pénurie de ressources dont la maison eut à souffrir, et les j'avages qu'y causa la petite vérole, à la suite des armées allemandes.
Il nous serait doux encore de redire, pour la satisfaction des familles, les efforts nouveaux tentés pour
le développement de rinstruclion et la bonne éducation des jeunes pensionnaires, leur attention à y correspondre, leur délicate charité envers les petites fdles pauvres, qu'elles se plaisent à habiller chaque année de leurs g-énéreuses mains, leur zèle à se faire enrôler sous la bannière des Enfants de Marie, et le pieux empressement des anciennes élèves à venir se retremper, à l'époque des vacances, dans les retraites établies pour elles.
Nous aimerions surtout à retracer les sacrifices supportés avec tant de désintéressement par la communauté, pour reconstruire un nouveau quartier du couvent, pour élever dans la foi catholique déjeunes polonaises, forcées de fuir devant la persécution moscovite, et pour offrir l'hospitalité à l'Œuvre si touchante des Tabernacles K
' LŒuvre des Tabernacles est une association diocésaine, qui a pour but de venir en aide aux églises pauvres, en leur donnant des ornements, du linge, et même des vases sacrés.
Fondée en 1860 par M. le chanoine Boucaumont et par Madame Lambert, qui en fut la première présidente, elle se réunit d'abord à l'archevêché, puis dans les locaux de la Société de Saint- Vincent de Paul, et s'occupa pendant quelque temps de préparer des vêtements aux pauvres, en même temps que des ornemenis aux églises.
En 1879, les Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame lui offrirent, non sans de grands sacrifices de leur part, une salle très-spacieuse, où elle put dès lors se développer à l'aise.
Le vendredi de chaque semaine, pendant la plus grande
Nous dirions enfin la nouvelle preuve du dévouement des religieuses aux intérêts de la classe ouvrière en montrant avec quelle sollicitude elles viennent de rebâtir un Externat gratuit, d'un accès plus commode, plus agréable aux enfants du peuple, et plus en harmonie avec les nouvelles prescriptions des dernières lois scolaires.
Mais l'heure de l'histoire n'est pas encore venue, et nous craindrions d'offenser, par le simple récit de ces choses, la modestie de leurs auteurs.
Qu'il nous suffise de dire quelles tendres sympathies et quel généreux dévouement la communauté rencontra, dès les premiers jours de son arrivée, dans le cœur paternel de son nouvel archevêque, Monseigneur Langénieux, qui occupe aujourd'hui, avec tant d'édification et de fruits de salut, le siège métropolitain. La joie qu'elle éprouva de cette sincère affection lui fit bientôt oublier les épreuves passées, et, tous
partie de faiinée, des dames charitables et de pieuses jeunes filles de Reims s'y réunissent et y travaillent, sous la direction des dames présidentes, à la confection des ornements. Vers le temps de Pâques a lieu, dans les salles de l'archevêché, une exposition publique des travaux annuels, dans laquelle figurent les ornements envoyés par les dames de Charleville et de Sedan, où l'OEuvre est aussi établie.
Grâce à ce pieux concours de tant de bonnes volontés, les églises pauvres du diocèse bénéficient, tous les ans, d'un certain nombre de vases sacrés, d'une grande quantité de linges d'autel, et de plus de cent ornements sacerdotaux.
les jours encore, elle y puise un sujet de consolation et un gage de sécurité.
Il plut à Dieu, dans ces quinze dernières années, de rappeler à lui un assez grand nombre de religieuses. Mais la douleur que leur perte causa à la communauté fut bien adoucie par le spectacle de leur sainte mort et par le souvenir de leurs vertus. Les sœurs comprirent que, si elles perdaient des membres icibas, elles acquéraient au ciel de puissantes et dévouées protectrices.
Qui prendre, qui laisser dans cette pieuse moisson d'âmes, qui mériteraient toutes, par plus d'un côté, d'être proposées à l'admiration de leurs compagnes et des personnes du monde? Citons, au liasard, sœur Marie de la Providence, sœur Marie-Emilie, et sœur Saint-Gabriel, enlevées toutes trois à la fleur de leur vie.
Sœur Marie de la Providence, Malvina Lecot, fut reg-ardée par ceux qui la connurent plus intimement comme n'ayant jamais perdu le trésor de l'innocence baptismale. Aussi, malgré sa profonde humilité, ne pouvait-elle s'empêcher de reconnaître elle-même, avec une simplicité touchante, les grâces très particulières que la bonté de Dieu lui avait accordées pour la préserver du mal.
Lorsque la maladie qui l'enleva à l'amour de ses sœurs ne laissa plus d'espoir, le confesseur de la
maison lui ayant demandé si elle ne désirerait pas faire une revue générale de sa conscience, pour se disposer à paraître devant Dieu; « Les fautes que j'ai commises dans le monde^ lui répondit-elle ingénuement, ne sont pas plus graves que cellesque j'ai accusées ici. » Et elle s'abstint de cette revue. Pour qu'une âme, d'ailleurs si timorée, se rendit à elle-même, aux portes de l'éternité, ce rassurant témoignage, ne fallait-il pas qu'elle sentît son cœur vraiment pur de toute faute, et qu'elle n'y connût rien, même dans le passé, qui pût offenser le regard de son Dieu? Elle mourut en 1873, n'étant âgé que de vingt-huit ans.
Sœur Marie-Emilie, Victoire Elise Maubeuge, dont le pieux souvenir est encore si vivant dans la communauté, était originaire de Reims. Dès son bas âge, elle gagna, par la candeur de son âme, l'égalité de son caractère et la sensibilité de son cœur, unies à une grâce modeste, à une piété franche, et à un certain charme répandu sur sa personne, la vive affection de toutes ses compagnes d'étude.
Entrée au noviciat, à la suite d'une retraite où elle avait reconnu sa vocation aux pieds de Notre-Dame de Liesse, elle se donna à Dieu sans réserve et avec un pieux enthousiasme. « Maintenant je suis toute à Jésus-Christ, écrivait-elle dans ses résolutions: pas de piété triste, sombre et chagrine î »
Bien que sœur Marie-Emilie fût visiblement destinée, par l'ensemble de ses qualités, la douce gravité
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de sa voix et la haute dignité de son maintien, à exercer sur les jeunes pensionnaires une grande influence, elle eut pourtant beaucoup à lutter contre elle-même avant de devenir une parfaite maîtresse, la bonté naturelle de son cœur l'entraînant à un excès d'indulgence incompatible avec les lois d'une sage discipline. Une grave ophtalmie, dont elle souffrit toujours, vint aussi contrarier ses généreux efforts et l'obliger, pour quelque temps, à une complète inaction. Mais, humblement soumise à la volonté divine, elle mit ce temps à profit pour suivre l'attrait doux et puissant qui la portait à la vie intérieure et à l'union continuelle avec Dieu.
Désignée, en 1882, pour remplir les laborieuses et difficiles fonctions de préfète du pensionnat, elle se sentit comme écrasée par la perspective de la responsabilité qu'on lui imposait. Aussi fit-elle valoir, pour s'y soustraire, ce qu'elle appelait son incapacité, sa misère, sa nullité. Les supérieures, qui connaissaient son talent et ses mérites, persistèrent dans leur choix. Sœur Marie-Emilie s'inclina par obéissance et présenta ses épaules au fardeau.
(i'est alors qu'on la vit, oublieuse d'elle-même, se donner tout entière à ses chères élèves, leur prodiguer ses soins avec une bonté toute maternelle, les exciter doucement à la piété et à l'étude, comme l'oiseau excite ses petits à déployer leurs ailes, et, au besoin, les reprendre avec une sage vigueur. Forcée de récla-
mer souvent le concours d'autres religieuses, elle ne le faisait qu^avec l'accent de la prière et une si g-rande délicatesse, que chacune s'estimait heureuse de pouvoir l'obliger.
Mais la faiblesse de sa poitrine ne put résister longtemps à la fatigue, et bientôt, malgré son dévouement, elle se vit condamnée à l'impuissance. Tandis qu'elle adorait en silence la sainte volonté de Dieu, la mort de sa mère, qu'elle aimait tendrement, vint frapper au cœur cette nature délicate, et épuiser le reste de ses forces. Depuis ce jour, elle ne fit plus que languir sur la terre, et n'eut plus de pensées et de désirs que pour le ciel.
La communauté, qui souhaitait ardemment sa conservation, s'étant mise en prière pour intéresser la Sainte Vierge en sa faveur, la Révérende Mère Supérieure obtint de sœur Marie-Emilie qu'elle prendrait part à cette supplication. « J'ai fait ce sacrifice, ditelle à une de ses sœurs qui la visitait, mais qu'il m'en a coûté! Etre si près du ciel, et ne pas y entrer ! Ne serait-ce pas grand dommage ? » Dieu exauça enfin des vœux si ardents et si purs, et lui ouvrit les portes du paradis le quatorze janvier 1883. Elle n'avait que trente-six ans.
A ses côtés, se sanctifiait sur la croix une autre de ses compagnes, sœur Saint-Gabriel, née Léonie Gandon. Elle offrait, comme le saint homme Job, le
type achevé de la patience au milieu des souffrances les plus cruelles.
Sœur Saint-Gabriel n'avait que trente ans quand elle fut atteinte de l'iiydropisie qui devait la conduire au tombeau. Tant qu'elle put trouver un reste de force, elle se traîna jusque dans les classes du pensionnat, toujours aimable, toujours souriante , se rendant utile aux enfants, qui avaient pour elle la plus tendre affection, et trompant, par toutes sortes de stratagèmes, la tristesse et l'abattement qui cherchaient à envahir son âme. Réduite à se tenir à Finfirmerie, elle reporta vers ses sœurs souffrantes le zèle qu'elle ne pouvait plus déployer pour ses chères enfants. Elle oubliait ses propres douleurs pour leur procurer tous les adoucissements en son pouvoir, se constituait leur garde-malade, leur ange consolateur, et retrouvait toute sa belle humeur pour les distraire et les égayer. Et cependant, elle était elle-même continuellement en proie aux plus pénibles malaises. Chose à peine croyable, elle dut se soumettre soixantedouze fois, en moins de quatre ans, à l'opération de la ponction, et dans des circonstances si douloureuses de faiblesse et de dégoût, que sa vie n'était plus, durant de longs mois, qu'une véritable agonie.
Enfin Dieu mit un terme à son martyre le dix-sept mai 1884, et ouvrit ses bras paternels à cette âme si tendre et si bien purifiée.
Mais tandis que le Père de famille choisissait ainsi
des joyaux pour s'en faire une couronne, sa bonté comblait les vides faits par la mort, et attirait à la Congrégation une riche floraison déjeunes novices.
Depuis l'élection de la Révérende Mère Sainte- Joséphine jusqu'à l'heure oii nous écrivons ces lignes, la communauté n'a pas reçu moins de quarante nouvelles professions, et jamais, depuis son existence, elle n'a compté un aussi nombreux personnel.
Et maintenant, grâces vous soient rendues, ô mon Dieu! car, tandis que le monastère de la Congrégation de Reims se développe dans des proportions qu'il n'avait pas connues aux temps de sa plus grande prospérité et qu'il s'applique à multiplier autour de lui sa bienfaisante action, l'Ordre tout entier du bon Père de Mattaincourt retrouve son antique éclat, et, semblable à un arbre gigantesque, un moment déchiré par Forage, il étend ses rameaux jusqu'aux extrémités du monde.
En 1792, il comptait environ quatre-vingt-dix monastères. La Révolution en détruisit violemment le plus grand nombre; mais plus de la moitié est parvenue à sortir des ruines.
Aujourd'hui, il en compte vingt-deux en France, un en Luxembourg, trois en Allemagne, deux en Belgique, un en Hollande, un en Autriche et deux en Hongrie.
Ce tronc vigoureux a donné naissance à deux
branches colossales, sortes de Tiers-Ordres devenus à leur tour très florissants.
Le premier, établi au Canada, en 1653, par la sœur Marguerite Bourgeoys, sous le nom de Filles séculières de la Congrégation de Notre-Dame ^ compte environ soixante établissements et près de quinze mille élèves ^
Le second, plus moderne, fondé en 1833, à Munich, avec le concours de l'évêque de Ratisbonne, Monseigneur \\^ittmann, par quelques Mères de la Congrégation que Joseph II avaient expulsées de leur cloître, est connu sous le nom de Pauvres Sœurs des Ecoles de Notre-Dame.
Ces religieuses enseignent dans cent soizante-seize couvents répandus dans l'Allemagne, l'Autriche et la Hongrie. Elles se sont établies en 1847 en Amérique où elles possèdent déjà plus de quatre-vingts maisons, et, en 1864, en Angleterre, où leurs développements vont croissant de jour en jour.
La grande pensée du Bienheureux Pierre Fourier
^ La sœur Marguerite Bourgeoys, native de Troyes en Champagne, faisait d'abord partie de la Congrégation externe établie dans cette ville parles Filles du Bienheureux Fourier. Poussée par l'Esprit de Dieu, elle partit pour le Canada, à la suite de M. deMaisonneuve, gouverneur de Montréal, et y jeta, dès 1653, les premières semences de son œuvre. Ses filles suivent la Règle du Bienheureux Fourier, mais ne sont pas cloîtrées. Cette grande servante de Dieu mourut en odeur de sainteté, et l'on s'occupe aujourd'hui de sa béatification.
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et de la Mère Alix le Clerc, pensée tombée du ciel dans leurs cœurs, n'a donc pas péri, et n'a rien perdu de sa puissante fécondité. L'œuvre fondée par leurs mains et arrosée de leurs sueurs est encore plus vivante qu'aux premiers jours de son existence. Aujourd'hui, comme au xvi° siècle, le zèle de l'instruction chrétienne attire toujours, sous la bannière de Notre- Dame, une foule d'âmes généreuses qui ne demandent qu'à se dépenser pour étendre dans le monde l'action de l'Eglise et le règne de Jésus-Christ.
Puisse le ciel, propice aux vœux ardents que lui adressent tant de pieuses vierges, à l'heure où se livre la lutte gigantesque entre la foi et l'impiété sur le terrain de l'éducation des enfants, inspirer au Chef vénéré de l'Eglise la résolution de donner bientôt à cette œuvre une consécration plus éclatante encore, en y apposant le sceau divin, par la canonisation du Bienheureux Pierre Fourier et la Béatification de la Mère Alix le Clerc î