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CHAPITRE XV

(Madeleine GUÉRIN)

Etat du pensionnat de 1840 à 1870. — Mission de plusieurs religieuses dans d'autres maisons de l'Ordre, au Cateau, à Versailles, à Verdun. — Mort des dernières Mères anciennes. — Prospérité de la communauté, — Nouvelles constructions. — Restauration de la chapelle. — Le cardinal Gousset. — Réformes liturgiques. — Epreuves de Mère Sainte-Scolastique. — Sa démission. — Election de Mère Saint-Benoît.

Epuis le jour où elle avait pris en mains la direction de la maison, Mère Sainte-Scolastique n'avait cessé de travailler à améliorer l'installation des religieuses, des élèves et de tous les services. Dès 1836, elle avait supprimé le tour et les parloirs, établis d'une façon peu commode sur la rue de l'Université, en face du Lycée, et les avait transférés dans les classes des externes. Mais avant de les faire installer, elle avait

voulu voir de ses yeux une maison cloîtrée, sur laquelle elle pût prendre modèle.

Munie d'une lettre d'obédience, elle partit donc un matin pour Châlons, à l'insu de la communauté, avec la Mère Sainte-Angélique, son assistante. Elles furent reçues par leurs sœurs avec une parfaite cordialité, et visitèrent à leur aise toute la maison, surtout les parloirs et les classes externes. Elles eurent la satisfaction de réciter l'office du chœur dans le bréviaire du Bienheureux Pierre Fourier, qui est conservé dans ce monastère comme une précieuse relique. Le lendemain, elles rentrèrent à Reims, à la grande joie de toutes les religieuses, qui leur firent promettre de ne plus les quitter sans les avertir.

La Mère Sainte-Scolastique mit aussitôt son projet à exécution, et établit les nouveaux parloirs et le tour dans les conditions les plus conformes à la Règle de l'Ordre. Toutefois cette installation n'eut pas de durée; car quelques années plus tard, en 1843, les développements toujours croissants de la maison nécessitèrent l'aménagement qui existe encore aujourd'hui.

Malgré les lourds sacrifices qu'il fallut imposer à la communauté. Mère Sainte-Scolastique reprit, avant l'expiration du bail, la partie des bâtiments occupés par M. Pages, et les fit disposer de façon à donner aux élèves du pensionnat plus d'air et de lumière.

Mais bientôt, ces améliorations ne répondant pas encore à ses vues, elle entreprit la reconstruction des bâtiments occupés actuellement par les classes. Pour mener ces travaux à bonne fin, elle se dépensa sans mesure, souvent au péril de sa santé, et le vingtcinq mars 1844, la communauté joyeuse en fit l'inauguration avec grande solennité.

Aux améliorations extérieures elle en ajouta d'autres plus importantes au point de vue de l'enseignement.

Si, par elle-même, elle était peu compétente en matière de programmes scolaires, elle eut la sagesse de se faire seconder. Grâce au concours et à la libéralité d'une jeune professe, qui fut son inspiratrice dans toutes ces questions, les programmes anciens furent renouvelés, les méthodes de Fexternat furent rajeunies d'après celles des Frères des écoles chré tiennes, le règlement du pensionnat fut calqué sur celui de Saint-Acheul, le matériel scolaire remis à neuf, la bibliothèque, le cabinet de physique et les collections d'histoire naturelle tenus au courant des découvertes contemporaines, et l'on n'eut plus rien à envier aux meilleures maisons d'éducation.

A tant d'efforts généreux, les familles de Reims et de la contrée environnante répondirent par une nouvelle confiance, et, pendant une période de trente ans, le pensionnat ne cessa de se développer, en sui-

vant une marche ascensionnelle ininterrompue K Malgré la multiplicité de ses occupations, M. l'abbé Bara avait à cœur de continuer près des élèves le rôle si dévoué de M. l'abbé Gros. De temps à autre il visitait les classes, interrogeant lui-même, et se rendant compte des progrès accomplis et des notes obtenues. Il se faisait une fête, bien digne de son cœur pastoral, d'encourager les enfants pauvres, en leur remettant de ses mains les récompenses, livres ou vêtements, qu'elles avaient méritées par leur application ou leur bonne conduite.

Les succès des jeunes pensionnaires répondaient d'ailleurs à tous les soins dont elles étaient entourées. Dès 1852, les maîtresses, dociles à la direction qui leur était imprimée, crurent nécessaire d'accéder aux désirs des familles, et de présenter leurs élèves aux épreuves des examens officiels. Leur essai fut un coup de maître. Chaque année, depuis lors, apporta des palmes de plus en plus nombreuses, dont une

' En 1839, le pensionnat comptait 30 pensionnaires, 30 demipensionnaires et 50 externes payantes; et les classes gratuites, 80 externes.

En 1856, le pensionnat comptait 66 pensionnaires, 68 demipensionnaires, 69 externes payantes; et les classes gratuites, 134 externes.

En 1867, le pensionnat comptait 95 pensionnaires, portées peu de temps après à 103 ; et 66 demi-pensionnaires. L'externat payant avait été supprimé en 1861. Les classes gratuites comptaient 140 externes.

modestie, peut-être excessive, déroba trop souvent la connaissance au public.

En même temps que le pensionnat et les écoles externes prenaient ces développements, Dieu bénissait visiblement la communauté, dont le nombre des religieuses ne cessait de croître d'année en année. Dès 1844, les cellules se trouvèrent insuffisantes, et il fallut en construire provisoirement quelques autres dans le dortoir du noviciat.

La réputation de la maison ne tarda pas à se répandre au loin. Les autres couvents de l'Ordre, qui se relevaient difficilement de leurs ruines, surent que les vocations y étaient nombreuses, que l'esprit primitif y était conservé, et que la plus cordiale union régnait entre les sœurs. Aussi, de toutes parts, affluèrent des demandes en vue d'obtenir des sujets capables de porter secours aux maisons en détresse.

En 1837, les religieuses du Cateau, avec qui celles de Reims étaient en relations suivies, leur avouèrent qu'elles ne pouvaient plus se suffire. Cinq d'entre elles étaient mortes en un an et trois autres étaient encore bien souffrantes. D'autre part, des acquisitions d'immeubles les avaient jetées dans de grands embarras financiers. La communauté de Reims, grevée elle-même par de récentes constructions, n'était pas en état, malgré son bon vouloir, de leur fournir de l'argent ; mais elle décida qu'elle leur enverrait deux religieuses.

Mère Sainte-Angélique et Mère Saint-Dorothée partirent, en effet, peu de temps après pour le Gâteau. L'espérance de procurer la gloire de Dieu excitait leur zèle, et leur faisait compter pour rien le sacrifice qu'il fallait s'imposer pour quitter leur maison et leurs compagnes. Les résultats cependant ne répondirent pas à leurs désirs. Mère Sainte- Angélique sentit tout de suite qu'elle ne pourrait jamais s'accommoder du genre de vie adopté dans ce couvent, et que ses efforts resteraient infructueux. Elle revint donc, après quelques semaines de séjour, ramenant avec elle une des religieuses du Gâteau, qui demeura dans la communauté de Reims assez longtemps pour se bien pénétrer de tous les usages et de l'esprit de régularité qui y fleurissait.

Mère Saint-Dorothée fut, pendant six mois, chargée de la conduite des novices, et se fit estimer et aimer de toutes les Mères qui voulaient suivre la Règle. Mais l'ardeur de son zèle se heurta à des difficultés qu'elle n'avait pas assez d'expérience ni d'habileté pour vaincre. Rappelée à Reims, elle y fut suivie par une jeune professe du Gâteau, qui s'était trop attachée à sa personne et ne voulait plus s'en séparer. Mère Sainte-Scolastique n'épargna rien pour lui persuader de rester dans le couvent qui avait reçu ses vœux, et pour la détourner d'entrer à Reims. Après bien des pourparlers inutiles, elle lui permit enfin l'entrée de sa maison, mais avec la permission

expresse de rarchevêqiie de Cambrai et le consentement de sa supérieure.

Dans le cours de Tannée 1847, l'archevêque de Reims, Monseigneur Thomas Gousset, fit à la communauté la proposition d'une fondation à Sedan. Mère Sainte-Scolastique ne se crut pas en état de tenter une telle entreprise, et supplia humblement l'archevêque de l'excuser. Elle se vit de même obligée^ deux ans plus tard, d'opposer un refus aux demandes qui lui furent adressées par les maisons de Yezelize, de Luxembourg et de Lunéville, qui étaient en détresse et qui la suppliaient de leur envoyer quelques sujets capables de les remettre à flot ^

Plus heureux, le couvent du Grand Champ, à Versailles, avait obtenu, grâce à l'intervention de Monseigneur Gros, plusieurs religieuses de la communauté.

Transféré du siège de Saint-Dié à celui de Versailles, ce prélat désirait voir fleurir dans les monastères de son diocèse, la régularité dont il avait été témoin lorsqu'il était supérieur de la Congrégation de Reims. Il demanda donc à Mère Sainte-Scolastique de lui venir en aide. Le souvenir de son dévouement était trop vif dans tous les cœurs pour qu'on pût lui rien

^ La communauté de Vezelize se transporta à Lunéville en 1850 ; ce fut donc le même monastère qui demanda du secours ù Reims en 18i9 et un peu plus tard encore.

refuser. Trois religieuses furent aussitôt détachées de la maison, en 1848, et envoyées au Grand Champ. L'année suivante^ une quatrième les rejoignit.

Mère Sainte-Sophie, qui était à la tête de la pieuse colonie, ne tarda pas à être élue supérieure au Grand Champ, et la confiance qu'elle inspira à ses filles alla croissant avec les années i*

Mère Saint-Etienne Collache, la même qui était venue du Cateau, fut nommée préfète des pensionnaires, et exerça sur les études et sur l'éducation des jeunes filles la plus salutaire influence. Sœur Sainte- Madeleine Lhoste devint, par sa piété et sa régularité, l'édification du noviciat, dont elle fut nommée zélatrice.

Depuis ce temps, les liens de douce fraternité qui unissaient les deux maisons de Reims et de Versailles, ne firent que se resserrer. Elles se prévinrent mutuellement par toutes sortes de bons offices, et plusieurs religieuses passèrent même de l'une à l'autre, lorsque leur santé ou quelque autre motif le fit juger utile.

En demandant des sœurs à la maison de Reims, Monseigneur Gros avait fait espérer que leur absence ne durerait pas plus de trois ou quatre ans. En 1854,

^ Mère Sainte-Sophie, Louise-Cilinie Gigot, naquit à Charleville, le treize octobre 1819, entra à la Congrégation en 1839 et fit profession en 1841,

il y en avait déjà six, et rien n'annonçait leur prochain retour. Mère Sainte-Sophie eut l'heureuse pensée de les conduire à Reims, dans les vacances, pour y respirer l'air de leur chère communauté. Elles y demeurèrent huit jours, pendant lesquels elles participèrent à la réélection de Mère Sainte-Scolastique. Elles repartirent joyeuses, lui ayant ouvert leurs cœurs, ayant pris ses sages avis, et s'étant réconfortées dans la tendre et religieuse affection de leurs anciennes compagnes.

A peine étaient-elles de retour à Versailles que Mère Saint-Etienne fut enlevée par une mort prématurée. Jusqu'à l'heure dernière, elle reporta avec amour son souvenir vers sa chère maison de Reims. Les élèves, admises dans sa cellule, ne pouvaient s'arracher du lit funèbre. Elles eurent à cœur de faire parvenir elles-mêmes à Mère Sainte-Scolastique et à toutes ses filles l'expression de leurs amers regrets ])0ur celle qu'elles s'étaient accoutumées à regarder comme leur ange conducteur.

En 1855, l'évêque de Saint-Dié vint aussi frapper à la porte de la maison, en faveur de sa communauté de Mattaincourt ; mais ce fut sans succès.

L'année suivante, l'évêque de Verdun, Monseigneur Rossât, fit de si pressantes instances pour obtenir, en faveur du couvent de sa ville de Verdun, une supérieure et une maîtresse des novices, qu'on fut obligé de lui accorder au moins une partie de ses désirs, II 21

Mère Saint-Benoît, que nous retrouverons plus tard, fut élue supérieure par les religieuses de Verdun, et partit pour cette ville le cinq novembre 1856.

Noble et touchante récompense de tant d'efforts soutenus depuis un demi-siècle pour faire refleurir la régularité ! A force d'abnégation et de sacrifices, le couvent de Reims avait retrouvé l'esprit primitif do l'Ordre, et voici qu'aussitôt Dieu l'avait béni par une prospérité toujours croissante, et, de tous les coins de la région, les évêques et les communautés y accouraient pour demander des religieuses capables de faire revivre partout cet esprit du Bienheureux Pierre Fourier dont elles étaient pénétrées !

Il semble que Dieu ait voulu ménager cette suprême consolation à quelques-unes des Mères anciennes, avant de les rappeler à lui. Car il en avait conservé deux à la vénération de leurs compagnes jusqu'au milieu de ce siècle. Mère Saint-Char]es Yincelet, cette femme à la foi antique, s'éteignit en I80O, à quatrevingt-six ans ; et Mère Sainte-Agathe Person, qui en avait quatre-vingt-huit, ne lui survécut que peu de mois. Toutes deux, à l'exemple du vieillard Siméon, saluèrent leur fm prochaine du cantique d'actions de grâces, heureuses d'avoir vu refleurir, avant leur mort, la régularité et la piété des anciens jours.

« On aime à croire, dit l'annaliste, que ces saintes sœurs qui nous ont quittées, prient pour nous et nous favorisent du haut du ciel; car depuis lors, il semble

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que Dieu s'est plu h être prodigue de ses dons envers notre communauté. »

La maison était, en effet, dans une situation de plus en plus prospère. Le nombre des religieuses, comme celui des élèves, ne cessait de s'accroitre. Non seulement on avait pu envoyer des religieuses à plusieurs couvents éprouvés, mais on fit à d'autres des largesses en argent. Mattaincourt faisait reconstruire une église, plus digne de Dieu, sur le tombeau du Bienlieureux Père ; la communauté eut à cœur d'y contribuer par de généreuses offrandes, et, le jour de la consécration, sept juillet 1853, elle s'y fit représenter par le clianoine Bramet, son aumônier.

Par suite de l'accroissement du personnel, les logements des religieuses devinrent si insuffisants qu'il fallut se décider à jeter bas le vieux bâtiment situé entre la cour et le jardin, et à le remplacer par une construction plus élevée, plus commode et mieux appropriée aux besoins de la communauté.

La Révérende Mère Sainte-Scolastique ne se dissimulait pas que la dépense pour des travaux aussi considérables était bien au-dessus de ses ressources disponibles. Mais telle était sa confiance en la Providence divine, qu'en dépit des sollicitudes qui l'accablèrent durant plusieurs années, elle ne perdit rien de son calme habituel. Elle pria et fit beaucoup prier ; et, ne voulant pas tenter Dieu, elle recommanda la plus stricte économie dans tous les services. La Pro-

vidence, sur qui elle comptait, lui vint en aide d'une façon si merveilleuse, qu'elle put faire face à tous ses eng-agemcnts avant l'expiration des délais assignés. Elle fut même entraînée dans cette voie d'améliorations par des largesses inespérées, qui lui permirent, peu de temps après, de transformer et d'orner richement tout l'intérieur de la chapelle.

Le cardinal Gousset, qui professait pour la communauté la plus sincère estime, voulut inaugurer lui-même les nouvelles constructions. Depuis quatorze ans qu'il occupait le siège archiépiscopal de Reims, il s'était plu à faire au couvent de fréquentes visites et n'avait presque point passé d'années sans présider la première communion des jeunes pensionnaires. Le quatre mai 1854, après avoir reçu trois postulantes à riiabit religieux et trois novices à la profession, il procéda avec beaucoup de solennité à la bénédiction du nouveau bâtiment, dont il loua le grand air, la noble simplicité et l'heureuse distribution.

La cérémonie achevée, il visita les malades et les encouragea par quelques-unes de ces paroles pleines de franchise et de rondeur qui lui étaient familières. S'étant approché d'une tourière, nommée sœur Alix, qu'une grave infirmité tenait alitée depuis sept ans, il ranima, par une cordiale exhortation, sa foi et sa confiance, et l'engagea à demander à Dieu sa guérisoii;, en faisant une neuvaine à Notre-Dame de la Salette. La malade obéit avec la simplicité d'un

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enfant. La communauté pria avec elle, et, chose merveilleuse, le dernier jour de la neuvaine, la pieuse fille se leva complètement guérie.

Déjà, trois ans auparavant, une autre de ses compagnes, sœur Apolline, gravement malade du scorbut, et condamnée par le docteur de Savigny, s'était adressée avec foi et confiance à saint Rémi, dont le culte occupe un rang d'honneur dans les dévotions de la maison; et le saint Pontife, toujours secourable à ceux qui l'invoquent, lui avait obtenu la grâce d'une guérison regardée comme miraculeuse.

Le Cardinal poursuivait alors la grande réforme liturgique, dont il fut un des premiers et des plus ardents promoteurs, et qui sera, dans les siècles à venir, un de ses principaux titres à la reconnaissance de l'Eglise de France. 11 avait lui-même donné le bel exemple d'un complet retour à l'unité, en rétablissant dans son diocèse la liturgie romaine et le chant grégorien.

Le couvent de la Congrégation se rangea docilement sous la houlette du pasteur, et adopta avec un religieux empressement les modifications que ses supérieurs lui demandèrent dans les cérémonies, l'office divin et le chant d'église. L'office rémois de saint Dorothée, dont nous avons dit que les reliques avaient péri, fut supprimé. Celui des saintes vierges Bove et Dode fut accordé au monastère qui conserve leurs restes vénérables, et trouva place dans le Propre

du diocèse. Pour soutenir le chant romain encore peu connu, le Cardinal permit l'introduction au chœur d'un harmonium, par dispense du point de règle qui interdit les instruments de musique.

Tandis que s'exécutaient ces travaux et que s'opéraient ces réformes, la communauté perdit quelques sujets d'une vertu éminente, dont la sainte mort fut un vrai triomphe de l'esprit sur la chair. Elles partirent pour le ciel avec un plus joyeux entrain que les mondains ne courent à une fête profane.

(( J'étais bien heureuse au jour de ma profession, disait l'une d'elles, Laure Manceau, sur le point d'expirer; oui, j'étais bien heureuse, mais ce n'était rien en comparaison de ce que je ressens aujourd'hui. » Et en disant ces paroles, cette jeune sœur paraissait inondée d'une joie céleste. — « Quel bonheur, ajoutait-elle, de mourir religieuse! Je n'ai que vingtquatre ans, mais je fais bien volontiers à Dieu le sacrifice de ma vie. »

Ses chères sœurs qui l'entouraient voulaient lui faire espérer qu'elle serait guérie par l'intercession de la très Sainte Vierge. «■ Oh! quel dommage ce serait, reprit-elle, d'aller jusqu'à la porte du paradis, et puis de revenir ! » ^.

Sœur Sainte-Clotilde, Félicie Lacatte, la suivit de

' Laure Manceau, sœur Saint-Louis de Gonzague, naquit à Daraery, en 1830, et mourut en 18oo.

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près au tombeau, n'étant elle-même âgée que de trente-deux ans. Quand on récita sur elle les prières des agonisants, comme elle ne paraissait point encore sur le point d'expirer, on omit la prière spéciale du départ : Partez, âme chrétienne. — Mais elle, le visage serein, le sourire sur les lèvres, regardait la communauté réunie autour d'elle, et, de son cœur s'échappaient fréquemment de pieuses aspirations : « Je vais au ciel ! » disait-elle à ses sœurs. Puis, voyant couler leurs larmes : « Il ne faut pas pleurer, cela me ferait de la peine. » Elle croyait sans doute à des larmes de tristesse,, et cependant il était impossible d'en verser d'autres que celles d'une sainte envie. Car Dieu lui donnait visiblement une intuition et comme un avant-goùt de la félicité des Bienheureux. Sentant le dernier moment venu : « Je veux mourir par obéissance, dit-elle, il est temps de dire la prière. » Et la prière dite, elle expira. Jamais mort ne produisit sur la communauté de plus douces, de plus profondes ni de plus consolantes impressions '. Ce touchant spectacle lui fut encore donné, peu de temps après, par sœur Sainte-Thérèse, Ismérie Leroy, moissonnée, comme une tendre fleur, à l'âge de vingt-sept ans. Pas le moindre trouble, pas la moindre inquiétude ne vint altérer la paix profonde qu'elle

' Julie-Félicie Lacatte, sœur Sainte-CIotilde, naquit à Reims, en 182o, et mourut en i8o7.

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goûtait sur sa couche douloureuse. Que pouvait craindre, en effet, cette âme innocente, encore au printemps de la vie, et touchant déjà au terme de son exil? Saintement indifférente à la vie comme à la mort, ne voulant rien, ne désirant rien ici-bas, elle ne demandait à Dieu que l'accomplissement de son adorable volonté. Toujours aimable et souriante, à défaut des paroles qu'elle ne pouvait plus adresser à ses sœurs, elle témoignait à chacune par un air gracieux, par un regard expressif, qu'elle l'aimait et qu'elle était heureuse de la voir. Sur le point d'exhaler son âme, elle reçut avec joie les recommandations de ses compagnes pour le ciel, et elle disait avec bonheur : « J'y serai bientôt! » i.

Bien que les vocations fussent alors très fréquentes, ces deuils si souvent répétés devinrent, pour Mère Sainte-Scolastique, la source de beaucoup de chagrins. Dans le cours de 1860-1861, elle perdit, en dix mois, sept de ses filles. L'attention publique fut éveillée. La malveillance, toujours armée pour nuire, ne manqua pas de taxer la supérieure de dureté et de rigueur excessive. Et pourtant, tous ceux qui la connaissaient savaient quelle était la tendresse de son cœur, et de quels ménagements elle usait envers les sujets plus faibles.

* Ismérie Leroy, sœur Sainte-Thérèse, était native d'Ecueil ; elle mourut le vingt-huit février 1862, après trois ans et demi de profession religieuse.

Mais ce ne fut encore là que la moindre de ses peines. Dieu, qui voulait que cette âme éminente suivît Jésus-Christ dans la voie douloureuse, depuis Gethsémani jusqu'au Golgotlia, se plut à présenter à ses lèvres un calice plus amer et à imposer à ses épaules une croix plus lourde.

La maison était en paix sous sa houlette maternelle, et les religieuses, confiantes en sa prudence, ne songeaient qu'à s'avancer dans le service de Dieu. Chacune d'elles n'avait qu'à se louer de la direction douce et calme imprimée au couvent par des supérieurs ecclésiastiques et des confesseurs aussi expérimentés que dévoués. Depuis la Mère Sainte-Scolastique jusqu'à la plus humble novice, toutes se faisaient une loi de l'obéissance envers leurs guides spirituels; et, pour ^accomplissement des pratiques de la vie chrétienne et religieuse, surtout pour la réception de l'Eucharistie, elles suivaient docilement les conseils qui leur étaient donnés, et les prescriptions de la Règle de leur Bienheureux Père.

Tout était bien jusque-là, lorsque soudain tout parut changer de face.

Il s'opérait alors dans le monde catholique un retour bien marqué vers la pratique de la communion plus fréquente. C'était pour l'Eglise et pour les âmes pieuses un des symptômes les plus consolants du réveil de la foi. Mais ce mouvement, si excellent qu'il fût, ne pouvait être utile aux particuliers qu'à

condition d'être dirigé avec une connaissance suffisante des lieux et des personnes^ d'être adapté aux Règles existantes, et appliqué avec sagesse et discrétion. En dehors de ces conditions, la meilleure volonté, le zèle le plus pur, couraient risque de jeter la confusion et le trouble. C'est ce qui arriva.

Ignorait-on au dehors combien la sainte communion était en honneur au couvent et combien elle était fréquente parmi les religieuses? Les sages réserves apportées par l'expérience des maîtresses à la dévotion subite de quelques jeunes pensionnaires furent-elles prises pour des résistances au souffle nouveau? Nous ne savons.

Quoi qu'il en soit, le mot de jansénisme fut murmuré aux oreilles du Cardinal, qui était connu pour faire une guerre sans trêve ni merci aux pratiques de cette secte funeste. Son esprit se trouva prévenu, et sa bienveillance, jusque-là si vive et si sincère, sembla ravie à la maison pendant plusieurs années. Malgré les éclaircissements que lux donnèrent quelquesuns de ses conseillers, hommes aussi vertueux qu'instruits de l'esprit et des traditions du monastère, il continua à se tenir en défiance contre la vénérable Mère Sainte-Scolastique.

Que pourrait-on imaginer de plus douloureux pour le cœur si sensible de cette sainte religieuse, qu'une épreuve aussi délicate? Etre tenue en suspicion par celui dont l'autorité était à ses veux l'autorité de Dieu

même î Mais forte du témoignage de sa conscience, de la droiture de ses intentions et de sa parfaite soumission aux conseils de ses directeurs spirituels, elle soutint courageusement l'épreuve, et attendit que le ciel prit soin de la justifier.

Si elle ne parvint pas à dissiper, par la sagesse de sa conduite, les préventions amassées contre elles, du moins eut-elle bientôt la consolation de voir non seulement tout germe de division étouffé, mais l'union, la paix et la concorde mieux affermies que jamais parmi ses filles, et le Cardinal lui-même revenir peu à peu à une plus juste appréciation des choses.

Cependant sa santé, déjà si faible, ne put résister à tant de secousses. Les chagrins lui causèrent une maladie d'épuisement, qui devait finir par l'enlever. Se sentant défaillir, elle supplia la communauté de ne la plus porter pour les élections de 1863. Dans l'espoir que le repos lui rendrait quelque force, la communauté accéda à ses désirs, et choisit pour supérieure la Mère Saint-Benoit, qui avait été députée à Verdun en 1836. Mais pour témoigner à Mère Sainte-Scolastique son inaltérable attachement, elle la choisit à l'unanimité pour assistante.

Quelques mois avant sa démission, sa respectable mère. Madame Guérin, qui avait été reçue comme pensionnaire au couvent, s'était éteinte, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Prosternée aux pieds de son

corps inanimé, Mère Sainte-Scolastique avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie, et lui avait protesté plus énergiquement que jamais, qu'elle ne voulait plus vivre que pour lui seul.

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