‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 134 sur 192 · RÉSOLUTION DE GARDER ALGER · texte numérisé non relu

RÉSOLUTION DE GARDER ALGER

donnaiices de juillet. Il ftit donc décidé, dans le conseil des ministres, quela France conserverait sa conquête d'Alger *.

L'Angleterre, avertie à la fois par les actes publics du maréchal de Bourmont et par les refus persistants du cabinet des Tuileries de prendre aucun engagement relativement à Alger, ne conservait plus aucun doute sur la résolution de la France. Voici les dernières paroles qu'échangèrent, le 25 juillet 1830, dernier jour de la Restauration, lord Aberdeen et le duc de Laval qui se disposait à faire un voyage en France. « Le ministre anglais dé* clara que jamais la France, ni sous la République ni sous l'Empire, n'avait donné à l'Angleterre des sujets de plaintes aussi graves que ceux qu'elle avait reçus de nous depuis un an. » Puis, au moment de lui dire adieu : « Je me sépare de vous, dit-il, avec plus de peine que jamais, car peut-être ne sommes nous plus destinés à nous revoir. x> Le duc de Laval saisit sa pensée et lui dit : « J'ignore, milord, ce que vous pouvez espérer de la générosité de la France ; mais ce que je sais, c'est que vous n'obtiendrez jamais rien par les menaces *. »

C'est la veille de la chute de la Restauration, il faut s'en souvenir, que l'Angleterre, alléguant les graves sujets de plaintes que la Restauration lui avait donnés, la déclarait plus coupable envers le cabinet de Londres que la République et l'Empire, qui cependant lui avaient fait une rude guerre, et laissait apercevoir la probabilité d'une rupture. Si l'Angleterre se plaignait le 25 juillet 1830, c'est qu'à cette époque la Restauration ne l'avait pas satisfaite. Si le dernier jour de la Restauration voyait lord Aberdeen se séparer de notre ambassadeur par un menaçant adieu, c'est que le dernier jour de la Restauration arrivait sans qu'elle eût souscrit cet engagement que le cabinet de Londres n'avait cessé de réclamer. Ce fait a tous les caractères de l'évidence aux yeux de l'histoire.

* Un diplomate distingué, alors directeur de la division politique au ministère des afiaîres étrangères, et dans la confidence intime du ministre, nous a garanti Texactitude de celte date et de ce renseignement.

* Notes diplomatiques publiées par H. le duc de Valmy.

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Le maréchal de Bourmont agit, dès le lendemain de son entrée à Alger, en homme assuré que la conquête de Tarmée française demeurait acquise à la France. 11 prit possession non-seulement de la ville, mais du territoire de la Régence, accrédita les consuls étrangers, reçut la soumission des beys, leur donna l'investiture, promulgua, au nom du roi, les lois et règlements qui constituent l'exercice de la souveraineté.

Sa correspondance, dans ces premières journées, est pleine d'un curieux intérêt. Elle offre un reflet animé des faits et aussi des idées, des préoccupations, des embarras, des soucis, des émotions, des impressions, des projets, des espérances, quelquefois des mécomptes, des douleurs qui se'succédaient rapidement. Ce n'est plus un froid récit du passé, c'est la vie même surprise dans son mouvement et dans son ardente activité.

Le commandant en chef de l'expédition écrivait de la Casaubah, à la date du 8 juillet 1850, au ministre des affaires étrangères :

« La prise d'Alger parait devoir amener la soumission de toutes les parties de la Régence. Plus la milice turque était redoutée, plus sa prompte destruction a élevé dans l'esprit des Africains la force de l'armée française. Les miliciens eux-mêmes ont donné l'exemple de l'obéissance. Dans chacune de leurs casernes, quelques soldats ont suffi pour les désarmer. Au premier ordre qu'ils ont reçu, tous ont apporté leurs fusils et leurs yatagans dans le lieu qui leur avait été désigné On leur a fait connaître que les pères de famille seraient autorisés à rester dans Alger, mais que

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les célibataires seraient transportés par mer sur les points qu'ils auraient choisis. Cette décision ne parut produire sur eux que peu d'impression. La plupart sont nés dans TAsie Mineure, lis ont demandé qu'on les y conduisit. Le nombre des miliciens réunis dans les casernes est de 2,500 environ. Ceux-là sont tous célibataires. Beaucoup sont vieux et impropres au service militaire. IjCs plus braves et les plus vigoureux ont péri dans la dernière campagne. Les militaires mariés sont logés dans des maisons particulières. Leur nombre ne parait pas s'élever à plus de 1,000. Depuis trois ans, le blocus rendait le recrutement presque impossible. Une réduction considérable s'en était suivie dans la force de la milice. Le dey est venu me voir hier dans la Casaubah. C'est à Livoume qu'il a témoigné le désir d'aller s'établir. Une frégate va l'y transporter. M. l'amiral Duperré prend des dispositions pour que les Turcs célibataires partent en même temps. Les Maures et les juife attendent leur départ avec une vive impatience. C'est alors seulement qu'ils croiront leur joug brisé pour toujours.

« Le bey de Titery a reconnu le premier l'impossibilité où il était de prolonger la lutte. Le lendemain même du jour où les troupes françaises eurent pris possession d'Alger, sonfils, à peine âgé de seize ans, est venu m'annoncer qu'il était prêt à se soumettre, et que, si je l'y autorisais, il se présenterait lui-même. Son jeune envoyé remplit sa mission avec une naïveté qui rappelait les temps antiques. Je lui remis un sauf-conduit pour son père, qui, le jour suivant, se rendit à Alger. Je le laissaià la tôte du gouvernement de sa province, à condition qu'il se reconnaîtrait sujet du roi de France, et qu'il lui payerait te même tribut qu'au dey. Cette condition fut acceptée avec reconnaissance. Les habitants paraissent convaincus que les beys d'Oran et de Constantine ne tarderont pas à suivre l'exejiple de celui de Titery.

« Déjà la confiance commence à s'établir. Beaucoup de boutiques sont ouvertes; les marchés s'approvisionnent. Le prix des denrées est plus élevé que dans les temps ordinaires, mais bien-

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tôt la concurrence aura fait cesser cette cherté éphémère. J*ai confié la direction de la police à M. d'Aubignosc, Français qui a longtemps habité TOrient. Une commission, présidée par M. rintendant en chef Denniée, a été chargée d'indiquer les modifications que les derniers événements devaient apporter dans l'administration et la forme du gouvernement. M. le général Tolozé a été nommé commandant de la place. Son caractère ferme et honorable le rend éminemment propre à ce poste im* portant.

« La ligne de communication, dont Sidi-Ferruch est le point de départ, va devenir inutile, et désormais les approvisionnements de Tarmée seront dirigés vers le port d'Alger : une grande économie doit en résulter dans le service des transports. Dans quelques jours, on désarmera les redoutes qui avaient été construites entre Sidi-Ferruch et le camp de siège. Enfin, la place de dépôt elle-même devra être abandonnée aussitôt que les hôpitaux auront été transférés ailleurs, et (pie les subsistances qui s'y trouvent auront été consommées ou embarquées.

« Déjà des ordres sont donnés pour que le matériel qui n'aurait point été mis à terre soit transporté en France. L'équipage de siège reste presque entier. On a trouvé ici une immense quantité de poudre et de projectiles, et plus de 2,000 bouches à feu, presque toutes en bronze. La valeur de ces objets, celle des laines et des fers qui appartiennent au gouvernement, et surtout celle du trésor, dont M. le payeur général fait l'inventaire, paraissent devoir suffire pour payer les frais de la guerre.

<x La chaleur est vive depuis quelques jours. Plusieurs fois le thermomètre de Réaumur a marqué 28 degrés. Quoique le siège n'ait duré que six jours, l'activité avec lacpielle les travaux ont été conduits a fait éprouver aux troupes de grandes btigues. Les dyssenteries sont devenues plus nombreuses; mais ceux qui en sont atteints ne le sont point assez gravement pour quitter leur corps. On compte à peine 250 fiévreux dans l'armée. Le nombre des hommes mis hors de combat depuis le 14 est de 2,300; sur ce nombre, 400 sont morts; 1 ,900 blessés

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ont été envoyés aux hôpitaux. Ici, comme en Égî-ple, ils se guérissent promptement.

<c Des pères de ceux qui ont versé leur sang pour le roi et la patrie seront plus heureux que moi.

« Le second de mes fils avait reçu une blessure grave dans le combat du 24 juin. Lorsque j'ai eu l'honneur de Tannoncer à Votre Excellence, j'étais plein de l'espoir de le conserver. Cet espoir a été trompé : il vient de succomber.

« L'armée perd un brave soldat; je pleure un excellent fils. Je prie Votre Excellence de dire au roi que, quoique frappé par ce malheur de famille, je ne remplirai pas avec moins de vigueur les devoirs sacrés que m'impose sa confiance.

« Tous les prisonniers français qui se trouvaient à Alger m'ont été remis le 5 juillet au matin. »

C'est ainsi que les premières joies de la victoire étaient attristées, pour le vainqueur d'Alger, par une perte cruelle. Après quelques jours de souffrance, Amédée de Bourmont, dont la blessure avait d'abord laissé des espérances, était mort le 7 juillet. Ses dernières paroles, rapportées par ses compagnons d'armes \ avaient eu un caractère touchant. — « Qui de vous, avait-il dit à ceux qui entouraient son lit, ne voudrait avoir ainsi payé la victoire? m Puis il avait ajouté, avec ce sentiment de piété filiale, si vif dans cette famille : a Espérons que mon sang servira à apaiser les ennemis de mon père! ^ Enfin, dans ses derniers moments, il disait encore, en montrant sa blessure : « Avouez qu'elle est bien placée, là, près du cœur, a Cette perte fut ressentie par l'armée entière. Le colonel Magnan, qui commandait le 49' de ligne, où servait Amédée de Bourmont, se rendit l'interprète des regrets de son corps *.

^ Le prince de Sdivarzenberg et le chef do bataillon Fernel.

' Voici la lettre qu'il adressa au commandant en cbef !

• Monseigneur, tous avez été frappé dans vos affections, au milieu de ros succès. Les officiers du régiment que je commande sentent toute l'étendue de la perte que vous avez faite; ilsmediargent d'avoir llionneur de vous l'exprimer . L'excellent jeune homme, le bon officier que nous pleurons avec vous, avait toute notre estime, toute notre amitié ; il en était digne. Il n'avait pas eu besoin.

Cependant le commandant en chef, fidèle à sa parole, consacrait toutes ses journées aux besoins du service. Ces besoins étaient nombreux. Il fallait pourvoir à l'organisation administrative dans une ville où tout tombait avec le gouvernement turc; assurer les approvisionnements de Tannée et ceux de la population; prendre les mesures sanitaires pour les malades et les blessés; se mettre en rapport avec les divers éléments de la population, les Turcs qui restaient à Alger, les Koulouglis, les Maures, les Arabes, les juifs, amener ou préparer la soumission des populations du dehors, et sans parler du trésor, faire prendre possession des nombreux magasins encombrés de marchandises appartenant au dey.

Il était impossible que, sur un terrain si nouveau et dans la précipitation des premières journées de la conquête, il n'y eût pas quelques méprises et quelques fautes commises II y en eut en efTet. La défiance naturelle qu'inspiraient les Turcs aux vainqueurs et la haine qu'ils inspiraient aux populations, disposèrent la commission, nommée par le commandant en chef et présidée par te baron Denniée, à composer de Maures et de juifs le conseil municipal qui remplaça l'organisation détruite par le fait de notre victoire. Ce conseil, improvisé le lendemain de l'entrée des Français, qui ne connaissaient ni les hommes ni les lieux, comptait parmi ses membres ceux qui étaient allés au-devant de la nouvelle domination, plutôt que ceux qui avaient une influence acquise sur les populations. Les juife, qui la veille étaient sous les pieds des musulmans, prirent tout à coup, à cause de leur activité, de leur savoir-faire, de leur dociUté em-

pour être aimé de nous, d'être le fils de notre général en chef; ses bonnes qualités, son instruction, son aménité, sabravoiu^, l'avaient placé haut dans Topinion du corps, aussi le corps tout entier partage-t-dl tos regrets.

c Quant à moi, monseigneur, à qui vous Tavez confié, je suis tout entier à h douleur de n'avoir pas su vous le consenrer ; mais c'était chose impossible que de modérer au feu une bravoure aussi brillante.

« Puisse 1 expression de nos regrets et de notre estime pour le fils que vous pleurez être un adoucissement à votre chagi*ia.

« J'ai riionnear, • etc.

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ACTES ET CORRESPONDANCES DU GÉNÉRAL EN CHEF. 461 pressée, une prépondérance dont plusieurs abusèrent avec les rancunes du passé, et ces vices inséparables d'une longue servitude, qui devenaient intolérables dans le pouvoir; les populations indigènes souffrirent particulièrement d'avoir à craindre ceux qu'elle avaient si longtemps méprisés.

Il faut expliquer ici Tancienne organisation d'Alger, qui croula avec la domination turque^. Alger était organisé par catégories d'intérêts. « Chaque métier formait une corporation qui avait à sa tète un syndic, appelé amin, chargé de sa police et de ses affaires. Tous les amins étaient placés sous les ordres d'un magistrat appelé cheik-el-belad (chef de la ville). La surveillance des marchés était confiée à un magistrat nommé moktab, qui avait le droit de taxer les denrées. Deux magistrats étaient charges de la police générale. Le premier, appelé J^tata (lieutenant), exerçait pendant le jour; il était chef de la milice urbaine et pouvait être pris parmi les Koulouglis; le second, qui ne pouvait être choisi que parmi les Turcs, exerçait pendant la nuit : on le nommait agha-el-koul. Un fonctionnaire particulier, nommé mezouary avait la police des maisons de bains et des lieux suspects; il était en outre chargé de faire exécuter les jugements criminels. Un employé supérieur, appelé amin-el-alnou, veillait à l'entretien des fontaines, au moyen de revenus aflectés à ces sortes d'établissements de première nécessité. Tous ces magistrats étaient sous les ordres immédiats du khaznadji, ministre des finances et de l'intérieur. »

Cette espèce de gouvernement municipal fut remplacé, tant bien que mal, par la commission mixte qu'on venait d'instituer. Cependant on conserva la corporation des biskiris et celle des mozabiteSj avec leurs syndics, qui furent nommés par l'autorité française. Les premiers, comme leur nom l'indique, étaient des habitants de Biskara venus à Alger pour y exercer la profession de portefaix et de commissionnaires; ce sont les Savoyards de

* Nous empruntons ces détails aux Annales algériennes de M. E. Pclissier.

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rAfrique. Les mozabiles ou Beni-Mozab appartenaient à une tribu du désert, à qui le monopole des bains et des moulins d'Alger fut concédé, au seizième siècle, à Toccasion des services qu'elle rendit aux deys à l'époque de l'expédition de Charles- Quint. M. d'Aubignosc, lieutenant général de police, conserva sous ses ordres le mezouar, qui garda une paii,ie de ses attributions et disposa de vingt agents maures.

Cette administration, qui était loin d'inspirer la même terreur que l'administration turque, qui ne connaissait pas, comme elle, le terrain, et qui avait affaire à des populations dont la chute des Turcs avait remué les passions, réussit difficilement et incomplètement à faire régner l'ordre dans Alger. Dans ces première moments, la perception des impôts et des droits de douanes demeura suspendue.

Cependant on pourvut au plus pressé. Le départ du dey était nécessaire pour convaincre les populations que sa domination était tombée sans retour. Ce fut le 7 juillet 1830 qu'il vint rendre visite au commandant en chef à la Casaubah. L'amiral Duperré avait été invité à cette entrevue, qui eut un caractère touchant. Une compagnie de grenadiers fut envoyée à Hussein-Pacha comme garde d'honneur, et plusieurs officiers de l'état-major du général en chef allèrent au-devant de lui pour le mener aux portes du palais. La curiosité des assistants était extrême; et, quand les tambours battirent au champ, il se fit un silence respectueux. Le dey, si récemment dépouillé de sa puissance, venait, dans son propre palais, visiter son vainqueur, qui, le matin même, avait perdu son fils. Il y avait dans ce spectacle des vicissitudes humaines quelque choses qui remuait profondément les cœurs.

Hussein-Pacha était un homme d'environ soixante-cinq ans. Sa taille était petite, ses formes musculeuses; sa figure avait ce caractère de dignité que donne l'habitude du commandement. Il portait un costume d'une simplicité élégante : le burnous des Arabes jeté négligemment sur ses épaules, et pour coiffure un cachemire cramoisi contourné en turban. Son cortège secom-

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posait de Turcs et de Maures de distinction. Il s'avança avec noblesse au-devant du général en chef, qui fit quelques pas à sa rencontre. Ses manières respiraient cette dignité résignée qui sied au malheur. L'entrevue fut amicale. Le dey demanda à être tra;isporté à Livourne avec une suite qui se composait de cent et quelques personnes. M. de Bourmont lui dit qu'une frégate allait être mise k sa disposition, et qu'il pourrait y faire charger ce qui lui appartenait. 11 réclama alors son mobilier, resté à la Casaubah, avec une somme d'argent, et le général en chef le conduisit lui-même dans les appartements, pour qu'il indiquât les objets qu'il désirait. Mais, pendant ce temps-là, des gens de bas étage, entrés à sa suite, se mirent à piller et volèrent la montre du général Després et son nécessaire. En voyant celui-ci entrer vivement dans la pièce où se trouvait le commandant en chef et raconter avec humeur sa mésaventure, le dey, qui suivait cetle scène d'un œil curieux, sans la comprendre, en demanda l'explication. Quand il sut ce dont il s'agissait, il demanda qu'on fît fouiller tous les Maures présents; on trouva sur eux une partie des objets volés. « Alors le dey, ajoute le général en chef, sur les notes manuscrites duquel nous transcrivons ces détails , me dit qu'il ne m'enverrait que des hommes de confiance dont il me dirait les noms, et que, s'il s'en présentait d'autres, il me priait instamment de leur faire couper immédiatement la tôte. ))

Le général en chef eut quelque peine à se défendre contre cette insistance polie, et à faire comprendre au dey que la justice française n'admettait point les procédés sommaires de la justice turque. Après quoi on se sépara, et le dey fut reconduit avec les honneurs qui lui avaient été rendus à son arrivée. 11 monta sur une mule d'assez pauvre apparence, et traversa sa ville, escorté par une garde française, au milieu du silence de la population. Le lendemain, le général en chef lui rendit sa visite. La conversation entre ce souverain tombé et ce père malheureux fut touchante. Le dey commença par remercier le général en chef de ses bons procédés, et le pria d'assurer le roi de France de sa re-

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connaissance éternelle pour la générosité avec laquelle il usait de la victoire. «J'avais été toujours persuadé de la justice de ma cause, dit-il; mais je reconnais que je m'étais trompé, puisque j'ai été vaincu; je dois me résigner à la volonté de Dieu. On m'a représenté comme uti homme cruel et féroce : que Ton consulte mes sujets, et surtout les plus pauvres, Ton aura la preuve du contraire, car je leur ai fait du bien. Je vous les recommande. Je sais que vous avez perdu un 61s; je vous plains, et j'apprécie d'autant plus votre douleur, que la fortune de la guerre ne m'a pas non plus épargné, et qu'un neveu que j'ainfiais tendrement m'a été enlevé; mais nous devons nous résigner à la volonté de Dieu. C'est à Naples que je désire me retirer. Je pars avec la conviction que le roi de France ne m'abandonnera pas. Il est généreux, puisqu'il vous a commandé tout ce que vous faites. »

Les assistants, auxquels on traduisait ces paroles à mesure qu'elles étaient prononcées, ne cachaient pas leur attendrissement. Cette scène, d'une beauté antique, rappelait quelques traits de celle où Homère peint le roi Priam pleurant son fils Hector dans la tente d'Achille, qui pleure lui-même sur Patrocle, enlevé à sa tendresse.

Quand il fallut pourvoir à l'embarquement du dey, le général en chef éprouva quelques difficultés de la part de l'amiral Duperré, qui, une fois encore, était retombé sous l'influence de ces appréhensions et de ces hésitations qui avaient paralysé plusd*une fois ses opérations depuis le commencement de la campagne.

L'amiral écrivait au général en chef, à la date du 10 juillet 1830 :

« Monseigneur, je reçois une lettre de votre chef d'état-major, qui m'annonce que le dey a changé d'avis; qu'il désire être transporté à Naples, et que vous avez consenti à ce changement. Il ajoute que le consul général de France à Mahon est prévenu que c'est dans le port de cette ville que les passagers de la Jeanne-d^Arc passeront leur quarantaine. Je ne sais si je dois inférer de cette lettre que le dey doit être d'abord conduit à

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Naples, sa destination réelle, pour revenir à Mahon, puis retourner ensuite à Naples, où il sera toujours soumis à une quarantaine, ou bien s'il doit être en premier lieu conduit à Mahon pour y faire sa quarantaine, puis être conduit à Naples. Dans une affaire qui me paraît d'un si haut intérêt pour la France, et auquel la direction que suit le dey me semble si contraire (c'est là, du moins, l'opinion que j'ai l'honneur d'exposer à Votre Excellence, et dont je la prie d'excuser l'expression en faveur du motif), c'est, dis-je, dans une circonstance qui me paraît si importante, que je dois donner au capitaine des instructions claires et précises.

« Le dey sera-t-il conduit directement à Naples pour revenir ensuite faire sa quarantaine à Mahon, et, de là, retourner enfin à Naples?

«( Ou sera-t-il conduit à Mahon pour y faire sa quarantaine, et, de là, ramené à Naples?

« La présence de l'escadre anglaise sous voiles devant la Sicile et la mort récente du roi d'Angleterre me semblent d'une haute considération dans le délai que tous ces mouvements vont apporter à la destination fixe du dey. M. le chef d'état-major dit encore, dans sa lettre, que, ce dans le cas où l'ambassadeur de a France n'obtiendrait pas à Naples l'asile qu'il demande pour « lui (dey), la frégate pourrait faire voile pour Livoume. Enfin « si le dey n'était pas reçu à Livoume, ce serait à Marseille qu'il a faudrait le conduire. Il y attendrait que le gouvernement fran- « çais eût pris des mesures pour fixer le lieu définitif de sa re- « traite. »

« Toutes ces démarches me paraissent mettre un terme bien éloigné à la mission de la frégate.

« Je me permettrai encore une double observation : c'est que Naples est pourvu d'un bon lazaret sur l'ile de Nizita, et que, peut-être, celui de Mahon est déjà en partie occupé par les malades ou convalescents de l'armée d'Afrique *. »

* Nous avons sous les yeux la lettre autographe de rarniral Duperré; nous mettons la copie sous les veui de nos lecteurs.

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406 UISTOmE DE LA CONQUÊTE D ALGEH.

Cette lettre de T amiral Duperré provoqua, de la part de M. de Bourmont, la" réponse suivante : « Monsieur ramiral, je Tiens de recevoir la lettre que vous m'avez lait Thonneur de m'écrira au sujet du départ du dey, et je m'empresse d y répondre. Si j'ai parlé de Mahon, c'est que j'ai entendu assurer qu'il n'y avait pas de lazaret à Naples, et que j'ai pensé qu'il était alors tout natu* rel de faire faire à la Jeanne-d^Arc une quarantaine de dis jours à Mahon. Hais jamais je n'ai voulu dire qu'il fallait aller à Naples d'abord, pour ramener le bâtiment en quarantaine à Mahon, puis, de là, retourner à Naples pour y débarquer le dey. Si vous êtes certain, monsieur l'amiral, qu'il y ait un lazaret à l'ile de Nizita, il me parait beaucoup mieux d'y conduire directement le dey et sa suite. Je ne partage pas Tidée que vous émettez relati* vement à l'Angleterre. La circonstance d'un changement de règne me paraîtrait assez mal choisie pour agir d'une manière hostile contre nous, et surtout lorsqu'il ne se pourrait agir que de nous enlever un dey détrôné qui ne laisse après lui ni légitimité, ni amis, ni famille. Cependant, comme je iais grand cas de votre opinion, monsieur l'amiral, je vous prie d'être assez bon pour vouloir bien m*expliquer pourquoi la direction que suit le dey vous semble être contraire aux intérêts de la France, car c'est sûrement dans ces intérêts que je veux agir, et j'avoue qu'il m'avait paru préférable, sous tous les rapports, de l'envoyer là où règne un prince de la maison de Bourbon, dont tous les rapports avec la France ne peuvent être que ceux de Tamitié, que dans un État gouverné par l'Autriche ou l'Angleterre. »

Après cet échange de lettres, le dey partit. La Jeaime-d'Arc navigua sans obstacles, malgré les sinistres pronostics de l'amiral Duperré, et arriva à sa destination S

' Nous trouvons dans les documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont la lettre du chargé de France à Naples, qui , à la date du 9 août iS30 (la date est remarquable), annonce au général en chef l'arrivée du dey à Naples. 11 ajoute que < Hussein-Pacha témoigne hautement sa reconnaissance pour les bons pix)cédés de son vainqueur. »

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Le général en chef écrivait au président du conseil, à la date du 10 juillet 1830:

a Le dey a changé d'avis sur le lieu de sa retraite, et c'est à Naples qu'il a exprimé le désir d'être transporté. J'ai cru devoir accéder à sa demande. S'il n'existe point de lazaret à Naples, il ira d'abord en quarantaine à Mahon. Cent dix personnes partent avec lui; plusieurs appartiennent à sa famille. Tous sont embarqués aujourd'hui. Le dey parait heureux d'avoir vu se terminer ainsi une crise dont la solution semblait devoir lui être fatale.

« L'embarquement des soldats non mariés de la milice a commencé aujourd'hui; 1,500 sont à bord; chacun d'eux a reçu cinq piastres d'Espagne. Cette somme équivaut pour eux à deux mois de solde; ils ont exprimé, en la recevant, une vive reconnaissance. Ils ne s'attendaient qu'à de mauvais traitements. Plusieurs miliciens mariés n'ont pas voulu profiter de l'autorisalipn qu'on leur accorde de rester à Alger. Ils sentent que la haine des Maures et des Juifs y rendra leur position pénible.

« Une commission municipale a été installée: parmi les hommes qui la composent, il y en ad^cclairés. La part qu'on promet de leur accorder dans l'administration de leur pays leur cause une vive satisfaction. La confiance s'accroît tous les jours; aujourd'hui tous les marchés étaient abondamment pourvus, et déjà les prix sont beaucoup moins élevés.

« Pendant quelques jours encore des convois se dirigeront de Sidi-Ferruch vers Alger; ils pourraient maintenant cheminer sans escorte, pas un Arabe ne se montre sur la route.

« Les dyssenteries continuent, mais sans être accompagnées de symptômes alarmants. On a doublé la ration de vin et celle de riz. »

Le 13r juillet 1830, le commandant en chef de l'expédition écrivait encore au président du conseil :

a Depuis la prise d'Alger, pas un coup de fusil n'a été tiré 4lans le pays qu'occupent les troupes françaises. Ces Arabes, dont les bandes armées couraient la campagne et harcelaient sans

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cesse nos colonnes, ont repris leurs habitudes pacifiques. Tous les jours on les- voit en foule conduire vers la ville leurs bètes de somme chargées de denrées. Chaque jour fait mieux apprécier les ressources que retirerait une sage administration do pays ou nous avons porté la guerre. Le blé et la viande abondent; un troupeau de 1 ,200 boeufs vient d'être envoyé par le bey de Titery. La Régence d'Alger offre presque toutes les productions qui font la richesse des plus fertiles contrées de l'Europe. Beaucoup de plantes coloniales y sont cultivées avec succès.

« Les bâtiments sur lesquels on avait embarqué le dey et la milice ont mis à la voile. Cet événement a achevé de rassurer les Maures. Dans l'intérieur du pays, comme à Alger, les indigènes aspirent à être affranchis du joug des Turcs. Le bey de Constantine était resté, pendant quelques jours, à cinq journées d'Alger, avec les débris de son armée. En butte à la mousqueterie des Arabes, il a été obligé de se rapprocher du chef-lieu de sa province. Les scheiks de la province de Titery paraissent peu disposés à obéir au bey. Plusieurs ont demandé de payer directement leurs contributions aux agents du gouvernement français. L'état sanitaire de l'armée est toujours le même.

« Hier et aujourd'hui j'ai passé les troupes en revue. Elles sont aussi belles qu'à l'ouverture de la campagne. Malgré la longueur de la traversée, et l'activité avec laquelle rartillerîe a été employée aussitôt après le débarquement, ses chevaux sont en bon état : on n'en a perdu qu'un petit nombre. Les officiers de cette arme s'occupent des détails de leur métier avec autant de scrupule qu'ils montrent de bravoure sur le champ de bataille. »

Dans une lettre plus confidentielle, le comte de Bourmont appréciait, avec une grande justesse de coup d'œil, les difficultés inévitables de la situation où se trouvait la France dans sa nouvelle conquête. Les Maures et les Arabes manifestaient leur antipathie contre les Turcs, auxquels ils demandaient à ne plus être soumis; et, d'un autre côté, on ne pouvait prendre des hommes de commandement que parmi les hommes de guerre, a Je des-

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tine les principaux emplois civils aux Maures, disait-il; mais, dans un pays où Thabitude d'obéir au plus fort existe, on ne peut confier Tautorité première qu'à des gens de guerre, et je me trouve ici obligé de choisir parmi les Koulouglis et les Arabes, les principaux chefs du pays, si j'en exclus les Turcs. »

Le i 7 juillet 1830, le comte de Bourmont annonçait que le corps expéditionnaire que le gouvernement du roi avait ordonne de diriger sur Bône s'apprêtait à s'embarquer sous les ordres du maréchal de camp Danrémont. Il était composé de deux régiments, le & et le 49* de ligne, d'une batterie de campagne et d'une compagnie de sapeurs. Quelques bâtiments du roi, destinés à l'aire voile vers Tripoli, afin d'obtenir du dey des réparations, devaient suivre jusqu'à la hauteur de Bône le corps expéditionnaire. « On a lieu d'espérer, ajoutait M. de Bourmont, que l'occupation de Bône décidera le bey de Gonstantine à se soumettre, et qu'il demandera à traiter aux mêmes conditions que le bey de Titery. J'ai l'honneur d'adresSer à Votre Excellence une copie de l'engagement pris par ce dernier. Je la prie de me faire savoir si je dois, comme représentant du roi de France, recevoir des autres beys le même hommage. Dans le cas où la conquête devrait amener la chute du mode actuel de gouvernement, peut-être les changements devraient-ils ne s'opérer qu'avec lenteur. Il est dangereux de faire cesser brusquement l'empire de la crainte dans un pays où, depuis plusieurs siècles, n'existent pas d'autres moyens d'autorité. »

Puis venaient des détails sur le trésor de la Casaubah.

a L'inventaire du trésor est à peu près terminé, écrivait le comte de Bourmont. Une somme en or de 13,200,000 francs a été chargée sur le Marengo. Le Duquesne va porter en France 11 ,500,000 fr. en monnaie du même métal. Tout le reste est en lingots ou en monnaie d'argent, dont la valeur est de 27,000,000 environ. Ainsi une somme de 52,000,000 aura été trouvée dans le trésor. Dix-neufcents bouches à feu, dont plus delà moitié est en bronze, d'immenses approvisionnements en poudre, plomb et projectiles, des magasins de laine considérables; les maisons

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et les mélairies dont le goutemement est propiictaire rqirésentent une valeur à peu près égale. »

Ainsi la guerre d'Alger, contre Tusage de toutes les guerres, se soldait» non par une dépense, mais par un produit net en espèces, indépendamment des avantages de la conquête.

Les dépenses du ministère de la guerre s'élevaient, au mois d'octobre 1850, à 20,000,000; celles du ministère de la marine. à 23,500,000 francs; total général : 43,200,000 francs,

Quand l'inventaire fut terminé, on reconnut que le trésor seul s'élevait, en monnaies d'or et d'argent, à48,684,527 francs.

Il y avait donc une différence en fareur du trésor de plus de 5,000,000, sans tenir compte du matériel de guerre, qui, en ne mentionnant que les 700 pièces de bronse, évaluées par le commerce de Marseille à 4,000,000, portait le profit du trésor, en valeurs mobilières, à 9,000,000. Les projectiles, les poudres, les magasins de denrées, les biens domaniaux, demeuraient en dehors de cecalcuP. C'était donc plus qu'un triomphe gratuit, c'était une victoire lucrative.

Le commandant en chef de l'expédition avait voulu demeurer en dehors de toutes les opérations financières*. Mais il avait pris des mesures pour qu'elles fussent faites avec toute la régularité désirable. Le baron Denniée, intendant général, M. le maréchal de camp Tolozé, et M. Firino, payeur général, n'omirent aucune des précautions et des formalités qui pouvaient servir de garanties.

« Le trésor fut pesé, dit le pi^mier, et non compté, oonunc on peut le croire'. Cette opération a eu lieu par des offiders

* Nous empruntons tous ces ckiCTres à récrit publié par M. TiotaMlaiit générsJ Denniée sous ce titre : Précis historique et administratif de la campagne cT Afrique (pages 53, 5>i, 89, 90, 95).

* Nous lisons ce qui suit dans une letti*e de M. de Bouimont au président du conseil : < Prince, le trésor, dont j'ai fait prendre possession au payeur général de rarmée, nest pas encore inventorié; je ne Fai point vu, et je ne sei-ai d'ailleurs point en état d'évaluer les sommes qu'il peut contenir. » (Dociinionls communiqués par la famille du maréchal de Bounnont.)

* Lo poids d'un million on oi est de 660 livres, et le poids d'un million en

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d'état-major et de la trésorerie, sous la surveillance de la commission des finances y qui a employé d'une manière permanente six à huit sous-officiers d'artillerie pour fermer et clouer les caisses. Ces caisses, ficelées et cachetées, recevaient une série de numéros d'ordre, et étaient placées méthodiquement dans Tun dos caveaux, d'où elles ne sortaient que pour être transportées au port par des militaires de corvée, commandés par des officiers et sous la conduite du payeur général et des agents de la trésorerie. »

Quand le maréchal de Bourmont vit ainsi la conquête payer, et au delà, les frais de la victoire, il conçut la pensée de feire accorder à Tarmée une part du trésor. Jamais, répétait-il dans ses correspondances, une prise aussi considérable n'a été faite sans qu'une part fôt assignée aux troupes, et il insistait vivement sur cette idée, qui revenait dans toutes ses lettres. Non content d'en écrire au président du conseil, il en écrivait à monsieur le Dauphin.

Avant l'inventaire, et lorsque ce prodigieux amas d'or et d'argent évalué à l'œil avait fait croire que le trésor s'élèverait à 80 millions, il disait au président du conseil : « Si le roi me permettait d'avoir un avis sur l'emploi de cette somme, je proposerais de prélever : l"" tous les frais de l'expédition, 37 millions; ^^ l'arriéré dû aux membres de la Légion d'honneur; 5^ une gratification de trois mois de solde pour l'armée d'Afrique; 4* une dotation pour l'ordre de Saint-Louis. Je pense que ces (Sspositions seraient justes et politiques. Il serait juste que les prises faites par l'armée du roi profitassent à l'ancienne et à la nouvelle armée. Il serait politique de payer un arriéré de traitement qui semblait avoir été garanti par le roi lors de la promulgation de la Charte, et de satisfaire ainsi un grand nombre de familles sans qu'il en coûtât une obole aux

argent de iO,000 Irrres. C'est-à-dire qu'il faut 7 i 8 hommes pour porter un million en or, et 100 ou 120 pour porter un million en argent. 11 aurait donc fallu 192 hommes pour porter For pris à Alger, et 2,880 pour porter Fargent; ou 5,072 pour porter le trésor tout entier.

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contribuables. Il est encore une disposition que je souhaiterais voir agréer par le roi : ce serait de voir donner des terres dans le royaume d'Alger à tous les officiers généraux et supérieurs de Tarmée d'Afrique. Le roi est, par le droit de la guerre, substitué aux droits de Régence; il peut donc disposer de toutes les terres qui lui appartenaient, o

Puis, en s' adressant à monsieur le Dauphin, le maréchal faisait valoir les droits de la belle armée dont il avait Thonneur d'être le chef, aux grades qu'il avait demandés pour récompenser tant de glorieux services militaires.

« J'ai reçu par M. de Bois-le-Comtc, écrivait-il, la lettre pleine de bonté que Votre Altesse Royale a eu la bonté de m' écrire le 14 de ce mois (14 juillet 1830). J'ai bit connaître à l'année toute la satisfaction du roi et celle de Monseigneur, et sais le bon effet que produit sur elle ce témoignage de haute approbation donné à sa conduite. J'ai reçu aussi l'état des grâces que le roi a l'intention d'accorder, et je prie Monseigneur de me permettre quelques observations à ce sujet. Depuis le 14 juin jusqu'au 5 juillet, des combats ont eu lieu tous les jours. Chaque matin, l'ennemi nous attaquait dans nos positions et continuait son feu jusqu'à la nuit, quand nous ne marchions pas en avant. Dans cette suite non interrompue de combats, une foule de mes sousofficiers et de soldats se sont distingués, et je puis affirmer à Monseigneur qu'autrefois on n'aurait pas accordé moins de dix croix de la Légion d'honneur par bataillon. J'en avais demandé moins, parce que je connaissais les intentions du roi ; mais il serait dans l'intérêt de son service d'accorder sur-le-champ, par bataillon, trois décorations pour les sous-officiers et soldats, el, pour les officiers, deux croix de Saint- Louis et trois croix de la Légion d'honneur. Jamais guerre n'a été plus active que celle que nous venons de faire. Toujours au bivac, dans une espèce de désert où nous ne trouvions pour toute ressource que du bois el de l'eau, pas d'habitants, les officiers n'ayant pour subsister que leurs ralipns, les officiers supérieurs d'état-major faisant leur service à pied, parce que les chevaux étaient retenus en mer.

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tout ce qu*a eu de pénible une situation pareille ne mérite*t-il pas d'être pris en considération, et Monseigneur ne daignera-t-il pas en parler au roi?

a Je crois essentiel de récompenser d'abord les sous^iliciers et soldats, et les officiers des compagnies : cependant les officiers supérieurs, et même les officiers généraux, ont été presque tous les jours aux coups de fusil. Comment pourrais-je ne pas solliciter les grâces du roi pour ceux qui les ont si bien méritées?

<x Monseigneur verra, par le tableau ci-joint, que, si le i*oi ne voulait pas nommer quatre lieutenants généraux, il faudrait retrancher le général Achard, qui s'est distingué par son zèle, ne voulant pas quitter sa brigade, quoiqu'il ne pût chausser de bottes. Le général Achard a donné partout l'exemple du courage et montré toujours une capacité remarquable.

a Pour le grade de maréchal de camp, je ne puis manquer de proposer le colonel d'EscIaibes, qui a servi admirablement et mérité à tous égards. De même les colonels Goutefrey, Horric, d'Armaillé, de Lachau, etc. (il faudrait les nommer tous), ont montré tant de zèle, de capacité et de dévouement, que je serais injuste de ne pas demander de l'avancement pour eux. »

Dans une autre lettre, le commandant en chef de l'expédition d'Afrique revenait encore à l'idée qu'il n'avait cessé d'exprimer^ dans sa correspondance, sur la convenance de donner une gratification de plusieurs mois de solde à l'armée. Il regardait cette récompense comme tellement équitable, qu'il demandait que, dans le cas où le ministère ne se croirait pas en droit de prélever la somme nécessaire sur le trésor de la Casaubah, le roi la prît sur les fonds de sa liste civile. Il avertissait en même temps qu'il était inutile de conserver un effectif militaire aussi considérable en Afrique, et invitait le président du conseil à prendre les ordres du roi pour le rappel d'une partie considérable des troupes, et pour son propre retour. Il considérait sa mission comme terminée, et jugeait sa présence plus utile en France qu'en Algérie. Le général semble, de temps à autre, faire place au ministre du roi, qui jette un regard inquiet de l'autre côlc de la Méditer-

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ranée. Que se passe4-il dans cette France, pour laquelle il vient de faire une glorieuse et utile conquête? Les nouvelles sont rares, et la gravité de la situation intérieure de notre pays prête à de sombres pronostics.

Du côté du maréchal de Bourmont la correspondance est active, presque incessante; du côté du gouvernement français, elle se ralentit de jour en jour. C'est que le gouvernement s'enfonçait de plus en plus dans la crise qui allait aboutir aux ordonnances de juillet. Sous le coup de cette fièvre morale qui précède et précipite les resolutions décisives, il n'accordait plus qu'une attention distraite aux affaires d'Algérie, remettant après la solution des affaires intérieures le soin des mesures à prendre pour l'armée d'expédition. Dans les époques de trouble et de révolution, il ne faut jamais remettre au lendemain les affaires, encore moins la justice. Le gouvernement royal aurait dû se bâter d'être équitable envers l'armée, conmie il s'était hâté d'être victorieux. Le commandant en chef écrivait lettres sur lettres, comme s'il avait pressenti que les moments étaient courts, et que, si l'on attendait encore, la dette de la Franoe envers sa valeureuse armée ne serait point payée. Nous transcrivons, avec une émotion religieuse, et pour qu'au moins la dette de l'histoire soit payée, une dernière lettre dans laquelle le comte de Bourmont résumait les demandes qu'il faisait pour ceux qui avaient bien mérité du roi et de la patrie. Les tombeaux de ceux qui sont morts ont droit à la justice que les vivants n'ont point obtenue, et le patrimoine d'honneur, qui passe de génération en génération dans les familles, est la plus sainte des propriétés. C'est pour cela que nous avons cru devoir rapporter à chacun les titres perdus dans le désordre d'une révolution.

La lettre suivante, adressée à monsieur le Dauphin par le maréchal commandant en chef l'expédition, et que nous transcrivons sur la minute écrite de la main de M. de Bourmont, portait la date du 23 juillet 1830 :

« Monseigneur, disait-il, je n'ai' pu lire sans verser des larmes la lettre si pleine de bonté que Votre Altesse Royale a daigne

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m'écrire le 4 de ce mois. Mon cœur est plein de reconnaissance et de douleur.

<c D'après Tordre de Monseigneur, je lui adresse le tableau des grâces que je sollicite pour Tarmée. Quelques-unes de ces demandes avaient été adressées, avant la prise du château de TEmpereur, pour les officiers, sous-ofGciers et soldats qui se sont distingues dans les affaires journalières que nous avons eues, ou à la bataille du 19 juin, ou aux combats des 24, 25, 26, 27, 28 et 29 du même mois. Je ne crois pas avoir demande une seule de ces grâces sans qu'elle fût méritée par une conduite distinguée sous le feu de Tenncmi. Mais je n'avdis pu, au milieu d'une campagne aussi active, alors que tous les officiers étaient au bivac et aux coups de fusil, je n'avais pu, dis-je, apprécier qu'une partie des mérites, et ce n a été qu'au premier repos que j'ai pu recueillir des informations pour tous.

« Je prie Votre Altesse Royale de considérer que les officiers généraux et supérieurs ont en général très-bien servi, et qu'il était de mon devoir d'appeler la bienveillance sur ceux qui se sont le plus distingués. Elle trouvera dans ce nombre le général Berthier, qui, malgré son âge, a montré une activité prodigieuse et toutes les qualités désirables dans un officier général. Il en est de même des généraux Danrémont et Achard. J'espère que Monseigneur daignera leur être favorable auprès du roi.

«( Au nombre des colonels proposés pour maréchaux de camp, se trouve celui du 14*, d'Armaillé. 11 a été l'exemple de la première division. Son régiment, toujours bien conduit, sous tous les rapports, a été un de ceux où la discipline s'est le mieux conservée. EnGn personne n'a plus mérité sous tous les rapports. J'aurais été injuste de ne pas le faire connaître à Votre Altesse Royale.

« Les colonels Lérldan, Horric et Feuchères ont eu des affaires brillantes, et ont montré une véritable capacité. Ils ont été proposés les premiers, parce que leurs régiments avaient été les premiers aux prises avec l'ennemi. Ils ont, ainsi que d'Armaillé, mérité plus encore que les quatre derniers; mais

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Monseigneur connaît ces quatre derniers. Goutefrey et Lachau seront de très-bons maréchaux de camp, et ils ont ycHtablement servi à merveille dans toutes les affaires auxquelles ils ont eu part. MM. de Montboissier et de ?(euchèze ont été proposés par le duc des Cars, dont la conscience est bien connue. Sans cette considération, j'aurais proposé de préférence les colonels de Roucy et Bulhières, qui m'ont paru de meilleurs colonels, capables de faire d'excellents officiers généraux. M. de Frescheville a été blessé à la tête de ses tirailleurs, et il mériterait aussi. Le colonel Mounier, du 28% a été blessé en ralliant au drapeau le premier bataillon de son régiment, qui avait beaucoup souffert d'une attaque trcs-vive de 2,000 miliciens d'Alger. C'est un brave homme qui mérite et pour lequel je n'ai demandé que la crois de commandeur de la Légion d'honneur. Le colonel Roussel a pleinement justifié, par un courage brillant et la manière dont il a conduit son régiment, la bonne opinion qu'en avait Monseigneur.

(( Les lieutenants généraux ^erthezène, des Cars et Uesprés m'ont si bien secondé que je ne saurais trop les recommander aux bontés de monseigneur. J'en dois dire autant du général Lahitte et du colonel d'Esclaibes ; jamais je n'avais vu l'artillerie si bien conduite.

a J'ai demandé des décorations pour de jeunes officiers attachés à mon quartier général. Si Monseigneur les avait vus au feu, il ne me pardonnerait point de les avoir oubliés ^ x>

Cette lettre et les dépêches qui suivirent n'étaient point des-

^ Dans d^autres lettres, le général en chef cite avec éloge le .général Durémont, les colonels Magnan et de la Villegille, le lieutenant-colonel Baraguayd'Hilliers. Dans une lettre particulière, il insiste subies services rendus par le p[éncral Valazé : c Quoiqu'il fût malade dès le 25 juin dernier, dit-il, il n en a pas moins servi avec un zèle et une activité admirables jusqu'à ce jour. C'est à la bonne direction et à la promptitude des travaux qu'il a dirigés que doiu avons dû la courte durée du siège du château de l'Empereur. Je le reconunande à Votre Excellence, et vous prie de dire au roi que je n'avais jamais vu sertir les ofliciers et les soldats du génie mieux qu'ils ne l'ont fiiit dans celte courte campagne sous les ordres du général Valazé. »

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tinées àarriver à leur adresse. I-e vapeur qui les portait marchait vite, mais il y avait quelqu'un qui marchait plus vile encore, la révolution. Les choses étaient donc en cet état vers les dernières journées de la Restauration. Tout restait en suspens. On ne doit pas dire que la justice du gouvernement royal manqua à Tarmée; on doit dire que le temps manqua à cette justice.

Le général en chef, auquel ses collègues avaient laissé ignorer le coup d'Etat qu'ils préparaient, ne pouvait s'expliquer ces retards et ce long silence. Il souffrait de ne pouvoir annoncer à l'armée les récompenses impatiemment attendues. Il avait défendu à un de ses (ils de porter la croix de Saint-Louis qu'il avait reçue, jusqu'à ce que l'état général des récompenses fût arrivé à Alger *.

Cependant il s'occupait activement des mesures qu'il croyait propres à amener la soumission générale du pays. C'est dans cette intention qu'il entreprit une espèce de promenade militaire vers BUdali, ville située environ à 12 lieues d'Alger, au pied du petit Atlas. Cette ville avait été le Ihécâlre de grands désordres; les Kabyles l'avaient pillée au commencement de la campagne, et semblaient se disposer à la piller de nouveau, et la partie maure de la population réclamait la protection de la France. Le commandant en chef crut qu'il n'était pas inutile de faire voir aux populations de l'intérieur que les troupes françaises ne craignaient point de s'éloigner du littoral, et cette considération le décida à se porter à Blidah avec 12 ou 1,500 hommes, tant d'infanterie que de cavalerie, et quatre pièces de campagne, la nature du terrain qui sépare cette ville d'Alger, permettant d'y conduire de l'artillerie. La veille même du départ (22 juillet 1830), leco-

* c Le roi, voulant donner encore un témoignage de satisfaction à M. de Bourmont, sans attendre que le travail des récompenses fût achevé, avait envoyé en Afrique M. de Vezins, parent du maréchal, pour remettre de sa part la croix de Saint-Louis à ses deux fils Amédée et Charles. Quand arriva M. de Vezins, Amédëe n'existait plus, et par un sentiment de délicatesse qui fut apprécié de tous, M. de Bourmont ne permit pas h Charles de porter cette décoration, ne voulant pas que son fils fut le premier officier de Tarmée qui jouît de la récompense de ses succès.» (Femel, Campagne d* Afrique, page 176.)

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mité municipal d'Alger, formé d'indigènes, écrivit à la commis^, sion du gouvernement pour l'avertir que la nouvelle de la promenade militaire du maréchal produisait une grande agitation parmi les Arabes placés entre Alger ci les premiers chaînons de 1* Atlas. Le maréchal n'en persista pas moins dans son dessein.

EXPÉDITIONS DE BUDAH, DONE, OnAN, TUNIS, ETC.

Cette expédition ne fut pas heureuse V Le général Hurel commandait la colonne, composée d'un bataillon du 2*" régiment de marche d'infanterie légère, de huit compagnies de voltigeurs des deuxième et troisième brigades de la troisième division, d'un escadron de chasseurs à cheval conduit par le coloneV Bonlemps-Dubarry, de vingt-cinq sapeurs, de deux pièces de 8 et de deux obusiers de montagne. Vingt Arabes ou Maures s'étaient joints aux troupes françaises sous la conduite du syndicat des Arabes. Le duc des Cars accompagnait M. de Bourmont, et le prince de Schwarzenberg avait demandé à faire partie de l'expédition,

En allant, la colonne expéditionnaire ne rencontra aucun obstacle sur la route de Blidah. Elle traversa sans coup férir la plaine de la Mitidja dans toute son étendue, depuis les limites du terrain montueux sur lequel s'élève la ville d'Alger, jusqu'au pied du petit Atlas. Tout, dans cette plaine, respirait la soumission et la paix. Un grand nombre d'Arabes conduisaient à Alger des bêles de somme chargées de vivres, et la campagne, formant une

' Nous avons coosultë, pour Texpédition de Blidah, la relatico officielie àe M. de Bourmont, en la contrôlant par les récits du chef de bataillon Perael ei M. d'Ault-Duménil, qui, tous deux, fiôsaient partie de Texpédition.

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immense prairie^ était couverte de troupeaux de bœufe et de mou<tons surveillés par des pâtres arabes à pied ou à cheval. En apiprochant des montagnes au pied desquelles est située Blidah, à l'entrée d une gorge de TAtlas, le terrain oflrit aux regards de nos soldats un nouveau spectacle; la pente septentrionale de ces montagnes était couverte d'une riche végétation ; les eaux des ruisseaux nombreux qui en descendent, réparties avec art» arrosaient des jardins couverts d'orangers, de citronniers et de lauriers-roses. Là s'élevaient des oliviers dont les proportions colossales égalaient celles des chênes de France. Blidah avait éprouvé en 1825 un tremblement de terre qui renversa un grand nombre d'habitations, de sorte que l'espace entouré par l'enceinte présentait de nombreuses ruines.

Une députation vint au-devant des troupes françaises jusqu'à une lieue et demie de la ville en demandant qu'on ne pénétrât point dans ses murs. Une heure après leur arrivée, un marché était établi auprès du camp. Les troupes campèrent en dehors des jardins pour éviter une surprise. Quelques habitants dirent aux Arabes qui avaient accompagné les nôtres, que la veille, les Kabyles avaient tenté de pénétrer dans la ville et que nous devions nous attendre à être attaqués par eux. Nouveaux dans le pays, à peine initiés à cette organisation singulière des populations par race et par agrégation, qui fait que la bonne réception faite par l'une n'engage pas les autres, nous allions payer pour la première fois un tribut souvent renouvelé depuis, sur cette terre d'Afrique où le sang français devait longtemps couler dans une guerre d'escarmouches, d'embûches et de surprises.

La nuit fut cependant tranquille. Le lendemain, 24 juillet, le maréchal monta à cheval pour reconnaître le terrain en avant et à l'ouest de la ville et la gorge de l'Atlas d'où s'échappe l'un des affluents du Mazafran. II était accompagné de quatre compagnies d'infanterie et d'un peloton de chasseurs. Le général Després, suivi de quelques officiers d'état -major, s'engagea dans cette gorge pour herboriser, selon sa coutume; ils rencontrèrent bon nombre de Kabyles armés qui les observaient et qui pri-

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rent la fiiite à leur approche. L'ordre du dépari aTait été doané pour deux heures après-midi, afin d'aller bÎYaquer à trois ou quatre lieues sur la route d'Alger. 11 était midi, le général Després ayait fait la tante de faire relever les sentinelles, malgré les avis qu'il avait reçus. Chacun, en attendant le départ, goûtait le charme de ces beaux lieux à l'ombre des orangers et des arbres de toute espèce qui y abondent, lorsque plusieurs coups de fîisil donnèrent Talarme. Le premier aide de camp du maréchal, le chef d*escadron d*ctat-major Trélan, qu'il aimait comme un fils, venait d'être mortellement atteint d'un coup tiré prèsqu'à bout portant derrière une haie, et peu d'instants après il expira en tournant sa dernière pensée vers sa jeune feaune et ses deux enfants en bas âge. L'alerte était donnée. Tout le monde courut aux faisceaux. Les coups de fusil commençaient à retentir de toute part. Les Kabyles sortant en grand nombre des jardins, entouraient nos bivacs, avec le projet évident de fermer la retraite à notre colonne. Le capitaine d'état-major Chapelle, qui avait reçu l'ordre de la devancer avec deux compagnies du 2* régiment de marche d'infanterie légère et vingtcinq chasseurs à cheval, afin de reconnaître un emplacement favorable au bivac de la nuit suivante, fut vivement attaqué. L'ennemi s'approcha à portée de pistolet. Les compagnies le chargèrent à la baïonnette et tuèrent dix ou douze Kabyles; le prince de Schwarzenberg, ramassant le fusil d'un voltigeur qui venait d'être tué, le remplaça dans le rang, prit part à cette charge vigoureuse, et tua un Kabyle de sa main. Les vingt-cinq chasseurs fournirent alors une charge contre les fuyards et en laissèrent 30 ou 40 sur le terrain.

Pendant ce vif engagement, le maréchal de Bourmont, formant ses troupes en colonnes , les metteit en mouvement et suivait de près son avant-garde en chassant devant lui les Kabyles.

« La principale colonne, dit-il, poursuivit sa marche, et bientôt elle aperçut, dans toutes les directions, des groupes de cavaliers. 11 est vraisemblable que, connaissant la force du

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détachement avec lequel je marchais, Vcnnemi avait espéré intercepter notre communication avec Alger. Plusieurs lois il s'approcha de nos flancs. Chaque fois le colonel Bontemps-Dubarry le chargea et le mit en déroute. Le jeune Poniatowsky, maréchal des logis des chasseurs, rapporta les armes d'un Kabyle qui était tombé sous ses coups. Il est fils du prince de ce nom, dont la mémoire sera toujours honorée dans les armées françaises. Les chasseurs montrèrent dans cette charge une bra- Ydure digne des plus grands éloges : deux cents Arabes au moins lurent tués à coups de sabre ou de lance. II n'y eut dans Tesca* dron qu'un homme tué et deux blessés. Cette disproportion n'étonnera pas ceux qui savent que c'est surtout dans la cavalerie que la supériorité du nombre ne peut suppléer au défaut d'ordre et de discipline.

c( Notre artillerie tira toutes les fois que les cavaliers arabes se groupaient en assez grand nombre pour que son feu produisît son effet. Bientôt l'ennemi, intimidé par les charges de notre cavalerie, par le feu de rarlillerie et par celui des tirailleurs qui couvraient nos flancs, ne se présenta plus qu'aune distance considérable.

« Le nombre des Français tués dans la journée du 24 est de huit; cinq le furent dans les jardins; il y eut trente hommes blessés, qui, presque tous, le sont légèrement *.

(( Le général Hurel se montra homme de guerre expérimente. Il retrouvait là une journée d'Egypte. Le lieutenant général duc des Cars m'avait accompagné. La confiance et l'affection qu'il

> Dans les relations particulières, les pertes sont poKées plus haut, mais données approximativement et sans détails précis. Le chef de bataillon Femel (page i 72, Campagne d'Afrique) les Tait monter à soixante hommes, dont quinze tués et quarante^cinq blesses. M. d'Ault^Dumesnil, officier d'ordonnance du maréchal, donne le même chifTrc. Le capitaine d*état-major Pélissier dit d'une manière générale : « Le feu bien nourri des Arabes et des Kabyles nous mit beaucoup de monde hors de combat, i (Annales algériennes^ tome I, page 1 01 .) Nous avons maintenu le chiffre du rapport, parce que partout nous avons trouvé le maréchal exact dans ses rapports, et qu'il avait les documents officiels que les autres n'^avaient pas.

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.i82 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE ITALGER.

inspire aux troupes de sa division contribuèrent à leur donner le calme qu'elles montrèrent au milieu du .cercle d'ennemis dont rlles étaient environnées *. n

Les relations particulières ajoutent quelques détails. Les deux premières heures de marche Turent les plus laborieuses, parce (|ue la colonne parcourait un terrain couvert de haies, de brous^ sailles et de massifs d'arbres, ce qui rendait les charges des chasseurs difficiles. Le général Hurel eut T heureuse inspiration d'éviter un chemin encaissé, par lequel on était arrivé la veiUe a Rlidah, et d'en prendre un qui fit entrer plus directement la colonne expéditionnaire dans la plaine. Les Kabyles qui l'attaf|uaient étaient au nombre de plusieurs milliers *. Il y eut un moment où le lieutenant général Després, qui s'était aventuré s<'ul en avant pour explorer le pays, courut des dangers ; les Kabyles se dirigeaient vers lui ; un cri s'éleva : « Le général Després va être enveloppé ! » Aussitôt le maréchal de Bourmont mit Té-* pée à la main, et, se lançant de toute la vitesse de son cheval, avec quatre ou cinq officiers et un peloton de chasseurs, assura la retraite de son chef d*état major vers la colonne. Plusieurs ibis le maréchal conduisit lui-même les colonnes d'attaque. Le (ent ne cessa qu'à la nuit, et les Kabyles ne disparurent qu'à Sidi*Haid, a une lieue en deçà de Bouffarick. On mit sept heures à faire quatre lieues. Pendant cette marche, qui fut un long combat, la colonne conserva l'ordre le plus parfait, et s'avança sans être

* Ce rappoil, daté du 28 juillet 1830, se termine ainsi : « Outre les militaires (li'jà cités, je dois recommander à Votre Excellence le lieutenant d'artillerie Kergorlay, le capitaine Gambray et le caporal Maurières, du 2* régiment de mai'clie d'infanterie légère; le lieutenant Uabary et le sergent Grobot, du SO* de ligne ; le sergent-major Lamy, du 23^; le sous-lieutenant Uerbinger, du 34*; les sergents Merclé et Bataille, et le voltigeur Huet, du même régimait; les capitaines des chasseurs Duez et Cazin ; le maréchal des logis Chauvat, et le chasii^cur Yung, qui a tué quatre Arabes de sa main.

^ I^ous empruntons ces détails à la relation de M. d'AuU-Dumesnil, Expédi" lion d'Afrique en 1830, page 138, et à celle de M. le capitaine d'état-major PcH'-'îicr.

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nu instant entamée, sans laisser un fraîneur en arrière, et en omportant avec elle ses morts et ses blessés *.

Un peu avant d'arriver à Bir-Toula, à une fontaine voisine de quelques figuiers, où le syndic des Arabes avait conseillé d'établir le bivac pour la nuit, le commandant en chef rencontra M. de Bois-le-Comte, major de cavalerie, envoyé eu courrier par le président du conseil, pour lui porter des dépêches et les insignes du maréchalat. Les deux grandes joies delà campagne, la prise d'Alger et l'arrivée de la récompense de sa victoire, le surprenaient dans la douleur d'un deuil domestique. Amédée de Bourmont était mort le lendemain de l'entrée de l'armée française à Alger, et le commandant en chef rapportait le cadavre de M. deTrélan, qu'il aimait comme un fils, quand on lui remit les insignes de sa nouvelle dignité militaire. «Ainsi ce malheureux général, dit le capitaine Pélissier, n*a pu éprouver un seul instant de satisfaction pure dans le cours de cette campagne si glorieuse pour lui *. »

Telle fut l'expédition de Blidah. Elle fut entreprise, si l'on veut, d'une manière inopportune, après un avis trop tardif, ce* pendant, pour qu'on pût le suivre, car il n'arriva que la veille du jour où l'expédition devait partir, et, si on l'eût brusquement contremandée, les Arabes et les Kabyles auraient considéré comme un acte de faiblesse et de peur l'abandon subit d'une expédition publiquement annoncée depuis longtemps'. On s'exagéra beaucoup, à cette époque, les inconvénients de cette journée, et cette impression est restée aux hommes qui, depuis, ont été à portée de bien connaître l'Algérie*. Au fond, l'expédition de Blidah mit plutôt en lumière notre situation véritable en Algérie, qu'elle ne fut la cause de cette situation. Nous avions pris la ville il'Alger, nous y avions détruit la domination turque, nous n'é-

* Fernel, Campa^ie d'Afrique, page 172.

* Annales algériennes, touw 1", page 102.

» Cette obseiTation est du baron Denniée, intendant général. Voir son écrit page 77.

* Le capitaine dVHat-inajor Pélissier.

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lions pas les maîtres de la Régence^ et des tribus arabes et kaliyles de rintérieur, qui ne pliaient qu'avec peine sous l'organisation turque, détruite par le fait de la conquête. Nous Tapprinnes ce jour-là, parce que nous sortîmes d'Alger pour nous avancer dans l'intérieur du pays; mais, un jour ou l'autre, il aurait bien fallu l'apprendre. La prise d'Alger était un fait accompli; la guerre d'Afrique conmiençait. Dans cette marche vers Blidali, suivie d'une retraite rapide, opérée en ordre, et dans laquelle la supériorité de la discipline donna au courage exercé d'une poignée d'hommes l'avantage sur une multitude d'ennemis» l'image de la longue guerre, qui nous attendait sur la terre où nous venions de descendre, apparaissait à la France.

Seulement la rapidité de cette retraite enfla la conGance des Kabyles et des Arabes, qui la prirent pour une fuite, et les hommes qui avaient cru que tout était fini avec et par la prise d'Alger, s'attristèrent en apercevant des obstacles qu'ils n'avaient point soupçonnés. Ce fut là le sentiment qui domina dans l'armée : elle voyait se rouvrir la carrière qu'elle croyait avoir fermée.

Le commandant en chef, qui, malgré les rares qualités de son esprit, ne pouvait connaître l'Algérie comme nous la connaissons aujourd'hui, revint de cette expédition avec un sentiment de vive irritation, qui se traduisit en mesures justifiées peut--êlre par les renseignements «ju'il reçut, mais dans l'exécution desquelles les subalternes, et surtout les indigènes maures et juifs, mirent une violence et une avidité sans excuse. Il crut que les Turcs laissés à Alger n'avaient point été étrangers à l'attaque éprouvée par nos troupes à Blidah ; il regarda cette attaque comme un guet-apens, lorsque peut-être elle était tout simplement une de ces agressions subites, inévitables dans un pays habité par des tribus indépendantes, ombrageuses et guerrièi^es. il décida donc que les Turcs mariés seraient transportés en Asie,, comme les Turcs célibataires l'avaient été. Jusque-là c'était le droit de la conquête et le devoir du chef de l'expédition, du moment où il jugeait cette mesure nécessaire à la sécurité de Tar-

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EXPÉDITION DE BLIDAU. 485

inée; mais l'exécution gâta tout, et le commandaut en chef, au caractère duquel la dureté et la violence répugnaient, fut obligé d'intervenir pour mettre un terme à des actes intolérables ^

* Pour éclairer le jugement de Thistoii^e sur celte affaire di?er8eiiieiit présentée par les écrivains contemporains, nous avons relu avec attention les rap- ])oils secrets de M. d'Auhignosc, lieutenant général de (lolice, au maréchal de Ijoui-mont. Voici un i)assagc de ce i'api)ort, daté du 31 juiUet 1850 :

< Les affaires des Turcs ont occupé hier presque exclusivement tous les in- >tants et tous les agents de la police. Elles ont (ait naitre plusieurs questions d'exécution, de nature ^ être soumises à la décision de Votre Excellence.

« La mesure d'expulsion a été mise en mouvement à six heui'es du matin. Au moyen d'une ruse imaginée par l'Aga-Mazouard, près de deux cents Turcs sont venus se iaire prendre au trébuchet, et ont été conduits à la Marine sous oscoi-te, en quatre détachements.

« (Test pendant que cette translation s'exécutait que je fus à la Casaubah recevoir les ordres M. le maréchal.

< A Mareloux, je trouvai une grande émotion, généralement partagée, pro- <!uite par les plaintes des Turcs et les cris des femmc«, les unes abandonnées de leurs maris, les autres expulsées de leur logement.

« Ce fut dans ce moment que je fis fali-e la première publication permise par Son Excellence. Elle portait que les femmes et les enfants pourraient suivre leurs maris, et que, dans tous les cas, les Turcs pourraient recevoir tous les effets que leurs familles voudraient leur enToyer. Cette première publication lit un heureux effet sur le public. La grève de la Marine fut à l'instant couverte de bagages et de femmes et d'enfants.

« Une heure après, une seconde publication eut lieu sur une communication envoyée k la police par Tétat-major. Celle-ci portait que « les femmes exinilsées d'abord de leur domicile pourraient y rentrer et y fiiire un triage dans co qui leur appartenait. • Ce fut une nouvelle sensation agréable au public.

« Peu de temps après, une troisième publication fut répandue dans la viUe. Sa nécessité résultait du défaut d'intelligence des exécuteui-s subalternes de la Marine, qui avaient transporté k bord ou qui promenaient dans la ville, sur des cadres, des amputés, des paraljliqiies, etc. Il fut annoncé au public, ainsi que Son Excellence avait bien voulu le peimettre, qu elle admettait des exceptions en faveur des octogénaires, des blessés, des aveugles. »

Dans le même rapport, M. d'Aubignosc constate qUe les réclamations avec oj sans recommandation des généraux, du corps insulaire, de la municipalité, ont donné lieu à une foule dlntrigues. Le nommé Kaid Jussuf, dit-il, offrait une somme importante aux interpi^ètes pour un délai de deux heures. Un autre Turc proposait cent vingt colonnades k un gendarme auxiliaire, pour obtenir 41'dtre ramené chei lui pour un quart d'heure seulement. Deux individus disent que pour cent piastres donnés a des quidams qu'ils ne purent ou ne voulurent

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48G mSTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

L'expédition de Blidah eut un autre inconvénient, qui ne se manifesta qu'un peu plus tard. La confiance revint au beyde Titcry, qui avait fait sa soumission, et qui cependant nourrissait, dit-on, un secret mécontentement contre la France, parce que, dans la cérémonie de son investiture qui eut lieu le 15 juillet 1830, on n'avait pu lui remettre le sabre d'honneur qu'on lui destinait, et qui fut volé dans la Casaubah peu d'instants avant la cérémonie. Il est vraisemblable que le bruit accrédité de Téchec de nos troupes à Blidah, et les événements de la politique générale, qui obligèrent le commandant en chef à faire évacuer Bône et Oran, curent plus de part à la résolution de Mustapha. 11 s'était soumis à la torce; quand il nous crut faibles, il leva contre nous le drapeau.

L'expédition de Bône avait eu un plein succès. Le général Damrémont, au talent déjà éprouvé duquel cette expédition avait été confiée, fut précédé devant cette ville par la Belloney commandant Gallois, détachée de fescadre de l'amiral Rosamrl . chargé de faire une démonstration contre Tunis et Tripoh. M. dv Lesseps, consul général de France à Tripoli , donna au commandant Gallois son fils , M. Jules de Lesseps ^ , pour Faider dans sa mission. Arrivé sur la rade de Bône, le commandant Gallois trouva le bey de Constantine devant la ville, qui avait fermé ses portes et se maintenait dans une sorte d'indépendance en attendant les événements. M. de Lesseps offrit au commandant Gallois de descendre à terre, pour connaître réîal exact des choses et négocier avec les habitants. On le débarqua sur le quai, en avant des portes de la ville ; il s'avança seul, et ne fut admis qu'après une délibération d'une demi-heure.

L'accueillerait-on ou livrerait-on sa tête au bey? Cette doiiblt* proposition fut débattue, et le cadi avoua depuis qu'il avait craint de le voir massacrer au moment où il mettait le pied sur le ri-

désigner, il Iciir avait été promis un permis de séjour. (Documents conitnuniqués par la famille du maréchal de Bourmont.)

' C'est celui qu'on a tu, au commencement de cet ouvrage, rendre, coiiiiit* agent consulaire à Tabarque, des senices à Farmée d'expédition.

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