EXPÉDITIONS DE BONE, TUNIS, OR AN
de son (ils, le maréchal de Bourmonl dirigea sur Oran le 21^ rë* giment de ligne, une compagnie d'artillerie et 50 sapeurs, deux obusiers de montagnes, et donna le commandement de cette petite division à M. deGoutefrey, colonel du 21* de ligne, auquel il prescrivit de mettre à la Toile le G août pour se rendre à Oran. Le même jour une expédition partait pour Bougie, sous les ordres de M. de Quatrebarbes, lieutenant d'clat-major. Le commandant en chef avait cédé aux instances d'un habitant de cette ville nommé Mourad, qui s'était dit envoyé par ses compatriotes disposés à se soumettre a la France, et qui avait demandé pour lui-même le titre de kaïd, en assurant que la présence d'un bâtiment de guerre suffirait pour faire arborer le drapeau français sur les murs de Bougie. Le résultat ne répondit pas aux espérances conçues. Pendant l'absence de Mourad, une de ces révolutions si fréquentes parmi ces populations mobiles et divisées en partis contraires, s'était opérée dans les esprits-, son parti avait eu le dessous. Quand il descendit à terre avec un autre Maure, tous deux furent saisis et décapités, et l'on fit feu sur notre bâtiment.
Sauf cet accident, qui tenait à des circonstances particulières, la situation générale se dessinait d'une manière assez nette en Algérie. Dans les villes où la domination turque avait son siège, et suilottt dans celles qui, situées sur la côte, étaient accessibles à nos vaisseaux, il y avait une disposition évidente à accepter la souveraineté de la France. Bône, Oran, se soumettaient ; le bey de Titery avait donné l'exemple de cette soumission ; mais les Turcs et les habitants des villes, surtout des villes maritimes, montraient seuls cet empressement à nous appeler. A Blidah, k Bône, comme à Oran, nous avions trouvé les tribus de la campagne, arabes ou kabyles, prêtes à se lever en armes contre nous. Cela se comprend. Les Turcs considérèrent, dans les premiers moments, la chute d'Alger comme l'arrêt de mort de leur puissance dans toutes les provinces de la Régence; les Maures, ou Uadars, habitants des villes, populations peu belliqueuses, cherchaient une protection; mais les tribus arabes et les tribus
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kabyles surtout, races guerrières et indépendantes, qui n'avaient jamais accepté qu'à demi la domination turque, regardaient sa chute comme le signal de leur émancipation et levaient le drapeau contre nous.
Les nouvelles qui venaient d'Oran, de Bône, etc., donnaient, vers les premiers jours d'août 1830, au commandant en cher, l'espoir d'étendre la domination française aux principaux centres de la Régence d'Alger. .On rédigeait , dans le style de l'Orient, les brevets d'investiture des chefs qui se reconnaissaient sujets et vassaux du roi de France, et on recevait leur acte de soumission et leur serment. Voici deux de ces pièces, qui sufliront pour donner une idée de ces protocoles.
a Au nom du Dieu tout-puissant, créateur du monde,
« Je déclare reconnaître de bon cœur le roi de France pour mon souverain seigneur; promets de lui être fidèle et de le servir contre les ennemis qu'il a et qu'il pourrait avoir, et de lui rendre hommage dans la même forme et de la même manière que les beys de Titery avaient coutume de foire au pacha , dey d'Alger.
c< Je reconnais recevoir du roi de France, Charles X le Victorieux, l'investiture du beylik de Titery, et je promets de lui faire, en ma qualité de bey de Titery, tous les services, et de lui payer tous les tributs que moi ou mes prédécesseurs dans cette charge avions coutume de payer à la Régence d'Alger.
« Je prends l'engagement de maintenir les peuples habitants le beylik de Titery dans l'obéissance et la fidélité qu'ils doivent au roi de France, de maintenir le bon ordre et de foire bonne justice à tous, suivant les lois et coutumes dn pays.
« Je compte sur l'engagement qu'a pris, au nom du roi de France, le général en chef commandant son armée en Afrique, que l'exercice de la religion musulmane restera libre, et qu'en ma qualité de bey de Titery je recevrai au besoin du roi do France toute la protection qu'un vassal peut attendre de 9ou souverain . »
De son côté, le général en chef, agissant « au nom de Sa Ma-
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jestéleroi de France, Charles X le Victorieux, » déclarait recevoir rhommage et la promesse de fidélité du seigneur Mustapha, et le nommer à la charge de bey de Titery, à condition que le seigneur Mustapha maintiendrait les peuples de son gouvernement dans l'obéissance qu'ils doivent au roi de France.
L'acte d'investiture du bey d'Oran et celui dans lequel il prélait foi et hommage au roi Charles X étaient rédigés d'après la même formule.
C'était dans les derniers jours de juillet 1830 que le bey d'Oran reconnaissait recevoir du roi de France, Charles X le Victorieux, l'investiture du beylick. Toutes les dérisions de la fortune, cet aveugle instrument de la clairvoyante Providence, et toutes les vanités des choses humaines sont écrites dans ce rapprochement que l'histoire rencontre sans le chercher, au détour d'un récit de guerre et d'administration, comme une de ces croix qui, placées au bord d'une route, font songer le voyageur ému aux choses qui passent et aux choses qui demeurent.
Pendant que, sur le sol de l'Algérie, tout était plein de la victoire et de la gloire du roi Charles X, les événements de juillet 1830 s'accomplissaient en France. Dès les dernières journées du mois de juillet, les correspondances entre le gouvernement et le commandant en chef s'étaient ralenties. On eût dit qu'il se faisait un de ces silences précurseurs des orages et des grands événements. Une vague tristesse régnait dans l'armée. A ses veux, la prise d'Alger avait terminé sa mission militaire : elle ressentait celte fatigue qu'on éprouve quand, arrivé au but, on n'est plus animé par l'excitation de la lutte. Désormais l'idéal qui fait faire les grands ef-
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forts el les grandes choses lui manquait. L'absence de nouvelles de France achevait de causer à tous un ctonnemeiit mèlc d'inquiétude. Les vents n'étaient pas contraires, le temps avait été constamment beau, et les bâtiments qui arrivaient d'Espagne et d*ltahc entraient sans obstacles dans la baie. Pourquoi ne voyaiton paraître aucun bâtiment venant des côtes de France? Celle question était sur les lèvres de tous ceux qui pouvaient paricr> dans la pensée de ceux que les devoirs de leur position obligeaient à se taire.
Nous trouvons, dans une des dernières lettres écrites par le commandant en chef au prince de Polignac, président du conseil, des traces marquées de cette disposition des esprits. Cetto lettre confidentielle odre d'ailleurs de l'intérêt, parce qu'elle contient l'expression de la pensée intime du comte de Bourmont sur la situation de l'Algérie, sur celle de l'armée, et sur les mesures à prendre envers l'une et envers l'autre.
Le commandant en chef commence par répondre à quelques questions qui lui avaient été posées : <c Je ne connais pas assez, dit-il, le caractère des peuples, et surtout celui des hommes qui exercent une influence plus ou moins grande dans l'étendue de l'ancienne Régence d'Alger, pour [pouvoir juger de leurs véritables dispositions à notre égard. Les Maures et les Arabes paraissent contents d*étre délivrés de l'autorité des Turcs ; mais il ne s'ensuit pas que, dans les montagnes surtout, les KabUes montrent le désir de se soumettre à l'autorité française. Cependant les cheiks les plus puissants dans les montagnes à l'est du cap Matifou m'ont envoyé dire qu'ils étaient disposés à reconnaître Tautorité du roi, et qu'ils viendraient me trouver pour m'en donner l'assurance. Je les attends demain. »
Après avoir donné quelques détails sur les mesures prises pour Oran et Bône, sur la nécessité de remplacer le bey d'Oraii, qui veut se retirer, et sur l'embarras de lui trouver un successeur dans un pays où Ton ne connaît ni les hommes ni les choses, sur l'effectir militaire nécessaire pour garder ces deux posilioD.<, le commandant en cher continue ainsi :•
« Les six autres régiments et tout Tctat-major de deux divisions pourraient rentrer en France sans inconvénient pour le service du roi. Cette mesure diminuerait d'autant les dépenses, et je regrette beaucoup de n'avoir pas encore été autorisé à^ la prendre. Parmi les régiments de Tarmée d'Afrique, il en estqui, depuis longtemps, ont été retenus hors de France pour le service du roi : je pense qu'il serait juste de les faire rentrer les premiers. De ce nombre sont : 1® le 1" et le 9* d'infanterie légère ; ti^ le 49*; o* le 15*; 4* le 4b'; 5' le 3r/.
<c La différence du langage et des mœurs s'oppose à toute com* niunication sociale entre les troupes du roi et les habitants de ce pays. Il en résulte de l'ennui pour les militaires et un désir trèsgénéral de retourner en France. La rareté des nouvelles de France contribue encore à accroître ce désir de quitter l'Airi* que. Je croirais utile de pouvoir annoncer aux régiments qui formeront les garnisons d'Oran, d'Alger et de Bône, qu'ils y seront relevés successivement par d'autres régiments venant de France, et que chacun peut compter qu'il retournera en France à des époques qu'on déterminerait de façon à ce que le dernier régiment revît la France au mois de mai prochain. C'est, je crois, le seul moyen de garantir les troupes d'un découragement très-fàcheux et de la nostalgie.
« Je pense aussi qu'il serait à propos de faire venir ici quelques troupes de comédiens et de procurer à la garnison quelquesunes des distractions qu'on rencontre dans toutes les villes d'Europe. Ce désir de retourner en France se fait sentir dans tous les rangs de l'armée. Les ofliciers généraux n'en sont pas plus exempts que les autres, et je crois utile de les remplacer presque tous. Le lieutenant général baron Berthezène, les maréchaux de camp Achard et Muuck-d'Uzer sont les seuls qui demeureraient volontiers à Alger. Le général Damrémont m'a paru convenir pour Bône ; mais, s'il est nommé lieutenant général, il sera bon, je pense, de le faire remplacer dans ce commandement. Il y aurait donc utilité à envoyer ici quatre nouveaux maréchaux de camp pour commander des brigades, soit à Alger, soit à Bone,
soit à Oran. I-es colonels de Goulefrey, Horric, de la Chau, convioiidraiciit à ces commandements, s ils étaient nommés maréchaux de camp ^ »
Telle était la situation de Tarmée le 9 août 1830, lorsque le maréchal fit partir son fils aîné, le capitaine Louis de Bourmont pour porter au roi les drapeaux pris sur Tennemi, et les derniei*s millions du trésor de la Gasaubah. On ne savait rien des événements de France; mais l'absence même de nouvelles répandait une inquiétude générale. Tous les soirs, les ofGciers, montés sur les terrasses des maisons, interrogeaient avec leurs longues-vues les profondeurs de Thorizon, et y cherchaient une voile qui ne paraissait pas.
Le 11 août 1850, dans la matinée, un bâtiment de commerce de la maison Seillières apporta à Alger une lettre de commerce écrite de Marseille par un Arabe, à la date du 2 août 1830, et que le juif Jacob-Cohen-Bacri communiqua sur-le-champ au maréchal. Nous avons cet extrait sous les yeux, il est ainsi conçu : « Par suite de Tordonnance contre la presse et contre les électeurs, il y a eu beaucoup de troubles. Nous ne sommes pas Irèstranquilles ici non plus. Dans ce moment Ton organise à Marseille la garde nationale. Ils sont restés à Paris sur le pavé près de 20,000 hommes, et le duc d'Orléans est proclamé régent. Le roi a quitté Saint-Gloud avec toute sa famille. Un événement aussi extraordinaire nous laisse, mon cher ami, dans un grand embarras. Les fonds ont essuyé une baisse de quatre francs. »
Telles furent les premières nouvelles de la Révolution de juil-
* Nous trouvons dans U correspondance du maréchal de Bourmont plusieurs lettres autographes qui viennent à Tappui de ces détails. Le général Valazé demande & rentrer en France, en motivant cette demande sur sa santé altérée depuis le 25 juin. Les généraux de brigade Poret de Morvan, de Montlivaut, écrivent dans le même sens. Le même sentiment de lassitude se fait sentir dans Tadministration. Le baron Deoniée» après avoir déployé une activité remarquable dans cette campagne, réclame rautorisatlon de rentrer en France, c Le miséi-able état de santé dans lequel il est tombé, dit-il dans sa lettre datée du 9 août 1830, le force à quitter Tarmée. Il ajoute que tout le personnel administratif est fatigué, et qu'il importe au service qu*il soit renouvelé. •
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NOUVELLE DE LA RÉVOLUTlOiN DE 1850. 495
let 1830 qui arrivèrent à Alger. Le brick avait apporté quelques lettres qui ajoutaient un petit nombre de détails. Le drapeau tricolore, disait-on, était arboré à Paris et à Marseille. C'était une révolution. L'émotion de l'armée fut profonde. On demandait de tous côtés des explications sur des nouvelles aussi extraordinaires. On s'étonnait que le maréchal commandant en chel ne parlât point.
Le maréchal ne savait, dans la matinée du 11 août 1830, rien au delà de ce qu'avait appris Tarmée. Aucune nouvelle officielle, on le comprend, ne lui était encore arrivée. Pour calmer l'agitation des esprits, il fît paraître, dans la journée, Tordre du jour suivant, écrit à la Casaubah et portant la date «lu 11 août 1830 :
« Des bruits étranges circulent dans l'armée; le maréchal commandant en chef n'a reçu aucun avis officiel qui puisse les accréditer. Dans tous les cas, la ligne des devoirs de l'armée lui ^era tracée par ses serments et la loi fondamentale de l'État. »
Cet ordre du jour ne contenta personne. Les uns le trouvèrent trop laconique et trop calme, les autres trop net et trop tranché, l^algré la loyauté de l'armée, les sentiments qui agitaient le pays se retrouvaient dans son sein. C'était une des difficultés de la situation du commandant en chef de l'expédition. Ce n'était pas la" seule. On discutait beaucoup alors, parmi les officiers, sur ce qu'il y avait à faire dans cette grave circonstance; on a beaucoup disserté depuis sur le même sujet, et cette question vient aujourd'hui encore retentir dans l'histoire. I^es plus ardents auraient voulu qu'on formât une division d'élite, qu'on l'embarquât avec l'assentiment de l'amiral, si on pouvait l'obtenir, et s'il le refusait, sans son assentiment, en se servant des bâtiments de commerce de la maison Seillières. On irait débarquer en^France à la grâce de Dieu et du vent. D'après les nouvelles les plus fraîches, le roi et la famille royale avaient quitté Paris avec les débris des troupes fidèles. Il fallait courir à son aide. L'apparition inopinée d'une division de l'armée d'Afrique sur un point du territoire français rallierait tous les
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royalistes, et M. de Bourmont, à la tôte d'une armée, sauverait la monarchie française.
Tel était le projet, le plan qui était accueilli avec le plus de laveur par les jeunes et ardentes imaginations d'un grand nombre d'ofGciers dévoués. Mais il y en avait d'autres, et en grand nombre aussi, qui, peu favorables à la politique du ministère, étaient loin d'être dans ces dispositions. L'armée, suivant eus, devait suivre le mouvement et la fortune du pays. En essayant de prendre un parti tranché, on pouvait craindre de &ire éclater un conflit dans Tarmée, en présence de l'ennemi. C'était le premier obstacle que rencontrait le maréchal de Bourmont.
Le second était dans les dispositions de la marine. Les officiers supérieurs de ce corps étaient, à part quelques exceptions, peu favorables au gouvernement royal. L'amiral Duperré, outre un esprit d'opposition prononcé, n'avait cessé, depuis le commencement de la campagne, de témoigner une antipathie marquée pour le maréchal de Bourmont. Ainsi, aux divergences politiques venaient s'ajouter les dissentiments personnels. L'armée ne devait donc pas compter sur le concours de la marine dans cette occasion.
Enfin il y eut bientôt une cause plus générale encore qui acheva de paralyser les résolutions du commandant en chef. Le roi Charles X, en se retirant, avait donné un caractère légal à l'intervention de M. le duc d'Orléans dans les aflbires, en le désignant comme lieutenant général du royaume. Par cette espèce de sanction accordée aux événements de 1830, il avait ôté à la situation le caractère tranché d'une révolte tentée d'un côté, repoussée de l'autre, qui était nécessaire au maréchal pour enlever son armée. Les esprits prudents, qui sont nombreux partout, même dans les camps, trouvèrent dans cette circonstance des objections très-plausibles contre tout ce qui pouvait être pro^posé d'énergique et de fort. La lieutenance générale de M. le duc d'Orléans était un fait légal, et ce principe de légaUté se communiquait à tous les actes qu'il faisait en cette qualité. De soric que le commandant de l'armée française en Algérie pouvait être
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NOUVELLE DE LÀ RÉVOLUTION DE i830. m
accuse, s'il levait le drapeau contre le pouvoir nouveau, d'entrer en révolte contre une autorité instituée par le roi Charles X luimême.
La question discutée à cette époque dans Tannée, et bien souvent reprise depuis, nous semble donc résolue pour l'histoire. Ceux qui objectent que le maréchal de Bourmont, ayant des pleins pouvoirs qui lui permettaient de destituer Tamiral Duperré et de prendre le commandement de la flotte, était maître de saisir la dictature, nous semblent ne pas mesurer la distance qu'il y a entre le droit et la faculté de faire une chose. Tant que Charles X était sur son trône, ces pleins pouvoirs étaient efficaces, ils eussent été obéis. Charles X tombé, ce n'était plus qu'une lettre morte; la branche périt avec le tronc d'où lui vient la sève. Dans ces circonstances, le commandant en chef résolut d'attendre des nouvelles plus positives sur l'état des choses pour prendre un parti décisif. Il avait de grands devoirs comme chef d'armée; il ne pouvait oublier que l'honneur, la vie de trente mille Français lui avaient été confiés; il en répondait à la patrie. Les nouvelles officielles vinrent bientôt. Un bâtiment arriva dans l'après-midi du même jour \\ août 1830, et, après avoir communiqué avec l'amiral, repartit le jour même pour la France.
Le soir, à dix heures, le maréchal, au lieu du paquet énorme qu'il recevait ordinairement, ne reçut qu'un simple pli. C'était une lettre du général Gérard, qui l'invitait, au nom du gouvernement provisoire, à rester à Alger, en ajoutant a que, d'heureuses circonstances l'ayant séparé de ses collègues, il n'avait pas à redouter leur sort ; que la France lui savait gré de ses succès et que le gouvernement saurait le récompenser de ses services ^ »
Le maréchal fit assembler le lendemain, à huit heures du matin, un grand conseil ; il invita l'amiral Duperré à s'y rendre. « Monsieur l'amiral, disait-il dans sa lettre, dont la minute est sous nos yeux, les dépêches que je viens de recevoir exigent
' Ce ne fut que le 10 avril 1832 que le maréchal de Bourmont fut déclaré démissionnaire pour refus de serment. Il dépendait donc de lui de conserrer la dignité de maréclial.
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que j'aie Thonneur d'avoir un entretien avec vous le plus tôt possible, et je vous prie de vouloir bien me faire savoir si vous pourriez venir à terre. Comme il s'agirait de traiter jusqu'au détail des mesures à concerter, peut-être jugériez-vous convenable d'amener M. l'amiral major général de l'armée navale, qui sVntendraitavec nous et avec le lieutenant général Després. »
L'amiral Duperré déclina cette proposition. La réunion eut lieu le lendemain. Le maréchal, commandant en chef, les trois généraux commandant les divisions, Berthezène, Loverdo, des Gars; le chef d'état-major général Després; les généraux Valazc et Lahitte, tous les chefs de corps assistaient à ce grand conseil. L'amiral Duperré, absent, s'était fait représenter par le contritamiral Mallet. Le maréchal de Bourmont ouvrit l'avis de rembarquer l'armée, à l'exception de 12,000 hommes, qui resteraient pour garder Alger, d'aller retrouver à Toulon la division de réserve de 12,000 hommes, de marcher sur Lyon avec ces troupes et toutes celles qu'on pourrait réunir, et de mettre cette force à la disposition du roi. La majorité se rallia à ce plan, et Ton décida qull serait communiqué à l'amiral Duperré, dont le concours était nécessaire. Trois officiers lurent chargés de cette mission : le général Després, le général Munck-d'Uzer et le général Lahitte, qui avait quelque ascendant sur l'esprit de l'amiral, à cause de la faveur bien connue dont il jouissait auprès du Dauphin.
Quand on fit la communication à l'amiral Duperré, il répondit, comme il était facile de le prévoir, qu'il ne pouvait prêter le concours de la marine. Après trois heures de discussion, il motiva son refus en disant qu'il ne le pouvait pas, parce qu'une partie de sa flotte était à Bône et à Oran, qu'il ne le voulait pas, parce qu'il avait déjà envoyé son adhésion au gouvernement provisoire ^ Tout fut dit. En dehors du concert des armées de terre et de mer, il n'y avait que des aventures impossibles, sans profit pour la cause royale qu'on aurait voulu servir, et pleines de compromissions pour l'armée et la France. Arrêter l'amiral Du-
< Détails communiqués par la famille du maréol al de Bourmont .
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perré au milieu de sa flotte, c'était, dans tous les temps, un coup bien hasardeux. II devenait impossible dans ce moment, car Tamiral, tenant la Provence à un kilomètre de tout autre bâtiment, se gardait militairement et ne laissait monter personne sur son bord. D'ailleurs, cette tentative de violence aurait révolté Tarmée navale, et n'aurait point trouvé de concours dans une partie de Tannée de terre ^ Il y avait là une force des choses contre laquelle on se débattait en vain. Les mêmes causes qui avaient fait prévaloir la révolution en France empêchaient, à plus forte raison, qu'on pût trouver à Alger des moyens efficaces de lutter contre elle. Il était impossible de faire à Alger ce qu'il était déjà difficile de faire à Paris. Cette révolution s'était opérée en trois jours ; mais elle avait été préparée pendant des années. Elle était dans le courant des passions et des idées, et tous les partis y avaient travaillé par leurs préventions, parleurs prétentions, parleurs malentendus, leur inexpérience du gouvernement représentatif, et leurs foutes.
A mesure que l'émotion passionnée qui suit de pareils événements tomba, et quand la froide raison vint contrôler les premiers mouvements de l'imagination, le commandant en chef, dont l'esprit était aussi juste qu'élevé, comprit son impuissance: Il sentit qu'au milieu de sa douleur il lui restait un grand devoir à remplir envers son pays. On ne pouvait rompre avec la flotte sans exposer l'armée expéditionnaire à un désastre. Les derniers millions de la Casaubah étaient partis avec le capitaine Louis de Bourmont pour la France; on n'avait qu'un mois de solde en caisse, deux mois de vivres dans les magasins. Il fallait maintenir les deux armées unies, entretenir l'harmonie dans l'armée de terre, sous peine de provoquer un retour ofiensif des Arabes, faibles devant notre union, mais prêts à profiter de nos
^ Nous lisons dans la première édition des Annales algérienneê de M. le capitaine d*état-major Pélissier : c Un parti s'était formé pour résister à toute scission enire nous et la France. Nous voulions qu'on reconnût la révolution. Un grand, nomlnre d'officiers devait se rendre chez M. de Bourmont, » etc. Tome !•', page 368. (Paris, 1856.)
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démêlés, et assez forts contre nous si nous avions deux drapeaux.
Le maréchal de Bourmont, tout en se promettant dans son cœur de sacrifier sa fortune militaire à ses convictions, immola sa douleur à l'intérêt du pays. Il ne fut plus dés lors qu*un no> ble gardien aux scellés de la dernière conquête de la monarchie. Il travailla à conserver Alger à Tarmée française, et Tarmée fran* çaise à la France. Il fut convenu entre lui et l'amiral Duperrc que l'armée navale et l'armée de terre agiraient de concert, et qu'elles ne quitteraient point l'une sans l'autre leur drapeau. Cependant le commandant en chef rappela en toute hâte les expéditions d'Oran et de Bône. Le temps où l'on pouvait songer à étendre la puissance de la France sur tous les points de l'Algérie était passé; une situation nouvelle imposait une nouvelle conduite. On ne savait si Ton resterait en paix avec l'Europe. Il y avait à craindre surtout une attaque de l'Angleterre, irritée de notre conquête. Or Bône et Oran ne pouvaient être ravitaillés que par la mer, et des hostilités commencées par l'escadre anglaise de la Méditerranée auraient rendu extrêmement critique la situation des corps détachés dans ces deux villes maritimes V La prudence ordonnait de concentrer toutes les forces de Tarmée française dans la ville d'Alger. C'est ce que fit le maréchal.
I^ colonel de Goutefrey reçut Tordre de faire sauter les forts d*Oran du côté de la mer, afin qu'on pût occuper de nouveau la ville, quand on le jugerait à propos*. Cet ordre fut exécuté sans que les habitants y missent opposition, quoiqu'ils vissent cette destruction avec peine. Le bey d'Oran, à qui on offrait de le transporter en Asie, suivant la promesse qu'on lui en avait faite, préféra rester dans son beylik. L'arrivée des Français ayant déterminé les tribus arabes à lever le blocus, il exprinaa
* Ce sont les motifs donnés par le maréchal de Bourmont dans sa dépêche au mintsti'e de la guerre, à la date du 15 août 1850.
* « II sera toujours facile de s'emparer d'Oran, de Bougie, de Bône et de la Galle, qui, après Alger, sont les points de la côte les plus importants pour le oomuierce. » (Lettre de M. de Bourmont au mintstre de la guerre» à la date du 15 août 1850.)
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