DERNIERS JOURS DE LA CAMPAGNE
tant de journées héroïques, qui, depuis Jeanne d'Arc jusqu'à SutTren avait abrité tant de faits d armes éclatants, tant de dévouements sublimes, tant de triomphes historiques, eut du moins une consolation : lorsque pour la première fois, en 1789, il lôgua la France au drapeau tricolore, il lui laissa le territoire national formé tout entier, et si celui-ci, en disparaissant dans un désastre, en 1815, laissa au drapeau blanc le patrimoine moral de l'honneur et de la gloire militaire agrandi, il ne lui U*ansmit aucune conquête territoriale ajoutéeà la vieille France; après avoir tout gagné, il avait tout perdu. Le drapeau blanc, au contraire, en disparaissant, en 1850, dans une journée de victoire, laissait à son successeur la France agrandie par la conquête d'Alger, glorieuse porte ouverte sur un monde.
Ji'ordre du jour suivant, à la date du 16 août 1830, avait annoncé à l'armée ce changement de drapeau :
« Sa Majesté le roi Charles X et monseigneur le Dauphin ont, le 2 août 1830, renoncé à la couronne en faveur de M. le duc de Bordeaux. Le maréchal commandant en chef transmet à l'armée l'acte qui comprend cette double abdication, et qui reconnaît monseigneur le duc d'Orléans comme lieutenant général du royaume»
« Conformément aux ordres de monseigneur le lieutenant général, la cocarde et le pavillon tricolores seront substitués à la cocarde et au pavillon blancs.
c( Demain, à huit heures du matin, on arborera le pavillon tricolore. Les drapeaux et les étendards des régiments demeureront enfermés dans leurs étuis. Les troupes cesseront de porter la cocarde blanche. La cocarde tricolore la remplacera lorsqu'on en aura reçu une assez grande quantité pour que toutes les troupes puissent la prendre à la fois. »
Les journées qui suivirent furent mornes et tristes. Le commandant en chef se borna à maintenir les choses, en attendant le général Clausel, son successeur désigné* Ses lettres étaient encore plus pressantes que celles de l'amiral Duperré pour hâter son arrivée *. L'abattement, la nostalgie, augmentaient chaque
^ « J'appelle Fariivée du général Glauscl de tous mes voeux, convaincu que.
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jour dans Tarmée, resserrée dans la TÎlle par les Arabes de la Miiidja; ils égorgèrent, à une demi-lieue du ibrtBab-Azzoun, le colonel de Fresclicville, qui s'était aventuré dans la campagne. Presque tous les officiers demandaient à rentrer en France, les soldats languissaient et remplissaient les hôpitaux devenus trop étroits pour les recevoir.
Il ne pouvait en être autrement après la Révolution de 1850. qui changeait toutes les situations. Un commandant en chef, suspect au gouvernement nouveau, et attendant son successeur, des officiers qui voyaient leurs services méconnus, et même leur probité calomniée par les journaux, soupçonnée par le gouvernement \ et une armée qui sentait que son triomphe pesait aux hommes de la nouvelle révolution, ne pouvaient accomplir ce qu'ils auraient accompli, si les conditions dans lesquelles la conquête avait été entreprise n'eussent pas été changées.
Cependant le maréchal de Bourmont, aussi loin d*un désespoir pessimiste que de l'optimisme de Tespérance, jugeait sa situation et celle de l'Algérie avec un esprit ferme et clairvoyant. Il comprenait ce qu'il y avait à faire, et il sentait qu'il n'était plus l'homme de la tâche à remplir. 11 ne surfaisait pas, il ne dissimulait pas les périls au gouvernement nouveau. 11 voulut
dans les circonstances actuelles, elle doit exercer une heureuse influence sur le moral des troupes. > (Lettre du mart^chalde Bourmont au ministre de la guerre, à la date du 28 août 1850.)
* La lettre suivante , de M. Tamiral Duperrc au ministre de la marine. donne une idée des préventions qu'on avait à Paris contre Tarmëe :
« Monseigneur, vous me prescrivez, par votre dépêche du 7 de ce mois, do hâter, autant que possible, le transport en France des valeurs inventoriées pn>venaiit du trésor d'Alger, et de faire surveiller les enlèvements illicites qui seraient tentés. Toutes les valeurs inventoriées du trésor et expédiées en FraïKo sont déjà rendues. Je crois qu'on a beaucoup exagéré en France les désoidn-s qui ont eu lieu à l'entrée de l'armée à Alger. J'ai su que les clefs du trésor avaient été remises à une commission qui l'a trouvé intact. L'opération de l'inventaire et de l'expédition des fonds a été principalement (xmêée à un honune dont la réputation de la plus austère probité est hors de toute atteinte. Je veux parler de M. le payeur général Firino, homme de probité et d'onlro par excellence. » Cotte lettre est du 21 août 1850. (Voir h Vie de l^amira! Duperre', par Ghasseriau,*page 470.
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aller au fond des intentions du bey de Titerj-, dont l'attitude était équivoque depuis que la position de notre armée en Algérie était affaiblie par les événements intérieurs de la France. Celuici jeta le masque, refusa de venir à Alger pour conférer avec le maréchal, et le menaça de marcher bientôt contre lui à la iêle d une armée de 200,000 hommes. Le commandant en chef s'émut peu de cette fanfaronnade africaine. Il répondit au bey avec dédain que les Français iraient le chercher lui-même, et ie rejetteraient sur les Kabyles, qui feraient justice à la France de son parjure et de sa trahison. Cette remarquable prévision devait se réaliser sous le gouvernement du général Clausel. En même temps le maréchal écrivait au ministre de la guerre : « Les attaques du bey de Titery sont peu redoutables, et Tarmée les attend avec une confiance qui ne s'est jamais démentie. ^ »
Dans une des dernières lettres écrites au ministre de la guerre,' le commandant en chef de l'expédition d'Afrique exprimait ainsi ses idées sur l'Algérie qu'il allait quitter : « La miUce turque doit être considérée comme détruite, et il serait impossible que l'ancien état de choses se rétablit. 5,000 Turcs k peine se trouvent maintenant dans toute l'étendue de la Régence. Il est vraisemblable que les Arabes, cessant de les craindre, leur feront la guerre, ne fut-ce que pour les dépouiller. Des intelligences pratiquées dans l'intérieur du pays pourront hâter le moment ou la division éclatera parmi eux. On pourrait même, dès à présent, y trouver des auxiliaires. 11 existe dans les montagnes situées à l'est d'Alger une peuplade considérable qui donne des soldats aux gouvernements d'Afrique qui veulent les soudoyer. Les hommes dont elles se composent se nomment Zouaves. Deux mille m'ont offert leurs services; cinq cents sont déjà réunis à Alger. J'ai cru devoir suspendre leur organisation jusqu'à l'arrivée de mon successeur*. »
* Lettre du commandant en dief au ministre de la guerre. Si août 1850.
* Lettre étrite au ministre de la guerre par le commandant en chef de TcxpédHion, h la date du 25 août 1850.
•jOC histoire de la conquête D* ALGER.
C'est la première fois que ce nom de Zouaves, qui devait avoir un glorieux retentissement, est prononcé dans notre histoire.
Le 2 septembre 1850, le général Clausel arriva. Le maréchal de Bourmont avait rempli jusqu'au bout son pénible devoir. Il remit le commandement à son successeur, et adressa, dans ce dernier ordre du jour, daté du 2 septembre, ses adieux à Farméc à la tête de laquelle il avait vaincu :
K M. le lieutenant général Clausel vient prendre le commandement en chef de Tarmée. En s'éloignant des troupes dont la direction lui a été conflée dans une campagne qui n'est pas sans gloire, le maréchal éprouve des regrets qu'il a besoin de leur exprimer. La confiance dont elles lui ont donné tant de preuves Ta pénétré d'une vive reconnaissance : il eût été heureux qu'avant son départ, ceux dont il a signalé le dévouement en eussent reçu le prix ; mais cette dette sera acquittée, le maréchal en trouve la garantie dans le choix de son successeur ; les titres qu'ont acquis les militaires de l'armée d'Afrique auront désormais un défenseur. »
Le maréchal de Bourmont avait demandé à l'amiral Duperré un bâtiment pour quitter l'Afrique. Ce bâtiment lui fut refiisê. « Il se rendit alors sur le rivage, dit un témoin de cette scène, avec quelques personnes de sa suite, et chercha longtemps un navire marchand qui voulût le recevoir ^ » II réussit enfin à trouver un brick autrichien qu'il nolisa à ses frais; c'était VAma^ tisslmo^ commandé par le capitaine Gagrizza. Il s'y embarqua le o septembre, à la tombée du jour.
(( J'étais à terre, présent à son embarquement, écrivait, trois mois plus tard, le capitaine de ce petit brick; il était accompagné de deux de ses fils * et de deux domestiques. Leur bagage étail si peu de chose que deux de mes marins suffirent à le porter. Un
* Le capitaine d'état-major Péiissier, dans les Annales algériennes, tome I*, page il 2. Deuxième édit. (Paris, 1854.)
* MM. Charles et Adolphe de Bourmont. M. Louis de Bourmont était nllë porter en France les drapeaux algériens^.
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